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27 juillet 2014

Le San Francisco Ballet, un ballet américain à Paris

Une soirée de gala, quatre programmes et un cours public, il n'en fallait pas moins pour découvrir le San Francisco Ballet, ses 75 danseurs, son style et son répertoire largement inédit en France. Plutôt que de programmer les grands classiques connus du public parisien, Helgi Tomasson a concocté des triple bills (voire quadruples) qui mettent en valeur les personnalités contrastées de la troupe et donnent une idée du bouillonnement chorégraphique outre-Atlantique. Tous les ballets présentés ne sont pas des chef-d'œuvres, loin de là, mais témoignent d'une croyance vivace dans la danse classique : au pays de la modern dance, on chorégraphie pointes aux pieds et l'on chérit ses maîtres.

 

Oui, maître

Balanchine et Robbins, que l'on pourrait du vieux continent prendre pour l'équivalent américain d'un Béjart ou d'un Roland Petit, représentent là-bas bien davantage en tant que fondateurs d'une tradition – tradition classique du point de vue du pays, moderne du point de vue de l'histoire du ballet. Je dois avouer ne pas être une inconditionnelle de Balanchine, passé les Joyaux ; pour moi, c'est surtout un passage nécessaire (en raccourci : sans Balanchine, pas d'In the middle somewhat elevated), qui distille un ennui distingué. Le pas de deux d'Agon, que j'avais vu dansé par le NYCB, a surtout eu le mérite de me faire découvrir Sofiane Sylve, parfaite danseuse balanchinienne, élégante, solide, une paire de boucles d'oreille pour souligner son port de tête. Le finale de Symphony in C, un mois après le médiocre Palais de cristal donné à Bastille, faisait quant à lui figure de pied de nez à l'Opéra – il en émane une telle joie qu'on en oublie les tutus cheap et les approximations du corps de ballet. Figurait également au gala le 2mouvement de Brahms-Schoenberg Quartet, d'un gnan-gnan achevé, qui m'a convaincue de sélectionner des soirées Balanchine-free. Dans la mesure du possible. C'est ainsi que, pour voir In the Night, j'ai découvert Les Quatre Tempéraments, que j'imaginais similaires à Agon à cause des costumes mais qui m'ont davantage plu. Une étrangeté toonesque transforme l'aridité qui émane ailleurs des justaucorps sommaires et des lignes arrêtées en crudité : si on ne le savoure pas, du moins croque-t-on ce ballet avec entrain.

Robbins me semble tout à la moins moins central que Balanchine dans l'évolution de la danse classique et beaucoup plus attirant. Après West side story, The Concert ou Dances at a gathering, je découvre une autre facette de sa production protéiforme grâce au San Francisco Ballet qui a présenté Glass pieces. Les costumes, dont les couleurs ne sont pas franches, sont le seul élément à avoir mal vieilli (les fameuses chaussettes blanches...). Pour le reste, c'est un plaisir de jouer à un deux trois soleil au milieu de la foule urbaine des danseurs, qui se croisent en tous sens comme au Grand Central Terminal. La colonie de fourmis (le contre-jour dessine des têtes en formes d'olive, de vraies Fourmiz) qui se lance dans une traversée très rythmique de l'arrière-scène semble surgir d'une bouche de métro et reléguerait presque à l'arrière-plan le couple de danseur en plein adage à l'avant-scène. Pour la critique du New York times, à la création, c'était « a human traffic jam that looks only too programmed » ; et c'est vrai que, dans le mouvement des danseuses qui repartent cycliquement deux places en arrière, on croirait voir les feux qui passent à l'orange, au rouge puis à nouveau au vert. Ça avance sans qu'on y prenne garde, comme on noircirait du bout du crayon les carreaux du papier quadrillé qui sert de décor, construisant des buildings en un rien de temps, un carreau vide devenant une fenêtre éclairée.

Plus classique ou plutôt plus romantique, In the Night est un plaisir assuré, ne serait-ce que par le ciel étoilé en toile de fond. Le style correspond naturellement bien à Mathilde Froustey, accompagné de Rubén Martín Cintas dans le costume avec un jabot qui me fait penser à La Belle et la Bête. S'il fallait un Disney pour le couple suivant, en costumes ocres, ce serait évidemment Le Roi Lion : can't you feel the love tonight ? Tiit Helimets est royal auprès de Sofiane Sylve, qui oblitère le souvenir que j'avais d'Agnès Lestustu dans ce rôle. Les trois pas du début, qui marquent l'arrêt, sont sublimes, de l'Aurélie Dupont de la grande époque, tout en présence et retenue. Difficile de passer ensuite pour le couple final, Lorena Feijoo prenant des allures de marquise de vaudeville aux emportements mi-touchants mi-ridicules (je n'ai pas trouvé le Disney correspondant ; vous voyez, vous ?).

 

 

Du néoclassique : vous m'en mettrez trois deux de pas et une douzaine de portés

Après le maître vient l'élève et tout une série de copies, que cela soit explicite (la Chaconne pour piano et deux danseurs d'Helgi Tomasson est donnée « en mémoire de Jerome Robbins ») ou non (les tutus de Classical symphony sont un décalque de ceux de The Vertiginous Thrill of Exactitude). Les Balletonautes vous aideront à distinguer les bonnes des mauvaises copies. J'ai pour ma part du mal à distinguer ces chorégraphes : non seulement les noms d'Edwaard Liang, Mark Morris ou Yuri Possokhov m'étaient totalement inconnus, mais, en voyant leurs chorégraphies, je les identifie moins comme du Liang, du Morris ou du Tomasson que du néoclassique.

La construction est la même d'un ballet à l'autre : le corps de ballet est de passage entre les deux ou trois couples de solistes ; des pas de deux se succèdent sans variation ni coda, pleins de portés ; les costumes sont similaires dans leur coupe, les couleurs se chargeant d'évoquer l'hiver (The Fifth Season), l'automne (Symphonic dances, avec un curieux plastron brillant un peu reptilien) ou l'été grec (Caprice, avec le renfort de colonnes doriques lumineuses qui ne déplairaient pas à Wilson – c'est-à-dire si le modèle était disponible en bleu) ; et l'on tourne sur le même vocabulaire chorégraphique : tours, détournés, pas de valse, déboulés, tout ce qui est bon pour tourbillonner, entrecoupé de jambes à la seconde en battement ou développé et encore de portés. Cela se regarde très bien et se mange sans faim, l'indigestion arrivant sans prévenir au bout de la quatrième soirée. Soudain, on n'en peut plus de ces ballerines traînées-glissées à travers la scène comme des aspirateurs. La Classical symphony s'en trouve brillante comme un sous-neuf, ce qui est parfait pour un peu de patinage artistique (Yuri Possokhov, au San Francisco depuis plus de dix ans, serait-il nostalgique de sa jeunesse russe ?) mais laisse de glace.

 

Doubleplusbon

On en viendrait presque à se demander si l'on n'aurait pas épuisé le potentiel créatif de la technique classique : que peut-on faire d'autre après Balanchine ? Forsythe. Mais lorsqu'on voit où aboutit sa logique déconstructionniste, on en revient. Et on revient du côté de Robbins, piochant dans l'aspect populaire de son œuvre pour faire de l'entertainment de grande qualité. De grande qualité, je souligne : malgré l'aspect standardisé, les ballets présentées sont riches techniquement et mettent en valeur les danseurs (surtout les danseuses, ok). Où est le problème, alors ? Y en a-t-il même un ?

Dans l'article du New York Times sur la création de Glass pieces, la critique souligne un élément clé qui distingue Philipp Glass des autres compositeurs minimalistes et que partage le chorégraphe : « Mr. Robbins is careful to give us a human echo. » C'est cet écho que l'on n'entend pas dans plusieurs des créations néoclassiques présentées par le San Francisco Ballet, comme si on avait jeté l'émotion avec la narration et, à vider les ballets de tout élément narratif, on avait fini par les vider de leur sens. Quelque part, on l'a bien cherché. Quand un néophyte s'inquiète de ce qu'il ne comprend rien au ballet, je lui rétorque qu'il n'y a rien à comprendre. Je pense : il faut simplement accepter de se laisser toucher, de ressentir des émotions qui, comme pour la musique, ne sont pas dicibles – pas parce qu'elles sont trop pauvres pour être exprimées mais au contraire parce qu'elles sont trop riches, trop complexes pour être analysées, et perdent de leur beauté quand on cherche à les enfermer dans un chapelet de synonymes. Il n'y a pas rien à comprendre : il faut comprendre que l'émotion ne passe par la raison, qu'apprendre le vocabulaire de la danse n'est pas ce qui permettra de l'apprécier mais seulement d'en parler et de saisir des nuances (qui, en retour, il est vrai, contribueront à sublimer l'émotion). La danse se comprend, oui, comme un tout qui nous arrive ; il faut « prendre avec », prendre la danse avec l'humain, ses émotions et son désir.

Les chorégraphes dont il est question n'ont pas cherché à comprendre : ils ont liquidé la question de la compréhension et substitué l'admiration à l'émotion. Leurs ballets sont, à proprement parler, admirables. Non pas pour la performance physique qu'ils impliquent mais pour leur esthétisme. On vient se ravir de l'esthétisme extrême du ballet, ravissement qui ne connaît qu'une émotion : la joie. La joie qui émane du San Francisco Ballet est si forte qu'il n'y a personne qui ne la remarque ; c'est indéniablement « une bouffée d'air frais ». De bouffée d'air frais en bouffée d'air frais, cependant, on finit par brasser du vent. D'être la seule émotion suscitée par ces ballets, la joie débouche sur un appauvrissement : c'est doubleplusbon.

 

 

Chorégraphes d'exception

Parmi les exceptions pour confirmer la règle : Mark Morris. Son Maëlstrom commençait mal quand soudain, un cœur s'est mis à battre sous ce parfait zombie néoclassique (qui porte mal son nom, les danseurs tourbillonnant bien moins que dans d'autres ballets programmés – un comble). Après ce qu'il faut avoir beaucoup d'imagination pour appeler une tempête, nous arrivons directement dans l'œil du cyclone. Dans une ambiance calme mais orageuse à la manière du Parc, les danseurs prennent des poses planantes, paumes de main plates et pieds flex – des inflexions qui me rappellent Un jour ou deux, la neutralité ennuyeuse de Cunningham en moins !

 

C'est à partir des exceptions qu'on trouve l'exceptionnel. Avec les ballets de Christopher Wheeldon et Liam Scarlett, le San Francisco Ballet est une publicité ambulante pour le Royal Ballet. Je suis toute acquise à Christopher Wheeldon depuis que j'ai vu le pas de deux d'After the rain, créé pour et dansé par Wendy Whelan lors de la venue du NYCB à Bastille. La gorge serrée en entendant résonner la musique d'Arvo Pärt, j'avais été absorbée et bouleversée par ces corps, l'un très nerveux, très fin, comme une liane ou une racine, l'autre noir et puissant, manipulant le premier avec d'infinies précautions. Sans être aussi poignants, Damian et Yuan Yuan Tan font revivre cette histoire muette d'amants intemporels mais non éternels, la beauté de l'éphémère toute entière contenue dans la fragilité du corps de Yuan Yuan Tan.

De cette aube immémoriale, le chorégraphe passe sans souci à un coucher de soleil chatoyant. Within the Golden Hour possède tout le charme de l'Orient sans aucune concession à l'orientalisme : si l'on voit des paillettes d'or, ce n'est pas dans le drapé très léger des costumes mais l'imagination d'une lumière déclinante, qui fait luire son objet de mille et une façons différentes. Loin de n'être que langueur, la sensualité se joue (Mathilde Froustey, dans une esquisse de danse latine sur pointes) autant qu'elle se respire (Sarah Van Patten, tout en retenue). L'urgence de vivre, qui se traduit par un rythme soutenu dans la plupart des pièces vues, est ici contenue toute entière dans la musique lancinante et sublime d'Ezio Bosso, laissant les danseurs suspendus dans un entre-deux de toute beauté.

Quand enfin tombe la nuit, Christopher Wheeldon la peuple de fantômes. Avec leurs yeux cernés et leurs cheveux élégamment relevés et décoiffées, ses Willis ont une allure toute victorienne. Plus que des demeures, on imagine des gens hantés par le souvenir de l'être aimé, les souvenirs qui tourbillonnent et s'effacent comme la mousseline des jupes transparentes. De tous les ballets, c'est celui que j'aimerais le plus revoir (peut-être aussi parce que Palpatine n'a pas arrêté de s'éventer avec son programme, malheureusement moins absorbé par Ghosts que par le Ratmansky qui a suivi).

 

Moins expérimenté mais tout aussi prometteur est Liam Scarlett. J'avais beaucoup aimé Asphodel Meadows, regrettant seulement l'absence de respiration qui ne permettait pas d'apprécier pleinement chaque trouvaille gestuelle. Devenu Artist in Residence, l'urgence de tout mettre dans un seul ballet s'est dissipée et Humming bird en devient planant. Ceux qui l'ont vu plusieurs fois soulignent les ficelles et la musique, qui fait beaucoup. Mais c'est aussi le talent du chorégraphe que de savoir sélectionner la musique : les balletomanes qui ont assisté à la triple bill du Nederlands Dans Theater ont ainsi eu le plaisir de réentendre Tirol Concerto pour piano et orchestre. La chorégraphie de Liam Scarlett n'a rien à voir avec celle de Sol León et Paul Lightfoot mais l'on retrouve la même lumière lunaire que dans Shoot the moon, avec un grand pan de papier blanc replié, qui se relève peu à peu à mesure que les danseurs arrivent en glissant depuis un terre-plein en arrière-scène. À ce sens aigu de la scénographie, Liam Scarlett joint une gestuelle fluide, précise et passionnée vraiment captivante. On observe comme au télescope les cratères et les lacs de la chorégraphie, tantôt rapide et teintée d'humeur (piétinements de colibri de Maria Kochetkova), tantôt suspendue et poétique (quasi-immobilité de Yuan Yuan Tan, qui semble la plus intense des danses), toujours proche du spectateur (présence de Frances Chung, curieusement familière avec sa frange et sa robe en jeans). La pièce vous suit comme un air que l'on chantonnerait. Humming bird, forcément.

 

Reste le cas épineux d'Alexei Ratmansky : sous le M. Hyde qui massacre le ballet à l'Opéra de Paris (Psyché est une catastrophe que n'ont pas su racheter Les Illusions perdues), se cacherait un Dr Jekyll qui, sans faire de découverte majeure, participe outre-Atlantique à la bonne santé de son art. Le Piano Concerto #1 m'a rappelée au bon souvenir de Seven Sonatas, seule preuve à ma connaissance qui démente l'hypothèse de la Ratmanskyness comme délire balletomaniaque. Je n'en garderai pas un souvenir impérissable mais, ma foi, avec ses outils rouges suspendus en l'air façon cérémonie d'ouverture des JO à Sotchi, ses académiques bi-face bleu-rouge et ses dominos d'hommes pour soutenir les équilibres de ces dames, Piano Concerto #1 est fort divertissant.



Le salad bowl du ballet

Le doubleplusbon a un double avantage : d'une, comme on a pu le voir, les chorégraphies plus étoffées n'en ressortent que mieux par contraste ; de deux, les danseurs sont à l'honneur, puisqu'on ne voit qu'eux. Et le San Francisco Ballet, c'est le melting pot fait ballet. Pardon, le salad bowl, soyons politiquement et morfalement correct. Non seulement les danseurs sont d'origine et de nationalités différentes, ayant apporté leur école dans leurs bagages (techniques), mais ils sont ont aussi des physiques et des personnalités très contrastées. Nulle part ailleurs vous ne verrez la liane lyrique Yuan Yuan Tan distribuée à côté du petit bolide bourrin qu'est Maria Kochetkova. Toutes les distributions ne marchent pas aussi bien (il faut bien avouer que le tandem Yuan Yuan Tan / Mathilde Froustey est plus harmonieux à l'œil) mais on a rarement un tel concentré de personnalités !

Hormis Mathilde Froustey, la seule que j'identifiais, c'était Maria Kochetkova. Entre ses looks délirants et ses vidéos vine bien troussées, difficile de louper cette pro de la comm'. Surprise sur scène : la petite souris bourrine et fantaisiste qui avait tout pour me plaire ne me fait pas du tout vibrer. De ses extensions de folie, qui viennent compenser la différence de taille avec ses compagnes (les solistes dansent rarement seuls au San Francisco Ballet, au final), on ne remarque que l'aspect brutal et pas toujours musical. Autant cela fait de Voice of spring un petit bijou d'humour, le lâché de pétales de roses s'accompagnant d'un lâché de rires, autant ce n'est pas franchement adapté à Humming bird ou Within the Golden Hour. Même dans la pyrotechnie de Classical Symphony, même quand elle dévore l'espace, il reste cette impression de danser petit (est-ce son cou, qui paraît toujours contracté ? sa cambrure de gymnaste, qui lui fait parfois un petit ventre d'enfant ?). Au final, c'est une personnalité que j'apprécie davantage sur la scène sociale que théâtrale.

La véritable star du San Francisco Ballet n'est donc pas Maria Kochetkova, comme on le croyait volontiers, mais Yuan Yuan Tan. Si elle passe bien les ballets entraînants, c'est dans tout ce qui est lyrique et poétique qu'elle brille particulièrement. Il y a en elle quelque chose de pur, de précieux et de raffiné qui confère qualité d'adage à tout ce qu'elle danse. À l'opposé de l'ardeur et de la joie débordante qui caractérise la compagnie, elle apporte un certain équilibre au ballet où elle s'épanouit depuis près de 20 ans, le visage inspiré mais rarement souriant.

L'autre principal tout à fait stunning, c'est Sofiane Sylve. On ne la remarque pas d'emblée car elle a une manière fort discrète et élégante de s'imposer, mais quelle femme ! Si on ne la distingue pas spécialement pendant la classe (Yuan Yuan Tan non plus, comme si la présence en scène était inversement proportionnelle à celle en cours – une loi qui ne plairait pas à Mathilde, qui a débarqué avec un grand pull Stars and Stripes), en scène, sa danse tout en retenue crie : Less is more. De l'Aurélie Dupont de la grande époque, je vous dis. Et comme la grande époque est finie, je propose qu'on rapatrie la frenchy. Parce que Sofiane est française et qu'elle vous rendrait nationaliste n'importe quel balletomane parisien.

On risquerait à ce rythme de faire le portrait de tous les solistes du ballet alors, aux noms de Frances Chung et Sarah Van Patten surtout, dont la danse est plus épidermique que musculaire, j'ajouterai seulement celui de Sasha De Sola. Longs cheveux blonds, brillants aux oreilles, pimpante, douce et rayonnante, c'est le glamour américain incarné1. Cela tient à pas grand chose, le maintien, peut-être : au San Francisco Ballet, les filles dansent très cambrées et, contrairement à pas mal, Sasha De Sola ne donne pas l'impression d'être toutes côtes dehors (comment aligne-t-on la colonne pour tourner dans ces conditions ? Mystère...). Quoiqu'il en soit, je la verrais bien principal, dès qu'elle aura un peu plus d'abattage dans les pattes.

J'avoue avoir moins remarqué les hommes que les femmes même si j'ai pu admirer le poignet gracile de David Karapetyan dans Chaconne pour piano et deux danseurs ou l'allant de Taras Domitro et Pascal Molat rivalisant, très Grease spirit, dans Alles Walzer. Rivalité également entre Esteban Hernandez et Gennadi Nedvigin, qui surenchérissent de prouesses pour conquérir la piquante Dores André et qui conquièrent surtout le public, la danseuse leur préférant le violoniste bedonnant. Ces Lutins, sautillants à souhaits (Johan Kobborg les auraient-ils chorégraphiés sur Alina Cojocaru ?), sont mon extrait préféré du gala et peut-être même de toute la tournée.

 

Last but not least

Comment ne pas finir par où tout a commencé ? Parce qu'il faut bien le dire, ce qui a créé l'événement, c'est de retrouver Mathilde Froustey, ex-sujet de l'Opéra, après un an comme principal au pays de l'american dream. Cette opportunité semble a posteriori ce qui pouvait lui arriver de mieux – largement mieux que d'être nommée étoile à l'Opéra. Non seulement l'effet retour de la fille prodigue joue à plein mais la danse très straightforward des Américains a endigué la prolifération des froufrousteries2. Encore quelques années là-bas et le risque du maniérisme aura été définitivement écarté au profit d'un raffinement certain. Le chic français made in USA.

 

 

1 Peut-être aussi parce que lors d'un stage en Alabama (oui, un stage de danse en Alabama, ne cherchez pas à comprendre, c'étaient les meilleures vacances de ma vie) il y avait une fille comme ça, blonde, pimpante et hyper douée.
2 J'ai bien observé : il y a les œillades mais surtout des bras envoyés toujours un peu plus haut et plus en arrière que les autres danseuses, dans le même temps, ce qui donne cette impression de versatilité.

03 juillet 2014

Tout un poème symphonique

Dernier concert de l'Orchestre de Paris de la saison pour moi : je n'affirmerais pas qu'on a gardé le meilleur pour la fin mais quand même. Les Préludes de Liszt dépotent, aussi épiques que poétiques. Le chef, aux allures de Coppelius, finit en nage, révélant ainsi sa véritable identité : Gianandrea Noseda, c'est Triton, la baguette à la place du trident. Il se démène, ouvre des yeux terribles, râle même parfois... autant vous dire qu'à la place des cordes soli, j'aurais été terrifiée. Tout le contraire de Sergey Khachatryan, penché sur son violon comme sur le berceau d'un nouveau né, au rythme duquel il respire : véritable miroir, son visage est parcouru d'expressions enfantines, tantôt inquiet, tantôt heureux de ce que ses cordes gazouillent. Sous son archet, le Concerto pour violon n° 1 de Max Bruch exerce la fascination d'une berceuse dont on se souviendrait sans plus la connaître.

Le véritable enchantement de la soirée, cependant, est dû à Ottorino Respighi : ses poèmes symphoniques romains sont une petite merveille tintinnabulante, où l'on croirait entendre la lumières et tous ses jeux de reflets. N'ayant retenu que le titre des Pins de Rome, j'imagine de grands arbres sous des lumières extraordinaires, à toutes les heures remarquables de la journée, n'hésitant pas à renverser les trouées de soleil du Roi Lion pour en faire un coucher de soleil pyrotechnique, et j'admire les feuilles1 miroiter, comme les éléments d'un mobile, après une averse. Tu m'étonnes qu'elles étaient mouillées, les feuilles : il s'agissait en réalité des Fontaines de Rome. Les Pins de Rome ont suivi et les éclaboussures cristallines ont laissé place au bruissement du vent dans les branches. Artifice magnifiquement naturel, musique et chants d'oiseaux ont fini par se confondre, avec un rossignol en guest star – enregistré, apprends-je dans le programme (je soupçonnais des appeaux), où je découvre que les deux poèmes symphoniques s'avèrent faire partie d'une trilogie. Terrible frustration : on les aura bientôt, ces Fêtes romaines ?

Mit Palpatine 

1 L'imagination peut très bien concevoir des épines sous la forme de feuilles – j'étais bien simultanément en Australie et à Bercy, il y a peu, dans mes rêves.

02 juillet 2014

Neverland Dans Theater

La semaine dernière, j'ai reçu une mention de @phildethrace, à Chaillot, totalement perplexe devant le Nederlands Dans Theater. J'ai bien ri, parce que Phil, c'est le mec qui m'avait fait croire qu'Alban Richard serait aussi canon que lui. Passé le petit instant de vengeance personnelle, j'ai été bien embêtée : j'ai pointé quelques passages, des mouvements qui me semblaient névralgiques mais Phil n'est pas novice, il les a vus, comme moi. Il a vu les lettres des Mémoires d'oubliettes (Jiří Kylián) glisser des mots pour en former d'autres, plus bas, aux résonances souterraines, et à leur suite, la scène devenir un puits d'inconscient, où tout ce qui tombe revêt un éclat particulier, fussent des canettes argentées1. Il a vu les mouvements organiques de Solo Echo (Crystal Pite), cette masse humaine qui entraîne, éjecte, rattrape, malaxe et pétrit les danseurs qui la composent. Il a vu les décors tournants de Shoot the moon (Sol León et Paul Lightfoot), qui tantôt empêchent tantôt permettent au danseurs de se retrouver dans la même pièce, circulant dans ce manège d'appartement pour mieux revenir sur leurs pas.

Qu'y a-t-il à expliquer à quelqu'un qui a vu tout cela ? On peut éduquer son regard mais non forcer sa sensibilité esthétique. Les journalistes peuvent agiter tous les thèmes qu'il veulent (au premier rang desquels la solitude et l'impossibilité de communiquer, qui passent bien auprès de la foule des spectateurs habitués à la communication, aussi bien culturelle que commerciale), si on est sourd à une œuvre, on conclura qu'elle ne nous parle pas. Cette surdité me met toujours le doute lorsque je suis, moi, tout ouïe : y a-t-il quelque chose à entendre ou suis-je en train de lire sur les lèvres, croyant comprendre ce que j'ai tant de fois entendu et que l'œuvre n'articule en rien d'une nouvelle manière ? Rencontrer cette surdité chez quelqu'un aux goûts opposés aux miens me rassure pourtant : elle est la garantie de ce que l'œuvre n'est pas si neutre que cela (qu'elle est œuvre, en somme), puisque certains s'y retrouvent et d'autres pas. Et elle préserve le doute lorsque, à mon tour, je n'entends rien et suis prompte à incriminer l'œuvre plutôt que moi.

Il n'y a donc rien à ajouter que des souvenirs qu'il me plaira de me remémorer : les immenses doigts de la plus grande des danseuses (Myrthe van Opstal), dont j'ai mis un certain temps à m'apercevoir qu'il s'agissait de prothèses, tant ils la rendaient sexy ; la neige qui est tombée sans discontinuer, apaisant la crainte que l'on a de la voir cesser et les grouillements des danseurs, qui, sous la tranquille pluie de paillettes neigeuses, deviennent partie intégrante d'un mouvement organique infini, reposante agitation ; les motifs des papiers peints, baignés dans une lumière lunaire où surgissent les angoisses folles de vies bien rangées, par ailleurs bien vécues, emplies de désirs qui tuent le temps. C'était beau, voilà.

 

1 Des canettes, oui, vous avez bien lu. Le pire, c'est que c'était magnifique, sorte de geyser lunaire inversé. Kylian nous rappelle ainsi que la drogue est en vente libre aux Pays-Bas. Et c'est de la bonne. (J'ai d'ailleurs cru au retour des momies.)

27 juin 2014

Les bons sentiments, les bons sauvages, et cetera, et cetera

The King and I, c'est le roi du Siam et moi, institutrice anglaise venue pour éduquer ses femmes et ses enfants, c'est-à-dire moi, spectateur occidental venu assister à une comédie musicale précédée par son excellente réputation. Le spectacle est effectivement de fort bonne tenue : les costumes sont chatoyants, les décors efficaces et les danses sympathiques, tout comme les acteurs-chanteurs qui ne font pas les choses à moitié – la louange unanime vous dira cela beaucoup mieux que moi. Mais voilà : cette attendrissante Mary Poppins en Thaïlande finit par me mettre mal à l'aise lorsque je comprends que son effronterie de femme qui ne s'en laisse pas compter trouve sa source dans un aplomb moralisateur. Le féminisme même du personnage devient une émanation du colonialisme : le bon sauvage (même le plus grand des bons sauvages, leur roi) est si peu moderne que n'importe quel homme occidental (même une femme, simple institutrice) est plus éclairé que lui.

Heureusement pour lui (ou pour nous), le bon sauvage est bon : c'est-à-dire qu'il a du cœur mais aussi, et surtout, qu'il accepte de se laisser occidentaliser. Même si cela ne se fait pas sans heurts, le roi sait ce qui est bon pour lui et pour son pays : il fait instruire ses enfants (même s'il est inacceptable que le Siam soit si petit sur le planisphère venu d'Angleterre) et ses femmes (qui ont la décence de rester obéissantes), les habille à l'européenne pour faire bonne impression auprès de ces barbares d'Anglais qui voudraient mettre le Siam sous protectorat, et assouplit juste assez l'obligation de se prosterner devant lui pour que cela devienne un élément comique récurrent, tout comme le tic de langage latinisant qu'il emprunte à l'institutrice et dont il ponctue chacune de ses phrases, et cetera, et cetera.

Le divertissement du second acte, qui vient comme un cheveu sur la soupe, est chargé de montrer le triomphe des Lumières, aveugles à l'idiosyncrasie d'une autre culture que la leur : le vernis européen est respecté avec une adaptation express de La Case de l'Oncle Tom (caution express d'anti-esclavagisme donc, causalité express, d'anticolonialisme), les tenues traditionnelles se donnent à voir comme des tenues de scène et les chœurs traditionnels, qui déclenchent les rires par leurs anaphores suraiguës, commentent moins l'action que la perspective d'une autre culture, qui réduit la leur à du folklore. Plus que la vision occidentale sur non-occidental, ce divertissement donne à voir la vision de l'Occidental sur la vision qu'il espère que le non-Occidental a de lui. Qu'il espère... que dis-je ? Qu'il est persuadé que le non-Occidental a de lui : les approximations des autochtones ne sont sources de comique que parce qu'on présume qu'elles résultent d'une certaine maladresse et non d'une résistance culturelle. La méprise est toujours d'actualité lorsqu'on la débarrasse de sa condescendance coloniale : on minimise totalement l'altérité des valeurs d'une société à partir du moment où elle a adopté les symboles de la nôtre, méconnaissant et les fondements symboliques de notre société et leur absence de structuration dans d'autres (ces symboles ne sont pas partout structurants).

Si The King and I est moderne, ce n'est pas par anticolonialisme (que l'institutrice aide le roi à préserver l'indépendance de son pays n'ôte rien à sa visée missionnaire, fût-elle laïque) ni même par féminisme, mais par sa double croyance, dans le progrès et dans sa capacité à s'imposer au reste du monde. À la limite, le progressisme ne serait qu'une forme beaucoup moins agressive d'occidentalisation. Et le progrès, là-dedans, c'est qu'on n'est toujours pas capable d'appréhender une autre culture – même celle de Broadway, me répondront sûrement les enthousiastes du genre. En lisant Paris Broadway, je me dis que l'interprétation de Lambert Wilson n'a peut-être pas aidé : en misant tout sur l'aspect comique de son personnage, il fait du roi un sombre crétin flat character, et ne met pas du tout en avant l'ambivalence d'un monarque tiraillé entre la coutume et l'intuition que son pays a besoin d'ouverture. Sans compter qu'avec le cast semi-couleur locale, j'ai pendant un bout de temps fouillé dans ma mémoire, à la recherche d'un hypothétique épisode de mainmise britannique sur le Siam, qui expliquerait la présence d'un roi blanc et anglophone. Non, encore une fois, c'est l'Occidental qui rêverait que tous ses interlocuteurs le soient. Voir brusquement sa propre altérité en se retrouvant dans l'autre, comme face à soi-même, c'est le privilège des anthropologues. Eux voient le miroir quand nous sommes tentés de nous admirer dans son reflet. Pimpant et entraînant, comme toute comédie musicale qui se respecte.