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21 janvier 2017

Aperçu, assez vu

Tânia Carvalho. Hé, mais c'est elle qui avait chorégraphié Xylographie présentée par le ballet de l'Opéra de Lyon ! Ni une ni deux, place ajoutée à l'abonnement. Sauf que. C'est un peu le syndrôme Pina Bausch avec l'Opéra de Paris versus sa propre troupe. On n'aurait pas dû.

Aperçu - 5 Room Puzzle, pour deux danseurs et un totem disco à masque et poils rouges, ressasse lassablement les mêmes phrases chorégraphiques. Les petits menés genoux pliés et dos voûté sont bien tentés, mais les postures tarabiscotées ne suffisent pas. On dirait du Cunningham sorti rabougri de la machine à laver - avec la capacité émotionnelle d'une petite cuillère, donc. Inintéressant au point que c'en est fascinant. Quant à la bande son de Diogo Alvim, avec ses crissements de pneu et son voisin du dessus qui déménage, elle me ferait presque regretter John Cage. Alors qu'on prie pour trouver la sortie du parking, notre voisin de derrière laisse échapper un long putain soupiré, qui met le feu au poudre et marque la reconversion du spectacle en séance d'abdominaux sous cape. Je perds définitivement Palpatine lorsque le totem rouge s'effondre en mode Swiffer en fond de la scène.

Le spectacle rejoint direct le bottom 3 de mes worst expériences scéniques ever. Reste à décider s'il se place avant ou après le lapin qui crissait des pieds, allongé en avant-scène. Le principal mérite de la soirée aura été de nous faire découvrir la salle du centre Pompidou, à la scène de belle taille et aux fauteuils fort confortables.

 

07 janvier 2017

Des cerises qui valent leur pesant de cacahuètes

Impressing the Czar revisite l'histoire de la danse classique, paraît-il. Cela commence donc à la cour du roi ou du tsar, ou dans un hôtel, on ne sait pas bien, il n'y a plus de cacahuètes, seulement un bric-à-brac doré pour tout indice baroque (tentures-peintures, fauteuil, arc, flèches…). La scène, divisée en deux, comporte une plateforme dorée à carreaux qui évoque de loin l'échiquier du pouvoir. Dans cet espace morcelé, les messieurs portent ou tombent la redingote (marque intemporelle du passé, qui donne toujours beaucoup d'allure, il faut bien l'avouer), les femmes des robes de bal, sauf une, habillée en Kylian-like, sauf deux en assistantes-de-la-Défense, et leurs homologues masculins en cravate, et ceux qui reviennent en scène, là, et Mr Pnut, qui fait peanuts dans son pagne imprimé faune, tous abdominaux dehors, véritable parodie de Roberto Bolle - l'inspiration de la statuaire, sans doute. Mais s'il est Apollon, la mise en scène est certainement dionysiaque : un chaos organisé, où il y a toujours quelque chose à regarder, toujours quelque chose à zapper. Des bribes d'autres chaînes nous parviennent d'ailleurs, conversation téléphonique avec la réception, news d'Obama à Trump, et une histoire de cerises que Mr Pnut voudrait acquérir.

On retrouve lesdites cerises dans le tableau suivant, dorées comme un fruit des Hespérides, suspendues au milieu, quelque peu surélevées : In the Middle, Somewhat Elevated. À peine les remarque-t-on lorsque la pièce est donnée seule : c'est une petite touche d’espièglerie, voilà tout. Dans Impressing the Czar, le détail devient l'aiguille qui dégonfle comme une baudruche le morceau de bravoure. À moins que ce ne soit l'exécution sommaire des danseurs - et des danseuses, surtout, danse en force et physiques compacts (sauf une, grande). Je m'étais déjà fait la réflexion que la pièce fonctionne mieux avec des physiques longilignes, qui prolongent d'autant plus le mouvement. Mais cela va au-delà, comme le confirme cette danseuse élancée, qui manque étonnamment de souplesse dans le tronc, alors que ses jambes nous assurent que, non, elle n'est pas raide. Il manque à mon goût un chouilla d'élasticité dans le mouvement et la musicalité (les crashs sonores déchirent souvent des gestes déjà entamés ou gâchent la surprise de ceux qui arrivent avec une fraction de retard). Ce n'est pas bien loin, pourtant : il suffit qu'une danseuse sur pointe défie le déséquilibre en ramenant sa jambe au ralenti pour que ça s'électrise. Retour à la terre, fin du frisson. J'avais un meilleur souvenir du Semperoper Ballett Dresden dans cette pièce : il jouait la nonchalance là où le ballet de l'Opéra de Paris joue la provoc, et ça marchait. Là… ça danse, c'est sûr.

Que faire après avoir mené le ballet à son paroxysme, au bord de la dislocation ? Deux trajectoires possibles. La première est de revenir au classicisme : c'est la position actuelle de Forsythe, qui s'emploie activement à remonter ses anciennes pièces (et quand je dis activement, j'entends qu'il est resté debout derrière moi pendant tout le spectacle, à débriefer en live avec son compère). Le Forsythe de l'époque choisit l'autre option : il continue dans la dislocation et met aux enchères les oripeaux dont il a débarrassé le ballet. On ne sait pas trop à quoi ça rime, pas même la commissaire-priseur prise au dépourvu. Une métaphore, peut-être ? Personne ne répond ; Forsythe surenchérit. Poussé à bout, le ballet n'est plus ? Eh bien, dansez maintenant.

La danse classique est morte, vive la danse. On revient au cercle primitif, à mi-chemin entre danse de la pluie sioux et débandade disco, le pouvoir dionysiaque amplifié par l'unisson de toute la troupe. Bongo Bongo Nageela. À côté, Blake Works, c'est peanuts : les jupettes et les déhanchements de la création étaient bien sages par rapport à cette bacchanale d'écolières des deux sexes (qu'on croirait sorties de Dah-dah-sko-dah-dah). Les hommes, travestis, sont peut-être ceux qui s'en donnent le plus à cœur joie, relevant allégrement les jupes qu'ils n'ont pas d'ordinaire : écolières gone mad.

Et le tsar, dans tout ça ? Probablement comme deux ronds de flan, la mâchoire Tex Avery. Ou alors tout sourire en coin, mi-amusé mi-indulgent.
Et vous, quel genre de tsar Forsythe fait-il de vous ?

Musubi

Très très bel animé que Your Name, de Makoto Shinkai. Sur tous les plans : graphique, narratif, poétique. Cela débute par un coup classique dans le registre fantastique* : l'échange involontaire de corps entre Taki (lycéen tokyoïte) et Mitsuha (lycéenne qui, habitant un trou paumé splendide, ne rêve que de Tokyo). On commence à être familier des personnages lorsque survient un twist temporel qui met le comique en sourdine pour laisser passer quelque chose de plus essentiel. D'humain, de poétique.

En Occident, nous sommes si prompts à mépriser ce qui ne relève pas de la rationalité pure que nous nous trouvons privés d'une sensibilité qui ne soit ni sentimentalisme ni superstition. Écartelé entre le concept et la poésie, notre langage dichotomique manque de mot pour traduire musubi qui, nous explique la grand-mère de Mitsuha est ce qui lie les êtres, un nœud, un lien que nous peinons à concevoir autrement que comme et par l'intelligence désincarnée qui est la nôtre (inter-legere), alors que c'est tout autant les nattes aux motifs sacrés que Mitsuha et sa grand-mère tressent selon des méthodes de tissage ancestrales, le lien avec lequel Mitsuha attache ses cheveux et que Taki noue à son poignet, et le ruban de la comète qui scelle leur destin à tous**. Liaison plus que nœud, peut-être, car musubi ne fige pas ; c'est une force de création, d'expansion.

Du coup, il n'y a pas vraiment de fin, même s'il y a clôture (la boucle est bouclée mais le fil toujours là) : il s'agit d'un processus toujours à l’œuvre, ce qui se fait et se défait dans le temps. Pas de début identifiable non plus, d'ailleurs : le commencement se dérobe sous l'effet du paradoxe temporel et s'oublie-se rappelle à nous sous la forme de l'origine. C'est le feu qui a brûlé les écrits expliquant les rites que la famille de Mitsuha s'applique à perpétuer ; c'est aussi la rencontre entre deux êtres qui savent être liés mais ont tout oublié de l'autre, à commencer par son nom - ce qui donne lieu à une belle séquence ferroviaire dans le goût de The Eternal Sunshine of the Spotless Mind. L'animé finit en quelque sorte là où le film commence. Si vous aimez l'un, vous devriez aimer l'autre. L'un comme l'autre sont incroyablement beaux.

 

* Le coup est tellement classique qu'un journaliste plaçait la plongée dans le fantastique au moment du twist - ce qui correspond peut-être davantage à notre littérature fantastique où l'on s'interroge sur la frontière entre rêve et réalité. Je connais mal mais aime déjà beaucoup le fantastique nippon, où l'on se demande moins si "c'est vrai" (François Jullien nous dirait probablement que ce rapport obsessionnel à la vérité est un fourvoiement-rétrécissement de la pensée occidentale) que comment l'onirisme nous aide à mieux appréhender notre vie.

** J'allais sortir mon couplet habituel de chaque détail qui prend sens (pas parce qu'il en a en soi, mais parce qu'il est mis en relation, en écho, avec d'autres), mais ce serait tomber-rester dans le storytelling, alors que Your Name ne cherche pas la virtuosité narrative. Celle-ci s'oublie dans le temps même où elle œuvre ; chaque détail tombe à sa place, évidente, polysémique.


Edit : l'article de Libération a la citation exacte : « Ce mot, qui est le nom ancestral de notre divinité protectrice, à un sens profond. Nouer des fils est musubi. Relier des gens est musubi. Le cours du temps est musubi. Ce sont autant de facettes de la puissance divine. Ainsi les tresses que nous tissons sont un art divin et représentent le fil du temps lui-même. Les fils dansent, s’entremêlent, se démêlent et se brisent. »
Je ne partage pas la perception du journaliste, mais j'aime beaucoup ce passage : "Dans ces instants de grâce, Your Name ressemble à une polyphonie éraillée. Les voix de Mitsuha et de Taki, condamnées à n’être que de lointains échos, entamant un fascinant discours asynchrone sur la disparition et l’absence." Probablement le sentiment de perte (sans objet) qui rend cet animé si émouvant et met les larmes aux yeux de Taki et Mitsuha sans qu'ils sachent pourquoi.

02 janvier 2017

Black and ballerina


Couverture

 

En lisant Life in motion, l'autobiographie de Misty Copeland, on se dit que l'extraordinaire n'est pas tant d'être devenue étoile en étant noire qu'en ayant eu une enfance aussi pourrie (ce qui, statistiquement, avait peut-être plus de risques d'arriver du fait de sa couleur de peau, me direz-vous, le racisme favorisant la précarité). Elle et ses frères et sœurs (presque chacun d'un père différent) sont trimballés d'une maison à l'autre tandis que leur mère passe d'un homme à l'autre de manière dramatique et précipitée, entassant les gamins dans la voiture pour fuir… fuir un père de substitution aimant pour un homme violent (à la famille raciste)… et fuir la maison de cet individu devenant dangereux pour se retrouver avec un autre, sans le sou, dans un motel où les gamins dorment par terre et soulèvent les coussins du canapé dans l'espoir de trouver un peu de monnaie pour aller s'acheter à manger. On imagine mal une telle instabilité avec la régularité que suppose un entraînement de danse rigoureux. Son professeur, qui constate également cette contradiction, propose à Misty de l'héberger chez elle et la traite comme sa propre fille… jusqu'à ce que la mère réprouve cette influence et intente un procès (médiatisé) pour récupérer sa fille (qui revenait tous les week-ends).

Dans son malheur, Misty a eu la chance de croiser les bonnes personnes au bon moment, que cela soit pour la former à la danse, lui donner confiance en elle ou tout simplement payer ses paires de pointes… Il faut dire que la jeune danseuse impressionne par ses capacités et la rapidité avec laquelle elle progresse : un "prodige", c'est le terme répété à longueur de page par la principale intéressée, que l'on aurait vite fait de trouver prétentieuse si l'on n'entendait pas ainsi parler la petite fille, peu assurée, qui se répète comme un mantra le compliment qu'on lui a fait. Intégrer la compagnie junior de l'ABT après seulement quatre ans de danse, il y a de quoi être scotché.

Avec un tel background, son autobiographie est la parfaite success story d'une self-made woman (soucieuse d'exprimer sa gratitude à tous ceux qui l'ont encouragée et soutenue). Misty Copeland insiste énormément sur le fait d'être la première danseuse étoile noire à l'ABT : elle est fière de pouvoir être un modèle pour d'autres, inspirer une nouvelle génération qui verra que c'est possible, puisqu'elle l'a fait for the little brown girls*. Pourtant, de ce qu'elle raconte, il semblerait qu'elle se soit moins heurtée à un racisme ouvert (même s'il y a eu des insinuations et des remarques déplacées) qu'à un plafond de verre… au moins autant dû à la forme de son corps qu'à la couleur de sa peau. La gamine à qui on répétait qu'elle avait des lignes parfaites a connu une puberté tardive et spectaculaire : rares sont les danseuses à avoir autant de poitrine et des jambes aux muscles si apparents. Consciente de ses courbes hors norme dans l'univers du ballet, elle ne cesse dans le même temps de souligner que ses lignes et ses proportions sont celles de la ballerine par excellence, comme si, inconsciemment, elle ne s'était pas remise d'avoir perdu son corps d'adolescente ou cherchait à minorer ce facteur de difficulté par rapport à sa couleur de peau, qui a le mérite d'offrir une lecture plus emblématique de sa vie - la Barack Obama de la danse.

En sens inverse, je me suis aperçue qu'à la lecture, je minorais sans cesse le facteur black : danseuse noire, d'accord, mais danseuse atypique, surtout. Suspicieuse en tout : y a-t-il vraiment un plafond de verre ou "seulement" une absence de modèle / des modèles alternatifs privilégiés (tels que l'Alvin Ailey Dance Company, la discrimination positive faite compagnie) ? La "stagnation" de Misty Copeland dans le corps de ballet était-elle due à sa différence ou simplement à un relatif ralentissement dans sa progression de prodige (quand on passe de débutante à danseuse en compagnie junior en quatre ans, forcément, six ans dans le corps de ballet puis huit ans avant d'être nommée principal, cela paraît une éternité) ? Mais qui suis-je pour en juger ? Une nana blanche, qui a voulu devenir danseuse et n'en avait pas les capacités. Pas la mieux placée…

On pense souvent par rapport à soi et je ne fais pas exception à la règle. Comme la diversité ethnique dans un corps de ballet ne choque pas mon œil de spectatrice**, j'imagine qu'il en va de même pour tout le monde et regarde avec suspicion la danseuse qui invoque cela comme obstacle dans sa carrière… et c'est cette attitude même qui est problématique : aussi bien intentionné soit-il, ce refus de prendre en compte le négatif de la différence est quelque part un refus de la différence telle que vécue par la principale intéressée***. Non seulement prendre sur elle la gêne des gens est épuisant, mais c'est la preuve qu'il reste encore du chemin à parcourir…

Anecdote éloquente : le maquillage. Autant il est justifié dans les actes blancs des grands ballets où même les danseuses dites blanches se peintulurent pour ressembler à des spectres, autant il l'est beaucoup moins lorsqu'il s'agit de grimer une danseuse noire. ll a fallu des tonnes de maquillage avant que Misty Copeland propose et obtienne de danser le chat botté au naturel : I wanted to be a brown cat. Tant que les chats et les oiseaux ne pourront pas être indifféremment blanc, noir, marron ou de feu, il sera donc bon de lire et faire lire le livre de Misty Copeland (même s'il n'est pas hyper bien écrit, malgré l'ajout d'une co-auteur qui ne figure nulle part sur la couverture)(mais bon, on ne lit pas ce genre d'ouvrage pour son style ; la naïveté même de l'expression est parfois plus intéressante pour ce qu'elle laisse deviner).

Après cette lecture, je suis un peu déçue d'avoir été déçue en la découvrant sur scène, à Bastille, à la rentrée (dans l'oiseau bleu, qui avait un costume vaguement rouge - à croire que son oiseau de feu avait déteint). Même chose que pour Maria Kochetkova (qui danse petit malgré des extensions impressionnantes) : anticipation enthousiaste et… rien. À croire que je suis incapable d'admirer sur scène une danseuse dont j'admire la personnalité sur les réseaux sociaux.

 

* J'ai été étonnée de trouver "brown" et non "black". Je serais curieuse de connaître les nuances et les connotations attachées à chacun de ces vocables chromatiques… Est-ce que "black" est plus de l'ordre de la lutte (versus blanc) et "brown", dans le quotidien (ma collègue me racontait que son fils "beige" parlait toujours de son ami "marron" : plus juste et moins manichéen) ?
Edit : ou alors, c'est "métis", tout simplement ?

** Lors du dernier Lac des cygnes, j'ai mis un bon quart d'heure à m'apercevoir qu'il y avait un danseur noir dans le corps de ballet et il me faut toujours plusieurs longues secondes à scanner les alignements féminins pour retrouver et admirer Letizia Galloni. C'est dire si la différence provoque une rupture esthétique (non).

*** De se retrouver en minorité ethnique fait toujours un drôle d'effet, pourtant. Je me souviens avoir été surprise en arrivant à la fac de Villetaneuse… après, c'était le retour dans Paris intra-muros qui faisait bizarre : mais pourquoi n'y a-t-il plus que des blancs, d'un coup ? Dont moi, ah oui, c'est vrai, je suis blanche… On n'est pas habitué à penser sa propre altérité. Et cela doit être usant de n'être pensé que sur ce mode, toujours autre, sans jamais pouvoir être d'abord soi.