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08 février 2017

Décembre 2016, janvier 2017

2017 a commencé pour moi en 2016, à Noël. Et Noël a commencé deux jours avant Noël, it was about time. Après plein de mails en reply all - 1, me faisant jurer qu'en 2017 j'instaurerai le doodle pour se répartir les listes, j'avais tous mes cadeaux. Il ne restait *plus qu'à* les emballer. Je repoussais la session de conditionnement ès papier cadeau, quand j'ai eu une idée, une envie en fait. C'est devenu beaucoup plus drôle, d'un coup. Je me suis mis en quête de papier kraft sur lequel je pourrais dessiner - des souris, évidemment, qui feraient du cadeau emballé un rébus de ce qu'il contenait. Histoire de recréer un peu la surprise à partir d'une liste que l'on connaît pour l'avoir soi-même élaborée - moins pour être sûr de ce qu'on aurait et l'exiger comme les enfants que nous ne sommes plus, que pour faciliter le butinage des lutins. Moi comme les autres, j'ai râlé en découvrant des "surprises" au bas de listes trop courtes, comme un "etc." désinvolte ; ces personnes de trop bonne composition me compliquaient la tâche. C'est le monde à l'envers, je sais. D'où le papier kraft et l'esprit de Noël.

Le papier kraft a été plus difficile à trouver que je ne l'aurais imaginé. J'ai fini à la librairie de mon quartier, à tripoter des rouleaux qui m'allaient à moitié car recouverts d'une pellicule glacée. Les libraires s'alpaguaient et rigolaient comme on le fait quand on est épuisé et qu'on sait qu'on y est presque, qu'on va pouvoir, qu'on peut déjà se relâcher. J'ai pensé à Gilda, que je ne connais pourtant pas, qui devait elle aussi enchaîner de sacrées journées, et j'ai quand même demandé si par hasard elles n'auraient pas du papier kraft brut. L'une d'elle est partie dans la réserve puis revenue avec un rouleau épais, 50m, non ça ne me dérangeait pas, mais elle n'avait pas le prix alors elle est repartie, revenue et m'a annoncé : 50 €. Sans connaître le juste prix, je savais que ce n'était pas celui-là et cherchant comment refuser poliment ce que j'avais demandé, la collègue s'est mise à rire : si vous aviez vu votre tête, ça valait complètement le coup ! J'ai ri de ma crédulité, payé 10 fois moins et suis repartie enveloppée de leur gaîté de fin d'année.

J'ai découpé, plié, froissé, scotché puis j'ai descendu la boîte de feutres de la plus haute étagère où elle prenait la poussière. Dans ma chambre-salon transformée en atelier du père Noël, j'ai joué au lutin, prenant plaisir à imaginer celui de ceux qui recevraient leurs cadeaux.

 

 

J'ai pris des photos, aussi, en espérant que cela n'amoindrissait pas le geste d'offrir - vouloir garder une trace, comme un enfant qui ne veut pas donner le cadeau qu'il a préparé en classe pour la fête des mères (moi, m'a-t-on raconté). Lors du déballage, certains s'en sont amusé et Mum a récupéré les papiers de ceux qui, sans vouloir froisser, s'en fichaient un peu. Mon grand-père a ri de sa souris gourmande qui s'empiffrait de crème de marron ; mon cousin, toujours de bonne composition, ma remercié pour le polar-surprise-merci-ma-belle-mère-qui-en-connait-un-rayon "et pour la petite souris" qu'il dit comme un enfant de sa voix grave maintenant ; et Palpatine, qui a rapidement deviné pour Le Décalogue (pas dans le bon ordre), a fini par capituler devant la souris-danseuse et la souris-diplômée. J'ai adoré voir sa tête lorsqu'il en a tiré le coffret de Frederick Wiseman et sa tête bis lorsque je lui ai dit que non, ce truc encombrant n'était pas une intégrale, seulement le troisième volume d'une œuvre-fleuve.

 

 

Ce n'est pas là de l'auto-congratulation. J'ai été gâtée aussi, bien plus que je n'ai gâté les autres (en vertu de ce que ma cousine, mon cousin et moi sommes toujours les enfants ; ça changera quand on en aura à notre tour, nous dit-on, alors qu'on sait, à mon sujet du moins, que cela ne risque pas de changer - et pas de sitôt pour les deux autres), gâtée à un point que je ne pourrais pas tout vous dire, c'en serait indécent. Mais le propos n'est pas de dresser un bilan comptable. Ce n'est pas ça, pas non plus le "plaisir d'offrir", plutôt celui de se trouver en retrait du monde dans une niche de tendresse et de bienveillance, une trêve dans la soif de transformation et le dégoût de stagner, un soupir, une pause même, musicale et silencieuse, où le monde s'estompe comme le brouhaha des conversations lorsqu'on s'endort, enfant, en bout de soirée. Une joie si douce qu'elle ressemble à un assoupissement. L'intuition qu'en s'y abandonnant on s'en réveillera ragaillardi, plus tard, dans une éternité. Pour l'heure, il n'y a, il n'y avait que la douceur du pull de Palpatine, nous lovés-écrasés dans un coin du canapé, le cachemire et la fatigue comme une ivresse. Ceci englobant et mettant en sourdine le drame de la soirée : Mum a glissé sur le pas de la porte et s'est refait une entorse à sa cheville tout juste guérie.

On passe et on repasse le moment fatidique en boucle : les bras chargés, le sol glissant, la chute qu'on ne voit pas, et Mum qu'on ne voit plus, par terre tout à coup, juste devant moi. Je ne l'ai pas vue, elle ne s'est pas sentie tomber, aucune chance de la retenir. On propose de la glace, les urgences, Mum excédée balaye les urgences et prend la glace, il n'y a plus rien à faire et tout est à refaire, l'attente, la rééducation, la guérison. Rien à faire, alors on s'agite et on vitupère, on apporte un tabouret pour surélever la jambe, ma tante confirme qu'elle ne passe jamais par l'entrée, toujours par le garage, ça glisse, elle prend son mari à parti, je t'ai dit que ça glissait. Je reste égoïstement et sympathiquement dans le canapé. Je sais à quel point c'est rageant, comme le dos qui se bloque : ce n'est pas tant la douleur, même si, que de savoir ce que cette douleur va empêcher pour qu'on n'ait pas encore à la ressentir, alors si, c'est la douleur, de savoir qu'elle est revenue, qu'elle peut revenir et pourrait s'installer. La compassion alors agace tout autant que son absence ; on pourrait pleurer de rage s'il n'y avait la douleur et de douleur s'il n'y avait la rage.

Il était prévu que Mum nous ramène à Paris, Palpatine et moi. Changement de plan : je conduirai, en talons tant pis, on dormira tous à Versailles. Puis vient le moment de partir : Mum décide de nous reconduire quand même jusqu'à Paris, c'est de la folie, mais je me fais engueuler en approchant de la portière côté conducteur, elle n'a pas mal si elle déplace le pied sans bouger la cheville, alors je n'insiste plus, j'accepte son mensonge qui flatte ma paresse et lui redonne du poil de la bête. Je sais que ça lui fera mal (à la cheville - ça n'a pas manqué, un mec nous a fait une queue de poisson, obligeant à un mouvement brusque de la cheville, exactement ce que je craignais) et que ça lui fait du bien (au moral, de ne pas se laisser marcher sur les pieds par sa cheville - si on peut dire). J'ai eu mal pour elle et je l'ai laissée faire. C'était la même chose pendant son cancer : elle n'a jamais voulu être traitée comme une malade, sans doute de peur d'en devenir une (i.e. d'être réduite à ce statut). J'y ai repensé récemment en lisant Histoire de la violence, d'Édouard Louis :

Si j'y réfléchis beaucoup de moments de liberté dans ma vie ont été des moments où j'ai pu mentir, et par mentir j'entends résister à une vérité qui essayait de s'imposer à moi, à mes tissus, à mes organes, en fait une vérité déjà établie en moi, parfois depuis longtemps, mais qui avait été établie en moi par les autres, de l'extérieur […] Ma guérison est venue de cette possibilité de nier la réalité.

 

Le lendemain, chez Palpatine, la torpeur s'estompe mais la douceur se prolonge un peu. On écoute le CD qu'il m'a offert la veille sur ses enceintes de bien meilleure qualité que mon petit poste trimballable du salon à la salle de bain (longtemps je me suis lavée les cheveux en musique). Palpatine cherche à retrouver dans le volume l'intensité des chœurs qui en jetaient à la Philharmonie. C'est trop fort, ce n'est pas comme ça que j'écoute la musique chez moi (ou c'est pour ça que je n'en écoute presque pas) : je préfère réduire le volume pour trouver une petite chose cernable, et l'entendre comme on manipulerait un objet. Là, entre ces quatre murs, elle m'écrase sans me faire rien ressentir. Je suis avec le livret mais je ne comprends rien, ça m'exaspère, j'en veux à Goethe, et à Schumann de l'avoir mis en musique, et à Palpatine d'avoir cru que je saurai apprécier ce Schumann qui n'est pas vraiment Schumann, du Schumann jeune qui dépote, m'assure-t-il en me voyant décontenancée. Évidemment, je m'en veux à moi de lui en vouloir à lui. D'autant que, si à la première écoute je suis incapable de dire si j'aime ou si je n'aime pas ce Faust, j'aime ce cadeau par lequel il m'inclut rétrospectivement à un plaisir que j'ai manqué, qu'il me fait ainsi rattraper. Partager, quoi. Alors je cherche et je trouve, ce passage qui se laisse appréhender, la visite de la mort ritualisée en coups frappés à la porte, comme dans un conte, comme il se doit.

 

Et c'est déjà le 31 décembre, un repas chez moi avec Palpatine, Llu, ma princesse et Andrea qui fait partie de ces gens que je ne connais pas très bien mais que j'aimerais mieux connaître et apprécie déjà beaucoup. La soirée est aussi disparate et plaisante que le menu : verrines d'avocat, artichauts marinés  à la romaine, trempette d'houmous maison (à en juger par le rayon de chez Naturalia, le monde entier a fait de l'houmous pour le réveillon), trempette dans du Mont d'or passé au four, crèmes de banane et de noix de cajou, tiramisu aux fruits rouges, petites boules de fruits secs et figues *séchées maison s'il-vous-plaît*. Et quelque part au milieu les suppli, qui m'ont pris un temps fou mais dont je ne suis pas peu fière. La cuisine a pué l'huile pendant cinq jours, mais ça valait bien l'excitation de voir le truc prendre forme sans se déliter - eh oui, première fois que je faisais frire quelque chose de ma vie. Jo et moi sommes tombées d'accord pour dire que ça ressemblait pas mal au délice qu'on avait goûté à Rome, et je ne sais pas ce qui était le meilleur, de la croquette de risotto ou du souvenir. Enfin si, je sais, le souvenir, et celui-ci, qui s'y est ajouté.

 

Mi-janvier, j'ai pris le congé sabbatique que j'avais demandé depuis belle lurette pour faire un break et m'y mettre : à mon projet de bouquin sur la danse. Un guide de l'apprenti balletomane, pour répondre à ceux qui me disent que la danse classique les attire, mais qu'ils n'y comprennent rien. Parce que répondre comme je le fais toujours qu'il n'y a rien à comprendre, ce n'est pas faux, mais c'est un peu court. Il y a des années de pratique derrière ma vision du ballet, qui m'ont appris sans que je m'en rende compte à regarder, et c'est exactement cela que je voudrais leur apporter : les fameux "codes" du ballet. Dans une approche qui ne soit pas historique mais herméneutique : qu'est-ce que ces pas, pourquoi ceux-là et pourquoi produisent-ils tel effet (ou aucun) sur moi. Quand j'en parle comme ça (et j'en ai pas mal parlé à des personnes diverses pour tâter le terrain et me motiver), je suis persuadée du bien-fondé du projet ; quand j'y travaille, moins.

Pour des questions administratives, le congé sabbatique s'est transformé en congés payés (heureusement que j'avais demandé plusieurs mois à l'avance…) et s'est rétréci de quelques journées. Surtout, ce que je n'avais pas anticipé (ou plutôt que j'avais omis, parce que c'était prévisible) : après cinq mois sans vacances et un an sans plus de dix jours d'affilée, la fatigue m'est tombée dessus d'un coup, entraînant un peu le moral avec elle. J'ai binge-watché les DVD de ballet que l'on m'a très gentiment prêtés, avec l'impression de ne pas avancer - impression contredite par le temps passé à taper et réorganiser mes notes, mais ça, la mauvaise conscience s'en contrefiche, cette connasse fringante comme au temps de la prépa. Heureusement, depuis la prépa, je me connais un peu mieux : je suis davantage sortie, j'ai mis de côté les visionnages pour rédiger et me rassurer par un résultat sinon tangible, du moins comptable (l'obsession de Guillaume Vissac). Aux mots du NaNoWriMo (dont j'ai hérité les 45 pages qui m'ont servi de canevas), j'ai substitué les lignes : 100 et j'étais en paix, voire assez contente de moi. L'impression de gâcher mes congés s'est estompée, même si l'urgence est demeurée, envoyant bouler mes chimères d'otium. Il faut croire que cette urgence ne me quittera plus désormais ; la seule chose que je puisse faire, c'est empêcher l'angoisse de me paralyser et, même (je serai grande alors) de l'utiliser comme un catalyseur. Finalement, c'est peut-être ça, la perte de l'innocence : pas le sexe, mais la conscience du temps qui nous est compté (conscience aiguë qui relève moins du savoir que de la sensation). Encore que le sexe, ce soit encore ça, la peur le désir de mourir et de se perpétuer sous une autre forme ; ça vous jette l'un contre l'autre.

Time goes back so slowly. Cela prend du temps de ne raconter que l'essentiel (peut-être parce que l'essentiel, c'est le temps, me direz-vous). Pourtant, cela me semble aussi important que de poursuivre le projet de bouquin maintenant que j'ai repris le boulot (en espérant que je ne laisse pas à nouveau filer un an avant de l'avancer substantiellement). Reprendre confiance dans le petit à petit, et petit à petit gagner du terrain sur la lassitude, pour des changements de plus longue haleine bien plus nécessaires que ce projet de bouquin, au moins autant un exercice de motivation qu'un but en soi (même si je ne vous cache pas que je le verrais bien mis en page et imprimé, abondamment illustré). Je voudrais retrouver la persévérance que j'avais à l'époque du conservatoire, il est vrai quand je ne mesurais pas encore à quel point tout ne serait que course d'endurance. Je crois pourtant avoir réamorcé quelque chose, oh pas bien grand, mais une envie de remettre un peu d'ordre et de brillant dans tout ça… qui s'est manifestée par des envies de ménage surprenantes pour la mimicracra que je suis. J'ai fait l'acquisition d'un chiffon en microfibres violet qui me réjouit presque autant que le bas de pyjama gris souris tout doux et presque classou soldé chez Monoprix (mais pas autant, faut quand même pas déconner), et je pschitte à tout-va avec mon nouvel anticalcaire et son avant/après que je n'avais jusqu'à présent vu que dans les publicités. Les poissons de mon rideau de douche ont arrêté de nager en aux troubles, ouais.

Peu avant de reprendre le boulot, alors que je commençais à me détacher de la performance de rédaction parce que je voyais bien que je ne finirais pas le premier jet comme je l'avais imaginé, il y a eu une journée parfaite. Je suis sortie sans déjeuner pour profiter du soleil d'hiver et j'ai acheté un sandwich à la boulangerie, ce qui, ne travaillant pas, m'a semblé complètement exotique. Je l'ai retourné dans son sachet pour avoir l'ouverture à droite et ne rien laisser tomber (une feuille de cœurs d'artichaut, en vérité), et j'ai marché tranquillement entre les ombres-codes barres des trottoirs, savourant les alentours comme s'ils étaient une extension des légumes marinés. Direction la butte aux cailles, seul quartier alentours que je n'avais pas quadrillé (alors que c'est de loin le plus pittoresque). Même en alternant la main porteuse du sandwich puis dans les poches, j'ai fini par avoir froid et je suis allée me réfugier à la FNAC avec le prétexte d'un guide sur le Japon. En guise de dessert, j'ai fait un tour au rayon cuisine, et discrètement photographié quelques recettes. J'aime beaucoup ce que fait Marabout, mais un livre épais pour deux recettes seulement, c'est niet (à quand le livre de recettes sur mesure, à choisir dans un catalogue ? L'éditeur le pratique déjà en interne, comme le prouvent ses livres-déclinaisons-compilations d'autres livres). Voleuse de recette, espionne éditoriale, j'ai fureté ; les rayons surchargés, qui souvent m'étouffent au point que je repars sans rien, se sont mués en caverne d'Ali Baba. J'ai eu envie de tout acheter mais surtout de tout lire, l'envie répondant à la profusion, toutes ces lectures excitantes à venir, ce livret rouge sur Jiří Kylián, dont je ne connaissais pas l'existence ; et L'Empire des signes, tiens, avec le voyage au Japon, c'est l'occasion ; et hop, plaisir d'attraper un roman dans le labyrinthe menant aux caisses.

 

 

 

Oui, la lévitation est une très bonne description de ce que la vie pourrait signifier pour moi. Cela n'a rien à voir avec une forme quelconque de spiritualité ou d'incarnation, ni avec l'accession à un quelconque état de grâce. Rien de tout cela. Mais léviter à un centimètre du sol parce que j'ai mangé quelque chose de vraiment très bon et penser alors que oui, cela vaut la peine de vivre. Ou me retrouver à plus d'un centimètre du sol parce que j'ai vu une grande œuvre d'art…

Jiří Kylián, Bon qu'à ça

Je suis repartie en lévitation sur les deux centimètres de mousse de mes nouvelles Timberland (sensation oubliée avec les anciennes semelles rabotées) pour aller prendre une glace rue Mouffetard chez Alberto, fermé jusqu'en mars, alors chez Amorino, citron-basilic, accent Erasmus délicieux et sorbet au chocolat jusqu'au Luxembourg, jusqu'à Odéon (ça fond beaucoup moins vite en hiver, surtout quand il fait si froid qu'on a l'impression qu'on va y laisser sa main), jusqu'au métro et back home pour léviter sur mon canapé. J'y ai probablement chopé une nouvelle contracture, que n'a pas totalement fait passer le massage-chinois-passage-à-tabac pris le dernier jour de mon congé (pendant que ça chauffait, je voyais par l'ouverture les Croc's roses de la masseuse et une espèce de bouée ou de coussin aux motifs enfantins rangé sous la table de massage - le contraste avec l'ambiance de relaxation feutrée m'a beaucoup amusée). Contracture oblige, je finis d'écrire ce post l'ordinateur posé sur le canapé et moi devant sur un coussin par terre, comme sur un prie-dieu. Je ne sais pas par quelle divinité, mais j'ai été entendue : ces derniers jours, ça lévite pas mal, comme une petite boule d'énergie au niveau de la cage thoracique, dilatée. Je serais un manga que ça irradierait de lumière à travers mes côtes.

29 novembre 2016

Toc, toc

Lou Sarabadzic a commencé à exister un jour dans le journal de Guillaume Vissac. Une phrase, un extrait, je ne sais plus, m'a fait dire : ah tiens. En lien, son blog, où elle écrit des choses très simples et très fortes en lien avec son père. J'ai retwitté presque tous les posts. La groupie s'est fait remarquer et je me suis enferrée dans le vouvoiement - parce que je ne sais pas vous, mais moi je dis vous à un auteur. J'étais entre-temps tombée sur un article présentant le thème de son roman.

Mon ah a changé de tonalité. Parce que voyez-vous, cela fait plusieurs mois que j'ai un mal fou à quitter mon studio sans tout recompter. Je pourrais dire "vérifier", mais ce ne serait pas juste. Ça l'a été au tout début, après avoir découvert que Palpatine avait laissé un mince filet couler toute la journée dans la baignoire. Maintenant, je ne vérifie plus tellement. D'abord parce qu'à vérifier si le robinet est bien fermé ou la plaque de cuisson bien éteinte, je risque de le rouvrir, de la rallumer. C'est le drame du scientifique, le drame kantien du noumène qu'on ne connaîtra jamais, notre présence risquant d'affecter l'expérience qu'il faut pourtant être là pour constater. Vérifier n'assure d'aucune vérité. Du coup, je ne vérifie plus : je compte. Je compte les vérifications. Comme il y en a plusieurs, ça se recompte. Ça se psalmodie. La vérification rationnelle s'est muée en incantation conjuratoire.

L’électroménager se compte par trois (micro-ondes, four, plaque de cuisson), l'appartement par quatre (magie de la névrose, le studio se trouve pourvu de quatre pièces : pièce à vivre-dormir, cuisine, salle de bain, entrée - sauf le soir, quand je vais me coucher, ça se compte par trois parce que je suis dans la quatrième pièce) et le compteur d'eau par cinq (alors qu'il est tout seul, oui). Mais en fait, tout se compte par huit, parce que chaque ensemble de vérification doit être répétée huit fois très vite, avec césure à l'hémistiche et l'intonation qui redescend (important l'intonation : si elle ne redescend pas à la bonne occurrence, il faut repartir pour un tour). 

(Ça doit, il faut. L'impératif hypothétique a disparu dans la forme impersonnelle.)

Huit fois très vite, parce que je suis limite en retard pour aller bosser (décaler régulièrement le réveil dans le sens des aiguilles de la montre n'aide pas), parce que j'ai très envie d'aller dormir, et parce qu'avec un peu de chance, surtout, je prendrai l'irrationalité de vitesse ; le doute, l'angoisse n'aura pas le temps de faire sa réapparition, j'aurai déjà fermé la porte. Une fois la porte fermée (et secouée pour être sûre qu'elle est bien fermée), le doute est enfermé, je n'y pense plus, pas une seule fois, pas même une micro-seconde, au cours de la journée. C'est très circonscrit. C'est reposant. Sauf quand il faut partir en voyage et vérifier pour plusieurs jours à la fois, sans savoir si à mon retour, je trouverai une fuite d'eau, des mites dans mon placard, ou le robinet d'arrivée d'eau coincée (mais la dernière fois, en rentrant de Londres, il ne s'était rien passé ; c'est encourageant).

Après une mini-crise d'angoisse pré-départ, je me suis dit que voir un psy ne serait peut-être pas une mauvaise idée. J'ai lu un peu sur les différentes thérapies ; j'ai googlé quelques médecins ad hoc au pifomètre ; j'en ai trouvé un près du bureau (pas chiant) qui tient un blog (volonté d'expliquer*) et a travaillé avec des danseuses (il y a des traits de caractère récurrents) ; je n'y suis pas allée. Pas légitime et puis tiens, ça va déjà mieux. C'est vrai, ça varie selon le moral. Je réussis à endiguer le truc. D'ailleurs, j'ai factorisé la vérification des robinets en écoutant l'arrivée d'eau. Cela évitera des bousiller les joints en les serrant trop fort. Le seul hic, c'est qu'autant vérifier qu'une chose est (ceci, cela ou juste là), c'est facile ; autant vérifier qu'une chose n'est pas ou n'est plus, ça l'est moins. Le petit bruit que j'entends, là, qui vient de chez les voisins, ce ne serait pas un robinet mal fermé chez moi ? S'il le faut vraiment**, j'ouvre le rabat : les chiffres ne bougent pas ; les chiffres ne mentent pas. Même si. Ils ne veulent rien dire. Un deux trois quatre, un deux trois quatre / un deux trois quatre, un deux trois quatre. Dans son roman, Lou Sarabadzic les écrit en toutes lettres, les chiffres : parce qu'ils se disent ; il faut le temps de les prononcer, pas comme des chiffres arabes qu'on lit en diagonale.

J'endigue, c'est vrai, je vais bien. Les mécanismes psychologiques sont longs à décrire, mais les comptes matinaux ne prennent que quelques minutes. Cela semble une éternité pour Palpatine qui attend à l'ascenseur en levant les yeux au ciel, mais ce n'est rien comparé à l'ampleur que cela a pris pour Lou-narratrice. J'ai lu, effarée, en comprenant sans comprendre les vérifications incessantes en journée, les aliments qu'il faut manger cru dès fois que la maison prendrait feu en tentant de les cuire, le feu qui pourrait partir dans la poubelle, les images de bébé mort-né sous le bureau, responsabilité avortée, et la crise de panique rouge rouge rouge qui serait de la folie si l'on y était extérieur. Mais on n'y est pas extérieur. Par ses litanies, Lou Sarabadzic nous incorpore dans sa psyché, délicatement, comme des blancs en neige. Les répétitions rassurent : peu à peu, on se repère et même, on entrevoit, on saisit une logique, la logique de l'irrationnel. Celle où les répétitions qui rassurent augmentent l'angoisse qu'elles créent. Où les hypothèses catastrophiques ont des coefficients de probabilités improbables. Lou fait ça très bien, dans une langue claire, très claire, limpide même, même au sein de la confusion la plus totale. Elle expose (comme elle s'expose, elle) la logique de cette irrationalité, qui n'est pas de la folie mais une rationalité dévoyée, hégémonique, qui immisce ses articulations logiques là où il ne devrait rien y avoir, pas de si donc il faut je dois.

Alors, non, le comptage des lumières éteintes et des robinets fermés n'est pas rationnel, merci, je suis au courant. Mais en fait, si, il est rationnel, beaucoup trop rationnel ; c'est même de là qu'il tire son irrationalité : de vouloir que tout soit rationnel. Parce que le rationnel est contrôlable. Folie que de vouloir tout contrôler. Là, oui. Folie.

L'histoire de Lou m'a fait l'effet d'une douche froide. Je vérifie en dilettante, depuis. C'est la partie immergée de l'iceberg, j'en suis consciente. Manifeste, facile à identifier… ce n'est pas le problème. Le problème, c'est psychokhâgneuse, que je croyais morte et enterrée parce qu'elle n'avait plus l'occasion de peaufiner son perfectionnisme négatif dans le travail. Que dalle. Elle a profité d'un oubli de Palpatine pour se trouver un nouveau terrain de jeu. Vérifier que tout est bien éteint et fermé, c'est cool, ça. Plus rien à peaufiner, plus d'à côté avantageux, c'est gratuit - de l'angoisse esthétique, messieurs dames.

Dans son roman, Lou Sarabadzic commence par la fin, par le soulagement d'être guérie. Enfin le début de la fin, parce que la fin a lieu à Douze et l'on commence à Dix. Les chapitres sont numérotés (forcément, il faut compter) et dédoublés (forcément, il faut recompter) : Cinq, two, deux, five. Il ne faut pas trop chercher. C'est organisé pour nous perdre juste ce qu'il faut, pour faire naître le sens là où on commence à le perdre. Ça alterne : le quotidien, le passé, les crises légères se racontent en parallèle de LA crise et du processus de guérison. Manière de montrer la rationalité opérant au sein même de l'irrationalité, et partant, la continuité du sujet : certes, Lou guérie n'est plus la Lou paniquée, mais elle reste Lou ; l'autre n'est pas disparue, elle a appris à vivre avec.

Continuité. La khâgne a été un catalyseur, mais psychokhâgneuse existait avant la khâgne, avant l'hypokhâgne. A six-sept ans, il fallait que les deux pattes de mon nounours soient exactement à la même hauteur pour que je puisse m'endormir sans que l'univers soit réduit en cendre par le soleil-supernova - à la même hauteur, la main à niveau à bulles. Une fois, j'ai piqué une crise de nerfs parce que je me suis aperçue, une fois le collier de perles fini, qu'il manquait une perle bleue au milieu - quatre bleues, une jeune, une bleue, une jaune, quatre bleues (tu m'étonnes que j'ai explosé le test d'entrée au master informatique, les perles perfectionnistes, ça te rend capable de compléter n'importe quelle suite logique). Trois bleues, c'était intolérable. J'ai piqué une crise, je me suis fait engueulée et le lendemain matin, ma super-maman avait refait entièrement le collier. Avec trois perles bleues sur tout le collier. Je l'ai remerciée avec un gros bisous, j'ai attrapé le fil, enlevé toutes les perles et recommencé le collier avec quatre perles bleues. Il devait falloir beaucoup de self-control à ma mère pour ne pas me mettre des claques. Ce caractère de cochon m'avait abonnée aux 20/20, c'était déjà ça.

Les litanies ont toujours été là (demi-pointes, pointes, collants, justaucorps). La pensée magique aussi : "Si je réussis deux tours, je serai prise à l'audition". Deux tours parfaits, moral boosté ; deux tours ratés : on efface, ça ne compte pas, je ne suis pas superstitieuse, moi. Cela ne coûte pas grand-chose de recommencer - un magazine froissé de temps en temps, parce que la tête qui tourne, à force. Encore aujourd'hui, j'attrape régulièrement un "bien, les tours" au cours de danse ; c'est déjà ça.

(Je me souviens de ma surprise en découvrant la pensée magique dans un film de Lelouche puis dans l'adaptation d'Un long dimanche de fiançailles : si j'arrive au phare avant que…, alors… Je n'étais donc pas la seule à pratiquer cette superstition à laquelle on ne croit pas, qui n'en est pas moins honteuse pour cela.)

Le perfectionnisme a toujours été là. C'est un trait de caractère. Que j'aime bien, c'est ça le pire. Et qui s'accuse avec l'âge. Ah non pardon, c'était ça le pire. Faudrait pas que ça empire. Alors j'essaye de faire plutôt que de faire bien, parce qu'à vouloir faire bien, je veux faire mieux et ne fais plus rien. Better done than better. Chez nous, on dit : mieux vaut la laisser morveuse que de lui arracher le nez. Je vais le répéter à psychokhâgneuse : t'entends ça, morveuse ? Jusqu'à ce que morve s'ensuive.

 

Bien sûr qu'on a peur de mourir quand on n'a pas encore vécu.

 

J'ai retourné la phrase dans tous les sens, persuadée qu'elle n'était pas dans le bon, qu'elle inversait causalité et conséquence. Mais non, c'est bien ça. Soulignant à quel point il est absurde de ne pas vivre (pleinement) parce qu'on a peur de mourir et que donc (causalité erronée) il ne faut pas se louper, il faut que cela soit parfait *du premier coup*.

Ma bonne et unique résolution de la nouvelle année sera : s'entraîner à rater.

Comme il y a Noël avant, vous pouvez offrir, vous offrir ou vous faire offrir le roman de Lou : La Vie verticale, chez publie.net, moins de 6€ en version ePub.


 
* Je déteste quand quelqu'un fait à mon adresse usage d'un savoir que je n'ai pas et qu'il ne fait pas l'effort d'expliquer. Oui, vous, les médecins imaginaires…
** Parfois, je suis faible : au lieu de prendre sur moi pour ne pas vérifier, je débranche la prise. Là, voilà, c'est éteint.

09 septembre 2016

Aller de l'arrière

Traces de roue sur la plage

 

Paris, Marseille. La rame est quasiment vide : nous ne sommes que cinq. Au lieu de profiter du calme inattendu pour chroniquetter sévère et justifier de me trimballer un bon kilo d'ordi, je passe l'essentiel du trajet à regarder par les fenêtres, de droite et de gauche, aucune silhouette empesée ne venant arrêter mon regard, aucun regard ne le contraignant à se détourner. Je ne sais pas si je renoue avec la géographie, à relever ses indices in situ, ou simplement avec le monde enfantin qui se déroulait par la vitre arrière lors des interminables voyages en voiture – quoique, pas interminables, juste assez longs pour, à l'image de M. Jourdain, faire de la prose : « Quand est-ce qu'on arrive ? » « On arrive quand ? » « On est bientôt arrivé ? » et ne même plus le demander, anticipant la singerie des parents.

Il y a les clochers, qui ne font plus signe vers aucune religion et dessinent seulement un paysage, flottant au milieu des villages comme une icône de localisation. Ici, vous êtes ici, il y a de la vie ici, une église, quelques habitations, une boulangerie, sûrement.

Il y a les lignes à haute tension, ces géants franchouillards aux jupes ou aux manches retroussées (selon qu'on les imagine porter des paniers ou souffler la fourche tout juste déposée), quand les éoliennes, elles, font suspecter des origines extraterrestres (j'imagine toujours un remake science-fi de Don Quichotte, moulins alignés en pleine Guerre des mondes…). J'ai du mal à envisager qu'elles puissent défigurer le paysage, quand, à le peupler, elles me semblent bien plus à même d'avoir une identité, anthropomorphisées.

Il y a les châteaux d'eau, donjons esseulés en plein champs, bizarres constructions à la base plus étroite que la corolle qui la surplombe, qui semblent à vrai dire moins échappées d'une forteresse médiévale que d'un jeu d'échecs, sur leur plateau.

Il y a la végétation du change insensiblement, recul du vert au profit de l'ocre, comme si la mer, vers laquelle on se dirige, avait absorbé tout le capital aqueux de la zone qui précède.

Il y a les champs de vigne bien peignés, ces rainures que la vitesse du TGV transforme en images holographiques, argentées.

Il y a les tuiles, les pins, le Sud enfin et ses collines caillouteuses que j'aimerais arpenter depuis que j'ai lu Simone de Beauvoir et que j'ai bien envie, moi aussi, d'être douée pour le bonheur et de marcher sur, comme à la rencontre d'un ennemi qui n'arrivera pas, parce que je l'aurai terrassé en moi, piétiné à chacun de mes pas.


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 Glacier, enseigne lumineuse éteinte, en plein soleil

 

Sanary. Je fais mon pèlerinage…

… le manège de chevaux de bois, où j'ai usé la manivelle de soucoupe tournante (comme les tasses à Disneyland), et le circuit de petites voitures, que j'ai beaucoup regretté une fois trop grande pour monter dedans (même si j'ai joué les prolongations sur les grosses petites motos) ;

… le kiosque à chichis, depuis changé de propriétaire ; on soufflait dessus pour ne pas se brûler avec la pâte à la fleur d'oranger et ça faisait voler les grains de sucre ; il en restait largement assez, cependant, pour s'en coller tout autour des lèvres, comme sur le pourtour des verres à cocktail ;

… Baba Yaga, la librairie d'où viennent la plupart de mes Castor poche (choisis pour l'épaisseur de leur tranche autant que pour leurs histoires – il fallait que ça dure) et feu la seconde libraire, remplacée par une agence immobilière ou un bar, je ne la situe plus ;

… la maison de la presse où ma cousine et moi dépensions la moitié de notre argent de poche, l'autre moitié étant réservé aux babioles vendues sur le marché de nuit, sur le port : porte-clés phosphorescent, que l'on observait à travers un rouleau de sopalin ; barrette en résine (pour ma cousine), pique à chignon couronnée d'une bille plate (pour moi) ; collier dauphin et boucles d'oreille en forme de jolie-petite-feuille, dixit notre grand-mère, qui n'avait pas reconnu le cannabis, que nous connaissions sans jamais en avoir fumé (on pouffait) ; et mon souvenir le plus cher (peut-être le plus bon marché), Milly-la-chenille orange que je promenais entre mes doigts, tirée par un fil de pêche accroché à son nez ;

… le port avec ses grandes dalles de pierre, qui nous faisaient marcher-sauter de guingois pour ne pas mordre sur les entrelacs blancs ; le port et ses palmiers ; le port et ses stands de pêche ; le port et ses barques et ses voiliers, le bruit des gréements ;

… les boulangeries pleines de fougasses, de ficelles aux olives qui n'parvenaient jamais jusqu'à l'appartement, et de tropéziennes-pour-maman ;

… le quadrillage des ruelles marchandes et pittoresques, lanternes, pavés, volets fermés ;

… le clocher de l'église, dans laquelle je suis rarement entrée, et juste à côté, depuis peu, une pâtisserie à tomber ;

… et la jetée du phare, après le coin à boules et la desserte des optimistes, rangés par trois sur trois étages depuis plus de vingt ans.

 

Conques colorées dans le port

 

Les commerces ont beau changer et le tourisme se professionnaliser (j'ai entendu parler allemand !), je ne me lasse pas de retrouver cette ville, qui fait ressurgir des souvenirs à chaque coin de ruelle, mieux même, des instants de vie indistincts, les étés chauds, les mois traînant des vacances, à compter les jours jusqu'à mon anniversaire, puis en sens inverse, jusqu'à la rentrée. J'ai bougé en région parisienne si bien que le seul endroit où je suis revenue, où j'ai vécu, année après année, quoique pour des séjours de moins en moins longs, c'est à Sanary et c'est à Sanary que je sens remuer mes racines bouturées, là où se trouve mon enfance, mon arrière-grand-mère et mes grands-parents la moitié ensoleillée de l'année.

 

Jour de régate


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Sur la jetée du phare, j'embrasse du regard la ville striée de mâts et le clocher qui dépasse devant les collines-montagnes de l'arrière-pays, là où l'on allait finir la journée, chez mon arrière-grand-mère, en face des chevaux, au pied du Gros-Cerveau – que l'on ait donné un nom pareil à une montagne me faisait rire. J'irais bien explorer le Gros-Cerveau, à présent, découvrir cet endroit qui n'a jamais été qu'un paysage, qui l'est plus que jamais depuis la jetée du phare, parachevant le village de carte postale et le dépassant tout à la fois, plus providence que Provence avec les nuages qui se lèvent au moment où le jour décline. Je ne sais si ce sont ces montagnes ou la golden hour, mais en balayant l'anse du regard et je suis prise d'une intense sensation d'éphémère, le seuil de lumière sur les rochers empilés, le soleil dans la galaxie et nous dans ce petit miracle, cette petite enclave de l'univers, belle, belle, belle et éphémère, fusse en millions d'année. Jusqu'à ce que le soleil se fane en naine blanche ou explose en supernova, jusqu'à la fin de notre vie d'insecte, jusqu'à ce soir, la beauté est là qui prend à la gorge.

 

Seuil de lumière sur la jetée

 

Je finis par m'arracher à ce vertige de nous qui passons dans le temps et revenons sur nos pas, et revenue au port, la mer à nouveau devant moi, bordée par la jetée du phare, j'ai la certitude soudain qu'on peut être heureux sans tout voir, sans parcourir le monde comme une checklist, en continuant à vivre là où on a grandi, fusse ailleurs, dans le sillage de ses souvenirs. Quelque part où l'on se sente bien et où l'on n'ait pas sans cesse à se chercher.

Mon enfance n'est perdue, je l'ai vécue, elle est là, devant moi. Je me reconnais dans l'enfant que je ne suis plus et que je suis contente d'avoir été.

 

Arbre du jardin entre deux serviettes de plage à sécher


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La maison de retraite est dans la pinède. On parle souvent de mouroirs, mais la tristesse vient au contraire de ce que tous les pensionnaires sont bien vivants, les escarres sur la peau, les corps fatigués en diverses formes (jusqu'au bout, l'inventivité folle du vivant), mélange de gravité et de gras, d'os mal maintenus, colonne vertébrale courbée, embonpoint qui remplit l'espace à défaut du temps – et l'esprit à l'avenant, qui s'enraye différemment. On ne sait jamais, avant de s'adresser à quelqu'un, s'il nous comprendra. L'une que j'imaginais gâteuse découvre une voix de monstre durasien, très cohérente… jusqu'à ce que la situation se soustrait à cette cohérence occasionnelle et qu'elle répète, sans que j'y puisse plus rien répondre, que ma grand-mère ressemble beaucoup à sa mère à elle, et que c'est très dur. Mon arrière-grand-mère, pour être exacte. Qui peine à enchaîner les quatre générations, sa fille, d'accord, mais arrière-petite-fille, c'est compliqué tout ça, avec ma mère absente ce jour-là (je ne sais pas si la logique s'est absentée ou si elle l'a congédiée, par trop effrayante). Je peine aussi : mon arrière-grand-mère parmi toutes ces petites vieilles est-elle elle aussi une petite vieille au yeux des autres visiteurs ? Elle a une canne, à présent, dont elle se sert, il est vrai, essentiellement pour la pointer dans le dos de ma grand-mère lorsqu'elle ne la regarde pas (bizarrement, les plus vieux paraissent les plus fringants : ma grand-mère centenaire, et une dame de quatre ans son aînée, qui se ballade en robe orange et déambulateur).

Dès que sa fille a le dos tourné, elle se tourne vers moi et remue langue et lèvres pour se moquer de son babillage incessant, qu'elle ne suit plus vraiment – elle perd le fil, pas son humour. Son franc-parler légendaire est également intact : alors qu'une dame nous demande de ses yeux pleins de larmes de l'aide pour l'ascenseur, mon arrière-grand-mère nous glisse en aparté « c'est une conne », et lorsqu'on lui fait valoir qu'elle est juste perdue, la seconde de doute est vite balayée : « mais non, elle est conne ». Ça, c'est fait. Elle est également persuadée que l'ancienne championne de basket en fauteuil roulant est un monsieur, mais la transexuelle malgré elle est dans ses bonnes grâces et elle la couvre de baisemains et marques de tendresse, elle la femme farouche qui n'en a jamais fait qu'à sa tête. Pas de demi-mesure : aucun égard pour certaines, amour infini pour d'autres vie faibles qu'elle ne cesse d'embrasser – brutalité et confiance des affinités enfantines.

Elle a toujours été butée comme une gamine, notez-bien, mais cela doit bien faire quatre-vingt-dix ans qu'il n'y avait pas eu d'étiquettes à son nom sur ses vêtements. Je suis étrangement soulagée de découvrir que la salle à manger est digne d'un restaurant, tables dressées avec de la belle vaisselle et des verres à pieds ; j'aurais mal supporté la cantine comme marque supplémentaire d'infantilisation. La décoration, en revanche, me crispe, alors qu'elle me plaît beaucoup : tout est design, épuré et coloré… un style qui ne correspond absolument pas aux générations hébergées là comme à l'hôtel, de passage. On aurait voulu rendre un hôpital convivial qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Un moindre mal, j'imagine. (Sourire)

Comme au théâtre, comme dans les interviews : (sourire) On sourit beaucoup sans jamais découvrir les dents, ici, lèvres pressées l'une contre l'autre, commissures vers le bas. Mon arrière-grand-mère ferme les yeux de la même manière : elle ne relâche, n'abaisse pas les paupières, elle les serre, tout comme elle presse ma main, m'offrant un court instant le répit de son regard bleu bleu bleu bleu dur.

 

Côte à contrejour

 

En partant, j'ai l'impression de l'abandonner, alors que je n'y pensais pas quand on la laissait toute seule chez elle - elle avait sa vie. Ma grand-mère se félicite d'avoir hâté la visite pour me laisser le temps de faire un dernier tour et de manger une dernière glace sur le port ; débarquée dans le centre-ville joyeusement animé, je me demande ce que je fais là. Passée de la lucidité blafarde à l'aveuglement quotidien, il me faut un temps pour me ré-acclimiter à cette vie dont on refoule la fin. Je prendrais bien une glace, finalement. Comme remontant. Sorbet chocolat, glace praliné, le monde revient peu à peu, les gambettes bronzées des gamins en trottinette ou en baskets, la dentelle ensoleillée des feuillages sur le sol, le gréement des bateaux, les mouettes, l'odeur des pins, du port, le clapotis, la sonnerie et les rires du manège, le graillon des chichis et les gens qui n'en font pas, à l'heure de l'apéro.

 


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C'est étrange de finir Le Tramway dans la ville de son enfance. Surtout quand on rend visite à son arrière-grand-mère dans sa nouvelle maison de retraite. Ce roman de Claude Simon, c'est exactement ça, « le voyage à double sens, selon deux directions, d'un écrivain enfant et vieillard » (postface de Patrick Longuet), un même trajet en sens contraire, l'un tourné vers l'avenir l'autre vers ses souvenirs. C'est, à Sanary, le champ-contrechamp de l'arrière-pays et de la haute mer, d'un côté à l'autre de la baie.

« […] au lieu de dévisager la mort à partir de ce côté de la vie, envisager la vie à partir de la mort »

François Cheng, Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie­

 

Ange dépassant du cimetière entre les arbres

18 août 2016

Londres, Lille, Baden-Baden, Londres

Londres, Lille, Baden-Baden, Londres… je voulais faire des billets séparés, mais les jours se sont enchaînés et les voyages se sont retrouvés inextricablement liés…

 

@JoPrincesse et moi nous sommes amusées à deviner-imaginer-reconstituer la vie de notre hôte AirBnb à partir de son superbe appartement londonien, chaque objet susceptible de devenir un indice de sa personnalité, ses goûts ou son style de vie ; de même, chaque visite de loft à Roubaix a fait spontanément émerger un portrait-robot de ses occupants :

… l'appartement bourgeois d'un couple d'intellectuels que l'on dirait austère s'il ne montrait un goût prononcé pour le confort – mais confort sombre, bureau retranché, canapé noir, baignoire ostentatoire ;

… la famille friquée et vaguement freaky sur sa photo ultra-léchée, dans un loft très métallique, avec un plancher de verre au-dessus d'une petite pièce de 30 m2 en sous-sol (la taille de mon studio, une bagatelle) à vous déclencher des pulsions voyeuristes ;

… la famille du boulanger, dans un loft pétri avec amour (chaleureux en dépit de ses finitions artisanales), une plaque de cuisson professionnelle au gaz, une armoire aussi remplie d'épices que la bibliothèque de bouquins, un chat et une cheminée orange (<3) ;

… ou encore le célibataire high-tech maniaque et dragueur, qui a prévu une douche double pour se laver en même temps que sa conquête du soir (l'hygiène), et dont le frigo contient en tout et pour tout deux bouteilles de champagne et un bloc de foi gras (l'épate)… ainsi qu'une bouteille de jus d'orange, qu'il boit seul, je parie, après avoir fait disparaître le corps. La cuisine immaculée, comme le reste du loft, me fait imaginer le déserteur de ces lieux en Barbe-Bleu ; on passerait les murs blancs, blancs, blancs à la lumière bleue qu'on découvrirait un Pollock sanglant.

L'appartement de notre hôte AirBnb, lui, tout en longueur, traversant, avait des allures de bateau, baigné de soleil, un store rayé dans ma chambre, une vitre ronde dans la cuisine, un couloir coursive, quelques marches de dénivelé et un rooftop pour toujours être sur le pont, prêt à ramoner avec Mary Poppins – un appartement de magazine de décoration, le glacis en moins, la personnalité en plus, éparpillée ça et là : tropisme pour l'Inde (méthodes de langue, guides de voyages), le goût des bonnes choses (livres de cuisine, épices entamées), bilingue (romans français, essays anglais), start-uper palpatinien (deux ordinateurs portables, en sus du Mac dernier cri avec lequel on l'a vu partir, un pavé rouge Linux parmi les bouquins de business et d'économie) et beau gosse, avec ça (de visu)… un bon parti, en somme, dont on n'a pas réussi à trancher s'il était pris ou à prendre. Nous avons bien pouffé en menant l'enquête, mais n'avons pas réussi à trancher : la mystérieuse R., disposant d'un mug à son initiale assorti à celui de notre hôte, est-elle sa petite amie ou une simple colocataire ? Les indices étaient par trop contradictoires, voyez plutôt : une carte de félicitations pour l'emménagement sur le dessus de la cheminée, mais aucune photo des amants s'embrassant, et surtout deux chambres à lit double, affaires de fille dans l'une, d'homme dans l'autre, mais aussi un sèche-linge replié qui relance les hypothèses (chambre commune, il aurait par galanterie pris la plus petite des deux penderies ; ou alors, chambre à part, il ronfle.)

Il faut nous imaginer, JoPrincesse et moi, investiguer l'appartement avec l'enthousiasme qui caractérise la découverte d'une chambre d'hôtel. Ouvrant le tiroir de la table de chevet, là où l'on trouve généralement une Bible ou les pages jaunes, j'ai par réflexe soulevé les papiers qui s'y trouvaient : un « business plan » m'a sauté aux yeux ; je me suis empressée de refermer le tiroir, en ayant l'impression d'en avoir trop vu. Explorer, oui, fouiller, non. La limite entre curiosité enfantine et transgression de la vie privée s'est vite imposée : ouvrir les placards sans toucher à ce qui s'y trouvait. Se contenter de, s'amuser à : imaginer d'autres vies que les nôtres. Et JoPrincesse de scénariser ça dans une séance Snapchat que je n'ai pas pu m'empêcher de tristamshandysier et qui nous a valu un sacré fou rire.

Le suicide du basilic, lui aussi mort de rire

 

Snapchat, application anti-ergonomique au possible, m'est contre-intuitive, mais maniée par JoPrincesse (qui a un rapport autrement plus fluide aux apps que moi – alors que, ironie, j'en ai en théorie une meilleure compréhension technique), tout devient jeu : la visite au musée, comme la descente sur les fesses des escaliers. J'ai résisté et monté en adulte les cinq étages pendant deux jours, puis l'appel de la moquette épaisse a été trop fort et je les ai dévalé sur les fesses ; le Snapchat de JoPrincesse a brièvement immortalisé l'écume de ma minijupe, envers blanc du tissu gris à chaque marche, faux faux-cul et vrai traîne baveuse d'une enfant-reine jouant très dignement au tape-cul.

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas autant amusée, le rire lourd et le cœur léger, à la fois 5 et 27 ans, les délires adolescents jouxtant les conversations intimes d'adultes, tard le soir, en s'enfonçant dans la nuit – des conversations dont j'ai oublié le contenu exact, dissous dans les tisanes (les peurs, les souvenirs, le sexe, les relations… tout cela ne dit rien de ce qui s'est dit), mais qui laissent l'impression de mieux se connaître, et infusent une certaine tendresse jusque dans l'anodin, le plaisant, « ma souris », « ma princesse », avec les compliments de la maison.

5 et 27 ans. Il n'y a peut-être personne avec qui je sois plus adulte et plus enfantine qu'avec Palpatine. Des contraires qui n'ont rien de contradictoire :

La tendresse, c'est la frayeur que nous inspire l'âge adulte.
La tendresse, c'est la tentative de créer un espace artificiel où l'autre doit être traité comme un enfant.

Milan Kundera, La vie est ailleurs

La tendresse protège, sans ménagement ; on ne prend pas de gant, mais on s'enlace, on se soutient, déjà, on apprend à vieillir, ensemble. (Vieillir, oui, parce que je crois qu'on ne sera jamais vraiment adulte que dans le regard des autres. Adulte, c'est un but, tandis que vieillir, c'est un processus de tous les instants.) Sans le savoir, nous avons choisi des vacances dans une ville du troisième âge ; j'ai mieux compris, rétrospectivement, les regards étonnés quand j'énonçais ma destination. Mais pourquoi laisser Baden-Baden aux gens âgés et attendre de l'être soi-même pour en profiter ? D'autant que les bancs disposés à intervalles réguliers étaient forts agréables pour nos jambes sollicitées (c'est que c'est vallonné !). Je n'ai pas mis à exécution mon plan de photographier tous les modèles de la ville, mais Palpatine et moi étions à ça de créer un tripadvisor du banc, que l'on aurait appelé banquette advisor en hommage à @Odette9. (Quand on n'est pas épais, c'est toujours un peu violent pour les vertèbres.)

 

Acheter en banlieue parisienne, investir dans un loft à Lille, s'installer à Hong Kong… depuis quelques mois, Palpatine m'embarque dans des scénarios improbables. La lubie loft à Lille s'est heurtée à la réalité de Roubaix (soulagement en entendant Palpatine avouer que c'était no way)(quand tout le monde dit que c'est affreux, c'est généralement qu'il y a une raison), mais les plans sur la comètes continuent, sans même s'exclure les uns les autres (acheter à Paris pour y laisser ses affaires puis s'envoler à l'autre bout de la terre – tout est dans la temporalité)(parfois, Palpatine m'effraye un peu).

Alors on se projette : par jeu d'abord ; puis du conditionnel, on passe insensiblement au futur, pour voir comment ça fait, comment ça sonne, et on se retrouve à visiter quatre lofts par un froid samedi de juillet, projection 3D. On explore, sur place mais surtout en paroles, ce que chaque option impliquerait ; on pèse moins le pour et le contre qu'on tourne autour des possibles, à circonscrire les difficultés, et poser enfin les questions qui ne fâchent pas mais qui angoissent. Et si… ensemble… seul… désynchronisé… diverger… Et si Lille te plaît et moi pas, qu'est-ce qu'on fait ? Question posée la veille du départ sur les chaises vertes des Tuileries. Palpatine est plus inquiet pour sa casquette en lin, que je viens de teindre avec une glace à la mangue (dire que j'hésitais avec la framboise…).

Ai-je envie de partir ? Pas spécialement. L'expatriation se présente à moi sous la forme du pourquoi pas. Alors je me demande pourquoi pas, pourquoi non, pas là, mais là, si, pourquoi pas. Et comment. Mes compétences professionnelles reposent essentiellement sur le langage ; je ne suis pas très exportable. Mais à l'étranger, on est souvent moins obtus, moins contraint dans ses diplômes. Et j'ai envie de changer de boulot, alors pourquoi pas carrément de métier. Exit le salon de thé à Lille-Roubaix, Baden-Baden m'oriente vers le développement web à Berlin ; Palpatine m'expose l'architecture web le long de la Lichtentaller Allee (rebaptisée la Lichtee Allée par mes soins, après que ma langue en ait eu assez de fourcher). Cela se précise sur le trajet du retour à Karlsruhe, et je rue dans les brancards parce que je me souviens d'à quel point Javascript et jQuery m'ont semblé dégueu, tout plein de dollars – ceux-là même qu'on pourrait se mettre dans les poches, souligne Palpatine. Des dév, on en manque. Soit. Je garde ça dans un coin de ma tête, pour que ça décante, comme nouvelle hypothèse de nouvelle vie. Quand je vois les usages créatifs qu'on peut en faire, force est d'avouer que ça fait gravement envie. J'ai les notions de base (genre la base de la base), il n'y a *plus qu'à* s'auto-former. J'ai invoqué le Grand Yaka Faucon et ouvert un tutoriel w3schools. On verra, si j'arrive à caser ça entre les mites, les dégâts des eaux, François Jullien et les chroniquettes fleuve.

Ce qui est sûr, c'est que Baden-Baden a permis de reprendre ces récurrences éparses dans un flux de conversation plus large, plus fluide, qui reprend tout posément, dans le détail, dans la durée, qui reprend tout et laisse tout passer, sans fixation, défait les obsessions, emporte les râleries incessantes. Le long de la rivière, la parole coule à nouveau et fait oublier le paysage qui l'a pourtant fait naître ; je respire un peu mieux. Pour moi, voyager, c'est aussi ça : s'absenter de ce que l'on est venu visiter pour profiter de la distance instaurée. Se retrouver, à parler de tout et de rien - à ne pas parler, aussi.

Il m'est parfois arrivé, à table, alors que la conversation ne prenait pas (comme une mayonnaise mal touillée ou un feu au milieu de branchages humides), d'éprouver le syndrome de l'ascenseur : l'angoisse du silence, le besoin de meubler, d'établir non plus un lien mais une distance avec l'autre qui devient envahissant, de tout son corps muet. Mais rester silencieux est très différent de n'avoir rien à se dire. On pourrait presque mesurer le degré d'intimité à l'aisance d'être ensemble sans parler. Et puis il y a les cas qui font mentir le topos du couple qui, parce que silencieux, n'aurait plus rien à se dire : lors de notre dernière soirée à Lille, dans un faux japonais proche de la gare, c'était nous, le couple muet, le regard ailleurs… concentrés sur la conversation de la table derrière nous. Trois geeks racontaient leurs déboires en SSII, des anecdotes que Palpatine aurait pu lui-même raconter et qu'il a ponctuées de gestes de baguettes, de sourires en coin et de hochements de tête, confirmant cette confirmation de ses propres dires, ravi de cette preuve de calamité – non, il n'est pas un Cassandre marseillais, le marché du travail informatique en France n'est vraiment pas glorieux… Ce hasard me fait moi aussi sourire en coin, quoique peut-être pas exactement pour la même raison : je me demande parfois si, à fréquenter Palpatine assidument, je n'ai pas absorbé son point de vue, sans plus être capable de recul (non pas tant pour les anecdotes, que je ne remets pas en question, que pour la place qu'elles occupent dans l'imaginaire collectif – qui en l'occurrence, mérite manifestement son adjectif).

 

 

Dans la forêt

Je n'ai pas les bras à l'horizontale, mais Palpatine faisait bel et bien le pioupiou.
(Bouffée de bonheur)

Nous avons érigé l'activité intellectuelle comme activité humaine supérieure, alors que nous ne sommes jamais aussi intelligents qu'en mouvement. C'est peut-être ce qui, de l'essai de Sarah Kaufman sur la grâce, m'a le plus marquée. Il ne s'agit pas seulement de prêcher l'école péripatéticienne, de réfléchir en marchant ; mais de souligner plus largement l'intelligence intrinsèque du mouvement, son lié et même, comme en calligraphie, son délié, échappée vive comme la descente d'un grand huit, shoot de liberté. J'en fait l'expérience à chaque fois que je marche plus d'une demie-heure (le temps que les endorphines commencent à faire leur effet – l'âme et le corps sont une seule et même réalité) : cela circule, le sang, les idées, tout est fluidifié. Mon envie de nature était surtout une envie de ça, de pensée absorbée dans le souffle et les muscles, méditation avec les pieds. Les quatre heures passées en forêt, en essayant de ne pas écraser nos amis les scarabées, me l'ont confirmé. Ce n'est pas tant la forêt que j'aime que son effet sur moi. En fait de nature, les parcs me satisfont pleinement ; j'ai pu le vérifier à Karlsruhe, avec son jardin botanique et surtout son immense pelouse autour d'un charmant Schloss à taille humaine.

Ça marche, tout s'enchaîne : c'est à pieds encore que je relie les différents quartiers de Londres, depuis notre hôtel excentré à Canary Wharf, jusqu'au centre-ville – comme si mon parcours, enfilant les lieux plus ou moins connus, avait le pouvoir de les faire tenir ensemble, de m'assurer que tout est là, tout se tient, ça va. Au début, fraichement débarquée sur la promenade qui longe la Tamise, je me dirige vers les immeubles de la City, et même, je ne me dirige pas, je m'oriente ; le parcours jusqu'au centre a peu de chance d'aboutir, c'est encore une vague idée, je pendrai sûrement le métro en cours de route, ou un bus, ce que je trouverai. À mesure que je me rapproche, cependant, cela se précise : le prétexte se mue en but, éloigné mais atteignable. C'est là que la promenade s'arrête : le trajet prend sa place et on avance sans plus prêter attention à ce qui nous entoure que comme point de repère. Peu importe la vitesse à laquelle on avance, quand bien même la fatigue naissante nous aurait fait ralentir, c'est une course d'orientation ; on arrive au but désœuvré.

Le but ne vaut jamais que comme prétexte ; on l'a vérifié en cherchant la tombe de Pierre Boulez à Baden-Baden. Nous nous sommes promenés dans un cimetière apaisant, loin des ossuaires à ciel ouvert qu'ils sont souvent en ville, les tombes entassées les unes sur les autres. C'est un cimetière relativement récent, manifestement, et les parcelles des morts à venir rappellent le cycle des générations sans convoquer l'angoisse de la fin prochaine. On s'y promène comme dans un parc, sans trouver trace du compositeur. Et pour cause : nous sommes dans le mauvais cimetière. Ni une ni deux on se remet en chemin, on grimpe à nouveau, les jambes fatiguées, et nous voilà à quadriller un autre cimetière. On ne se promène plus, on arpente, en essayant vainement de faire coïncider la photo que nous avons de la tombe avec la topographie des lieux : il nous faut deux cyprès, un bout de toit et la vue vers les montagnes. Le prétexte est devenu un but dont Palpatine ne démord plus. Il se fait tweetguider par @Phildelescalier ; je peste : chercher la tombe de ce compositeur que je n'apprécie pas particulièrement va achever de me le faire détester. Que s'entête-t-on ? La découverte de la tombe nous délivre de son emprise : Pierre Boulez est toujours mort, mais au moins, on va pouvoir goûter.

Je crois n'avoir jamais autant apprécié un Eisschokolade. Pas besoin de raffinement, pas besoin de déguster en gourmet : la fraicheur de la glace, le croquant des grains de noisettes sur la chantilly, et le petit goût de Nesquik sont juste ce qu'il faut de réconfortant. Je ne cherche plus à analyser la saveur transmises par les papilles, je jouis juste de ce qui passe par mon gosier – un plaisir plus primaire, moins réfléchi.

Ce relâchement de la réflexion (non pas comme articulation de la pensée comme raisonnement, entendons-nous bien, mais comme retour incessant sur la sensation) me fait des vacances. Plutôt que d'être un esprit retranché dans un corps à contrôler, je coïncide avec mon épiderme. Habituellement, je ne vis cette coïncidence que ponctuellement, et sur le mode de l'exaltation, lors de mes cours de danse. À Baden-Baden, cela advient dans le relâchement, dans le retrait d'un monde sur lequel je ne cherche plus à agir, qui se donne seulement à contempler. Il n'y a plus qu'à observer les choses passer, les nuances du ciel s'assombrir ou s'embrasser, la lumière s'incliner, les arbres frémir et les nuages… je suis si peu habituée à jouir de ce frémissement de la nature que je ne peux que l'enfermer dans des génériques (arbres et nuages, vagues étendues vertes ou grises), quand il faudrait toutes les nuances de leurs espèces. Mais qu'importe, c'est encore la lumière qui m'épanouit le plus, la lumière, la lumière, je veux voir du ciel : pas une petite portion, entre deux immeubles, j'en veux partout, partout, au-dessus de moi, devant et derrière, partout, partout1, je veux être toute petite – donc immense – dessous. Ce n'est plus l'air pur qui fait respirer, c'est le ciel et c'est cela dans j'ai besoin au final : voir du ciel, avoir de l'espace. Du coup, ce n'est plus tant la forêt, avec sa canopée qui nous replie sur nous-même, qui me fait du pied, mais les pelouses planes et dégagées, tranquilles, étales, qui s'animent progressivement sous le regard. Karlsruhe, St James's Park, Lincoln's Inn Gardens.

Pelouse power

L'écriture fait enfler la sensation et, isolées de l'expiration qui les suit, ces inspirations font croire à une exaltation hyberbolique, mais ce n'est pas ça, ce n'est pas le tout : leur nature profonde est celle du soupir. Expiration, relâchement. Ce n'est pas une grenouille qui enfle mais une souris qui s'éparpille – et qui par là, oui, peut-être, coïncide avec le monde immense, mais sans la tension d'un moi dilaté, au contraire, dans son abandon temporaire. Sens exacerbés et somnolence de la réflexion qui nous unifie sous son je pense ; c'est doux comme une heure passée au creux de transats rayés à St James's Park. (Le soleil finit par nous obliger à rassembler nos esprits et à bouger, pour ne pas cramer. Palpatine le pingouin menaçait de se transformer en homard par le bout du nez – des dangers de s'abandonner.)

Vivre, il n'y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux. Mais être, être est bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l'univers descend comme une pluie tiède.

Milan Kundera, L'Immortalité

1J'allais dire comme le sperme quand le sexe est vraiment bon, mais c'est un coup à grimacer quand on n'est pas dans le mood.

 

Le paradoxe de ce relatif retrait du monde est qu'il vous rend disponible – à ce et ceux qui vous entoure(nt).

À Lille, il y a la rencontre programmée de @Lness, pas tout à fait telle que je l'avais imaginée. Cela m'a d'autant plus surprise que c'est le passage URL – IRL le plus préparé par des photos que j'ai jamais fait. La silhouette est bien conforme, le visage, les longs cheveux noirs, les habits assortis, mais la voix, que j'attendais d'une couleur tout aussi sombre (grave ou du moins très ferme), est frêle et gaie comme un pinson, complètement différente dans son intonation de ce que j'avais pu entendre dans l'enregistrement audio de ce post – communication versus conversation. J'aurais aimé partager plus encore que l'heure passée ensemble et les trois gâteaux, attaqués de concert à trois cuillères, dans un salon de thé récup-bobo plus chaleureux que ce que ses éléments de déco énumérés laisseraient penser (tentons quand même : un grand miroir sur la cheminée, des moulures blanches au plafond, canard pâle aux murs, un faux cerf empaillé en plâtre et beaucoup de bois couleur cagette). I'll be back !

À Londres, c'est rencontre inopinée et éphémère, à Lincoln's Inn Gardens. Je m'assois pour la première fois depuis que j'ai quitté Canary Wharf. Avec davantage d’énergie et de culot, j'aurais volontiers ravivé mes souvenirs de hula-hoop avec les quatre ou cinq amis qui, en face de moi, s'y essayent à tour de rôle. À la place, je laisse mon regard vagabonder, m'installant peu à peu dans ce parc que je ne pensais que traverser : il y a du barbecue dans l'air, de la lecture, du pique-nique… Les semelles orange d'un homme qui lit à plat ventre, jambes repliées, bougent avec le même rythme saccadé que les têtes chercheuses d'un robot ou que les oreilles en triangle d'un chien qui tente de localiser le bruit qui lui a fait dresser la tête… Plus loin, une jeune fille se dandine pour se rapprocher du réchaud sans se relever ; j'aperçois ensuite le fauteuil roulant duquel elle s'est extrait. On n'imagine jamais les cul-de-jatte avec une jolie robe d'été. Et je repense à la gamine en mini-short bleu, visage magnifique et poitrine superbe, à qui je n'ai pas demandé si le train allait bien à Karlsruhe parce qu'en pleine conversation avec son amie ; j'avais aperçu les béquilles, mais c'est seulement dans le train que j'ai remarqué qu'elle était amputée. Trop belle de visage pour qu'on condescende à la voir comme handicapée, elle m'a fait penser à cette mannequin qui continuait de poser après un choc toxique qui lui avait coûté sa jambe. La jeune fille de Baden-Baden et la jeune femme londonienne n'avaient peut-être pas la beauté plastique de cette dernière, mais dans un cas comme dans l'autre, on aurait dit que la vie avait refluée depuis les membres coupés.

Je commençais à cuire, j'ai changé de banc pour un peu d'ombre. Un homme s'est posé à côté peu de temps après sans que l'on se prête mutuellement attention, absorbés par les îlots de vie sur la pelouse déployée face aux blancs comme une scène sans estrade. C'est en voyant la jeune fille se contorsionner autour de son réchaud qu'il a commencé à parler : peut-être devrions-nous l'aider ? Mais la jeune fille se débrouillait aussi bien que l'on peut se débrouiller avec un mini-barbecue, une amie dans les parages, et la conversation s'est engagée sans y penser. Un conversation un peu laborieuse, chacun avec son accent, les phrases qui disent moins qu'elles ne laissent deviner toute une existence : une enfance dans les montagnes marocaines, la judéité comme secret, le montage d'échafaudage comme métier…

La conversation s'émaille de mots français après qu'il m'a raconté avoir vécu dans le Sud de la France quelque année, près de la frontière monégasque ; pour lui, la France, ce n'est pas Paris – il n'y a jamais été –, c'est ce village méridional où il a appris la langue par imprégnation, évaporée depuis par endroits, selon une toponymie improbable, mots simples égarés, « trottinette » conservée (fulgurance de la mémoire, il le retrouve d'un coup, alors que je mime l'action debout à côté du banc dans l'espoir qu'il me donne le mot en anglais). Il a quelques anecdotes incroyables, comme le patron de ce restaurant monégasque ayant fui l'Angleterre après une vie passée à ne pas payer ses charges, investies dans ce restaurant, des voitures de folie et des litres et des litres de vodka – peut-être trois par jour, I don't know if he's still alive

Il a un sourire à ne plus savoir si c'est son accent ou ses lèvres étirées qui rendent son histoire difficile à suivre, et des yeux brillants comme seuls peuvent l'être les yeux noirs. Tantôt, le visage retroussé autour du nez froncé, le regard luisant, il ferait presque peur, une caricature de vilain, tantôt son sourire radieux, ses traits tannés et ses fossettes lui donnent un air étrangement familier, familial même. J'y retrouve l'air rieur de mon oncle et de mon père, la peau brunie de ce dernier (je suis blanche comme un cachet d'aspirine, mais mon père a gardé de son enfance en Martinique une peau qui brunit beaucoup et très rapidement, tout comme ma grand-mère a hérité de cette période un visage buriné par le soleil). Puis j'ai une certaine tendresse pour les pifs improbables (côté paternel : nez imposant ; côté maternel : nez aquilin)(ni patate ni crochu, je m'estime heureuse du mien).

Ce qui achève de transformer cet immigré en conteur des mille et une nuit, c'est sa mémoire : il est analphabète mais parle près de quatre langues (arabe, hébreu, anglais, français) et a voyagé-vécu dans le-monde-entier (je souris en pensant à Palpatine lorsqu'il mentionne le Vietnam). Il me parle avec émerveillement de ce vieil aveugle de son village d'enfance (les yeux brûlés par la bouteille d'alcool qu'on lui a versée sur la tête pour désinfecter ses boutons de varicelle…) qui s'asseyait toujours sur le même banc avec ses livres pour qu'on lui fasse la lecture ; ce n'étaient évidemment pas les mêmes personnes d'une fois sur l'autre, mais à chacune il pouvait énoncer la page exacte et le paragraphe où le lecteur précédent s'était arrêté, et guider le nouveau à travers l'histoire ainsi prise en cours de route. Plus étonnant encore pour moi qui n'ai longtemps pas utilisé de marque-page est la parade qu'il a trouvé pour passer les tests de sécurité que requiert tous les deux ans sa profession : il achète le CD-rom, demande à un ami ou à son fils de le lancer et refait inlassablement le test pour savoir quelle réponse cocher à chaque fois, sachant que les questions peuvent varier d'ordre et qu'il lui faut ainsi mémoriser leur allure, la configuration des lettres dans les mots et des mots dans la phrase… Je repense, incrédule, aux noms des stations de métro russes que j'essayais de photographier mentalement pour suivre l'avancée du trajet : un enjambement comme ceci, une barre comme cela… mais au bout de quelques jours, je pouvais lire le cyrillique - sans rien y comprendre, certes, mais je pouvais en tirer un équivalent vocal, plus facilement mémorisable.

Pourquoi, avec une telle volonté et une telle vivacité d'esprit, ne pas avoir tout simplement appris à lire et à écrire ? Il évoque les châtiments corporels de son enfance, qui sont tout ce qu'il a appris à l'école, mais surtout, il chérit ce que nous considérons spontanément comme un handicap, car il ne veut pas perdre ça, sourire brillant, main qui oscille au niveau de la tempe : sa mémoire. À voir son émerveillement, on comprend qu'il ne s'agit pas de perdre la mémoire comme on perd la boule, mais de perdre un trésor, qui le relie aux traditions orales perdues et, en le prévenant de la folie du monde, lui permet d'en jouir à juste distance. Je pense à ces moments où j'omets délibérément de remettre mes lunettes pour baigner quelques instants dans un monde plus doux, et je crois comprendre, oui, un peu. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il a un toit, un fils, une fille, un métier, la santé (fierté : pas si courant de voir des hommes de son âge dans sa profession très physique) : what could I want more?

Le soleil se reflète dans son sourire. Sagesse sur un banc public de Londres. J'aime encore plus cette ville de me faire sentir l'espace d'une heure ou deux comme @meliemeliie, comme si j'étais moi aussi capable de rencontre. Sans drague, sans but, sans même aucune suite possible : il serait absurde de lui demande une adresse e-mail pour lui écrire et je ne retiens pas même son nom, qu'il me répète pourtant plusieurs fois, incapable que je suis, gamine pourrie gâtée lettrée, de retenir ce que je ne sais pas écrire. Quelque chose comme Deewan, Deeman…

 

Retrouvant Palpatine, j'essaye de lui faire partager mon émerveillement, mais il est encore imprégné de sa journée MBA et, pour ne pas indéfiniment monologuer en parallèle, je me branche sur son récit, les lieux, les cours, les personnes, le cocktail qui a lieu le soir même… je sens que cela lui tient à cœur, alors passons-y, c'est dans un hôtel chicos de Picadilly, la musique est assourdissante, le balcon plus accueillant avec ses transats et une des organisatrices qui veille à m'inclure dans la conversation en me demandant si j'encourage Palpatine à venir étudier à Londres – it's up to him diplomatique. Tout le monde n'a pas son talent pour le small talk, qui me paraît bien pauvre et bien contraint par rapport à ma rencontre de tantôt ; Palpatine embraye sur des anecdotes que j'ai déjà entendues et auxquelles je n'ai rien à ajouter, mon regard erre, je vois du balcon des gens entrer chez Waterstones malgré l'heure tardive : I take the French leave, je file à l'anglaise. J'aurais aimé que Palpatine remarque que la souris s'ennuie comme un rat mort, comme j'avais remarqué qu'il avait envie de mondanité. La soirée d'anniversaire se termine dans la fatigue, les larmes et la comfort food d'un restaurant italien.

What could I want more ? Peut-on vouloir si peu ? Peut-on, soi, ne pas vouloir être fêtée comme une princesse jusqu'au bout2 le jour de son anniversaire ? abdiquer pour de bon son égocentrisme et n'exiger trop ni des autres ni de soi ? Et la vie et les gens qu'on aime, nous autorisent-ils alors à faire si peu ? Je veux bien des responsabilités, mais je ne veux pas de MBA, je ne veux pas de pouvoir, je me fiche d'une carrière si cela n'implique pas de travailler sur des projets qui me donnent envie de me lever le matin (qui ne me donnent pas envie de me recoucher, du moins). Le faire si peu n'est pas donné3. « C'est un choix », énonce Palpatine d'une voix qui se ferme, comme une sentence. Parce que ce n'est pas le sien. C'est même celui contre lequel il se révolte. Je ne pensais pas que c'en était un pour moi non plus, mais mon non-choix est un choix ; que je le veuille au non, je suis embarquée. Reste à savoir si l'on peut faire durablement équipage lorsque l'un se laisse volontiers dériver tandis que l'autre ne cesse de guetter le vent pour lever les voiles – navigation de course versus de promenade, qui risque de donner à l'un l'impression de stagner et à l'autre d'être bousculé.

Sombre coucher de soleil sur la Tamise

« J'ai toujours su que de nous deux, tu ne serais pas le moteur. » De là à devenir un boulet, il n'y a qu'un pas, qu'un non, je ne veux pas suivre, je ne veux pas me couler dans tes plans, même si je n'en ai pas d'autres à te proposer. Je sais bien aussi que I would prefer not to n'est pas vivable. J'en viens à me demander si mes non-choix de vie sont les bons : j'ai été exigeante (pour ne pas dire tyrannique) envers moi-même durant mes études et ne sais toujours pas si je suis parvenue à lâcher prise (vers la sagesse) ou bien si je me suis endormie sur mes lauriers (vers la médiocrité). Je dois reconnaître que si je forme un binôme avec Palpatine depuis toutes ces années, c'est aussi pour son relatif inconfort, qui me pousse à. J'ai externalisé mon aiguillon de « perfectionniste négative » en même temps que ma confiance en moi (qui n'est jamais une confiance qu'en soi, foutaises : c'est un jeu de reflet avec autrui, cercle vicieux ou vertueux). Ce miroir tendu est libérateur : il y a quelqu'un qui vous rappelle votre valeur quand vous n'en avez plus à vos propres yeux ou aux yeux des autres ; mais sans concession : demander miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle, c'est s'exposer à s'entendre répondre non. Les bouffées d'auto-détestation ont alors tôt fait d'englober le porteur du miroir…

… à moins que ce ne soit l'inverse, que le porteur du miroir vous le tende de travers, le cou tourné vers d'autres horizons, et que vous n'y trouviez plus votre reflet que déformé, comme au jardin d'acclimatation. Je suis qui je suis… et me retrouve perdue dans ces jeux reflets, blessée par certaines réflexions. À ton âge, eux. Involontairement éclaboussée par une (saine ?) colère qui n'est pas la mienne, j'accuse un coup de fatigue.

Les vacances, c'est aussi la vacance, le temps et la place de prendre conscience des transformations silencieuses, et de redresser la barre, si elle doit l'être (si elle peut l'être ?).

Jeune femme allongée dans la lumière du soir

Quelques heures avant de rentrer, dans yet another park, Palpatine prédit le probable déclin de nos sociétés d'Europe de l'Ouest et m'explique, à ma demande-interruption, le système de prêt bancaire. J'écoute attentivement, j'entends, même, mais tout ce que je vois, c'est la lumière déclinante sur la pelouse, le corps-violoncelle d'une jeune femme allongée sur le flanc, mes cils arc-en-ciel et les paillettes que les paupières jettent sur toutes choses en s'abaissant. Golden hour.

Golden hour, ombres portées
2
Le réveil était royal, je vous prie de me croire sur parole, parce que ce blog n'est pas interdit aux moins de 18 ans.
3 Et fait hurler quand on le remarque comme modèle d'existence.