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29 novembre 2016

Toc, toc

Lou Sarabadzic a commencé à exister un jour dans le journal de Guillaume Vissac. Une phrase, un extrait, je ne sais plus, m'a fait dire : ah tiens. En lien, son blog, où elle écrit des choses très simples et très fortes en lien avec son père. J'ai retwitté presque tous les posts. La groupie s'est fait remarquer et je me suis enferrée dans le vouvoiement - parce que je ne sais pas vous, mais moi je dis vous à un auteur. J'étais entre-temps tombée sur un article présentant le thème de son roman.

Mon ah a changé de tonalité. Parce que voyez-vous, cela fait plusieurs mois que j'ai un mal fou à quitter mon studio sans tout recompter. Je pourrais dire "vérifier", mais ce ne serait pas juste. Ça l'a été au tout début, après avoir découvert que Palpatine avait laissé un mince filet couler toute la journée dans la baignoire. Maintenant, je ne vérifie plus tellement. D'abord parce qu'à vérifier si le robinet est bien fermé ou la plaque de cuisson bien éteinte, je risque de le rouvrir, de la rallumer. C'est le drame du scientifique, le drame kantien du noumène qu'on ne connaîtra jamais, notre présence risquant d'affecter l'expérience qu'il faut pourtant être là pour constater. Vérifier n'assure d'aucune vérité. Du coup, je ne vérifie plus : je compte. Je compte les vérifications. Comme il y en a plusieurs, ça se recompte. Ça se psalmodie. La vérification rationnelle s'est muée en incantation conjuratoire.

L’électroménager se compte par trois (micro-ondes, four, plaque de cuisson), l'appartement par quatre (magie de la névrose, le studio se trouve pourvu de quatre pièces : pièce à vivre-dormir, cuisine, salle de bain, entrée - sauf le soir, quand je vais me coucher, ça se compte par trois parce que je suis dans la quatrième pièce) et le compteur d'eau par cinq (alors qu'il est tout seul, oui). Mais en fait, tout se compte par huit, parce que chaque ensemble de vérification doit être répétée huit fois très vite, avec césure à l'hémistiche et l'intonation qui redescend (important l'intonation : si elle ne redescend pas à la bonne occurrence, il faut repartir pour un tour). 

(Ça doit, il faut. L'impératif hypothétique a disparu dans la forme impersonnelle.)

Huit fois très vite, parce que je suis limite en retard pour aller bosser (décaler régulièrement le réveil dans le sens des aiguilles de la montre n'aide pas), parce que j'ai très envie d'aller dormir, et parce qu'avec un peu de chance, surtout, je prendrai l'irrationalité de vitesse ; le doute, l'angoisse n'aura pas le temps de faire sa réapparition, j'aurai déjà fermé la porte. Une fois la porte fermée (et secouée pour être sûre qu'elle est bien fermée), le doute est enfermé, je n'y pense plus, pas une seule fois, pas même une micro-seconde, au cours de la journée. C'est très circonscrit. C'est reposant. Sauf quand il faut partir en voyage et vérifier pour plusieurs jours à la fois, sans savoir si à mon retour, je trouverai une fuite d'eau, des mites dans mon placard, ou le robinet d'arrivée d'eau coincée (mais la dernière fois, en rentrant de Londres, il ne s'était rien passé ; c'est encourageant).

Après une mini-crise d'angoisse pré-départ, je me suis dit que voir un psy ne serait peut-être pas une mauvaise idée. J'ai lu un peu sur les différentes thérapies ; j'ai googlé quelques médecins ad hoc au pifomètre ; j'en ai trouvé un près du bureau (pas chiant) qui tient un blog (volonté d'expliquer*) et a travaillé avec des danseuses (il y a des traits de caractère récurrents) ; je n'y suis pas allée. Pas légitime et puis tiens, ça va déjà mieux. C'est vrai, ça varie selon le moral. Je réussis à endiguer le truc. D'ailleurs, j'ai factorisé la vérification des robinets en écoutant l'arrivée d'eau. Cela évitera des bousiller les joints en les serrant trop fort. Le seul hic, c'est qu'autant vérifier qu'une chose est (ceci, cela ou juste là), c'est facile ; autant vérifier qu'une chose n'est pas ou n'est plus, ça l'est moins. Le petit bruit que j'entends, là, qui vient de chez les voisins, ce ne serait pas un robinet mal fermé chez moi ? S'il le faut vraiment**, j'ouvre le rabat : les chiffres ne bougent pas ; les chiffres ne mentent pas. Même si. Ils ne veulent rien dire. Un deux trois quatre, un deux trois quatre / un deux trois quatre, un deux trois quatre. Dans son roman, Lou Sarabadzic les écrit en toutes lettres, les chiffres : parce qu'ils se disent ; il faut le temps de les prononcer, pas comme des chiffres arabes qu'on lit en diagonale.

J'endigue, c'est vrai, je vais bien. Les mécanismes psychologiques sont longs à décrire, mais les comptes matinaux ne prennent que quelques minutes. Cela semble une éternité pour Palpatine qui attend à l'ascenseur en levant les yeux au ciel, mais ce n'est rien comparé à l'ampleur que cela a pris pour Lou-narratrice. J'ai lu, effarée, en comprenant sans comprendre les vérifications incessantes en journée, les aliments qu'il faut manger cru dès fois que la maison prendrait feu en tentant de les cuire, le feu qui pourrait partir dans la poubelle, les images de bébé mort-né sous le bureau, responsabilité avortée, et la crise de panique rouge rouge rouge qui serait de la folie si l'on y était extérieur. Mais on n'y est pas extérieur. Par ses litanies, Lou Sarabadzic nous incorpore dans sa psyché, délicatement, comme des blancs en neige. Les répétitions rassurent : peu à peu, on se repère et même, on entrevoit, on saisit une logique, la logique de l'irrationnel. Celle où les répétitions qui rassurent augmentent l'angoisse qu'elles créent. Où les hypothèses catastrophiques ont des coefficients de probabilités improbables. Lou fait ça très bien, dans une langue claire, très claire, limpide même, même au sein de la confusion la plus totale. Elle expose (comme elle s'expose, elle) la logique de cette irrationalité, qui n'est pas de la folie mais une rationalité dévoyée, hégémonique, qui immisce ses articulations logiques là où il ne devrait rien y avoir, pas de si donc il faut je dois.

Alors, non, le comptage des lumières éteintes et des robinets fermés n'est pas rationnel, merci, je suis au courant. Mais en fait, si, il est rationnel, beaucoup trop rationnel ; c'est même de là qu'il tire son irrationalité : de vouloir que tout soit rationnel. Parce que le rationnel est contrôlable. Folie que de vouloir tout contrôler. Là, oui. Folie.

L'histoire de Lou m'a fait l'effet d'une douche froide. Je vérifie en dilettante, depuis. C'est la partie immergée de l'iceberg, j'en suis consciente. Manifeste, facile à identifier… ce n'est pas le problème. Le problème, c'est psychokhâgneuse, que je croyais morte et enterrée parce qu'elle n'avait plus l'occasion de peaufiner son perfectionnisme négatif dans le travail. Que dalle. Elle a profité d'un oubli de Palpatine pour se trouver un nouveau terrain de jeu. Vérifier que tout est bien éteint et fermé, c'est cool, ça. Plus rien à peaufiner, plus d'à côté avantageux, c'est gratuit - de l'angoisse esthétique, messieurs dames.

Dans son roman, Lou Sarabadzic commence par la fin, par le soulagement d'être guérie. Enfin le début de la fin, parce que la fin a lieu à Douze et l'on commence à Dix. Les chapitres sont numérotés (forcément, il faut compter) et dédoublés (forcément, il faut recompter) : Cinq, two, deux, five. Il ne faut pas trop chercher. C'est organisé pour nous perdre juste ce qu'il faut, pour faire naître le sens là où on commence à le perdre. Ça alterne : le quotidien, le passé, les crises légères se racontent en parallèle de LA crise et du processus de guérison. Manière de montrer la rationalité opérant au sein même de l'irrationalité, et partant, la continuité du sujet : certes, Lou guérie n'est plus la Lou paniquée, mais elle reste Lou ; l'autre n'est pas disparue, elle a appris à vivre avec.

Continuité. La khâgne a été un catalyseur, mais psychokhâgneuse existait avant la khâgne, avant l'hypokhâgne. A six-sept ans, il fallait que les deux pattes de mon nounours soient exactement à la même hauteur pour que je puisse m'endormir sans que l'univers soit réduit en cendre par le soleil-supernova - à la même hauteur, la main à niveau à bulles. Une fois, j'ai piqué une crise de nerfs parce que je me suis aperçue, une fois le collier de perles fini, qu'il manquait une perle bleue au milieu - quatre bleues, une jeune, une bleue, une jaune, quatre bleues (tu m'étonnes que j'ai explosé le test d'entrée au master informatique, les perles perfectionnistes, ça te rend capable de compléter n'importe quelle suite logique). Trois bleues, c'était intolérable. J'ai piqué une crise, je me suis fait engueulée et le lendemain matin, ma super-maman avait refait entièrement le collier. Avec trois perles bleues sur tout le collier. Je l'ai remerciée avec un gros bisous, j'ai attrapé le fil, enlevé toutes les perles et recommencé le collier avec quatre perles bleues. Il devait falloir beaucoup de self-control à ma mère pour ne pas me mettre des claques. Ce caractère de cochon m'avait abonnée aux 20/20, c'était déjà ça.

Les litanies ont toujours été là (demi-pointes, pointes, collants, justaucorps). La pensée magique aussi : "Si je réussis deux tours, je serai prise à l'audition". Deux tours parfaits, moral boosté ; deux tours ratés : on efface, ça ne compte pas, je ne suis pas superstitieuse, moi. Cela ne coûte pas grand-chose de recommencer - un magazine froissé de temps en temps, parce que la tête qui tourne, à force. Encore aujourd'hui, j'attrape régulièrement un "bien, les tours" au cours de danse ; c'est déjà ça.

(Je me souviens de ma surprise en découvrant la pensée magique dans un film de Lelouche puis dans l'adaptation d'Un long dimanche de fiançailles : si j'arrive au phare avant que…, alors… Je n'étais donc pas la seule à pratiquer cette superstition à laquelle on ne croit pas, qui n'en est pas moins honteuse pour cela.)

Le perfectionnisme a toujours été là. C'est un trait de caractère. Que j'aime bien, c'est ça le pire. Et qui s'accuse avec l'âge. Ah non pardon, c'était ça le pire. Faudrait pas que ça empire. Alors j'essaye de faire plutôt que de faire bien, parce qu'à vouloir faire bien, je veux faire mieux et ne fais plus rien. Better done than better. Chez nous, on dit : mieux vaut la laisser morveuse que de lui arracher le nez. Je vais le répéter à psychokhâgneuse : t'entends ça, morveuse ? Jusqu'à ce que morve s'ensuive.

 

Bien sûr qu'on a peur de mourir quand on n'a pas encore vécu.

 

J'ai retourné la phrase dans tous les sens, persuadée qu'elle n'était pas dans le bon, qu'elle inversait causalité et conséquence. Mais non, c'est bien ça. Soulignant à quel point il est absurde de ne pas vivre (pleinement) parce qu'on a peur de mourir et que donc (causalité erronée) il ne faut pas se louper, il faut que cela soit parfait *du premier coup*.

Ma bonne et unique résolution de la nouvelle année sera : s'entraîner à rater.

Comme il y a Noël avant, vous pouvez offrir, vous offrir ou vous faire offrir le roman de Lou : La Vie verticale, chez publie.net, moins de 6€ en version ePub.


 
* Je déteste quand quelqu'un fait à mon adresse usage d'un savoir que je n'ai pas et qu'il ne fait pas l'effort d'expliquer. Oui, vous, les médecins imaginaires…
** Parfois, je suis faible : au lieu de prendre sur moi pour ne pas vérifier, je débranche la prise. Là, voilà, c'est éteint.

09 septembre 2016

Aller de l'arrière

Traces de roue sur la plage

 

Paris, Marseille. La rame est quasiment vide : nous ne sommes que cinq. Au lieu de profiter du calme inattendu pour chroniquetter sévère et justifier de me trimballer un bon kilo d'ordi, je passe l'essentiel du trajet à regarder par les fenêtres, de droite et de gauche, aucune silhouette empesée ne venant arrêter mon regard, aucun regard ne le contraignant à se détourner. Je ne sais pas si je renoue avec la géographie, à relever ses indices in situ, ou simplement avec le monde enfantin qui se déroulait par la vitre arrière lors des interminables voyages en voiture – quoique, pas interminables, juste assez longs pour, à l'image de M. Jourdain, faire de la prose : « Quand est-ce qu'on arrive ? » « On arrive quand ? » « On est bientôt arrivé ? » et ne même plus le demander, anticipant la singerie des parents.

Il y a les clochers, qui ne font plus signe vers aucune religion et dessinent seulement un paysage, flottant au milieu des villages comme une icône de localisation. Ici, vous êtes ici, il y a de la vie ici, une église, quelques habitations, une boulangerie, sûrement.

Il y a les lignes à haute tension, ces géants franchouillards aux jupes ou aux manches retroussées (selon qu'on les imagine porter des paniers ou souffler la fourche tout juste déposée), quand les éoliennes, elles, font suspecter des origines extraterrestres (j'imagine toujours un remake science-fi de Don Quichotte, moulins alignés en pleine Guerre des mondes…). J'ai du mal à envisager qu'elles puissent défigurer le paysage, quand, à le peupler, elles me semblent bien plus à même d'avoir une identité, anthropomorphisées.

Il y a les châteaux d'eau, donjons esseulés en plein champs, bizarres constructions à la base plus étroite que la corolle qui la surplombe, qui semblent à vrai dire moins échappées d'une forteresse médiévale que d'un jeu d'échecs, sur leur plateau.

Il y a la végétation du change insensiblement, recul du vert au profit de l'ocre, comme si la mer, vers laquelle on se dirige, avait absorbé tout le capital aqueux de la zone qui précède.

Il y a les champs de vigne bien peignés, ces rainures que la vitesse du TGV transforme en images holographiques, argentées.

Il y a les tuiles, les pins, le Sud enfin et ses collines caillouteuses que j'aimerais arpenter depuis que j'ai lu Simone de Beauvoir et que j'ai bien envie, moi aussi, d'être douée pour le bonheur et de marcher sur, comme à la rencontre d'un ennemi qui n'arrivera pas, parce que je l'aurai terrassé en moi, piétiné à chacun de mes pas.


*
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 Glacier, enseigne lumineuse éteinte, en plein soleil

 

Sanary. Je fais mon pèlerinage…

… le manège de chevaux de bois, où j'ai usé la manivelle de soucoupe tournante (comme les tasses à Disneyland), et le circuit de petites voitures, que j'ai beaucoup regretté une fois trop grande pour monter dedans (même si j'ai joué les prolongations sur les grosses petites motos) ;

… le kiosque à chichis, depuis changé de propriétaire ; on soufflait dessus pour ne pas se brûler avec la pâte à la fleur d'oranger et ça faisait voler les grains de sucre ; il en restait largement assez, cependant, pour s'en coller tout autour des lèvres, comme sur le pourtour des verres à cocktail ;

… Baba Yaga, la librairie d'où viennent la plupart de mes Castor poche (choisis pour l'épaisseur de leur tranche autant que pour leurs histoires – il fallait que ça dure) et feu la seconde libraire, remplacée par une agence immobilière ou un bar, je ne la situe plus ;

… la maison de la presse où ma cousine et moi dépensions la moitié de notre argent de poche, l'autre moitié étant réservé aux babioles vendues sur le marché de nuit, sur le port : porte-clés phosphorescent, que l'on observait à travers un rouleau de sopalin ; barrette en résine (pour ma cousine), pique à chignon couronnée d'une bille plate (pour moi) ; collier dauphin et boucles d'oreille en forme de jolie-petite-feuille, dixit notre grand-mère, qui n'avait pas reconnu le cannabis, que nous connaissions sans jamais en avoir fumé (on pouffait) ; et mon souvenir le plus cher (peut-être le plus bon marché), Milly-la-chenille orange que je promenais entre mes doigts, tirée par un fil de pêche accroché à son nez ;

… le port avec ses grandes dalles de pierre, qui nous faisaient marcher-sauter de guingois pour ne pas mordre sur les entrelacs blancs ; le port et ses palmiers ; le port et ses stands de pêche ; le port et ses barques et ses voiliers, le bruit des gréements ;

… les boulangeries pleines de fougasses, de ficelles aux olives qui n'parvenaient jamais jusqu'à l'appartement, et de tropéziennes-pour-maman ;

… le quadrillage des ruelles marchandes et pittoresques, lanternes, pavés, volets fermés ;

… le clocher de l'église, dans laquelle je suis rarement entrée, et juste à côté, depuis peu, une pâtisserie à tomber ;

… et la jetée du phare, après le coin à boules et la desserte des optimistes, rangés par trois sur trois étages depuis plus de vingt ans.

 

Conques colorées dans le port

 

Les commerces ont beau changer et le tourisme se professionnaliser (j'ai entendu parler allemand !), je ne me lasse pas de retrouver cette ville, qui fait ressurgir des souvenirs à chaque coin de ruelle, mieux même, des instants de vie indistincts, les étés chauds, les mois traînant des vacances, à compter les jours jusqu'à mon anniversaire, puis en sens inverse, jusqu'à la rentrée. J'ai bougé en région parisienne si bien que le seul endroit où je suis revenue, où j'ai vécu, année après année, quoique pour des séjours de moins en moins longs, c'est à Sanary et c'est à Sanary que je sens remuer mes racines bouturées, là où se trouve mon enfance, mon arrière-grand-mère et mes grands-parents la moitié ensoleillée de l'année.

 

Jour de régate


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Sur la jetée du phare, j'embrasse du regard la ville striée de mâts et le clocher qui dépasse devant les collines-montagnes de l'arrière-pays, là où l'on allait finir la journée, chez mon arrière-grand-mère, en face des chevaux, au pied du Gros-Cerveau – que l'on ait donné un nom pareil à une montagne me faisait rire. J'irais bien explorer le Gros-Cerveau, à présent, découvrir cet endroit qui n'a jamais été qu'un paysage, qui l'est plus que jamais depuis la jetée du phare, parachevant le village de carte postale et le dépassant tout à la fois, plus providence que Provence avec les nuages qui se lèvent au moment où le jour décline. Je ne sais si ce sont ces montagnes ou la golden hour, mais en balayant l'anse du regard et je suis prise d'une intense sensation d'éphémère, le seuil de lumière sur les rochers empilés, le soleil dans la galaxie et nous dans ce petit miracle, cette petite enclave de l'univers, belle, belle, belle et éphémère, fusse en millions d'année. Jusqu'à ce que le soleil se fane en naine blanche ou explose en supernova, jusqu'à la fin de notre vie d'insecte, jusqu'à ce soir, la beauté est là qui prend à la gorge.

 

Seuil de lumière sur la jetée

 

Je finis par m'arracher à ce vertige de nous qui passons dans le temps et revenons sur nos pas, et revenue au port, la mer à nouveau devant moi, bordée par la jetée du phare, j'ai la certitude soudain qu'on peut être heureux sans tout voir, sans parcourir le monde comme une checklist, en continuant à vivre là où on a grandi, fusse ailleurs, dans le sillage de ses souvenirs. Quelque part où l'on se sente bien et où l'on n'ait pas sans cesse à se chercher.

Mon enfance n'est perdue, je l'ai vécue, elle est là, devant moi. Je me reconnais dans l'enfant que je ne suis plus et que je suis contente d'avoir été.

 

Arbre du jardin entre deux serviettes de plage à sécher


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La maison de retraite est dans la pinède. On parle souvent de mouroirs, mais la tristesse vient au contraire de ce que tous les pensionnaires sont bien vivants, les escarres sur la peau, les corps fatigués en diverses formes (jusqu'au bout, l'inventivité folle du vivant), mélange de gravité et de gras, d'os mal maintenus, colonne vertébrale courbée, embonpoint qui remplit l'espace à défaut du temps – et l'esprit à l'avenant, qui s'enraye différemment. On ne sait jamais, avant de s'adresser à quelqu'un, s'il nous comprendra. L'une que j'imaginais gâteuse découvre une voix de monstre durasien, très cohérente… jusqu'à ce que la situation se soustrait à cette cohérence occasionnelle et qu'elle répète, sans que j'y puisse plus rien répondre, que ma grand-mère ressemble beaucoup à sa mère à elle, et que c'est très dur. Mon arrière-grand-mère, pour être exacte. Qui peine à enchaîner les quatre générations, sa fille, d'accord, mais arrière-petite-fille, c'est compliqué tout ça, avec ma mère absente ce jour-là (je ne sais pas si la logique s'est absentée ou si elle l'a congédiée, par trop effrayante). Je peine aussi : mon arrière-grand-mère parmi toutes ces petites vieilles est-elle elle aussi une petite vieille au yeux des autres visiteurs ? Elle a une canne, à présent, dont elle se sert, il est vrai, essentiellement pour la pointer dans le dos de ma grand-mère lorsqu'elle ne la regarde pas (bizarrement, les plus vieux paraissent les plus fringants : ma grand-mère centenaire, et une dame de quatre ans son aînée, qui se ballade en robe orange et déambulateur).

Dès que sa fille a le dos tourné, elle se tourne vers moi et remue langue et lèvres pour se moquer de son babillage incessant, qu'elle ne suit plus vraiment – elle perd le fil, pas son humour. Son franc-parler légendaire est également intact : alors qu'une dame nous demande de ses yeux pleins de larmes de l'aide pour l'ascenseur, mon arrière-grand-mère nous glisse en aparté « c'est une conne », et lorsqu'on lui fait valoir qu'elle est juste perdue, la seconde de doute est vite balayée : « mais non, elle est conne ». Ça, c'est fait. Elle est également persuadée que l'ancienne championne de basket en fauteuil roulant est un monsieur, mais la transexuelle malgré elle est dans ses bonnes grâces et elle la couvre de baisemains et marques de tendresse, elle la femme farouche qui n'en a jamais fait qu'à sa tête. Pas de demi-mesure : aucun égard pour certaines, amour infini pour d'autres vie faibles qu'elle ne cesse d'embrasser – brutalité et confiance des affinités enfantines.

Elle a toujours été butée comme une gamine, notez-bien, mais cela doit bien faire quatre-vingt-dix ans qu'il n'y avait pas eu d'étiquettes à son nom sur ses vêtements. Je suis étrangement soulagée de découvrir que la salle à manger est digne d'un restaurant, tables dressées avec de la belle vaisselle et des verres à pieds ; j'aurais mal supporté la cantine comme marque supplémentaire d'infantilisation. La décoration, en revanche, me crispe, alors qu'elle me plaît beaucoup : tout est design, épuré et coloré… un style qui ne correspond absolument pas aux générations hébergées là comme à l'hôtel, de passage. On aurait voulu rendre un hôpital convivial qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Un moindre mal, j'imagine. (Sourire)

Comme au théâtre, comme dans les interviews : (sourire) On sourit beaucoup sans jamais découvrir les dents, ici, lèvres pressées l'une contre l'autre, commissures vers le bas. Mon arrière-grand-mère ferme les yeux de la même manière : elle ne relâche, n'abaisse pas les paupières, elle les serre, tout comme elle presse ma main, m'offrant un court instant le répit de son regard bleu bleu bleu bleu dur.

 

Côte à contrejour

 

En partant, j'ai l'impression de l'abandonner, alors que je n'y pensais pas quand on la laissait toute seule chez elle - elle avait sa vie. Ma grand-mère se félicite d'avoir hâté la visite pour me laisser le temps de faire un dernier tour et de manger une dernière glace sur le port ; débarquée dans le centre-ville joyeusement animé, je me demande ce que je fais là. Passée de la lucidité blafarde à l'aveuglement quotidien, il me faut un temps pour me ré-acclimiter à cette vie dont on refoule la fin. Je prendrais bien une glace, finalement. Comme remontant. Sorbet chocolat, glace praliné, le monde revient peu à peu, les gambettes bronzées des gamins en trottinette ou en baskets, la dentelle ensoleillée des feuillages sur le sol, le gréement des bateaux, les mouettes, l'odeur des pins, du port, le clapotis, la sonnerie et les rires du manège, le graillon des chichis et les gens qui n'en font pas, à l'heure de l'apéro.

 


*
*  *

C'est étrange de finir Le Tramway dans la ville de son enfance. Surtout quand on rend visite à son arrière-grand-mère dans sa nouvelle maison de retraite. Ce roman de Claude Simon, c'est exactement ça, « le voyage à double sens, selon deux directions, d'un écrivain enfant et vieillard » (postface de Patrick Longuet), un même trajet en sens contraire, l'un tourné vers l'avenir l'autre vers ses souvenirs. C'est, à Sanary, le champ-contrechamp de l'arrière-pays et de la haute mer, d'un côté à l'autre de la baie.

« […] au lieu de dévisager la mort à partir de ce côté de la vie, envisager la vie à partir de la mort »

François Cheng, Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie­

 

Ange dépassant du cimetière entre les arbres

18 août 2016

Londres, Lille, Baden-Baden, Londres

Londres, Lille, Baden-Baden, Londres… je voulais faire des billets séparés, mais les jours se sont enchaînés et les voyages se sont retrouvés inextricablement liés…

 

@JoPrincesse et moi nous sommes amusées à deviner-imaginer-reconstituer la vie de notre hôte AirBnb à partir de son superbe appartement londonien, chaque objet susceptible de devenir un indice de sa personnalité, ses goûts ou son style de vie ; de même, chaque visite de loft à Roubaix a fait spontanément émerger un portrait-robot de ses occupants :

… l'appartement bourgeois d'un couple d'intellectuels que l'on dirait austère s'il ne montrait un goût prononcé pour le confort – mais confort sombre, bureau retranché, canapé noir, baignoire ostentatoire ;

… la famille friquée et vaguement freaky sur sa photo ultra-léchée, dans un loft très métallique, avec un plancher de verre au-dessus d'une petite pièce de 30 m2 en sous-sol (la taille de mon studio, une bagatelle) à vous déclencher des pulsions voyeuristes ;

… la famille du boulanger, dans un loft pétri avec amour (chaleureux en dépit de ses finitions artisanales), une plaque de cuisson professionnelle au gaz, une armoire aussi remplie d'épices que la bibliothèque de bouquins, un chat et une cheminée orange (<3) ;

… ou encore le célibataire high-tech maniaque et dragueur, qui a prévu une douche double pour se laver en même temps que sa conquête du soir (l'hygiène), et dont le frigo contient en tout et pour tout deux bouteilles de champagne et un bloc de foi gras (l'épate)… ainsi qu'une bouteille de jus d'orange, qu'il boit seul, je parie, après avoir fait disparaître le corps. La cuisine immaculée, comme le reste du loft, me fait imaginer le déserteur de ces lieux en Barbe-Bleu ; on passerait les murs blancs, blancs, blancs à la lumière bleue qu'on découvrirait un Pollock sanglant.

L'appartement de notre hôte AirBnb, lui, tout en longueur, traversant, avait des allures de bateau, baigné de soleil, un store rayé dans ma chambre, une vitre ronde dans la cuisine, un couloir coursive, quelques marches de dénivelé et un rooftop pour toujours être sur le pont, prêt à ramoner avec Mary Poppins – un appartement de magazine de décoration, le glacis en moins, la personnalité en plus, éparpillée ça et là : tropisme pour l'Inde (méthodes de langue, guides de voyages), le goût des bonnes choses (livres de cuisine, épices entamées), bilingue (romans français, essays anglais), start-uper palpatinien (deux ordinateurs portables, en sus du Mac dernier cri avec lequel on l'a vu partir, un pavé rouge Linux parmi les bouquins de business et d'économie) et beau gosse, avec ça (de visu)… un bon parti, en somme, dont on n'a pas réussi à trancher s'il était pris ou à prendre. Nous avons bien pouffé en menant l'enquête, mais n'avons pas réussi à trancher : la mystérieuse R., disposant d'un mug à son initiale assorti à celui de notre hôte, est-elle sa petite amie ou une simple colocataire ? Les indices étaient par trop contradictoires, voyez plutôt : une carte de félicitations pour l'emménagement sur le dessus de la cheminée, mais aucune photo des amants s'embrassant, et surtout deux chambres à lit double, affaires de fille dans l'une, d'homme dans l'autre, mais aussi un sèche-linge replié qui relance les hypothèses (chambre commune, il aurait par galanterie pris la plus petite des deux penderies ; ou alors, chambre à part, il ronfle.)

Il faut nous imaginer, JoPrincesse et moi, investiguer l'appartement avec l'enthousiasme qui caractérise la découverte d'une chambre d'hôtel. Ouvrant le tiroir de la table de chevet, là où l'on trouve généralement une Bible ou les pages jaunes, j'ai par réflexe soulevé les papiers qui s'y trouvaient : un « business plan » m'a sauté aux yeux ; je me suis empressée de refermer le tiroir, en ayant l'impression d'en avoir trop vu. Explorer, oui, fouiller, non. La limite entre curiosité enfantine et transgression de la vie privée s'est vite imposée : ouvrir les placards sans toucher à ce qui s'y trouvait. Se contenter de, s'amuser à : imaginer d'autres vies que les nôtres. Et JoPrincesse de scénariser ça dans une séance Snapchat que je n'ai pas pu m'empêcher de tristamshandysier et qui nous a valu un sacré fou rire.

Le suicide du basilic, lui aussi mort de rire

 

Snapchat, application anti-ergonomique au possible, m'est contre-intuitive, mais maniée par JoPrincesse (qui a un rapport autrement plus fluide aux apps que moi – alors que, ironie, j'en ai en théorie une meilleure compréhension technique), tout devient jeu : la visite au musée, comme la descente sur les fesses des escaliers. J'ai résisté et monté en adulte les cinq étages pendant deux jours, puis l'appel de la moquette épaisse a été trop fort et je les ai dévalé sur les fesses ; le Snapchat de JoPrincesse a brièvement immortalisé l'écume de ma minijupe, envers blanc du tissu gris à chaque marche, faux faux-cul et vrai traîne baveuse d'une enfant-reine jouant très dignement au tape-cul.

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas autant amusée, le rire lourd et le cœur léger, à la fois 5 et 27 ans, les délires adolescents jouxtant les conversations intimes d'adultes, tard le soir, en s'enfonçant dans la nuit – des conversations dont j'ai oublié le contenu exact, dissous dans les tisanes (les peurs, les souvenirs, le sexe, les relations… tout cela ne dit rien de ce qui s'est dit), mais qui laissent l'impression de mieux se connaître, et infusent une certaine tendresse jusque dans l'anodin, le plaisant, « ma souris », « ma princesse », avec les compliments de la maison.

5 et 27 ans. Il n'y a peut-être personne avec qui je sois plus adulte et plus enfantine qu'avec Palpatine. Des contraires qui n'ont rien de contradictoire :

La tendresse, c'est la frayeur que nous inspire l'âge adulte.
La tendresse, c'est la tentative de créer un espace artificiel où l'autre doit être traité comme un enfant.

Milan Kundera, La vie est ailleurs

La tendresse protège, sans ménagement ; on ne prend pas de gant, mais on s'enlace, on se soutient, déjà, on apprend à vieillir, ensemble. (Vieillir, oui, parce que je crois qu'on ne sera jamais vraiment adulte que dans le regard des autres. Adulte, c'est un but, tandis que vieillir, c'est un processus de tous les instants.) Sans le savoir, nous avons choisi des vacances dans une ville du troisième âge ; j'ai mieux compris, rétrospectivement, les regards étonnés quand j'énonçais ma destination. Mais pourquoi laisser Baden-Baden aux gens âgés et attendre de l'être soi-même pour en profiter ? D'autant que les bancs disposés à intervalles réguliers étaient forts agréables pour nos jambes sollicitées (c'est que c'est vallonné !). Je n'ai pas mis à exécution mon plan de photographier tous les modèles de la ville, mais Palpatine et moi étions à ça de créer un tripadvisor du banc, que l'on aurait appelé banquette advisor en hommage à @Odette9. (Quand on n'est pas épais, c'est toujours un peu violent pour les vertèbres.)

 

Acheter en banlieue parisienne, investir dans un loft à Lille, s'installer à Hong Kong… depuis quelques mois, Palpatine m'embarque dans des scénarios improbables. La lubie loft à Lille s'est heurtée à la réalité de Roubaix (soulagement en entendant Palpatine avouer que c'était no way)(quand tout le monde dit que c'est affreux, c'est généralement qu'il y a une raison), mais les plans sur la comètes continuent, sans même s'exclure les uns les autres (acheter à Paris pour y laisser ses affaires puis s'envoler à l'autre bout de la terre – tout est dans la temporalité)(parfois, Palpatine m'effraye un peu).

Alors on se projette : par jeu d'abord ; puis du conditionnel, on passe insensiblement au futur, pour voir comment ça fait, comment ça sonne, et on se retrouve à visiter quatre lofts par un froid samedi de juillet, projection 3D. On explore, sur place mais surtout en paroles, ce que chaque option impliquerait ; on pèse moins le pour et le contre qu'on tourne autour des possibles, à circonscrire les difficultés, et poser enfin les questions qui ne fâchent pas mais qui angoissent. Et si… ensemble… seul… désynchronisé… diverger… Et si Lille te plaît et moi pas, qu'est-ce qu'on fait ? Question posée la veille du départ sur les chaises vertes des Tuileries. Palpatine est plus inquiet pour sa casquette en lin, que je viens de teindre avec une glace à la mangue (dire que j'hésitais avec la framboise…).

Ai-je envie de partir ? Pas spécialement. L'expatriation se présente à moi sous la forme du pourquoi pas. Alors je me demande pourquoi pas, pourquoi non, pas là, mais là, si, pourquoi pas. Et comment. Mes compétences professionnelles reposent essentiellement sur le langage ; je ne suis pas très exportable. Mais à l'étranger, on est souvent moins obtus, moins contraint dans ses diplômes. Et j'ai envie de changer de boulot, alors pourquoi pas carrément de métier. Exit le salon de thé à Lille-Roubaix, Baden-Baden m'oriente vers le développement web à Berlin ; Palpatine m'expose l'architecture web le long de la Lichtentaller Allee (rebaptisée la Lichtee Allée par mes soins, après que ma langue en ait eu assez de fourcher). Cela se précise sur le trajet du retour à Karlsruhe, et je rue dans les brancards parce que je me souviens d'à quel point Javascript et jQuery m'ont semblé dégueu, tout plein de dollars – ceux-là même qu'on pourrait se mettre dans les poches, souligne Palpatine. Des dév, on en manque. Soit. Je garde ça dans un coin de ma tête, pour que ça décante, comme nouvelle hypothèse de nouvelle vie. Quand je vois les usages créatifs qu'on peut en faire, force est d'avouer que ça fait gravement envie. J'ai les notions de base (genre la base de la base), il n'y a *plus qu'à* s'auto-former. J'ai invoqué le Grand Yaka Faucon et ouvert un tutoriel w3schools. On verra, si j'arrive à caser ça entre les mites, les dégâts des eaux, François Jullien et les chroniquettes fleuve.

Ce qui est sûr, c'est que Baden-Baden a permis de reprendre ces récurrences éparses dans un flux de conversation plus large, plus fluide, qui reprend tout posément, dans le détail, dans la durée, qui reprend tout et laisse tout passer, sans fixation, défait les obsessions, emporte les râleries incessantes. Le long de la rivière, la parole coule à nouveau et fait oublier le paysage qui l'a pourtant fait naître ; je respire un peu mieux. Pour moi, voyager, c'est aussi ça : s'absenter de ce que l'on est venu visiter pour profiter de la distance instaurée. Se retrouver, à parler de tout et de rien - à ne pas parler, aussi.

Il m'est parfois arrivé, à table, alors que la conversation ne prenait pas (comme une mayonnaise mal touillée ou un feu au milieu de branchages humides), d'éprouver le syndrome de l'ascenseur : l'angoisse du silence, le besoin de meubler, d'établir non plus un lien mais une distance avec l'autre qui devient envahissant, de tout son corps muet. Mais rester silencieux est très différent de n'avoir rien à se dire. On pourrait presque mesurer le degré d'intimité à l'aisance d'être ensemble sans parler. Et puis il y a les cas qui font mentir le topos du couple qui, parce que silencieux, n'aurait plus rien à se dire : lors de notre dernière soirée à Lille, dans un faux japonais proche de la gare, c'était nous, le couple muet, le regard ailleurs… concentrés sur la conversation de la table derrière nous. Trois geeks racontaient leurs déboires en SSII, des anecdotes que Palpatine aurait pu lui-même raconter et qu'il a ponctuées de gestes de baguettes, de sourires en coin et de hochements de tête, confirmant cette confirmation de ses propres dires, ravi de cette preuve de calamité – non, il n'est pas un Cassandre marseillais, le marché du travail informatique en France n'est vraiment pas glorieux… Ce hasard me fait moi aussi sourire en coin, quoique peut-être pas exactement pour la même raison : je me demande parfois si, à fréquenter Palpatine assidument, je n'ai pas absorbé son point de vue, sans plus être capable de recul (non pas tant pour les anecdotes, que je ne remets pas en question, que pour la place qu'elles occupent dans l'imaginaire collectif – qui en l'occurrence, mérite manifestement son adjectif).

 

 

Dans la forêt

Je n'ai pas les bras à l'horizontale, mais Palpatine faisait bel et bien le pioupiou.
(Bouffée de bonheur)

Nous avons érigé l'activité intellectuelle comme activité humaine supérieure, alors que nous ne sommes jamais aussi intelligents qu'en mouvement. C'est peut-être ce qui, de l'essai de Sarah Kaufman sur la grâce, m'a le plus marquée. Il ne s'agit pas seulement de prêcher l'école péripatéticienne, de réfléchir en marchant ; mais de souligner plus largement l'intelligence intrinsèque du mouvement, son lié et même, comme en calligraphie, son délié, échappée vive comme la descente d'un grand huit, shoot de liberté. J'en fait l'expérience à chaque fois que je marche plus d'une demie-heure (le temps que les endorphines commencent à faire leur effet – l'âme et le corps sont une seule et même réalité) : cela circule, le sang, les idées, tout est fluidifié. Mon envie de nature était surtout une envie de ça, de pensée absorbée dans le souffle et les muscles, méditation avec les pieds. Les quatre heures passées en forêt, en essayant de ne pas écraser nos amis les scarabées, me l'ont confirmé. Ce n'est pas tant la forêt que j'aime que son effet sur moi. En fait de nature, les parcs me satisfont pleinement ; j'ai pu le vérifier à Karlsruhe, avec son jardin botanique et surtout son immense pelouse autour d'un charmant Schloss à taille humaine.

Ça marche, tout s'enchaîne : c'est à pieds encore que je relie les différents quartiers de Londres, depuis notre hôtel excentré à Canary Wharf, jusqu'au centre-ville – comme si mon parcours, enfilant les lieux plus ou moins connus, avait le pouvoir de les faire tenir ensemble, de m'assurer que tout est là, tout se tient, ça va. Au début, fraichement débarquée sur la promenade qui longe la Tamise, je me dirige vers les immeubles de la City, et même, je ne me dirige pas, je m'oriente ; le parcours jusqu'au centre a peu de chance d'aboutir, c'est encore une vague idée, je pendrai sûrement le métro en cours de route, ou un bus, ce que je trouverai. À mesure que je me rapproche, cependant, cela se précise : le prétexte se mue en but, éloigné mais atteignable. C'est là que la promenade s'arrête : le trajet prend sa place et on avance sans plus prêter attention à ce qui nous entoure que comme point de repère. Peu importe la vitesse à laquelle on avance, quand bien même la fatigue naissante nous aurait fait ralentir, c'est une course d'orientation ; on arrive au but désœuvré.

Le but ne vaut jamais que comme prétexte ; on l'a vérifié en cherchant la tombe de Pierre Boulez à Baden-Baden. Nous nous sommes promenés dans un cimetière apaisant, loin des ossuaires à ciel ouvert qu'ils sont souvent en ville, les tombes entassées les unes sur les autres. C'est un cimetière relativement récent, manifestement, et les parcelles des morts à venir rappellent le cycle des générations sans convoquer l'angoisse de la fin prochaine. On s'y promène comme dans un parc, sans trouver trace du compositeur. Et pour cause : nous sommes dans le mauvais cimetière. Ni une ni deux on se remet en chemin, on grimpe à nouveau, les jambes fatiguées, et nous voilà à quadriller un autre cimetière. On ne se promène plus, on arpente, en essayant vainement de faire coïncider la photo que nous avons de la tombe avec la topographie des lieux : il nous faut deux cyprès, un bout de toit et la vue vers les montagnes. Le prétexte est devenu un but dont Palpatine ne démord plus. Il se fait tweetguider par @Phildelescalier ; je peste : chercher la tombe de ce compositeur que je n'apprécie pas particulièrement va achever de me le faire détester. Que s'entête-t-on ? La découverte de la tombe nous délivre de son emprise : Pierre Boulez est toujours mort, mais au moins, on va pouvoir goûter.

Je crois n'avoir jamais autant apprécié un Eisschokolade. Pas besoin de raffinement, pas besoin de déguster en gourmet : la fraicheur de la glace, le croquant des grains de noisettes sur la chantilly, et le petit goût de Nesquik sont juste ce qu'il faut de réconfortant. Je ne cherche plus à analyser la saveur transmises par les papilles, je jouis juste de ce qui passe par mon gosier – un plaisir plus primaire, moins réfléchi.

Ce relâchement de la réflexion (non pas comme articulation de la pensée comme raisonnement, entendons-nous bien, mais comme retour incessant sur la sensation) me fait des vacances. Plutôt que d'être un esprit retranché dans un corps à contrôler, je coïncide avec mon épiderme. Habituellement, je ne vis cette coïncidence que ponctuellement, et sur le mode de l'exaltation, lors de mes cours de danse. À Baden-Baden, cela advient dans le relâchement, dans le retrait d'un monde sur lequel je ne cherche plus à agir, qui se donne seulement à contempler. Il n'y a plus qu'à observer les choses passer, les nuances du ciel s'assombrir ou s'embrasser, la lumière s'incliner, les arbres frémir et les nuages… je suis si peu habituée à jouir de ce frémissement de la nature que je ne peux que l'enfermer dans des génériques (arbres et nuages, vagues étendues vertes ou grises), quand il faudrait toutes les nuances de leurs espèces. Mais qu'importe, c'est encore la lumière qui m'épanouit le plus, la lumière, la lumière, je veux voir du ciel : pas une petite portion, entre deux immeubles, j'en veux partout, partout, au-dessus de moi, devant et derrière, partout, partout1, je veux être toute petite – donc immense – dessous. Ce n'est plus l'air pur qui fait respirer, c'est le ciel et c'est cela dans j'ai besoin au final : voir du ciel, avoir de l'espace. Du coup, ce n'est plus tant la forêt, avec sa canopée qui nous replie sur nous-même, qui me fait du pied, mais les pelouses planes et dégagées, tranquilles, étales, qui s'animent progressivement sous le regard. Karlsruhe, St James's Park, Lincoln's Inn Gardens.

Pelouse power

L'écriture fait enfler la sensation et, isolées de l'expiration qui les suit, ces inspirations font croire à une exaltation hyberbolique, mais ce n'est pas ça, ce n'est pas le tout : leur nature profonde est celle du soupir. Expiration, relâchement. Ce n'est pas une grenouille qui enfle mais une souris qui s'éparpille – et qui par là, oui, peut-être, coïncide avec le monde immense, mais sans la tension d'un moi dilaté, au contraire, dans son abandon temporaire. Sens exacerbés et somnolence de la réflexion qui nous unifie sous son je pense ; c'est doux comme une heure passée au creux de transats rayés à St James's Park. (Le soleil finit par nous obliger à rassembler nos esprits et à bouger, pour ne pas cramer. Palpatine le pingouin menaçait de se transformer en homard par le bout du nez – des dangers de s'abandonner.)

Vivre, il n'y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux. Mais être, être est bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l'univers descend comme une pluie tiède.

Milan Kundera, L'Immortalité

1J'allais dire comme le sperme quand le sexe est vraiment bon, mais c'est un coup à grimacer quand on n'est pas dans le mood.

 

Le paradoxe de ce relatif retrait du monde est qu'il vous rend disponible – à ce et ceux qui vous entoure(nt).

À Lille, il y a la rencontre programmée de @Lness, pas tout à fait telle que je l'avais imaginée. Cela m'a d'autant plus surprise que c'est le passage URL – IRL le plus préparé par des photos que j'ai jamais fait. La silhouette est bien conforme, le visage, les longs cheveux noirs, les habits assortis, mais la voix, que j'attendais d'une couleur tout aussi sombre (grave ou du moins très ferme), est frêle et gaie comme un pinson, complètement différente dans son intonation de ce que j'avais pu entendre dans l'enregistrement audio de ce post – communication versus conversation. J'aurais aimé partager plus encore que l'heure passée ensemble et les trois gâteaux, attaqués de concert à trois cuillères, dans un salon de thé récup-bobo plus chaleureux que ce que ses éléments de déco énumérés laisseraient penser (tentons quand même : un grand miroir sur la cheminée, des moulures blanches au plafond, canard pâle aux murs, un faux cerf empaillé en plâtre et beaucoup de bois couleur cagette). I'll be back !

À Londres, c'est rencontre inopinée et éphémère, à Lincoln's Inn Gardens. Je m'assois pour la première fois depuis que j'ai quitté Canary Wharf. Avec davantage d’énergie et de culot, j'aurais volontiers ravivé mes souvenirs de hula-hoop avec les quatre ou cinq amis qui, en face de moi, s'y essayent à tour de rôle. À la place, je laisse mon regard vagabonder, m'installant peu à peu dans ce parc que je ne pensais que traverser : il y a du barbecue dans l'air, de la lecture, du pique-nique… Les semelles orange d'un homme qui lit à plat ventre, jambes repliées, bougent avec le même rythme saccadé que les têtes chercheuses d'un robot ou que les oreilles en triangle d'un chien qui tente de localiser le bruit qui lui a fait dresser la tête… Plus loin, une jeune fille se dandine pour se rapprocher du réchaud sans se relever ; j'aperçois ensuite le fauteuil roulant duquel elle s'est extrait. On n'imagine jamais les cul-de-jatte avec une jolie robe d'été. Et je repense à la gamine en mini-short bleu, visage magnifique et poitrine superbe, à qui je n'ai pas demandé si le train allait bien à Karlsruhe parce qu'en pleine conversation avec son amie ; j'avais aperçu les béquilles, mais c'est seulement dans le train que j'ai remarqué qu'elle était amputée. Trop belle de visage pour qu'on condescende à la voir comme handicapée, elle m'a fait penser à cette mannequin qui continuait de poser après un choc toxique qui lui avait coûté sa jambe. La jeune fille de Baden-Baden et la jeune femme londonienne n'avaient peut-être pas la beauté plastique de cette dernière, mais dans un cas comme dans l'autre, on aurait dit que la vie avait refluée depuis les membres coupés.

Je commençais à cuire, j'ai changé de banc pour un peu d'ombre. Un homme s'est posé à côté peu de temps après sans que l'on se prête mutuellement attention, absorbés par les îlots de vie sur la pelouse déployée face aux blancs comme une scène sans estrade. C'est en voyant la jeune fille se contorsionner autour de son réchaud qu'il a commencé à parler : peut-être devrions-nous l'aider ? Mais la jeune fille se débrouillait aussi bien que l'on peut se débrouiller avec un mini-barbecue, une amie dans les parages, et la conversation s'est engagée sans y penser. Un conversation un peu laborieuse, chacun avec son accent, les phrases qui disent moins qu'elles ne laissent deviner toute une existence : une enfance dans les montagnes marocaines, la judéité comme secret, le montage d'échafaudage comme métier…

La conversation s'émaille de mots français après qu'il m'a raconté avoir vécu dans le Sud de la France quelque année, près de la frontière monégasque ; pour lui, la France, ce n'est pas Paris – il n'y a jamais été –, c'est ce village méridional où il a appris la langue par imprégnation, évaporée depuis par endroits, selon une toponymie improbable, mots simples égarés, « trottinette » conservée (fulgurance de la mémoire, il le retrouve d'un coup, alors que je mime l'action debout à côté du banc dans l'espoir qu'il me donne le mot en anglais). Il a quelques anecdotes incroyables, comme le patron de ce restaurant monégasque ayant fui l'Angleterre après une vie passée à ne pas payer ses charges, investies dans ce restaurant, des voitures de folie et des litres et des litres de vodka – peut-être trois par jour, I don't know if he's still alive

Il a un sourire à ne plus savoir si c'est son accent ou ses lèvres étirées qui rendent son histoire difficile à suivre, et des yeux brillants comme seuls peuvent l'être les yeux noirs. Tantôt, le visage retroussé autour du nez froncé, le regard luisant, il ferait presque peur, une caricature de vilain, tantôt son sourire radieux, ses traits tannés et ses fossettes lui donnent un air étrangement familier, familial même. J'y retrouve l'air rieur de mon oncle et de mon père, la peau brunie de ce dernier (je suis blanche comme un cachet d'aspirine, mais mon père a gardé de son enfance en Martinique une peau qui brunit beaucoup et très rapidement, tout comme ma grand-mère a hérité de cette période un visage buriné par le soleil). Puis j'ai une certaine tendresse pour les pifs improbables (côté paternel : nez imposant ; côté maternel : nez aquilin)(ni patate ni crochu, je m'estime heureuse du mien).

Ce qui achève de transformer cet immigré en conteur des mille et une nuit, c'est sa mémoire : il est analphabète mais parle près de quatre langues (arabe, hébreu, anglais, français) et a voyagé-vécu dans le-monde-entier (je souris en pensant à Palpatine lorsqu'il mentionne le Vietnam). Il me parle avec émerveillement de ce vieil aveugle de son village d'enfance (les yeux brûlés par la bouteille d'alcool qu'on lui a versée sur la tête pour désinfecter ses boutons de varicelle…) qui s'asseyait toujours sur le même banc avec ses livres pour qu'on lui fasse la lecture ; ce n'étaient évidemment pas les mêmes personnes d'une fois sur l'autre, mais à chacune il pouvait énoncer la page exacte et le paragraphe où le lecteur précédent s'était arrêté, et guider le nouveau à travers l'histoire ainsi prise en cours de route. Plus étonnant encore pour moi qui n'ai longtemps pas utilisé de marque-page est la parade qu'il a trouvé pour passer les tests de sécurité que requiert tous les deux ans sa profession : il achète le CD-rom, demande à un ami ou à son fils de le lancer et refait inlassablement le test pour savoir quelle réponse cocher à chaque fois, sachant que les questions peuvent varier d'ordre et qu'il lui faut ainsi mémoriser leur allure, la configuration des lettres dans les mots et des mots dans la phrase… Je repense, incrédule, aux noms des stations de métro russes que j'essayais de photographier mentalement pour suivre l'avancée du trajet : un enjambement comme ceci, une barre comme cela… mais au bout de quelques jours, je pouvais lire le cyrillique - sans rien y comprendre, certes, mais je pouvais en tirer un équivalent vocal, plus facilement mémorisable.

Pourquoi, avec une telle volonté et une telle vivacité d'esprit, ne pas avoir tout simplement appris à lire et à écrire ? Il évoque les châtiments corporels de son enfance, qui sont tout ce qu'il a appris à l'école, mais surtout, il chérit ce que nous considérons spontanément comme un handicap, car il ne veut pas perdre ça, sourire brillant, main qui oscille au niveau de la tempe : sa mémoire. À voir son émerveillement, on comprend qu'il ne s'agit pas de perdre la mémoire comme on perd la boule, mais de perdre un trésor, qui le relie aux traditions orales perdues et, en le prévenant de la folie du monde, lui permet d'en jouir à juste distance. Je pense à ces moments où j'omets délibérément de remettre mes lunettes pour baigner quelques instants dans un monde plus doux, et je crois comprendre, oui, un peu. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il a un toit, un fils, une fille, un métier, la santé (fierté : pas si courant de voir des hommes de son âge dans sa profession très physique) : what could I want more?

Le soleil se reflète dans son sourire. Sagesse sur un banc public de Londres. J'aime encore plus cette ville de me faire sentir l'espace d'une heure ou deux comme @meliemeliie, comme si j'étais moi aussi capable de rencontre. Sans drague, sans but, sans même aucune suite possible : il serait absurde de lui demande une adresse e-mail pour lui écrire et je ne retiens pas même son nom, qu'il me répète pourtant plusieurs fois, incapable que je suis, gamine pourrie gâtée lettrée, de retenir ce que je ne sais pas écrire. Quelque chose comme Deewan, Deeman…

 

Retrouvant Palpatine, j'essaye de lui faire partager mon émerveillement, mais il est encore imprégné de sa journée MBA et, pour ne pas indéfiniment monologuer en parallèle, je me branche sur son récit, les lieux, les cours, les personnes, le cocktail qui a lieu le soir même… je sens que cela lui tient à cœur, alors passons-y, c'est dans un hôtel chicos de Picadilly, la musique est assourdissante, le balcon plus accueillant avec ses transats et une des organisatrices qui veille à m'inclure dans la conversation en me demandant si j'encourage Palpatine à venir étudier à Londres – it's up to him diplomatique. Tout le monde n'a pas son talent pour le small talk, qui me paraît bien pauvre et bien contraint par rapport à ma rencontre de tantôt ; Palpatine embraye sur des anecdotes que j'ai déjà entendues et auxquelles je n'ai rien à ajouter, mon regard erre, je vois du balcon des gens entrer chez Waterstones malgré l'heure tardive : I take the French leave, je file à l'anglaise. J'aurais aimé que Palpatine remarque que la souris s'ennuie comme un rat mort, comme j'avais remarqué qu'il avait envie de mondanité. La soirée d'anniversaire se termine dans la fatigue, les larmes et la comfort food d'un restaurant italien.

What could I want more ? Peut-on vouloir si peu ? Peut-on, soi, ne pas vouloir être fêtée comme une princesse jusqu'au bout2 le jour de son anniversaire ? abdiquer pour de bon son égocentrisme et n'exiger trop ni des autres ni de soi ? Et la vie et les gens qu'on aime, nous autorisent-ils alors à faire si peu ? Je veux bien des responsabilités, mais je ne veux pas de MBA, je ne veux pas de pouvoir, je me fiche d'une carrière si cela n'implique pas de travailler sur des projets qui me donnent envie de me lever le matin (qui ne me donnent pas envie de me recoucher, du moins). Le faire si peu n'est pas donné3. « C'est un choix », énonce Palpatine d'une voix qui se ferme, comme une sentence. Parce que ce n'est pas le sien. C'est même celui contre lequel il se révolte. Je ne pensais pas que c'en était un pour moi non plus, mais mon non-choix est un choix ; que je le veuille au non, je suis embarquée. Reste à savoir si l'on peut faire durablement équipage lorsque l'un se laisse volontiers dériver tandis que l'autre ne cesse de guetter le vent pour lever les voiles – navigation de course versus de promenade, qui risque de donner à l'un l'impression de stagner et à l'autre d'être bousculé.

Sombre coucher de soleil sur la Tamise

« J'ai toujours su que de nous deux, tu ne serais pas le moteur. » De là à devenir un boulet, il n'y a qu'un pas, qu'un non, je ne veux pas suivre, je ne veux pas me couler dans tes plans, même si je n'en ai pas d'autres à te proposer. Je sais bien aussi que I would prefer not to n'est pas vivable. J'en viens à me demander si mes non-choix de vie sont les bons : j'ai été exigeante (pour ne pas dire tyrannique) envers moi-même durant mes études et ne sais toujours pas si je suis parvenue à lâcher prise (vers la sagesse) ou bien si je me suis endormie sur mes lauriers (vers la médiocrité). Je dois reconnaître que si je forme un binôme avec Palpatine depuis toutes ces années, c'est aussi pour son relatif inconfort, qui me pousse à. J'ai externalisé mon aiguillon de « perfectionniste négative » en même temps que ma confiance en moi (qui n'est jamais une confiance qu'en soi, foutaises : c'est un jeu de reflet avec autrui, cercle vicieux ou vertueux). Ce miroir tendu est libérateur : il y a quelqu'un qui vous rappelle votre valeur quand vous n'en avez plus à vos propres yeux ou aux yeux des autres ; mais sans concession : demander miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle, c'est s'exposer à s'entendre répondre non. Les bouffées d'auto-détestation ont alors tôt fait d'englober le porteur du miroir…

… à moins que ce ne soit l'inverse, que le porteur du miroir vous le tende de travers, le cou tourné vers d'autres horizons, et que vous n'y trouviez plus votre reflet que déformé, comme au jardin d'acclimatation. Je suis qui je suis… et me retrouve perdue dans ces jeux reflets, blessée par certaines réflexions. À ton âge, eux. Involontairement éclaboussée par une (saine ?) colère qui n'est pas la mienne, j'accuse un coup de fatigue.

Les vacances, c'est aussi la vacance, le temps et la place de prendre conscience des transformations silencieuses, et de redresser la barre, si elle doit l'être (si elle peut l'être ?).

Jeune femme allongée dans la lumière du soir

Quelques heures avant de rentrer, dans yet another park, Palpatine prédit le probable déclin de nos sociétés d'Europe de l'Ouest et m'explique, à ma demande-interruption, le système de prêt bancaire. J'écoute attentivement, j'entends, même, mais tout ce que je vois, c'est la lumière déclinante sur la pelouse, le corps-violoncelle d'une jeune femme allongée sur le flanc, mes cils arc-en-ciel et les paillettes que les paupières jettent sur toutes choses en s'abaissant. Golden hour.

Golden hour, ombres portées
2
Le réveil était royal, je vous prie de me croire sur parole, parce que ce blog n'est pas interdit aux moins de 18 ans.
3 Et fait hurler quand on le remarque comme modèle d'existence.

05 mars 2016

Vivre le temps (de quoi ?)


Au-delà de l'eschatologie

Pendant toute l'enfance, toute la jeunesse, le temps est eschatologique : on vise l'après – après les études, loin, loin, quand on aura fini l'école, le collège, le lycée, l'université et que l'on sera devenu (vraiment ? c'est improbable, mais il faut bien le croire) adulte. Chaque année est rythmée par une classe, chaque année par des trimestres, chaque trimestre par des devoirs, des contrôles, des révisions, labeurs quotidiens qui préparent à l'entrée dans la classe supérieure. On avance et mieux : on monte. Le chemin est escarpé mais tout tracé, il suffit de grimper. Alors on empile les connaissance, les centimètres, les âges et demie et on grimpe. Et puis un jour, après un temps qui nous paraissait interminable vu du CP mais qui n'est que notre âge aujourd'hui, on y est. Un peu essoufflé, les mains sur les genoux, on se redresse en s'attendant à ce que la vue soit magnifique. Et elle l'est : quand on se retourne sur le passé, sur une vallée peuplée de souvenirs que l'on regarde avec attendrissement – et une certaine fierté, celle d'avoir atteint le belvédère où l'on se trouve. Puis on se tourne, là où nos pas vont désormais se diriger et : rien.

Sans savoir exactement à quoi m'attendre (d'autres collines à gravir, peut-être, comme concluait Nelson Mandela dans son autobiographie), je ne m'attendais pas à ça : une plaine ou plutôt un plateau, nu, à perte de vue, jusqu'à ce que l'horizon se confonde avec la mort. Si je veux perdre cette terrible certitude de vue, si je ne veux pas avoir l'impression d'y courir, il va falloir que j'invente des obstacles pour m'en divertir et que je (me) creuse pour créer des montagnes à gravir, pour découvrir de nouveaux panoramas – des perspectives d'avenir comme on dit. En attendant, c'est plat, et je ne vois plus le temps passer : il s'enfuit, il revient, il piétine.

Avec des diplômes, le permis, un appartement, un CDI, me voilà dans l'après, cet après qui, lorsqu'il advient, ruine toute eschatologie. Le temps n'est plus une fonction affine qui grimpe lentement mais sûrement, faisant retomber derrière lui des jours qui ne reviendront pas mais dont on se défait sans regret car leur perte nous achemine vers une version grandie, plus mature, plus affermie de nous-même. Le temps n'est plus linéaire, il est devenu cyclique : hiver, printemps, été, les maillots de bain en vitrine, automne, rentrée des classes, rentrée littéraire, Noël, le jour de l'an, les dizaines qui s'incrémentent, les bougies qui s'ajoutent, le 14 juillet, 1789, non 1791, 2015 déjà, commémorations et anniversaires épinglent le temps qui tourbillonne si vite que nous ne nous voyons pas avancer. Enfilées comme des perles de rocaille sur un fil, les occurrences d'un même événement ne donnent pas de repère dans le temps : elles l'annulent. Le temps s'entortille comme sur un tricotin et rien n'en sort que toujours le même fil, qui s'allonge, s'allonge sans qu'on comprenne pourquoi, sachant seulement qu'un jour, la Pârque le coupera.


Cycle à durée indéterminée

Les jours se suivent et les semaines se ressemblent, depuis la lose du lundi au Thank God it's Friday. Travaillant aux 35h, mes journées ont à peu près la même durée qu'elles ont eu pendant ma scolarité – même plus courte qu'au lycée et qu'en prépa, où il y avait encore des leçons à apprendre et des dissertations à écrire. Pourtant, j'ai une impression que je n'ai jamais eu enfant : celle d'être enfermée. Alors que je n'ai jamais eu aucun mal à rester assise des heures durant lorsqu'il s'agissait d'apprendre (même si je suivais minutieusement la progression de la grande aiguille, fort paresseuse dans la demi-heure précédent le goûter), être rivée à mon bureau m'est aujourd'hui une contrainte pesante. Chaque aller et retour à la bouilloire devient une escapade, et la météo, une donnée essentielle qui détermine si ma pause déjeuner va vraiment constituer une pause à l'extérieur ou se résumer à un repas à l'intérieur, à respirer le même air (j'essaye dans ce cas de me forcer à lire plutôt qu'à traîner sur Internet, histoire de me plonger dans une autre durée et, plus prosaïquement, de reposer mes yeux).

J'ai de la chance, pourtant : je travaille dans des bureaux très agréables, dans un quartier où je n'aurais jamais osé espérer atterrir, avec des collègues adorables qui ne voient pas de problème à ce que chacun infléchisse ses horaires au besoin. Contrairement à eux, je n'ai pas d'enfant, donc pas de contrainte extérieure forte ; j'ai pu infléchir mes horaires, 9h15 devenu 9h40, et j'ai glissé un cours de danse par semaine, impliquant une pause de 2h20 le midi. Je rêverais d'y aller une seconde fois dans la semaine, mais ma mauvaise conscience de salariée m'en empêche : même si les réunions sont rarissimes chez nous (dieu soit loué), on a besoin d'être un minimum synchronisé et plus de 2h d'absence à midi, même rattrapées le soir, me donnent l'impression de faire l'école buissonnière. Quand, retenues dans notre course par la lenteur de l'ascenseur, on en discute entre danseuses amatrices, sauf pour les héritières et les étudiantes, c'est un sentiment commun – nouveau pour moi qui ne l'ai jamais expérimenté à l'école. Cette parenthèse s'arc-boute pour repousser la journée chronométrée de part et d'autre, mais celle-ci toujours reprend ses droits.

Peu à peu, les journées me constituent prisonnière d'un temps que je ne maîtrise pas et qui m'impose son rythme, en dépit de mon propre rythme biologique ou même simplement de mes cycles d'attention. J'ai remarqué cette chose curieuse : lorsque personne ne voit mon écran, je fais des pauses beaucoup plus longues que je ne me l'autoriserais avec quelqu'un à mes côtés et... je réalise une quantité de travail supérieure. Simplement, ma concentration est rétablie et je m'engage dans ma tâche comme dans un tunnel : quand je relève le nez, le temps a passé sans que je m'en rende compte et le travail est fait. Lorsque je ne m'autorise pas ces plus longues pauses, la lassitude me fait faire d'innombrables micro-pauses, où j'actualise un fil Twitter qui a à peine eu le temps de se remplir – des micro-pauses qui fragmentent d'autant plus ma capacité de concentration. Au lieu de m'ancrer dans des rituels, ce temps répétitif me disperse ; je deviens à son image, informe, sans objectif unique vers quoi me diriger.


Bis repetita placent... et au-delà ?

C'est ce que j'ai dit en entretien annuel à ma collègue qui « a toujours peur que les autres s'ennuient, surtout [moi] » : la nouveauté, c'est qu'il n'y en a plus. Les années scolaires, mon stage, mes apprentissages... l'unité a toujours été l'année, et voilà que 12 mois n'entraînent plus de rupture. C'en est une, de rupture, majeure : la répétition à durée indéterminée. Depuis que j'en ai pris conscience, à chaque métier que je rencontre, je m'essaye mentalement à la répétition : qu'est-ce que cela fait d'être tous les jours un serveur de salon de thé, de bistrot, un danseur, un libraire ? Est-ce que j'aimerais, tous les jours, faire des gâteaux, mélanger des œufs, de la farine qu'il a fallu aller acheter, débarrasser les assiettes, me courber pour les mettre dans le lave-vaisselle, crisper ma main autour de la spatule, du fouet, mélanger des œufs, de la farine, une fois, deux fois, cent fois, sans foi ? Bien sûr, la répétition ne s'imagine pas, elle se vit, elle s'incorpore, jusqu'à la tendinite – alors qu'on l'imagine cantonnée à l'usine, j'en ai fait l'expérience à mon poste pourtant tout ce qu'il y a de plus confortable. En tapant cela, un souvenir de douleur diffus remonte encore le long de mon bras, sans commune mesure cependant avec la douleur que j'avais avant qu'on ne me commande une souris spéciale (une souris Playmobil, avec les boutons sur le côté) – le genre de douleur qui motive pour apprendre les principaux raccourcis sur Photoshop.


Du temps à soi

Je ne me plains pas : ma semaine de travail fait 35 heures et j'ai 5 semaines de congés payés. Je remarque simplement, suite à Corbin, que le temps subi déteint sur le temps à soi. Dans la société des loisirs, l'individu a si bien intériorisé la logique de rentabilité qu'il l'applique à son temps libre. Il faut en profiter : profiter des vacances qui n'ont plus de vacance que le nom, profiter des pauses déjeuners pour aller faire une course ou pour déjeuner avec les amis qui travaillent dans le quartier, profiter de chaque moment. Ces dernières années, pour profiter de mes soirées, pour avoir l'impression d'avoir fait quelque chose pour moi dans la journée, je me suis offert quantité de spectacles. J'ai rempli frénétiquement mon agenda de concerts, de ballets, d'opéras, jusqu'à me faire du plaisir une obligation, prévue à l'avance comme une visite chez le médecin – pire même, parce qu'on ne prend pas rendez-vous chez l'ophtalmo un an en avance (pas encore, du moins). C'est boulimique. La saison passée encore, j'ai compulsivement réservé mes abonnements pour cette année, même si je me suis forcée à en prendre moins, à laisser davantage de temps à la spontanéité et aux amis que je tends à négliger. Car où est le plaisir de sortir si l'on ne fait jamais que rentrer chez soi ? Dans cette surenchère de sorties, il faut un gala pour que l'on envisage de perdre, de prendre du temps à repasser chez soi – du temps qui ne sert à rien, si ce n'est qu'à hésiter, choisir et passer une tenue du soir, on laisse le temps à l'excitation de nous gagner par anticipation et l'on se prépare au spectacle davantage encore que l'on se prépare pour le spectacle. Sans cela, l'introduction musicale ne suffit pas toujours à faire le sas entre la vie active et la vie rêvée – et dans le cas d'un Wagner, par exemple, il serait tout de même dommage de la sacrifier.

Dans cette économie temporelle, il faut accepter de perdre du temps pour cesser d'en profiter et commencer à le savourer. La rêverie, la paresse, la flemme doivent être réintroduites en contrebande, sous le nez et à la barbe de notre mauvaise conscience hyperactive. À ce jeu, les séries télévisées font parfaite diversion : comme pour un film, l'activité est identifiée, mais elle est aussi assez diluée dans le temps pour s'y enfoncer, à l'instar de notre position dans notre canapé. Mais la plupart du temps, il me semble ne pas en avoir assez pour le gâcher. J'ai plus de temps à moi que je n'en consacre au bureau, pourtant, mais la tripartition idéale 8 heures de boulot / 8 heures de sommeil / 8 heures à soi ne prend pas en compte les temps de transport (encore que j'ai eu le chance d'habiter un studio à 20-25 minutes de métro de mon boulot) et de tâches ingrates comme le rangement, la paperasse administrative, les lessives, les courses et le ménage. Le temps d'entretien, de soi comme de chez soi, entre en tension avec le temps de jouissance. Je néglige de passer 5 minutes supplémentaire par jour à me tartiner de crèmes pour hydrater ou contre les boutons, repousse autant que possible les séances d'épilation, mini-supplice de Sisyphe féminin, et vis beaucoup plus souvent qu'il n'est avouable de le faire parmi les miettes et les moutons (du moins ai-je la satisfaction d'une différence flagrante dans l'avant-après lorsque je m'y mets) – fuite en avant, résistance vaine au temps qu'on dirait volé s'il n'était rémunéré.

 

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Comment, dès lors, avoir une prise sur le temps ? Comment l'habiter ? J'ai observé deux attitudes opposées : la première, tournée vers le micro, consiste à collectionner les instants, même furtifs, de bonheur ; la seconde, macro, évacue le quotidien dans des projets au long cours.


Les miettes de bonheur

Je ne connais pas collectionneuses plus emblématiques des instants de bonheur que les blogueuses – certaines blogueuses du moins. Comme des citations dans un carnet ou des feuilles dans un herbier, phrases et photos consignent un repas aussi bon que beau, une conversation fleuve, un rayon de lumière... Il y a Marie, par exemple, qui griffonne ses notes sur un coin de table ou MelieMeliie, qui paraît incroyablement douée pour le bonheur (et l'écriture). Cette dernière est l'une des rares à ne pas tomber dans la litanie des litres des thé, des kilomètres de lecture et des heures de conversation auxquels ces blogs semblent parfois se résumer. Nulle ne prétend avoir une vie parfaite, mais nulle ne veut non plus conserver les négatifs des instantanés qui nous sont livrés1. L'instant heureux, tout instant heureux, rien que l'instant heureux, voilà la ligne éditoriale de ces blogs talisman, qui intègrent la nostalgie souriante de la relecture dans leur écriture même.

Les repas en sont souvent le point d'orgue. Chaque semaine, Mademoiselle A. chronique ainsi (le brunch de) son week-end dans un post invariablement intitulé : Breakfast for two, please ! Le brunch se fait le paradigme d'un idéal hédoniste : non seulement il symbolise à lui seul la rupture d'avec le rythme de la semaine, mais c'est aussi le repas qui demande le moins de cuisine – du moins le temps de la préparation n'excède-t-il pas celui de la dégustation. On est radicalement du côté du plaisir, de la dégustation, dut-elle s'évanouir sitôt la nourriture tombée dans notre gosier.

On touche là à la limite de cette appréhension fragmentaire et hédoniste de l'instant : il n'a pas de durée. Chaque instant devient un absolu : l'instant de plaisir, qui est chéri et magnifié sur le blog, mais aussi l'instant négatif, contrariétés ou coup de mou passées sous silence ou sous ellipse – comme l'essentiel de la semaine, le carpe diem ne s'appliquant plus qu'au samedi et dimanche.

S'appliquant à grignoter au soleil la « petite chose dure et simple2 » que, selon Créon, devient la vie quand on ferme les mains pour ne pas la laisser couler, on s'aperçoit que l'amertume s'est figée en même temps que la douceur ; d'une bouchée à l'autre, d'un instant à l'autre, ce sont les montagnes russes émotionnelles. Un instant de joie et c'est l'herbier du plaisir qui s'ouvre dans une bourrasque de bonheur ; un désagrément, et ce sont toutes les contrariétés qui ressurgissent et nous plongent ensemble dans une humeur morose. L'instant absolu nous éparpille, nous prive de la continuité dans laquelle on peut se retrouver. C'est faire de la madeleine qui relie Proust à son passé un gâteau sans saveur, coupé de la foule de souvenirs que son goût fait ressurgir – une madeleine de Proust ® prête à être consommée, the Proust experience sans vécu. Bref, ce n'est pas ça.

 
Se projeter dans le temps

L'attitude pour ainsi dire inverse consiste à s'inscrire dans la durée et à multiplier les projets, quitte à oublier-sacrifier le présent pour l'avenir sur lequel il est censé déboucher – c'est peu ou prou reconstituer la lancée eschatologique de la scolarité. Des projets : apprendre à jouer de la guitare (du violoncelle), à parler allemand (tchèque), faire une formation pour changer de métier (graphiste ?), tricoter un pull, repeindre sa chambre, se lancer dans un challenge photo, lecture ou écriture, préparer un road trip, multiplier les DIY (avant, on faisait des travaux manuels, maintenant ce sont des do it yourself – que je ne peux pas m'empêcher de lire die, va mourir). Si les projets sont trop courts, trop « faciles » ou simplement dilués dans le quotidien, ils perdent de leur efficacité dans la projection hors de nous-mêmes : entretenir une langue n'est pas aussi excitant qu'en démarrer une nouvelle (et pourtant, suivant cette logique, je pourrais reprendre l'allemand comme une langue inconnue…) ; un énième week-end à Londres, quoique toujours aussi plaisant, ne présente pas le même degré de dépaysement qu'un voyage à Hong Kong ; et tenir un blog, de projet, devient une habitude.

Les projets qui manquent d'ambition dévoilent leur nature de divertissement : ce ne sont plus des intentions qui nous meuvent, mais de simples activités qui nous occupent – au même titre que les concerts, par exemple, qui parviennent de moins en moins à me souffler, i.e. me projeter au loin par leur force artistique. Comme pour des médicaments qui perdent de leur force, on se retrouve à augmenter les doses, tout en sachant que cela contribue à diminuer encore leur efficacité. J'ai parfois peur de développer une résistance intellectuelle, blasée par les spectacles, lassée des mots, toujours les mots, pourquoi les mots, qui laissent exsangues après avoir exprimé ; peur de me laisser gagner par la misandrie, la haine de la raison dont on attend à tort le bonheur alors qu'elle ne peut que nous procurer la joie de l'exercice intellectuel – ce qui est déjà beaucoup pour qui l'a déjà éprouvée. Alors, dans un sursaut, je me rappelle que la réalisation de soi n'est pas un épanouissement languide et plaisant, mais une persévérance qui réclame endurance et concentration. Des projets au long court.

Comme dans un saut en longueur, il faut de bons appuis pour se projeter loin. Être solidement ancré dans le quotidien pour se propulser vers le futur. Un projet requière qu'on lui fasse de la place, que l'on prenne quotidiennement du temps pour lui – et prendre du temps, c'est le prendre sur autre chose : sinon sur une autre activité, sur le temps de sommeil, le temps de repos, le temps de rêverie. Je l'ai vu avec Palpatine, lorsque, encore salarié, il s'est lancé dans l'écriture d'un livre devenu sa carte de visite professionnelle, mais dont, sur le moment, il ne voyait pas le bout. J'en fais l'expérience avec mon projet de bouquin sur la danse : tant que l'on est resté dans la durée circonscrite du NanoWriMo, cela a été ; j'ai maintenant davantage de difficultés à avancer. Non seulement je doute régulièrement de la pertinence du projet, pertinence intrinsèque et pertinence dans ma vie, mais, même motivée, j'ai du mal à passer une soirée libre à regarder un ballet de deux heures quand j'ai déjà passé la journée sur un écran.

« Pour arriver à ces deux cents cinquante pages, il a fallu écrire dans les interstices du temps et sans cesse se rappeler le propos de Renan, que dans un sac rempli de pommes on peut encore verser du riz. » Cette citation de L'Éditeur et son double m'a marquée ; j'y pense souvent, dans le métro, notamment, qui est le sac de pommes de terre citadin par excellence. J'oscille entre accord inconditionnel – c'est le seul moyen de jamais faire quelque chose – et rejet instinctif, de survie – il faut laisser sa place au rêve, la place à la pensée de respirer et ne pas toujours être (pré-)occupée. On serait bien avancé avec un sac de pommes de terre aux interstices comblés de riz : a-t-on jamais préparé les deux ensemble ? Et pourtant, aussi immangeable cela soit-il, c'est probablement le seul moyen de jamais faire quelque chose. Et d'un coup, toutes les questions de motivation et de volonté se trouvent subsumées sous celle de l'énergie : a-t-on assez d'énergie pour faire cela que l'on se propose de faire ? Il y a la paresse, qui se traite avec un coup de pied au cul, et il y a la lassitude, l'à quoi bon ? né du manque d'énergie, de ce dilemme : achever le projet ou se faire achever de lui (qui, ironie, était censé nous porter plus loin)3.

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S'en sortir

S'il y a bien une personne dans mon entourage qui a fait de sa vie un projet et déploie une énergie incroyable pour maintenir le cap, c'est Palpatine. Le jour où j'ai compris que ses achats vestimentaires ne répondaient pas (ou pas seulement) à des coups de cœur mais à l'idée pré-établie d'une garde-robe, et que la garde-robe elle-même n'était qu'une étape de son « plan d'évasion sociale », après quoi viendraient les voyages, j'ai eu un léger vertige : mais qui est ce forcené avec lequel je sors ? Que l'on puisse, à même pas trente ans, planifier sa vie comme ça, étalonner les dépenses et leurs postes sur des dizaines d'années, modelant ainsi à l'avance ce qui occupera davantage sa vie et à quelle période, m'a un peu effrayée : rationaliser le temps qui nous est humainement imparti implique que l'on a affronté sa propre mortalité et que, non seulement, on l'a prise en compte mais on l'a constitué comme horizon de toute tâche. Or, je suis comme la plupart des gens, je crois : je refoule la certitude de ma mort, j'essaye de ne pas y penser. Il faut une force, un aplomb assez incroyable pour, athée, garder sa propre finitude à l'esprit – surtout si jeune. « À 20 ans, on se sait mortel ; à 40 ans, on se sent mortel » dixit Mum, avec un sens de la formule qui m'a marquée.

Un plan d'évasion sociale. Malgré l'humour évident, j'étais sceptique et pour tout dire, je ne comprenais pas ce désir ; prise dans la répétition des jours, j'ai à mon tour l'impression qu'il faut s'en sortir. Mais de quoi ? Il n'y a rien de terrible qu'il faille fuir, pas de pauvreté (je suis un peu effarée quand je constate qu'avec mon salaire, je me situe déjà dans les 35 %4 les mieux payés5 de la population), pas d'ambiance délétère au travail, pas de trou à rat (mon trou à souris est confortable, même si, comme je dis en plaisantant : quand je serai grande, j'aurai une chambre6). Et pourtant, « Je me sens prisonnier » me confiait récemment Palpatine. De la répétition, des jours englués, de la médiocrité, ou encore de l'administration, avec laquelle il faut bien composer.

Peut-on vraiment s'en sortir ? Si c'était la vie et qu'on ne pouvait pas (s')en sortir vivant ? Dans Papillon, le personnage éponyme, prisonnier, multiplie les tentatives d'évasion, allongeant à chaque fois la durée (et la dureté) de sa peine. C'est une idée fixe, une obsession qui perdure au-delà de la période d'emprisonnement proprement dit ; une fois sa peine purgée, il persiste à vouloir quitter l'île où il a été relâché. Et cette île a tout d'une métaphore vitale… S'en sortir risque de devenir une obsession de prisonnier en liberté, prisonnier de l'idée de liberté. On risque de s'épuiser dans des efforts sans effet.


Des équilibres

Se projeter, oui, mais à quelle distance ? Comment avancer sans finir, comme Papillon, par se jeter de la falaise ? J'ai des difficultés à évaluer les distances, à faire la mise au point : qu'est-ce qui relève de l'absolu ? Qu'est-ce qui est dérisoire ? Il y a là deux forces antagonistes à faire jouer et j'ai du mal à trouver l'équilibre. Non pas tant à le trouver, en réalité, qu'à le retrouver. Car l'équilibre n'est au fond qu'une régularité dans le déséquilibre : se tenir debout en marchant, par exemple, c'est se déséquilibrer d'une jambe sur l'autre. Et c'est ce déséquilibre qui nous fait avancer, pourvu qu'il soit compensé par un autre déséquilibre, qui nous empêche de nous étaler de tout notre long. La plupart du temps, ça va. On fait aller. Avec un petit projet qu'on interrompt pour picorer des miettes de bonheur et oublier qu'on n'est pas maître de son temps, qu'on ne sait toujours pas comment savourer l'instant tout en s'inscrivant dans la durée. Mais parfois, cette conscience devient aiguë, douloureuse. On se sent à nouveau enfermé ; le divertissement ne fonctionne plus assez fort, ne nous détourne plus de la mort, et on ne sait pas comment continuer à avancer en ayant abandonné l'idée de progrès. Le sens n'en a plus. L'absolu est inatteignable, le reste dérisoire.

Lorsque le sentiment d'enfermement me rend folle, parfois, brièvement, j'abdique : métro-boulot-dodo, j'assure le minimum, sans chercher à rien faire. Il n'y a rien à faire, de toutes façons. Alors le temps redevient long, un temps qu'il faut remplir, qu'il faut occuper et petit à petit, revient l'idée, l'envie de le transformer, de l'habiter. Bientôt, le temps libre devient trop étriqué pour tout ce que j'ai envie de faire, et à nouveau, le sentiment d'enfermement survient. Ou bien le corps intime de cesser l'hyperactivité, déjà fatigué. Et rebelote. J'alterne ainsi périodes de projection et de repli sur moi, d'exaltation papillonnante et d'abattement, avec l'impression de repartir à chaque fois un peu plus fatiguée. (Peut-être est-ce simplement vieillir.) Je ne sais si, chemin faisant, j'apprends la patience (des réalisations au long cours, que l'on ne voit pas avancer) ou la résignation (de perdre ma vie à la gagner, selon le paradoxe consacré).


Rosace émotionnelle

Un jour, Incitatus a posté comme illustration la roue des émotions, de Robert Plutchik. Je ne savais pas dans quel contexte ce schéma avait été réalisé, ni ce qu'il tentait de démontrer, mais ce que je me suis demandé, et que je me demande encore, c'est dans quel cercle il vaut mieux se situer : celui des couleurs pleines en entières, qui impliquent des montagnes russes émotionnelles, ou celui, pastel, des émotions nuancées, plus délicates mais moins intenses ? Les premières laissent imaginer un existence tout feu tout flamme, et pas de tout repos ; les secondes, quelque chose comme une sagesse, qui aurait distillé l'essence de chaque émotion. À moins que la sagesse soit de passer sans effort d'une émotion à l'autre, d'une cercle à l'autre.

Plus ça va, plus j'ai l'impression que la stabilité réside dans la capacité à se déprendre de ses émotions : non pas les contrôler (si vous essayez de les retenir, elles finissent par vous sauter au visage – parole de cocotte-minute), mais ne pas leur laisser de prise, ne pas les entretenir, ne pas ruminer. Évidemment, le fantasme stoïcien n'est pas bien loin, qui nous encourage, plutôt que de nous démener à changer ce qui ne dépend pas de nous (les jobs de rêve ne courent pas les rues, l'immobilier parisien coûte une blinde…), de nous occuper de ce qui dépend de nous, c'est-à-dire de notre attitude face à ce qui ne dépend pas de nous (mes cours sur Épictète étaient remplis de ces deux abréviations : CQDN, CQNDPN). Mais une fois encore : est-ce patience ou… résignation ? Et échouer, est-ce piaffer d'impatience ou se cabrer, dans un dernier sursaut pour se dresser contre l'obstacle ? Je crois alternativement l'un et l'autre, me renseigne sur une formation continue de graphiste, en parle avec enthousiasme pendant un temps, pour finalement m'avouer que c'est avant tout la perspective du changement que j'aime dans cette idée, qui me rend le travail plus léger, parce qu'il cesse d'être à durée indéterminée. Je ne suis pas certaine qu'il y ait plus de sens pour moi à faire une formation de graphiste que de passer le DE de professeur de danse ou de monter un salon de thé… Retour à la case départ : je ne sais pas ce que je dois changer, ni même si je dois le changer. Les phases d'enthousiasme papillonnant et d'abattement continuent de se succéder. Huit mois après avoir commencé cet article puis l'avoir volontairement ignoré (avec quelque succès), me voici en train de l'achever ; le malaise a ressurgit, il me taraude à nouveau.

Et vous, comment vous faites ? Comment vous allez ? Et ce faisant, comment allez-vous ?


1
Il me prend parfois l'envie d'ouvrir un compte anti-Instagram, où je ne posterais que des vues ratées, des assiettes raclées, des sols moutonneux, mes mains gercées…
2 « La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-là. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote assis au soleil. » Antigone, Anouilh.
3 Dans le fait même d'achever, la tristesse le dispute à l'accomplissement. Petite, j'avais été frappée par un épisode de Moomin où le personnage était triste parce qu'il venait de trouver le spécimen ultra-rare qui venait achever sa quête en complétant sa collection de fleurs. Je ne comprenais pas ; je ne voulais pas comprendre ; il était de son devoir de se réjouir ! Plus tard, en prépa, il y a eu le désœuvrement : celui des premiers jours des vacances, où l'on peinait à se souvenir ce que l'on faisait avant, et puis celui qui a succédé au concours, l'hébétement. C'est à cette période que le travail intellectuel m'est apparu comme divertissement – non tant parce qu'on l'a étudié avec Pascal que parce qu'on l'a ressenti comme tel. La prépa a été un formidable catalyseur à double tranchant.
4 Vous pouvez voir où vous vous situez grâce à cet outil de l'Insee.
5 Après, le salaire n'est pas l'unique indicateur des moyens dont on dispose : j'avais plus de pouvoir d'achat avec mon mini-salaire d'apprentie nourrie, logée, blanchie chez ma mère que maintenant que j'ai un CDI et un appartement. Gagner le SMIC n'est pas un problème quand on n'a que soi à entretenir et pas de loyer à payer…
6 Un 2 pièces, quoi.