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20 avril 2015

Aparté #4

Dans les couloirs du métro, pas de flûte de Pan, d'accordéon ou de guitare, pas de musique vaguement tzigane, mais une chanson d'Alain Souchon.

Foule sentimentale
On a soif d'idéal
Attirée par les étoiles, les voiles

C'était juste après ou juste avant L'Amour à la machine, je crois, et la métaphore me faisait beaucoup rire. C'est l'une des premières chansons de « grand » (comprendre : une chanson qui ne soit pas une comptine) que j'ai sue par cœur, je crois, avec « Casse-toi, tu pues, et marche à l'ombre », que je chantais à tue-tête dans la voiture, avec un plaisir évidemment transgressif, lorsque mon père me ramenait de week-end, une fois tous les quinze jours. Cela fait des mois que nous ne nous sommes pas vus, mais nous dînons ensemble vendredi prochain, c'est noté sur mon agenda : « Dîner Dad » Quand on a l'âge de faire des dîners, on ne peut plus dire que l'on dîne avec son papa (encore moins avec son papounet) et dîner avec mon père me paraît bien dénué d'affectation, alors la traduction anglophone est bien commode. Dîner Dad.

Je prends l'escalier, la chanson se poursuit dans le désordre dans ma tête : Que des choses pas commerciales...
L'ironie de la chose ne m'avait jamais frappée, petite : une chanson qui vente les vertus du non-commercial et des disques vendus à x centaines, milliers d'exemplaires.

On nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir

D'avoir les quantités d'choses
Qui donnent envie d'autre chose

Les Choses de Pérec. Et les gens qui les possèdent ou les convoitent : les belles images du roman de Simone de Beauvoir que je viens de finir, au soleil, et qui m'a un peu coupé l'envie d'en profiter. « Quand nous nous arrêtions dans quelque bourgade, j'avais été souvent gênée par le contraste entre tant de beauté et tant de misère. Papa m'avait affirmé, un jour, que les communautés vraiment pauvres – en Sardaigne, en Grèce – accèdent, grâce à leur ignorance de l'argent à des valeurs que nous avons perdues et à un austère bonheur. […] « Un austère bonheur » : ce n'est pas du tout ce que je lisais sur ces visages rougis par le froid1. »

On nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir

Mais faire croire l'inverse est tout aussi faux. Une rhétorique de nantis pour se donner bonne conscience et pouvoir passer outre. « Nous n'étions pas venus ici pour nous apitoyer sur eux. »

Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

 

1 Les Belles Images, Simone de Beauvoir, Folio, p. 162 et 165.

23 mars 2015

Aparté #3

Seuls les mauvais livres détournent de la vie. Les autres nous y reconduisent avec un regard renouvelé, comme aux premiers jours de printemps, lorsque le soleil redonne du relief aux façades et fait miroiter un tas de détails que nous ne nous donnions plus la peine de remarquer. Les voyages que relate Simone de Beauvoir dans La Force de l'âge, les randonnées, le nom des villages plein de tirets et d'accents français, les paysages avalés m'ont rouvert l'appétit. Il faudra que je visite la France, un jour, que je connais fort mal. Et attendre les vacances, évidemment, pour repartir à l'étranger (je n'ai pas de destination précise en tête, je veux seulement que cela me soit étranger). Dans l'immédiat, j'attends surtout que le beau temps se stabilise pour reprendre sur l'heure du déjeuner mes explorations de l'été dernier. D'abord destinées à me repérer dans le quartier où je travaillais désormais, puis à relier ce quartier aux autres, ces déambulations quotidiennes ont bientôt été annexées par mon désir d'exhaustivité et, sans jamais préparer mon chemin sur une carte, j'ai continué dans l'idée que, superposés, mes trajets effectués par pure sérendipité finiraient par quadriller tout ce qui se trouvait à une demi-heure de marche à pied (une demie-heure pour avancer au hasard des rues inconnues ou méconnues ; une demie-heure pour se demander où l'on est arrivé et trouver comment retourner au bureau). Il y a comme une nécessité, un but infini à accomplir (à défaut de l'atteindre). En cela, j'ai l'impression de comprendre Simone de Beauvoir lorsqu'elle raconte qu'elle s'était fait un devoir de ses randonnées effectuées dans les paysages sauvages du Midi alors qu'elle était en poste à Marseille ; même si l'acharnement qu'elle met ensuite à tout voir lors d'un voyage en Espagne avec Sartre (églises, hameaux, tableaux, paysages...) me fait plutôt penser au mapping méticuleux de Palpatine qui checke tous les spots à voir. Je n'ai pas pour ma part cette curiosité indifférenciée, la curiosité de l'érudit capable d'accumuler dates et faits sans savoir ce qu'il pourra en faire, sans savoir même s'il en fera quelque chose. Les curiosités ne m'intéressent pas en tant que telles. En revanche, j'adore regarder, surtout quand il n'y a a priori rien à voir.

Je traverse parfois des phases d'attention flottante où tout devient spectacle, s'anime et prend un relief particulier (d'où que le soleil y est particulièrement propice). Je ne suis alors plus qu'une spectatrice, toujours un peu surprise si quelqu'un remarque ma présence, m'imaginant invisible derrière les feux de la rampe imaginaire dont le monde se trouve, pour moi, éclairé.

J'ai remarqué que cela arrivait souvent après une longue période devant une feuille ou derrière un écran, toute surface qui renvoie vers un monde abstrait. Quand on retourne à la réalité concrète et contingente, on la voit soudain chatoyante de sons, de matériaux ; ici le rutilant d'une carrosserie, là un morceau de ciel et de branches qui passe dans une flaque d'eau ; une bribe de conversation, le chant d'un oiseau en pleine ville, le crissement d'un pneu, perçus simultanément et distinctement, comme occupant chacun la ligne de la partition-somme dédiée au chef d'orchestre ; les voitures, les poussettes, une pièce de monnaie qui roulent ; les fenêtres, les toits et les balustrades immobiles, exposées pour quelques instants encore à la lumière du soleil.

Cet état d'émerveillement ne dure généralement pas longtemps ; le grouillement plein de vie a tôt fait de redevenir une routine bruyante et agressive, où l'on se heurte à la platitude de la matière et à la foule écœurante : les carrosseries rutilantes ne sont plus que des bagnoles encombrantes ; le chant de l'oiseau, des décibels de plus ; les beautés idiosyncrasiques, des individus avec deux yeux, un nez, une bouche. Mais tant que la parenthèse tient et que je demeure avec le monde en aparté, un rien m'amuse et tout me remplit de joie.

 

(En aparté)

Aujourd'hui, en sortant du bureau, j'ai eu envie moi aussi (suivant l'inspiration de Simone à midi) de me faire promener en auto. Tant pis pour l'assimilé détour1, j'ai pris le bus ; il faisait vraiment trop lumineux pour s'enfoncer sous terre. Les feux rouges et menus délais, qui d'ordinaire m'insupportent et me font préférer la linéarité aveugle du métro, m'ont offert quelques instants supplémentaires pour fureter la vitrine que la ville déroulait, agréablement secouée par les vibrations du bus « à l'arrêt » (mode off du véhicule, mode on de l'engin – vue de l'esprit ? Les gens semblaient moins tirer la tronche que dans le métro). J'ai ainsi aperçu dans le taxi d'à côté un sac alvéolé de petites feuilles découpées : Pierre Hermé ! Quand même, me suis-je dit... ma bourgeoisie culinaire exagère, mais cette reconnaissance m'a mise en appétit. Sur la trame ainsi posée, j'ai eu le plaisir de voir se broder les autres dentelles de Paris :

les balustrades en fer forgé, qui me plaisent toujours, même lorsque je trouve leur motif laid (questions afférentes : à quelle époque a-t-on cessé de créer de tels ornements et décidé que la laideur serait plus fonctionnelle ? Existe-t-il un catalogue de ces pièces en fer forgé ? J'imagine des dessins d'architecte, sans pouvoir décider du plus plausible : auront-ils été commandés par un fabriquant de l'époque ? compilés par un conservateur ? crayonnés par un étudiant en architecture, qui bientôt en fera un tumblr ?)

et les branchages des arbres noirs de contrejour ou de pollution, chaque espèce avec son motif. Habituée aux petites boules qui confèrent un air de fête aux rives de la Seine et que j'ai toujours envie de cadrer dans mes photos, je me suis aperçue place d'Italie que je ne connaissais pas la ramure des arbres en son centre – des arbres tout fins, qui ne ressemblent à rien et que, jusque là, j'avais probablement inconsciemment rangé dans la catégorie balais à chiottes (terrible vérité : tout comme l'homme descend du singe, l'arbre descend du balai à chiottes). Si je dessinais l'un de ces arbres, avec ses branches dressées vers le haut, comme des petites plumes, quelqu'un saurait-il me dire de quelle espèce il est ?

 

« c'est à Burgos que j'ai compris ce que c'était qu'une cathédrale, et au Havre ce que c'était qu'un arbre. Malheureusement, je ne sais pas trop quel arbre c'était. [...] (Ci-joint un petit croquis ; j'attends votre réponse.) »

Lettre de Sartre citée dans La Force de l'âge par Simone de Beauvoir, qui conclut d'une note en bas de page (p. 139 du Folio) : C'était un marronnier.

 

Je n'ai aucune découverte nauséeuse à faire, mais je trouve très amusant que Sartre n'ai pas (re)connu l'arbre devenu l'emblème de sa théorie sur la contingence.

 

1 Tant pis... ou tant mieux. Le détour, détournant du trajet trop bien connu, est un divertissement souhaitable. Si l'on pousse le bouchon un peu trop loin, la vie elle-même n'est-elle pas un long détour de la mort ?

28 janvier 2015

Aparté #2

La jeune fille que je suis sur le point de croiser tient ouvert des deux mains un livre vert, trop grand pour être un livre de poche. Quand j'arrive à sa hauteur, deux syllabes prononcées à voix haute me parviennent, sans que je puisse leur donner une quelconque signification. Je vois, je revois, déjà (dépassée), son regard, absent et comme retourné en lui-même, qui semble chercher à lire une connaissance inscrite à l'instant même dans la mémoire, du trait tremblotant de qui marche.

Un livre trop grand pour être un poche, deux syllabes sans signification : il suffit d'un regard pour donner sens à ces bribes de geste et savoir que cette jeune fille révise en marchant. Comme cette incantation scolaire me paraît étrange, maintenant que je ne la pratique plus !

11 janvier 2015

Aparté #1

À chaque fois que je passe devant le restaurant-près-de-chez-moi ou le restaurant-en-bas-du-boulot, il faut que je jette un œil à l'ardoise pour savoir quel est le dessert (près de chez moi) ou le plat du jour (en bas du boulot). Le matin, tandis que le digicode sonne son approbation, je m'appuie souvent quelques millisecondes supplémentaires contre la porte d'entrée pour attraper la ligne du regard. Que je n'aie jamais mis les pieds au restaurant-en-bas-du-boulot ou que je n'aie pas l'intention de retourner tout de suite au restaurant-près-de-chez-moi n'a aucune importance. Il suffit que le dessert ait l'air bon ou que le plat soit composé d'ingrédients qui me plaisent pour me rendre un peu plus gourmande de la journée qui s'annonce sinon fort routinière.

Ce matin... mais ce n'est déjà plus aujourd'hui, ce matin est si loin. Ce matin-là, donc, en arrivant à la hauteur du restaurant-près-de-chez-moi, le pas pressé par le froid et le métro à prendre, je cherchai machinalement du regard l'ardoise et, en lieu et place du dessert (Profiteroles maison ? Elles sont divines... Tarte à l'abricot ? Oui, oui, mais non. Panna cotta aux accompagnements prometteurs ?), je vis une silhouette emmitouflée et accroupie, un feutre blanc à la main. Est-ce parce que j'étais un peu en retard (d'un retard qui est pourtant devenu mon horaire habituel) ? parce que je traverse souvent un peu plus bas et ne découvre le menu qu'à mon retour, le soir ? Je n'avais jamais vu le menu en train de s'écrire ; c'était la première fois. J'eus l'impression que les coulisses de la ville s'ouvraient devant moi – un peu comme la première fois où je vis les publicités du métro, à peine dépliées, étrillées à la brosse comme un cheval après la course. Entre deux petites barrières éphémères en pop-up – rouge et blanches, ainsi que je pus le vérifier en arrivant sur le quai, où l'on ne me prêta pas plus attention qu'au pompier de service dans un théâtre. La ville s'affairait de bonne heure sans s'occuper de moi ; j'étais parisienne, voilà.
 

(L'aparté est numéroté parce que j'ai bon espoir qu'il y en ait d'autres et que cela devienne régulier.)