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23 mars 2015

Aparté #3

Seuls les mauvais livres détournent de la vie. Les autres nous y reconduisent avec un regard renouvelé, comme aux premiers jours de printemps, lorsque le soleil redonne du relief aux façades et fait miroiter un tas de détails que nous ne nous donnions plus la peine de remarquer. Les voyages que relate Simone de Beauvoir dans La Force de l'âge, les randonnées, le nom des villages plein de tirets et d'accents français, les paysages avalés m'ont rouvert l'appétit. Il faudra que je visite la France, un jour, que je connais fort mal. Et attendre les vacances, évidemment, pour repartir à l'étranger (je n'ai pas de destination précise en tête, je veux seulement que cela me soit étranger). Dans l'immédiat, j'attends surtout que le beau temps se stabilise pour reprendre sur l'heure du déjeuner mes explorations de l'été dernier. D'abord destinées à me repérer dans le quartier où je travaillais désormais, puis à relier ce quartier aux autres, ces déambulations quotidiennes ont bientôt été annexées par mon désir d'exhaustivité et, sans jamais préparer mon chemin sur une carte, j'ai continué dans l'idée que, superposés, mes trajets effectués par pure sérendipité finiraient par quadriller tout ce qui se trouvait à une demi-heure de marche à pied (une demie-heure pour avancer au hasard des rues inconnues ou méconnues ; une demie-heure pour se demander où l'on est arrivé et trouver comment retourner au bureau). Il y a comme une nécessité, un but infini à accomplir (à défaut de l'atteindre). En cela, j'ai l'impression de comprendre Simone de Beauvoir lorsqu'elle raconte qu'elle s'était fait un devoir de ses randonnées effectuées dans les paysages sauvages du Midi alors qu'elle était en poste à Marseille ; même si l'acharnement qu'elle met ensuite à tout voir lors d'un voyage en Espagne avec Sartre (églises, hameaux, tableaux, paysages...) me fait plutôt penser au mapping méticuleux de Palpatine qui checke tous les spots à voir. Je n'ai pas pour ma part cette curiosité indifférenciée, la curiosité de l'érudit capable d'accumuler dates et faits sans savoir ce qu'il pourra en faire, sans savoir même s'il en fera quelque chose. Les curiosités ne m'intéressent pas en tant que telles. En revanche, j'adore regarder, surtout quand il n'y a a priori rien à voir.

Je traverse parfois des phases d'attention flottante où tout devient spectacle, s'anime et prend un relief particulier (d'où que le soleil y est particulièrement propice). Je ne suis alors plus qu'une spectatrice, toujours un peu surprise si quelqu'un remarque ma présence, m'imaginant invisible derrière les feux de la rampe imaginaire dont le monde se trouve, pour moi, éclairé.

J'ai remarqué que cela arrivait souvent après une longue période devant une feuille ou derrière un écran, toute surface qui renvoie vers un monde abstrait. Quand on retourne à la réalité concrète et contingente, on la voit soudain chatoyante de sons, de matériaux ; ici le rutilant d'une carrosserie, là un morceau de ciel et de branches qui passe dans une flaque d'eau ; une bribe de conversation, le chant d'un oiseau en pleine ville, le crissement d'un pneu, perçus simultanément et distinctement, comme occupant chacun la ligne de la partition-somme dédiée au chef d'orchestre ; les voitures, les poussettes, une pièce de monnaie qui roulent ; les fenêtres, les toits et les balustrades immobiles, exposées pour quelques instants encore à la lumière du soleil.

Cet état d'émerveillement ne dure généralement pas longtemps ; le grouillement plein de vie a tôt fait de redevenir une routine bruyante et agressive, où l'on se heurte à la platitude de la matière et à la foule écœurante : les carrosseries rutilantes ne sont plus que des bagnoles encombrantes ; le chant de l'oiseau, des décibels de plus ; les beautés idiosyncrasiques, des individus avec deux yeux, un nez, une bouche. Mais tant que la parenthèse tient et que je demeure avec le monde en aparté, un rien m'amuse et tout me remplit de joie.

 

(En aparté)

Aujourd'hui, en sortant du bureau, j'ai eu envie moi aussi (suivant l'inspiration de Simone à midi) de me faire promener en auto. Tant pis pour l'assimilé détour1, j'ai pris le bus ; il faisait vraiment trop lumineux pour s'enfoncer sous terre. Les feux rouges et menus délais, qui d'ordinaire m'insupportent et me font préférer la linéarité aveugle du métro, m'ont offert quelques instants supplémentaires pour fureter la vitrine que la ville déroulait, agréablement secouée par les vibrations du bus « à l'arrêt » (mode off du véhicule, mode on de l'engin – vue de l'esprit ? Les gens semblaient moins tirer la tronche que dans le métro). J'ai ainsi aperçu dans le taxi d'à côté un sac alvéolé de petites feuilles découpées : Pierre Hermé ! Quand même, me suis-je dit... ma bourgeoisie culinaire exagère, mais cette reconnaissance m'a mise en appétit. Sur la trame ainsi posée, j'ai eu le plaisir de voir se broder les autres dentelles de Paris :

les balustrades en fer forgé, qui me plaisent toujours, même lorsque je trouve leur motif laid (questions afférentes : à quelle époque a-t-on cessé de créer de tels ornements et décidé que la laideur serait plus fonctionnelle ? Existe-t-il un catalogue de ces pièces en fer forgé ? J'imagine des dessins d'architecte, sans pouvoir décider du plus plausible : auront-ils été commandés par un fabriquant de l'époque ? compilés par un conservateur ? crayonnés par un étudiant en architecture, qui bientôt en fera un tumblr ?)

et les branchages des arbres noirs de contrejour ou de pollution, chaque espèce avec son motif. Habituée aux petites boules qui confèrent un air de fête aux rives de la Seine et que j'ai toujours envie de cadrer dans mes photos, je me suis aperçue place d'Italie que je ne connaissais pas la ramure des arbres en son centre – des arbres tout fins, qui ne ressemblent à rien et que, jusque là, j'avais probablement inconsciemment rangé dans la catégorie balais à chiottes (terrible vérité : tout comme l'homme descend du singe, l'arbre descend du balai à chiottes). Si je dessinais l'un de ces arbres, avec ses branches dressées vers le haut, comme des petites plumes, quelqu'un saurait-il me dire de quelle espèce il est ?

 

« c'est à Burgos que j'ai compris ce que c'était qu'une cathédrale, et au Havre ce que c'était qu'un arbre. Malheureusement, je ne sais pas trop quel arbre c'était. [...] (Ci-joint un petit croquis ; j'attends votre réponse.) »

Lettre de Sartre citée dans La Force de l'âge par Simone de Beauvoir, qui conclut d'une note en bas de page (p. 139 du Folio) : C'était un marronnier.

 

Je n'ai aucune découverte nauséeuse à faire, mais je trouve très amusant que Sartre n'ai pas (re)connu l'arbre devenu l'emblème de sa théorie sur la contingence.

 

1 Tant pis... ou tant mieux. Le détour, détournant du trajet trop bien connu, est un divertissement souhaitable. Si l'on pousse le bouchon un peu trop loin, la vie elle-même n'est-elle pas un long détour de la mort ?

28 janvier 2015

Aparté #2

La jeune fille que je suis sur le point de croiser tient ouvert des deux mains un livre vert, trop grand pour être un livre de poche. Quand j'arrive à sa hauteur, deux syllabes prononcées à voix haute me parviennent, sans que je puisse leur donner une quelconque signification. Je vois, je revois, déjà (dépassée), son regard, absent et comme retourné en lui-même, qui semble chercher à lire une connaissance inscrite à l'instant même dans la mémoire, du trait tremblotant de qui marche.

Un livre trop grand pour être un poche, deux syllabes sans signification : il suffit d'un regard pour donner sens à ces bribes de geste et savoir que cette jeune fille révise en marchant. Comme cette incantation scolaire me paraît étrange, maintenant que je ne la pratique plus !

11 janvier 2015

Aparté #1

À chaque fois que je passe devant le restaurant-près-de-chez-moi ou le restaurant-en-bas-du-boulot, il faut que je jette un œil à l'ardoise pour savoir quel est le dessert (près de chez moi) ou le plat du jour (en bas du boulot). Le matin, tandis que le digicode sonne son approbation, je m'appuie souvent quelques millisecondes supplémentaires contre la porte d'entrée pour attraper la ligne du regard. Que je n'aie jamais mis les pieds au restaurant-en-bas-du-boulot ou que je n'aie pas l'intention de retourner tout de suite au restaurant-près-de-chez-moi n'a aucune importance. Il suffit que le dessert ait l'air bon ou que le plat soit composé d'ingrédients qui me plaisent pour me rendre un peu plus gourmande de la journée qui s'annonce sinon fort routinière.

Ce matin... mais ce n'est déjà plus aujourd'hui, ce matin est si loin. Ce matin-là, donc, en arrivant à la hauteur du restaurant-près-de-chez-moi, le pas pressé par le froid et le métro à prendre, je cherchai machinalement du regard l'ardoise et, en lieu et place du dessert (Profiteroles maison ? Elles sont divines... Tarte à l'abricot ? Oui, oui, mais non. Panna cotta aux accompagnements prometteurs ?), je vis une silhouette emmitouflée et accroupie, un feutre blanc à la main. Est-ce parce que j'étais un peu en retard (d'un retard qui est pourtant devenu mon horaire habituel) ? parce que je traverse souvent un peu plus bas et ne découvre le menu qu'à mon retour, le soir ? Je n'avais jamais vu le menu en train de s'écrire ; c'était la première fois. J'eus l'impression que les coulisses de la ville s'ouvraient devant moi – un peu comme la première fois où je vis les publicités du métro, à peine dépliées, étrillées à la brosse comme un cheval après la course. Entre deux petites barrières éphémères en pop-up – rouge et blanches, ainsi que je pus le vérifier en arrivant sur le quai, où l'on ne me prêta pas plus attention qu'au pompier de service dans un théâtre. La ville s'affairait de bonne heure sans s'occuper de moi ; j'étais parisienne, voilà.
 

(L'aparté est numéroté parce que j'ai bon espoir qu'il y en ait d'autres et que cela devienne régulier.)

 

24 novembre 2013

J'ai dé-testé pour vous : la vocation

Cheminement intérieur et discipline de vie

L'idée de vocation est une idée noble, qui représente une voie d'autant plus admirable qu'elle est difficile. Appelé par Dieu, il faut encore de tourner vers lui et vivre selon ses principes. La vocation implique un travail sur soi quotidien, qu'on l'envisage dans une perspective religieuse (se défaire de l'emprise des passions pour atteindre un amour chrétien) ou laïque (entraîner sa main à manier le scalpel et l'aiguille pour sauver des vies, sculpter son corps pour la danse, etc.). Dans les deux cas, il s'agit d'une discipline, qui donne une assise certaine dans la vie.

Le pragmatisme d'une camarade de khâgne qui se destinait à entrer dans les ordres m'avait surprise : pressée de questions (ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre une future bonne sœur), elle nous expliquait que la religion donne assez de joie dans cette vie-ci en l'ordonnant pour que le pari en vaille la chandelle, qu'il y ait ou non un au-delà (cerise sur le gâteau). Si vous imaginez que cette sagesse pascalienne émanait d'une personne sévère et austère, détrompez-vous : c'était la description même de la jeune fille telle qu'on la trouve dans les romans, jolie, joyeuse, spirituelle, aux joues bien rouges. Et pas coincée pour un sou : les sous-entendus graveleux de certaines explications de texte étaient relevés avec une verve toute rabelaisienne. Elle avait en toutes choses le même aplomb qu'elle avait devant la religion et, à la voir, on en venait presque à regretter de ne pas avoir la foi.

Cet aplomb, je l'ai connu durant les années que j'ai passées à danser dix heures par semaine. La danse était devenue le centre de gravité de ma vie, autour duquel j'organisais le reste : les devoirs, dans les heures de creux et dans le car ; le choix du lycée, dans la même ville que le conservatoire ; les vacances, avec un stage pour ne pas se rouiller. Cela m'avait donné un tel goût de l'effort que je n'avais pas l'impression d'en faire (c'est une autre histoire à présent : sortie de la spirale vertueuse, j'ai l'impression d'être devenue fainéante). Un jour que j'étais allée chez un fabriquant de chausson sur mesure, qui rafistolait aussi les vieilles paires de pointes pour leur donner une seconde vie, il avait dit à ma mère qu'il avait toujours vu les mordus de danse réussir, que cela soit dans la danse ou non. C'est le genre de discours qui rassure les parents, inquiets d'une très probable déception, et offusque celui qui est plongé dans ce qu'il fait : lorsqu'on passe une audition ou les oraux de l'ENS, c'est pour intégrer ! Et c'est tant mieux : il faut vouloir réussir pour tirer pleinement parti de ce que la discipline a à nous offrir. Ce n'est qu'après l'échec que l'on se rend compte que le succès n'était pas le but en soi, que le plaisir d'apprendre était là depuis le début et qu'il nous a construit, presque à notre insu. Je ne cesse de découvrir à quel point la danse a influencé mon rapport au monde, mon rapport au corps, à la sexualité, au féminisme, à l'effort, à la douleur, aux idées de succès, de mérite, d'égalité et que sais-je encore. Que je ne sois plus foutue de passer en dehors un rond de jambe à grande hauteur n'y change rien. C'est moi, c'est là, comme ça.

 

Sans foi ni loi

Vous devez vous dire que, pour quelqu'un qui dit détester la vocation, j'en dresse un portrait plutôt élogieux. C'est la rencontre (et la confusion) entre foi et loi du marché qui fait surgir l'exaspération, au moment où l'appel à un cheminement intérieur est repris depuis l'extérieur et où, sous prétexte que vous êtes mu par votre passion, on refuse de considérer comme un métier à part entière celui auquel vos efforts vous ont fait parvenir. Le pire est que les passionnés eux-mêmes renchérissent par leur engagement.

J'ai détesté ce devoir de vocation dans l'édition. Ne vous y méprenez pas : j'adore corriger les manuscrits, les mettre en forme, proposer au besoin des reformulations à l'auteur, veiller pour lui à ce que coquilles et ponctuation hasardeuse n'entravent pas la lecture tandis qu'il se consacre à l'essentiel de son travail. Imaginez des petites mains qui, dans l'ombre, travaillent à mettre en lumière une histoire, une vision, une pensée, aident leur auteur à la transmettre à ses lecteurs dans les meilleures conditions : il y a là quelque chose de très gratifiant – et ingrat en même temps (tous les auteurs ne citent pas dans les remerciements la stagiaire qui a reformulé ses tournures alambiquées), qui invite à l'humilité. Une humilité qui semble manquer à certains : ils oublient peu à peu que leurs corrections relèvent davantage de la retouche que de la notation d'examen. Ils deviennent ceux qui savent et défendent leurs vues (quand il faudrait défendre le savoir-faire), puis leur position et tout ce qui leur permet de la conserver. Il faut tenir à l'œil les avancées de l'édition numérique et défendre le papier, éditer des eBooks mais défendre le droit à la propriété intellectuelle et commerciale par des DRM, se méfier du diabolique Amazon et défendre les librairies, surtout de proximité (mais face à Amazon, il devient de bon ton de défendre la Fnac, gros méchant avant Internet, à présent colosse aux pieds d'argile), récupérer les auteurs montants de l'auto-édition et défendre la chaîne du livre dans sa configuration actuelle, essayer de faire des bénéfices et défendre une certaine idée de la littérature française.

On a l'impression d'être en croisade perpétuelle – une drôle de croisade où les chevaux ne cessent de se cabrer au lieu de galoper et d'aller de l'avant. Défendre, défendre, défendre... J'en deviendrais l'avocat du diable, à lui envoyer les libraires-qui-conseillent et que j'adore éviter dans les grandes surfaces culturelles où je peux consulter les quatrièmes de couv' de tout un rayon si cela me chante, les éditeurs-qui-savent se fourrer le doigt dans l'œil jusqu'au coude, les pure-players valeureux qui ne peuvent toujours pas se payer et les lecteurs camés à l'encre, qu'ils sniffent en se faisant un rail de Blanche (alors que je demande parfois conseil pour faire un cadeau à une personne que je ne connais qu'à moitié et que j'ai sniffé les programmes de l'Opéra de Paris jusqu'à ce qu'ils changent de papier et que l'encre se mette à puer – bon côté de la chose : j'éviterai de m'empoisonner).

Le top du top, dans tout cela, c'est que vous pouvez ultra-geek ou réactionnaire, cela n'y change rien : vous êtes avant tout un passionné. Moi, ça me gave d'être passionnée, de devoir avoir un avis sur tout, de devoir démontrer des convictions. Je voudrais pouvoir travailler tranquillement, écouter ce que l'auteur a à me dire sans que sa voix soit couverte par le brouhaha des débats, faire des essais, des erreurs, tâtonner. Je voudrais pouvoir travailler et être payée en conséquence, sans qu'on s'imagine me faire une fleur en m'embauchant. On ne va tout de même pas tant vous payer pour quelque chose que vous aimez faire : la vocation ou la preuve a contrario que le travail ne peut être que fidèle à son étymologie, déplaisant à défaut d'être douloureux. Aimer son travail n'empêche pas que c'en soit un, qui exige efforts et compétences ; je ne vais pas passer mes journées à bouquiner derrière mon bureau. « Si vous avez des livres en trop, n'hésitez pas : je suis une grande lectrice », me confie la nana de Pôle Emploi – et les gus qui t'engagent, même combat. Fuck le romantisme. Si j'ai envie de faire ce job, c'est parce que je pense que je suis douée pour et que je peux être efficace (j'allais dire utile mais bon, je ne fais pas médecine non plus), pas parce que j'ai ruiné mes parents en livres quand j'étais gamine.

Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que cela a été d'intégrer ce second master professionnel d'initiation à la programmation. Sur le site de l'université, le master est dans la rubrique des sciences humaines – pas franchement l'endroit que vous allez explorer quand vous cherchez une formation en informatique : tout le monde s'est donc retrouvé là un peu par hasard, par le bouche-à-oreille, par curiosité, pour avoir un job autre que l'enseignement de la matière que l'on étudie, une double-compétence ou l'explication des blagues de xkcd. Je ne sais moi-même pas trop ce qui m'a poussée à faire ce troisième master : la curiosité éveillée par les discussions avec Palpatine, la frustration de ne pas capter ce qu'il racontait dans son bouquin, que j'ai relu tant bien que mal parce que son éditeur était bon publisher mais mauvais editor, l'envie de rire aux blagues geek, d'approcher un autre type de pensée (le langage informatique, comme les langues que l'on apprend à parler, étend notre capacité à concevoir le monde) ou tout simplement d'aller voir ailleurs, de m'en sortir ? Comme la plupart des décisions que l'on prend, celle-ci a été rationalisée a posteriori : une double-compétence édition-informatique me placerait en pole position pour l'édition numérique, n'est-ce pas ? La lettre de motivation est justement faite pour ça, rendre cohérent votre parcours, au point qu'il ne pouvait mener qu'au poste auquel vous postulez – quand bien même la décision initiale a été dictée par l'envie et le hasard.

Heureusement, comme chacun sait, le hasard fait parfois bien les choses : je me suis sentie plus à ma place dans ce master dont je ne connaissais pourtant rien que dans celui d'édition, pour lequel j'avais et j'ai toujours des compétences autrement plus développées. Plus de vocation : plus d'obligation autre que faire son travail et le faire bien. Dé-tester la vocation, c'est reposant. Valorisant aussi : on mesure vos efforts, vos progrès, reconnus et appréciés. On n'a plus pour vous l'admiration irrationnelle que l'on a pour les gens passionnés mais on prend en compte ce que vous faites (et l'on vous paye pour ça).

 

Méprise et mépris

Il y a du mépris dans la vocation, du mépris pour le travail fourni dont on considère qu'il va de soi puisque passion il y a. Ce mépris entraîne parfois celui, involontaire, du passionné envers celui qui l'admire : il a été choisi, lui ! Non seulement il en est intimement persuadé, comme le religieux, mais contrairement à celui-ci, il en a également eu la confirmation extérieure. Alors qu'il est impossible au religieux de tirer gloire de sa foi (qui lui donne éventuellement des doutes mais en aucun cas l'approbation de Dieu, qui n'enverra pas un Jésus-Christ bis pour lui dire s'il correspond ou non au profil recherché), le passionné qui a réussi en vient à croire qu'il ne pouvait en être autrement.

Beaucoup d'appelés mais peu d'élus. L'élu perd de vue cet adage que l'on ne permet pas aux perdants d'oublier, leur assénant sous couvert de consolation. Il en vient à penser : J'avais la vocation, je n'aurais pas pu faire autre chose. D'entendre Isabelle Ciaravola dire quelque chose dans ce goût-là m'a agacée. Je trouve cette remarque de diva quelque peu méprisante pour les gens qui l'entourent à ce moment-là sur le plateau télé, qui font leur job aussi, et d'une manière plus générale pour les spectateurs, qui exercent tout un tas de métiers différents, dont aucun, donc, n'aurait été jugé assez digne d'intérêt pour trouver grâce à ses yeux. Ce n'est certainement pas voulu et pour être certain qu'aucune frustration inconsciente ne parle, il faudrait laisser la parole à quelqu'un qui n'a jamais passé aucune audition.

Il n'en demeure pas moins que j'observe une corrélation entre ce refus d'envisager une autre vie (je n'aurais pas pu faire autre chose, je ne l'aurai pas voulu) et le peu d'effet que produit sur moi l'artiste (je n'aurais pas pu faire autre chose, peut-être n'en aurais-je pas eu les capacités ?). Isabelle Ciaravola est une très belle danseuse (très beau corps, très belle technique, grand lyrisme) mais ne m'émeut absolument pas. À l'inverse, il s'avère bien souvent que les artistes que j'apprécie vraiment ont, sinon hésité sur le choix de leur carrière, du moins une curiosité qu'ils imagineraient pouvoir développer dans d'autres domaines. Sans même parler de Clairemarie Osta qui a envisagé de rentrer dans les ordres (la vocation, la vraie, étymologique), on remarque qu'un certain nombre s'intéresse à d'autres artistes, d'autres arts – la photo, notamment, peut-être parce qu'elle peut partir de la danse en la prenant pour sujet1. La vocation ne les a pas détournés du reste, elle les a conduits à préférer ce chemin-là, qui n'était pourtant pas facile. Et ce faisant, ils n'oublient pas que d'autres, restés en chemin, ont bifurqué et, qu'appelés ou non, ils ont répondu présent aux défis et opportunités qui se sont présentés à eux.

Qu'on nous lâche les baskets avec la vocation, qui nie les efforts de ceux qui ont réussi (il ne pouvait en être autrement) comme de ceux qui ont échoué (ils n'ont pas essayé assez fort), et empêche de voir que, non, les efforts ne payent pas toujours, oui, il y a toujours une part de (mal)chance, et que non, ce n'est pas forcément un mal : je suis bien heureuse de voir sur scène des artistes autrement plus doués que l'amatrice que je suis ! Fuck la vocation, les bons sentiments, make the most of what you have et vivent le plaisir, le goût de l'effort et de l'art !

 

 

1 Si ce n'est pas encore fait, allez donc jeter un œil aux travaux de Sébastien Galtier, Andrej Uspenski ou Kylli Sparre.