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05 mars 2016

Vivre le temps (de quoi ?)


Au-delà de l'eschatologie

Pendant toute l'enfance, toute la jeunesse, le temps est eschatologique : on vise l'après – après les études, loin, loin, quand on aura fini l'école, le collège, le lycée, l'université et que l'on sera devenu (vraiment ? c'est improbable, mais il faut bien le croire) adulte. Chaque année est rythmée par une classe, chaque année par des trimestres, chaque trimestre par des devoirs, des contrôles, des révisions, labeurs quotidiens qui préparent à l'entrée dans la classe supérieure. On avance et mieux : on monte. Le chemin est escarpé mais tout tracé, il suffit de grimper. Alors on empile les connaissance, les centimètres, les âges et demie et on grimpe. Et puis un jour, après un temps qui nous paraissait interminable vu du CP mais qui n'est que notre âge aujourd'hui, on y est. Un peu essoufflé, les mains sur les genoux, on se redresse en s'attendant à ce que la vue soit magnifique. Et elle l'est : quand on se retourne sur le passé, sur une vallée peuplée de souvenirs que l'on regarde avec attendrissement – et une certaine fierté, celle d'avoir atteint le belvédère où l'on se trouve. Puis on se tourne, là où nos pas vont désormais se diriger et : rien.

Sans savoir exactement à quoi m'attendre (d'autres collines à gravir, peut-être, comme concluait Nelson Mandela dans son autobiographie), je ne m'attendais pas à ça : une plaine ou plutôt un plateau, nu, à perte de vue, jusqu'à ce que l'horizon se confonde avec la mort. Si je veux perdre cette terrible certitude de vue, si je ne veux pas avoir l'impression d'y courir, il va falloir que j'invente des obstacles pour m'en divertir et que je (me) creuse pour créer des montagnes à gravir, pour découvrir de nouveaux panoramas – des perspectives d'avenir comme on dit. En attendant, c'est plat, et je ne vois plus le temps passer : il s'enfuit, il revient, il piétine.

Avec des diplômes, le permis, un appartement, un CDI, me voilà dans l'après, cet après qui, lorsqu'il advient, ruine toute eschatologie. Le temps n'est plus une fonction affine qui grimpe lentement mais sûrement, faisant retomber derrière lui des jours qui ne reviendront pas mais dont on se défait sans regret car leur perte nous achemine vers une version grandie, plus mature, plus affermie de nous-même. Le temps n'est plus linéaire, il est devenu cyclique : hiver, printemps, été, les maillots de bain en vitrine, automne, rentrée des classes, rentrée littéraire, Noël, le jour de l'an, les dizaines qui s'incrémentent, les bougies qui s'ajoutent, le 14 juillet, 1789, non 1791, 2015 déjà, commémorations et anniversaires épinglent le temps qui tourbillonne si vite que nous ne nous voyons pas avancer. Enfilées comme des perles de rocaille sur un fil, les occurrences d'un même événement ne donnent pas de repère dans le temps : elles l'annulent. Le temps s'entortille comme sur un tricotin et rien n'en sort que toujours le même fil, qui s'allonge, s'allonge sans qu'on comprenne pourquoi, sachant seulement qu'un jour, la Pârque le coupera.


Cycle à durée indéterminée

Les jours se suivent et les semaines se ressemblent, depuis la lose du lundi au Thank God it's Friday. Travaillant aux 35h, mes journées ont à peu près la même durée qu'elles ont eu pendant ma scolarité – même plus courte qu'au lycée et qu'en prépa, où il y avait encore des leçons à apprendre et des dissertations à écrire. Pourtant, j'ai une impression que je n'ai jamais eu enfant : celle d'être enfermée. Alors que je n'ai jamais eu aucun mal à rester assise des heures durant lorsqu'il s'agissait d'apprendre (même si je suivais minutieusement la progression de la grande aiguille, fort paresseuse dans la demi-heure précédent le goûter), être rivée à mon bureau m'est aujourd'hui une contrainte pesante. Chaque aller et retour à la bouilloire devient une escapade, et la météo, une donnée essentielle qui détermine si ma pause déjeuner va vraiment constituer une pause à l'extérieur ou se résumer à un repas à l'intérieur, à respirer le même air (j'essaye dans ce cas de me forcer à lire plutôt qu'à traîner sur Internet, histoire de me plonger dans une autre durée et, plus prosaïquement, de reposer mes yeux).

J'ai de la chance, pourtant : je travaille dans des bureaux très agréables, dans un quartier où je n'aurais jamais osé espérer atterrir, avec des collègues adorables qui ne voient pas de problème à ce que chacun infléchisse ses horaires au besoin. Contrairement à eux, je n'ai pas d'enfant, donc pas de contrainte extérieure forte ; j'ai pu infléchir mes horaires, 9h15 devenu 9h40, et j'ai glissé un cours de danse par semaine, impliquant une pause de 2h20 le midi. Je rêverais d'y aller une seconde fois dans la semaine, mais ma mauvaise conscience de salariée m'en empêche : même si les réunions sont rarissimes chez nous (dieu soit loué), on a besoin d'être un minimum synchronisé et plus de 2h d'absence à midi, même rattrapées le soir, me donnent l'impression de faire l'école buissonnière. Quand, retenues dans notre course par la lenteur de l'ascenseur, on en discute entre danseuses amatrices, sauf pour les héritières et les étudiantes, c'est un sentiment commun – nouveau pour moi qui ne l'ai jamais expérimenté à l'école. Cette parenthèse s'arc-boute pour repousser la journée chronométrée de part et d'autre, mais celle-ci toujours reprend ses droits.

Peu à peu, les journées me constituent prisonnière d'un temps que je ne maîtrise pas et qui m'impose son rythme, en dépit de mon propre rythme biologique ou même simplement de mes cycles d'attention. J'ai remarqué cette chose curieuse : lorsque personne ne voit mon écran, je fais des pauses beaucoup plus longues que je ne me l'autoriserais avec quelqu'un à mes côtés et... je réalise une quantité de travail supérieure. Simplement, ma concentration est rétablie et je m'engage dans ma tâche comme dans un tunnel : quand je relève le nez, le temps a passé sans que je m'en rende compte et le travail est fait. Lorsque je ne m'autorise pas ces plus longues pauses, la lassitude me fait faire d'innombrables micro-pauses, où j'actualise un fil Twitter qui a à peine eu le temps de se remplir – des micro-pauses qui fragmentent d'autant plus ma capacité de concentration. Au lieu de m'ancrer dans des rituels, ce temps répétitif me disperse ; je deviens à son image, informe, sans objectif unique vers quoi me diriger.


Bis repetita placent... et au-delà ?

C'est ce que j'ai dit en entretien annuel à ma collègue qui « a toujours peur que les autres s'ennuient, surtout [moi] » : la nouveauté, c'est qu'il n'y en a plus. Les années scolaires, mon stage, mes apprentissages... l'unité a toujours été l'année, et voilà que 12 mois n'entraînent plus de rupture. C'en est une, de rupture, majeure : la répétition à durée indéterminée. Depuis que j'en ai pris conscience, à chaque métier que je rencontre, je m'essaye mentalement à la répétition : qu'est-ce que cela fait d'être tous les jours un serveur de salon de thé, de bistrot, un danseur, un libraire ? Est-ce que j'aimerais, tous les jours, faire des gâteaux, mélanger des œufs, de la farine qu'il a fallu aller acheter, débarrasser les assiettes, me courber pour les mettre dans le lave-vaisselle, crisper ma main autour de la spatule, du fouet, mélanger des œufs, de la farine, une fois, deux fois, cent fois, sans foi ? Bien sûr, la répétition ne s'imagine pas, elle se vit, elle s'incorpore, jusqu'à la tendinite – alors qu'on l'imagine cantonnée à l'usine, j'en ai fait l'expérience à mon poste pourtant tout ce qu'il y a de plus confortable. En tapant cela, un souvenir de douleur diffus remonte encore le long de mon bras, sans commune mesure cependant avec la douleur que j'avais avant qu'on ne me commande une souris spéciale (une souris Playmobil, avec les boutons sur le côté) – le genre de douleur qui motive pour apprendre les principaux raccourcis sur Photoshop.


Du temps à soi

Je ne me plains pas : ma semaine de travail fait 35 heures et j'ai 5 semaines de congés payés. Je remarque simplement, suite à Corbin, que le temps subi déteint sur le temps à soi. Dans la société des loisirs, l'individu a si bien intériorisé la logique de rentabilité qu'il l'applique à son temps libre. Il faut en profiter : profiter des vacances qui n'ont plus de vacance que le nom, profiter des pauses déjeuners pour aller faire une course ou pour déjeuner avec les amis qui travaillent dans le quartier, profiter de chaque moment. Ces dernières années, pour profiter de mes soirées, pour avoir l'impression d'avoir fait quelque chose pour moi dans la journée, je me suis offert quantité de spectacles. J'ai rempli frénétiquement mon agenda de concerts, de ballets, d'opéras, jusqu'à me faire du plaisir une obligation, prévue à l'avance comme une visite chez le médecin – pire même, parce qu'on ne prend pas rendez-vous chez l'ophtalmo un an en avance (pas encore, du moins). C'est boulimique. La saison passée encore, j'ai compulsivement réservé mes abonnements pour cette année, même si je me suis forcée à en prendre moins, à laisser davantage de temps à la spontanéité et aux amis que je tends à négliger. Car où est le plaisir de sortir si l'on ne fait jamais que rentrer chez soi ? Dans cette surenchère de sorties, il faut un gala pour que l'on envisage de perdre, de prendre du temps à repasser chez soi – du temps qui ne sert à rien, si ce n'est qu'à hésiter, choisir et passer une tenue du soir, on laisse le temps à l'excitation de nous gagner par anticipation et l'on se prépare au spectacle davantage encore que l'on se prépare pour le spectacle. Sans cela, l'introduction musicale ne suffit pas toujours à faire le sas entre la vie active et la vie rêvée – et dans le cas d'un Wagner, par exemple, il serait tout de même dommage de la sacrifier.

Dans cette économie temporelle, il faut accepter de perdre du temps pour cesser d'en profiter et commencer à le savourer. La rêverie, la paresse, la flemme doivent être réintroduites en contrebande, sous le nez et à la barbe de notre mauvaise conscience hyperactive. À ce jeu, les séries télévisées font parfaite diversion : comme pour un film, l'activité est identifiée, mais elle est aussi assez diluée dans le temps pour s'y enfoncer, à l'instar de notre position dans notre canapé. Mais la plupart du temps, il me semble ne pas en avoir assez pour le gâcher. J'ai plus de temps à moi que je n'en consacre au bureau, pourtant, mais la tripartition idéale 8 heures de boulot / 8 heures de sommeil / 8 heures à soi ne prend pas en compte les temps de transport (encore que j'ai eu le chance d'habiter un studio à 20-25 minutes de métro de mon boulot) et de tâches ingrates comme le rangement, la paperasse administrative, les lessives, les courses et le ménage. Le temps d'entretien, de soi comme de chez soi, entre en tension avec le temps de jouissance. Je néglige de passer 5 minutes supplémentaire par jour à me tartiner de crèmes pour hydrater ou contre les boutons, repousse autant que possible les séances d'épilation, mini-supplice de Sisyphe féminin, et vis beaucoup plus souvent qu'il n'est avouable de le faire parmi les miettes et les moutons (du moins ai-je la satisfaction d'une différence flagrante dans l'avant-après lorsque je m'y mets) – fuite en avant, résistance vaine au temps qu'on dirait volé s'il n'était rémunéré.

 

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Comment, dès lors, avoir une prise sur le temps ? Comment l'habiter ? J'ai observé deux attitudes opposées : la première, tournée vers le micro, consiste à collectionner les instants, même furtifs, de bonheur ; la seconde, macro, évacue le quotidien dans des projets au long cours.


Les miettes de bonheur

Je ne connais pas collectionneuses plus emblématiques des instants de bonheur que les blogueuses – certaines blogueuses du moins. Comme des citations dans un carnet ou des feuilles dans un herbier, phrases et photos consignent un repas aussi bon que beau, une conversation fleuve, un rayon de lumière... Il y a Marie, par exemple, qui griffonne ses notes sur un coin de table ou MelieMeliie, qui paraît incroyablement douée pour le bonheur (et l'écriture). Cette dernière est l'une des rares à ne pas tomber dans la litanie des litres des thé, des kilomètres de lecture et des heures de conversation auxquels ces blogs semblent parfois se résumer. Nulle ne prétend avoir une vie parfaite, mais nulle ne veut non plus conserver les négatifs des instantanés qui nous sont livrés1. L'instant heureux, tout instant heureux, rien que l'instant heureux, voilà la ligne éditoriale de ces blogs talisman, qui intègrent la nostalgie souriante de la relecture dans leur écriture même.

Les repas en sont souvent le point d'orgue. Chaque semaine, Mademoiselle A. chronique ainsi (le brunch de) son week-end dans un post invariablement intitulé : Breakfast for two, please ! Le brunch se fait le paradigme d'un idéal hédoniste : non seulement il symbolise à lui seul la rupture d'avec le rythme de la semaine, mais c'est aussi le repas qui demande le moins de cuisine – du moins le temps de la préparation n'excède-t-il pas celui de la dégustation. On est radicalement du côté du plaisir, de la dégustation, dut-elle s'évanouir sitôt la nourriture tombée dans notre gosier.

On touche là à la limite de cette appréhension fragmentaire et hédoniste de l'instant : il n'a pas de durée. Chaque instant devient un absolu : l'instant de plaisir, qui est chéri et magnifié sur le blog, mais aussi l'instant négatif, contrariétés ou coup de mou passées sous silence ou sous ellipse – comme l'essentiel de la semaine, le carpe diem ne s'appliquant plus qu'au samedi et dimanche.

S'appliquant à grignoter au soleil la « petite chose dure et simple2 » que, selon Créon, devient la vie quand on ferme les mains pour ne pas la laisser couler, on s'aperçoit que l'amertume s'est figée en même temps que la douceur ; d'une bouchée à l'autre, d'un instant à l'autre, ce sont les montagnes russes émotionnelles. Un instant de joie et c'est l'herbier du plaisir qui s'ouvre dans une bourrasque de bonheur ; un désagrément, et ce sont toutes les contrariétés qui ressurgissent et nous plongent ensemble dans une humeur morose. L'instant absolu nous éparpille, nous prive de la continuité dans laquelle on peut se retrouver. C'est faire de la madeleine qui relie Proust à son passé un gâteau sans saveur, coupé de la foule de souvenirs que son goût fait ressurgir – une madeleine de Proust ® prête à être consommée, the Proust experience sans vécu. Bref, ce n'est pas ça.

 
Se projeter dans le temps

L'attitude pour ainsi dire inverse consiste à s'inscrire dans la durée et à multiplier les projets, quitte à oublier-sacrifier le présent pour l'avenir sur lequel il est censé déboucher – c'est peu ou prou reconstituer la lancée eschatologique de la scolarité. Des projets : apprendre à jouer de la guitare (du violoncelle), à parler allemand (tchèque), faire une formation pour changer de métier (graphiste ?), tricoter un pull, repeindre sa chambre, se lancer dans un challenge photo, lecture ou écriture, préparer un road trip, multiplier les DIY (avant, on faisait des travaux manuels, maintenant ce sont des do it yourself – que je ne peux pas m'empêcher de lire die, va mourir). Si les projets sont trop courts, trop « faciles » ou simplement dilués dans le quotidien, ils perdent de leur efficacité dans la projection hors de nous-mêmes : entretenir une langue n'est pas aussi excitant qu'en démarrer une nouvelle (et pourtant, suivant cette logique, je pourrais reprendre l'allemand comme une langue inconnue…) ; un énième week-end à Londres, quoique toujours aussi plaisant, ne présente pas le même degré de dépaysement qu'un voyage à Hong Kong ; et tenir un blog, de projet, devient une habitude.

Les projets qui manquent d'ambition dévoilent leur nature de divertissement : ce ne sont plus des intentions qui nous meuvent, mais de simples activités qui nous occupent – au même titre que les concerts, par exemple, qui parviennent de moins en moins à me souffler, i.e. me projeter au loin par leur force artistique. Comme pour des médicaments qui perdent de leur force, on se retrouve à augmenter les doses, tout en sachant que cela contribue à diminuer encore leur efficacité. J'ai parfois peur de développer une résistance intellectuelle, blasée par les spectacles, lassée des mots, toujours les mots, pourquoi les mots, qui laissent exsangues après avoir exprimé ; peur de me laisser gagner par la misandrie, la haine de la raison dont on attend à tort le bonheur alors qu'elle ne peut que nous procurer la joie de l'exercice intellectuel – ce qui est déjà beaucoup pour qui l'a déjà éprouvée. Alors, dans un sursaut, je me rappelle que la réalisation de soi n'est pas un épanouissement languide et plaisant, mais une persévérance qui réclame endurance et concentration. Des projets au long court.

Comme dans un saut en longueur, il faut de bons appuis pour se projeter loin. Être solidement ancré dans le quotidien pour se propulser vers le futur. Un projet requière qu'on lui fasse de la place, que l'on prenne quotidiennement du temps pour lui – et prendre du temps, c'est le prendre sur autre chose : sinon sur une autre activité, sur le temps de sommeil, le temps de repos, le temps de rêverie. Je l'ai vu avec Palpatine, lorsque, encore salarié, il s'est lancé dans l'écriture d'un livre devenu sa carte de visite professionnelle, mais dont, sur le moment, il ne voyait pas le bout. J'en fais l'expérience avec mon projet de bouquin sur la danse : tant que l'on est resté dans la durée circonscrite du NanoWriMo, cela a été ; j'ai maintenant davantage de difficultés à avancer. Non seulement je doute régulièrement de la pertinence du projet, pertinence intrinsèque et pertinence dans ma vie, mais, même motivée, j'ai du mal à passer une soirée libre à regarder un ballet de deux heures quand j'ai déjà passé la journée sur un écran.

« Pour arriver à ces deux cents cinquante pages, il a fallu écrire dans les interstices du temps et sans cesse se rappeler le propos de Renan, que dans un sac rempli de pommes on peut encore verser du riz. » Cette citation de L'Éditeur et son double m'a marquée ; j'y pense souvent, dans le métro, notamment, qui est le sac de pommes de terre citadin par excellence. J'oscille entre accord inconditionnel – c'est le seul moyen de jamais faire quelque chose – et rejet instinctif, de survie – il faut laisser sa place au rêve, la place à la pensée de respirer et ne pas toujours être (pré-)occupée. On serait bien avancé avec un sac de pommes de terre aux interstices comblés de riz : a-t-on jamais préparé les deux ensemble ? Et pourtant, aussi immangeable cela soit-il, c'est probablement le seul moyen de jamais faire quelque chose. Et d'un coup, toutes les questions de motivation et de volonté se trouvent subsumées sous celle de l'énergie : a-t-on assez d'énergie pour faire cela que l'on se propose de faire ? Il y a la paresse, qui se traite avec un coup de pied au cul, et il y a la lassitude, l'à quoi bon ? né du manque d'énergie, de ce dilemme : achever le projet ou se faire achever de lui (qui, ironie, était censé nous porter plus loin)3.

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S'en sortir

S'il y a bien une personne dans mon entourage qui a fait de sa vie un projet et déploie une énergie incroyable pour maintenir le cap, c'est Palpatine. Le jour où j'ai compris que ses achats vestimentaires ne répondaient pas (ou pas seulement) à des coups de cœur mais à l'idée pré-établie d'une garde-robe, et que la garde-robe elle-même n'était qu'une étape de son « plan d'évasion sociale », après quoi viendraient les voyages, j'ai eu un léger vertige : mais qui est ce forcené avec lequel je sors ? Que l'on puisse, à même pas trente ans, planifier sa vie comme ça, étalonner les dépenses et leurs postes sur des dizaines d'années, modelant ainsi à l'avance ce qui occupera davantage sa vie et à quelle période, m'a un peu effrayée : rationaliser le temps qui nous est humainement imparti implique que l'on a affronté sa propre mortalité et que, non seulement, on l'a prise en compte mais on l'a constitué comme horizon de toute tâche. Or, je suis comme la plupart des gens, je crois : je refoule la certitude de ma mort, j'essaye de ne pas y penser. Il faut une force, un aplomb assez incroyable pour, athée, garder sa propre finitude à l'esprit – surtout si jeune. « À 20 ans, on se sait mortel ; à 40 ans, on se sent mortel » dixit Mum, avec un sens de la formule qui m'a marquée.

Un plan d'évasion sociale. Malgré l'humour évident, j'étais sceptique et pour tout dire, je ne comprenais pas ce désir ; prise dans la répétition des jours, j'ai à mon tour l'impression qu'il faut s'en sortir. Mais de quoi ? Il n'y a rien de terrible qu'il faille fuir, pas de pauvreté (je suis un peu effarée quand je constate qu'avec mon salaire, je me situe déjà dans les 35 %4 les mieux payés5 de la population), pas d'ambiance délétère au travail, pas de trou à rat (mon trou à souris est confortable, même si, comme je dis en plaisantant : quand je serai grande, j'aurai une chambre6). Et pourtant, « Je me sens prisonnier » me confiait récemment Palpatine. De la répétition, des jours englués, de la médiocrité, ou encore de l'administration, avec laquelle il faut bien composer.

Peut-on vraiment s'en sortir ? Si c'était la vie et qu'on ne pouvait pas (s')en sortir vivant ? Dans Papillon, le personnage éponyme, prisonnier, multiplie les tentatives d'évasion, allongeant à chaque fois la durée (et la dureté) de sa peine. C'est une idée fixe, une obsession qui perdure au-delà de la période d'emprisonnement proprement dit ; une fois sa peine purgée, il persiste à vouloir quitter l'île où il a été relâché. Et cette île a tout d'une métaphore vitale… S'en sortir risque de devenir une obsession de prisonnier en liberté, prisonnier de l'idée de liberté. On risque de s'épuiser dans des efforts sans effet.


Des équilibres

Se projeter, oui, mais à quelle distance ? Comment avancer sans finir, comme Papillon, par se jeter de la falaise ? J'ai des difficultés à évaluer les distances, à faire la mise au point : qu'est-ce qui relève de l'absolu ? Qu'est-ce qui est dérisoire ? Il y a là deux forces antagonistes à faire jouer et j'ai du mal à trouver l'équilibre. Non pas tant à le trouver, en réalité, qu'à le retrouver. Car l'équilibre n'est au fond qu'une régularité dans le déséquilibre : se tenir debout en marchant, par exemple, c'est se déséquilibrer d'une jambe sur l'autre. Et c'est ce déséquilibre qui nous fait avancer, pourvu qu'il soit compensé par un autre déséquilibre, qui nous empêche de nous étaler de tout notre long. La plupart du temps, ça va. On fait aller. Avec un petit projet qu'on interrompt pour picorer des miettes de bonheur et oublier qu'on n'est pas maître de son temps, qu'on ne sait toujours pas comment savourer l'instant tout en s'inscrivant dans la durée. Mais parfois, cette conscience devient aiguë, douloureuse. On se sent à nouveau enfermé ; le divertissement ne fonctionne plus assez fort, ne nous détourne plus de la mort, et on ne sait pas comment continuer à avancer en ayant abandonné l'idée de progrès. Le sens n'en a plus. L'absolu est inatteignable, le reste dérisoire.

Lorsque le sentiment d'enfermement me rend folle, parfois, brièvement, j'abdique : métro-boulot-dodo, j'assure le minimum, sans chercher à rien faire. Il n'y a rien à faire, de toutes façons. Alors le temps redevient long, un temps qu'il faut remplir, qu'il faut occuper et petit à petit, revient l'idée, l'envie de le transformer, de l'habiter. Bientôt, le temps libre devient trop étriqué pour tout ce que j'ai envie de faire, et à nouveau, le sentiment d'enfermement survient. Ou bien le corps intime de cesser l'hyperactivité, déjà fatigué. Et rebelote. J'alterne ainsi périodes de projection et de repli sur moi, d'exaltation papillonnante et d'abattement, avec l'impression de repartir à chaque fois un peu plus fatiguée. (Peut-être est-ce simplement vieillir.) Je ne sais si, chemin faisant, j'apprends la patience (des réalisations au long cours, que l'on ne voit pas avancer) ou la résignation (de perdre ma vie à la gagner, selon le paradoxe consacré).


Rosace émotionnelle

Un jour, Incitatus a posté comme illustration la roue des émotions, de Robert Plutchik. Je ne savais pas dans quel contexte ce schéma avait été réalisé, ni ce qu'il tentait de démontrer, mais ce que je me suis demandé, et que je me demande encore, c'est dans quel cercle il vaut mieux se situer : celui des couleurs pleines en entières, qui impliquent des montagnes russes émotionnelles, ou celui, pastel, des émotions nuancées, plus délicates mais moins intenses ? Les premières laissent imaginer un existence tout feu tout flamme, et pas de tout repos ; les secondes, quelque chose comme une sagesse, qui aurait distillé l'essence de chaque émotion. À moins que la sagesse soit de passer sans effort d'une émotion à l'autre, d'une cercle à l'autre.

Plus ça va, plus j'ai l'impression que la stabilité réside dans la capacité à se déprendre de ses émotions : non pas les contrôler (si vous essayez de les retenir, elles finissent par vous sauter au visage – parole de cocotte-minute), mais ne pas leur laisser de prise, ne pas les entretenir, ne pas ruminer. Évidemment, le fantasme stoïcien n'est pas bien loin, qui nous encourage, plutôt que de nous démener à changer ce qui ne dépend pas de nous (les jobs de rêve ne courent pas les rues, l'immobilier parisien coûte une blinde…), de nous occuper de ce qui dépend de nous, c'est-à-dire de notre attitude face à ce qui ne dépend pas de nous (mes cours sur Épictète étaient remplis de ces deux abréviations : CQDN, CQNDPN). Mais une fois encore : est-ce patience ou… résignation ? Et échouer, est-ce piaffer d'impatience ou se cabrer, dans un dernier sursaut pour se dresser contre l'obstacle ? Je crois alternativement l'un et l'autre, me renseigne sur une formation continue de graphiste, en parle avec enthousiasme pendant un temps, pour finalement m'avouer que c'est avant tout la perspective du changement que j'aime dans cette idée, qui me rend le travail plus léger, parce qu'il cesse d'être à durée indéterminée. Je ne suis pas certaine qu'il y ait plus de sens pour moi à faire une formation de graphiste que de passer le DE de professeur de danse ou de monter un salon de thé… Retour à la case départ : je ne sais pas ce que je dois changer, ni même si je dois le changer. Les phases d'enthousiasme papillonnant et d'abattement continuent de se succéder. Huit mois après avoir commencé cet article puis l'avoir volontairement ignoré (avec quelque succès), me voici en train de l'achever ; le malaise a ressurgit, il me taraude à nouveau.

Et vous, comment vous faites ? Comment vous allez ? Et ce faisant, comment allez-vous ?


1
Il me prend parfois l'envie d'ouvrir un compte anti-Instagram, où je ne posterais que des vues ratées, des assiettes raclées, des sols moutonneux, mes mains gercées…
2 « La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-là. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote assis au soleil. » Antigone, Anouilh.
3 Dans le fait même d'achever, la tristesse le dispute à l'accomplissement. Petite, j'avais été frappée par un épisode de Moomin où le personnage était triste parce qu'il venait de trouver le spécimen ultra-rare qui venait achever sa quête en complétant sa collection de fleurs. Je ne comprenais pas ; je ne voulais pas comprendre ; il était de son devoir de se réjouir ! Plus tard, en prépa, il y a eu le désœuvrement : celui des premiers jours des vacances, où l'on peinait à se souvenir ce que l'on faisait avant, et puis celui qui a succédé au concours, l'hébétement. C'est à cette période que le travail intellectuel m'est apparu comme divertissement – non tant parce qu'on l'a étudié avec Pascal que parce qu'on l'a ressenti comme tel. La prépa a été un formidable catalyseur à double tranchant.
4 Vous pouvez voir où vous vous situez grâce à cet outil de l'Insee.
5 Après, le salaire n'est pas l'unique indicateur des moyens dont on dispose : j'avais plus de pouvoir d'achat avec mon mini-salaire d'apprentie nourrie, logée, blanchie chez ma mère que maintenant que j'ai un CDI et un appartement. Gagner le SMIC n'est pas un problème quand on n'a que soi à entretenir et pas de loyer à payer…
6 Un 2 pièces, quoi.

17 janvier 2016

Ensemble séparément

Pourquoi vous n’habitez pas ensemble, avec Palpatine ? La question revient souvent. Je réponds souvent en riant que nous sommes l’un et l’autre bien trop bordéliques pour cela. Nous sommes des conservateurs de la pire espèce, sentimentaux envers le moindre bout de papier non-administratif. Vous n’imaginez pas le capharnaüm. Surtout que nous ne sommes pas bordéliques de la même manière : Palpatine envahit l’espace par piles, surtout sur le canapé et les chaises, tandis que je laisse les objets là où ils me sont le plus utiles, donc, oui, le déodorant dans le salon, parce que c’est là que je m’habille ; les lunettes de piscine dans la cuisine, parce que même en cuisinant peu, j'épluche plus souvent des oignons que je ne fais des longueurs ; la tenaille dans la salle de bain, parce que l'échangeur, cassé, reste parfois coincé ; et un certain nombre de trucs par terre, parce qu’au moins, ils n’iront pas plus bas.

Non mais sérieux ? Ah. C’est un sérieux handicap, pourtant, d'être bordélique. Mais soit. Lorsque j’ai emménagé dans mon studio et que la mère de Palpatine lui demandait si ça allait entre nous, j’ai trouvé la parade : je n’allais tout de même pas passer de chez ma mère à chez mon mec ; c’est so XIXe siècle, du père au mari. Non, j’allais vivre seule un peu et apprendre à me débrouiller. Argument imparable pour l’empotée du logis que je suis j’étais.

Mais maintenant, ça fait deux ans… Je pourrais arguer le manque de place et le marché de l’immobilier ; ce serait crédible. Mais ce n’est pas la raison véritable, celle que l’on a tant de mal à faire admettre auprès d’une certaine partie de notre entourage : nous sommes mieux chacun chez nous. Pour des raisons pratiques, déjà : avoir chacun son chez soi, c’est vivre dans son bordel comme on l’entend, pouvoir aller se coucher sans craindre d’être réveillée deux heures plus tard ou de se faire grogner dessus par une souris-ours, avoir des meubles en bois apparent ou entièrement peints en blanc, ou encore assurer la non-contagion par une mise en quarantaine du malade #CâlinsVirtuels. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas l’essentiel. Parce que, si l’on ne considère que l’aspect pratique, il y a aussi des désavantages. Nul besoin de vivre une double vie pour que s’applique l’adage Qui a deux maisons perd la raison : même si, au bout de 6 ans, les objets du quotidien ont été dédoublés, deux brosses à dents, deux paires de chaussons, deux râpes à fromage, il arrive encore de buter sur une pénurie de culottes ou de pester parce que le fichier dont on a besoin est resté sur l’ordi que l’on n’a pas pris.

Tu as peur du quotidien… Arrivé à ce stade, c’est généralement le diagnostic de mon interlocuteur, qui, par quotidien, entend prosaïque. Cela me fait doucement rire. Je veux dire, Palpatine lave des culottes que j’hésite à chaque fois à mettre au sale ou à la poubelle (je me dis que je les jetterai propres et du coup, rebelotte), et je retire au Sopalin les cheveux de Palpatine dans la douche (pour tout vous dire, ça me fascine : comment peut-il en avoir encore sur la tête alors qu’il y a à chaque fois de quoi garnir une perruque ?). Le glamour, on l’a abandonné à Berlin lors de notre premier voyage ensemble, où, la Wurst aidant, nos intestins ont fait connaissance (l’intimité sexuelle est une chose, l’intimité intestinale en est une autre, ce n’est pas Carrie Bradshow qui me contredirait).

Ce n’est pas le quotidien que je redoute, pas ce quotidien. Mais cela a rapport au temps, d’une certaine manière, un rapport d’être au temps, dans le temps. Quand je suis chez Palpatine ou chez moi avec lui, je glisse malgré moi dans une posture d’attente. Il ne s’agit pas d’attendre réellement (sauf pour passer à table, mais je commence sans lui), mais d’être en quelque sorte sur le qui-vive, dans l’attente, dans le désir, de l’interaction, de l’autre, de son surgissement. En étant sous le même toit, il me faut deux fois plus d’efforts pour me concentrer, i.e. rentrer en moi. Même si la télé est éteinte, même si Palpatine ne jure pas en codant toutes les deux minutes (Paris est déjà en bouteille), j’ai un mal fou, par exemple, à écrire des chroniquettes chez lui ; les rares fois où j’y arrive, c’est en m’isolant dans la pièce à côté, succédané d’un chez soi. Ce n’est pas pour rien que Virginia Woolf militait pour une chambre à soi (essai que je dois toujours lire, d’ailleurs). Je crains qu’à vivre à deux, je finirais par en vouloir à Palpatine de ce que, dans l’attente de lui, je ne me suis pas résolue à faire – même en sachant le reproche infondé, même en sachant que j’attends trop de l’autre. Je le sens déjà au bout d’une semaine passée d’affilée ensemble : j’ai presque plus de déplaisir à le quitter que de plaisir à le retrouver.

Je me souviens du Vates que je regardais avec des yeux ronds lorsqu’il disait détester être amoureux. C’est le seul homme que j’ai jamais entendu parler de ce phénomène de dépendance – sans lui, je croirais à une soumission essentiellement féminine, conditionnée par l’histoire, sorte de scorie d’une domination masculine profondément intériorisée. C’est ce qui me fascine le plus, je crois, dans les lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren ; comment la féministe raconte à l’homme qu’elle aime tout ce qu’elle fera pour lui, le ménage, la cuisine (je vous jure, tout une lettre sur ses talents pour cuisiner les pommes de terre et cacher le goût de la viande avariée pendant la guerre…) – et comment, par instants, elle dit se détester de penser cela. Le rôle endossé (celui de la parfaite femme au foyer) est historiquement marqué, mais importe peu au regard du mécanisme ; il s’agit de se soumettre entièrement à l’autre, se donner entièrement à l’autre, l’obliger à nous prendre avec lui, en échange de quoi on attend tout de lui. Le caractère paradoxal du don, que Kundera avait très bien vu en ce qui concerne les cadeaux1, fonctionne aussi pour le don de soi. Se soumettre volontairement à l’autre devient un moyen retors de s’imposer à lui, sans que la dépendance soit jamais jouée. Elle est réelle et potentiellement douloureuse : passionnée.

C’est la passion que je crains. Je suis assez monomaniaque2 pour sentir que je dois craindre la passion. Que je ne dois pas oublier, ne serait-ce qu’un instant, que Palpatine et moi sommes et serons toujours deux êtres distincts, jamais transparents l’un à l’autre – mais que c’est justement cela qui nous permet d’être si proches : être distincts. J’ai mis du temps à m’apercevoir que notre relation s’est construite en prenant la passion comme repoussoir – et la passion est si communément admise comme représentation paroxysmique de l’amour, qu’autour de moi, au début, on ne me trouvait pas très amoureuse. Quand nous nous sommes rencontrés, Palpatine sortait d’une relation fusionnelle. Il a connu la passion. Moi pas. Il est plus simple, j’imagine, de se tenir à l’écart de ce que l’on a éprouvé, de résister à la fascination de la passion quand on l’a vécue pour le meilleur (d’où la tentation) et pour le pire (d’où la résistance). Parce que c’est une tentation, oui, de ne faire qu’un, de ne se définir que l’un par rapport à l’autre, d’être transparent l’un à l’autre.

Alors oui, quelque part, j’aimerais bien habiter avec Palpatine, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je suis même convaincue que ce sera d’autant moins une bonne idée que j’en aurais plus envie. Habiter chacun chez soi m’aide à trouver et à garder l’équilibre. Ni trop raisonnable ni trop passionné. Ni trop loin, ni trop près, comme deux aimants qu’il faut sans cesse ajuster pour qu’ils continuent à s’attirer sans pour autant se coller ni s’ignorer. Ivry-place d’Italie. L’essentiel dans le fait de ne pas habiter ensemble, pour moi, du moins, c’est ça : la dynamique que cela instaure.

Ce que j'ai présenté de manière essentiellement négative (ne pas tomber dans la relation passionnelle) a un envers positif, peut-être moins compréhensible si on l'expose de but en blanc : le luxe de la solitude. Un luxe, car il n'est pas question d'isolement, seulement de pouvoir se retrouver seul avec soi-même, au calme, et de faire ce que l'on a envie de faire sans aucune considération extérieure, manger ce que l'on veut au moment où l'on veut, lire en prenant toute la place sur le canapé, dormir en étoile de mer, s'absorber dans ses pensées et les prendre pour seule autorité. C'est une relâche délicieuse que de s'autoriser non pas à être soi (par opposition à une personne que l'on s'efforcerait de paraître au yeux de l'autre, des autres), mais à n'être rien de défini, en deça des rôles sociaux que l'on endosse, au travail, avec ses amis ou en amoureux3. Je ne fais rien que je m'interdirais en présence de Palpatine, mais je le fais sans penser au regard que je pourrais rencontrer. En somme, je suis dans mon studio comme un enfant dans une cabane, retranché du monde extérieur pour mieux le recréer en miniature et s'y replonger ensuite. Plus je passe de temps chez moi seule, plus je vais avoir envie de nouvelles lectures, de séances d'écriture, de spectacles à voir, de brunch entre amies où faire et défaire le monde… La solitude, loin de me couper du monde, m'y propulse avec une énergie renouvelée.

Et cette vie cultivée à part, je peux à nouveau la partager avec Palpatine. Si on fonctionne en vase clos, qu'a-t-on à offrir à l'autre, qu'a-t-on à en attendre ? On se vampirise puis on passe à quelqu'un d'autre. J'ai remarqué que Palpatine et moi échangeons plus sûrement sur un film que nous avons regardé chacun de notre côté que sur un film que nous avons vu ensemble ; quelque part, on a l'impression que, parce qu'on a vécu quelque chose ensemble, on l'a vécu de la même façon (même si c'est faux ; les souvenirs le rappellent de manière cruelle : on ne voit parfois pas de quoi l'autre veut parler, parce qu'on a de ce souvenir une clé d'entrée totalement différente – quand on ne l'a pas tout bonnement égarée…). Ce n'est pas pour rien que l'on parle d'histoire d'amour : pas parce qu'on enjolive, mais parce qu'on se raconte l'un à l'autre, dans un récit à deux voix.

Évidemment la parole ne fait pas tout, évidemment on a besoin de la présence de l'autre, même pour la sentir simplement, sans rien faire ensemble de particulier. Évidemment, j'aime regarder un épisode d'How I met your mother en m'appuyant sur une épaule osseuse, avec un cou pas loin où faire des bisous ; j'aime les câlins où je fais la petite cuillère – et même ceux où je fais la big spoon ; j'aime quand nous sommes tête-bêche sur le canapé, avec nos ordinateurs sur les genoux, à caresser sans y penser la jambe à côté de nous, comme on le ferait d'un chat ronronnant… ces moments ordinaires de vie commune, je les apprécie, comme n'importe qui d'autre. Mais c'est comme la musique baroque : passé une certaine durée, ce qui m'apaisait commence à me hérisser. Quelques heures en duo sur le canapé, c'est sympa ; un week-end entier, et j'ai des envies d'expulsion.

Alors bien sûr, tout ceci n'est qu'une question d'équilibre, et chacun le trouvera d'une manière différente, pourquoi pas au sein d'un même foyer. Pour moi, habiter des appartements séparés est la manière la plus simple de matérialiser cet équilibre, de le faire advenir et de le retrouver lorsque je le perds. C'est le soupçon d'égoïsme dont j'ai besoin pour ne pas me laisser fasciner au point d'en oublier les autres, moi compris.


- Pourquoi vous n’habitez pas ensemble ?
- Pourquoi habitez-vous ensemble ?

 

 


1
« En l'espace de quelques années, Laura donna à sa sœur et à son beau-frère un service de table, un compotier, une lampe, une chaise à bascule, cinq ou six cendriers, une anppe et surtout un piano que deux robustes gaillards apportèrent un jour à l'improviste, en demandant où il fallait le mettre. Laura Rayonnait : ''J'ai voulu vous faire un cadeau qui vous iblige à penser à moi, même quand je ne suis pas avec vous.'' » Kundera, L'Immortalité, « L'addition et la soustraction », p. 155.
2 Il y a toujours eu une personne dont j'étais plus proche que les autres, même si cette personne a varié dans le temps, au gré des classes dans lesquelles je me suis trouvée, des déménagements et, plus largement, des rencontres que j'ai pu faire. Je fonctionne en binôme.
3 Cela me fait penser à la distinction que fait Kundera entre vivre et être :
« Vivre, il n'y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux.
Mais être, être est un bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l'univers descend comme une pluie tiède. »
L'Immortalité, « Le hasard », chapitre 16, p. 381.

16 novembre 2015

Congruences incongrues, pensées indisciplinées et insidieuses

J'ai toujours aimé les vendredi 13. Par esprit de contradiction, sans doute. Vendredi midi, alors que ma collègue avait annoncé prendre son après-midi et que tous les feux piéton étaient au vert sur le chemin de la danse, je me suis dit que tout était un peu trop parfait. Puis j'ai entrepris de casser mes nouvelles pointes, et dansé de manière si gauche que je ne me serais certainement pas souvenue avoir pensé ça s'il ne s'était pas passé ce qu'il s'est passé.

Dans la voiture, #Mum me raconte une blague qu'on lui a racontée mercredi : c'est l'histoire des trois petits cochons ; le vent a soufflé, tout ça, ils sont dans la dernière maison, terrorisés ; le loup entre... et lance « Salam alekoum ». Trois petits cochons soulagés. J'ai ri.

Sauf que le loup n'a pas lancé « Salam alekoum » en entrant au Bataclan.

Nous avons dîné dans un restaurant vietnamien près de chez moi, sans imaginer ce qu'il se passait de l'autre côté de la frontière gastronomique, au Cambodge.

SMS de JoPrincesse qui me demande si tout va bien. On se demande souvent si tout va bien, avec JoPrincesse – plutôt sur Hangouts, mais par SMS aussi parfois. Alors je réponds oui oui, vite fait. Le téléphone vibre à nouveau : « Prends soin de toi. » Je me dis, tiens, la princesse a un coup de blues, et puis, par acquis de conscience, quand même, je demande pourquoi elle me dit ça. Peut-être que c'est un gros coup de blues.

C'est une fusillade.

J'allume la télévision. Je ne connais même pas le canal de BFMTV.

Le tout-Twitter est sur le qui-vive. L'ensemble de ma TL est bientôt géolocalisée sous l'égide du hashtag #PorteOuverte. Suis-je la seule à penser vols, viols et violence ?

Sirènes des ambulances : la Pitié-Salpêtrière est en bas du boulevard et ce sont des convois d'ambulances qui passent. Alors que j'ai tardé à me lever pour aller jusqu'à la fenêtre, j'en compte une dizaine.

En plus, elle est hyper-jolie, je me surprends à penser devant les avis de recherche. Comme si la mort de quelqu'un de moins beau avait moins d'importance. Je m'en rends compte et me justifie : la beauté est une affirmation de la vie au carré.

Les pensées idiotes ne s'auto-censurent pas : au moins, avec le portrait que Renaud m'a fait, mes amis auraient une photo potable à diffuser. Le narcissisme mal placé, dommage collatéral de l'empathie par égocentrisme.

Je n'ai jamais mis les pieds au Bataclan. Au théâtre des Champs Elysées, ça donnerait quoi ?Vaudrait-il mieux passer par l'escalier principal ou par celui proche de l'avant-scène ? Et à la Philharmonie ? Les terroristes se seraient perdus dans les couloirs. Voilà le principe architectural de Jean-Nouvel enfin dévoilé : c'est une architecture anti-terroriste !

C'est un spectacle. Spectaculaire. Qui marque d'autant plus les esprits qu'il n'y a pas de cible définie. Être marqué, c'est penser en pleine nuit, en sortant d'un dîner dans le XVe arrondissement : Le renfoncement de cette porte cochère pourrait constituer un abri éphémère si une fusillade se déclarait. La police recommandait de rester chez soi. Mais qu'y aura-il de différent lundi, quand tous les parcs, les centres commerciaux, les musées et autres auront rouvert ? Quand il faudra retourner travailler ? Rien. Alors autant ne pas laisser la peur nous paralyser. Essayer. Il n'y avait presque personne dans les rues. Ce presque qui est à la fois trop (sans personne, il n'y a personne pour vous porter préjudice) et trop peu (pas assez pour vous porter secours). Presque personne un samedi soir.

Sur Twitter, quelqu'un se demande : et si on avait eu des armes ? Paris serait en bouteille. Paris serait peut-être Columbine. Bowling for Columbine.

Des suicidaires et des martyres. Qu'est-ce que tu feras, mec, quand tu auras décapsulé tes 70 vierges ? Sans même parler du fait qu'Eros n'a pas sens que par rapport à Thanatos, c'est long, l'éternité – surtout sur la fin. Tout ça au nom d'Allah, alors que ça fait belle lurette qu'il est mort, Dieu. Vous n'avez pas vu le certificat de décès, rédigé par Nietzsche ?

Le djihadiste est un homme irrationnel. Le dernier Woody Allen fait froid dans le dos, soudain, avec son personnage de professeur de philosophie alcoolique que ni le sexe ni l'intellect ne suffisent à exciter, mais qui retrouve goût à la vie au moment où il décide de tuer un juge pourri. Au moment où il décide de tuer la jeunesse d'un Occident perverti. Tuer des gens, c'est tout ce que la kamikaze a trouvé : ni les filles, ni le sport, ni le plaisir, ni le savoir, ni l'art, ni la gastronomie, aucune nourriture terrestre ou spirituelle n'a pu donner sens à sa vie. On le qualifie de fou ou d'illuminé pour ne pas avoir à y regarder de plus près. Pour ne pas voir que les failles béantes dans lesquelles s'engouffre le terrorisme existent chez d'autres individus.

Le XIarrondissement n'est ni le XVIe (ce sont des riches de toutes façons) ni le XVIIIe (ce sont des immigrés de toutes façons) : le quartier bobo-populaire avec une population à laquelle il est facile de s'identifier. L'existence d'une stratégie rassurerait presque, malgré son efficacité. Elle aide à oublier que rationnel n'est pas raisonnable. On se prend presque à espérer qu'il y ait derrière les kamikazes des gens assoiffés de pouvoir, cyniques et stratégiques, qui ne croient pas à la rhétorique qu'ils emploient. Or la raison peut délirer : c'est l'idéologie.

Mais on ne va pas jusque là. Pas dans l'immédiat.

Et si cela avait été moi ? Je suis fondamentalement lâche : non seulement je voudrais mourir sans avoir mal, mais aussi sans avoir peur. Je reste fascinée – horrifiée mais fascinée – par le savoir de l'imminence de sa propre mort. Le témoignage du jeune homme présent dans le Bataclan risque de s'ajouter aux scénarios qui se rejouent à mon insu dans un demi-sommeil : que ferais-je si... que ressent-on quand... on se sait condamné par un cancer ? on était envoyé au fond de la mine pour déclencher le coup de grisou ? on est coincé dans l'enfer d'une prise d'otage sans revendication ?

Et si cela avait été Palpatine ? Comment pourrait-on envisager la mort d'autrui qui nous est proche ? Ce qui dépend de moi, ce qui ne dépend pas du moi... je connais la chanson. Mais s'il est question de substituer l'image de Palpatine à l'un de ces corps sans vie, ne serait-ce qu'hypothétiquement, ne serait-ce que pour exercer ma compassion, pour essayer de prendre la mesure de l'irréel : le stoïcisme n'existe plus. Quand bien même on a érigé la passion comme modèle repoussoir, il n'y a pas d'amour stoïque. J'voudrais pas crever. J'voudrais pas crever seule. Et j'voudrais pas vivre seule non plus.

Dimanche matin, aux aurores, j'ai râlé parce que Palpatine m'a réveillé ; mais quelques heures plus tard, au réveil, au vrai, après s'être enfin rendormis, on s'est enlacés comme si on se retrouvait. Bien contents d'être là l'un avec l'autre. Parce qu'au final, l'arbitraire des terroristes usurpe celui de la mort. On pourrait aussi bien mourir renversé par une voiture ou, cloîtrés à l'abri chez nous, par une explosion au gaz. Ou faire une rupture d’anévrisme. Ou mourir dans une maison de retraite. Il sera toujours trop tôt. Alors j'ai râlé pour la forme en découvrant la masse de cheveux laissée par Palpatine dans la baignoire et nous sommes sortis profiter du soleil de novembre. Une promenade dominicale conclue par des profiteroles au chocolat Valhrona chez Bofinger.

Toujours ça que les Boches Daech n'aura pas.

Fanfaronnade ? Fatalisme, plutôt. Du fatalisme d'autruche, peut-être. Peureuse comme pas deux, je ne brave pas la menace, je l'occulte. En grande pratiquante du refoulement, j'ai découvert que c'était un mécanisme fort utile sur le court terme. Et pour défouler, je vais me prescrire beaucoup de danse, de marche, de sexe et de lecture sur l'actualité, même si, pour cette dernière, je vais grimacer au moment de me l'administrer.

J'ai tiqué en lisant Comme une image demander ce que les attentats avaient changé : « Avez-vous changé votre vision du monde ? Avez-vous perdu votre insouciance ou l’avez-vous retrouvée ? » L'insouciance ? Puis j'ai compris : il faut la perdre pour la retrouver.

C'est le moment de la perdre.

La Fête de l'insignifiance m'attend sur le dessus de ma PAL, pour après, quand je l'aurai retrouvée.

Mais perdons-la d'abord. Sans quoi ce serait refouler, et tout serait à recommencer.

 

26 juillet 2015

Aparté #5

13 juillet. Le générique de Papillon défile encore à l'écran que les premières explosions retentissent. En deux trois mouvements, nous sommes sur pied, je laisse Palpatine derrière moi fermer la porte, je suis dans la rue et je cours sans me retourner, certaine qu'il me suit. Après une soirée canapé, les jambes exultent ; je sens ma veste quadrillée me tomber des épaules et je secoue les bras pour l'enlever pour de bon, sans ralentir ; je me vois courir, pour ainsi dire - une image de bonheur cliché les cheveux aux vents, même s'ils étaient selon toute probabilité attachés. C'est si rare de ne pas courir après le RER, le métro, la séance ciné, le temps - de courir parce qu'on en a envie, parce qu'il y a une excitation, une attente.

Forrest Gump s'arrête au coin de la rue suivante : feu rouge et attroupement le nez en l'air. On cherche une place entre les arbres, qui masquent la vue, et les lampadaires, qui l'atténuent. J'ai toujours aimé les feux d'artifice, surtout ceux des villes moyennes, dont les moyens limitent la débauche de fusées simultanées et les nouveautés trop colorées. Je voue un culte tout particulier aux palmiers dorés - les courts, qui me rappellent les palmiers scintillants fichés dans les coupes glacées, qui, pourvu que ma coiffure s'y prête, finissent irrémédiablement dans mes cheveux après avoir été d'un coup de langue débarrassés des restes de chantilly ; et les longs, qui, de palmiers, se transforment en saules pleureurs. J'aime aussi les escargots-escarbilles dorées qui tourbillonnent-tire-bouchonnent et les explosions monochromes, qui me donnent toujours l'impression d'être projetée dans une autre galaxie (comme le faisaient les vieux fonds d'écran étoilés). Plus encore, j'aime les détonations qui résonnent dans ma cage thoracique et les bras inattendus qui l'entourent. 

*
*     *

Le lendemain, tôt pour un jour férié mais tard pour avoir de bonnes places, Palpatine et moi arrivons sur les Champs Élysées. C'est la première fois que je me déplace pour assister au défilé. Les premiers rangs sont bondés et la file d'attente pour constituer les suivants est déjà longue : on ne verra rien. Je grimpe sur une grille en fer forgé ; le rebord n'est pas grand, mais en se tenant bien, on passe par-dessus les badauds, au même niveau que les enfants sur les épaules de leurs parents et les selfie sticks qui, brandis en l'air, ressemblent à des perches de prise de son (on verra d'ailleurs passer un périscope !). Sortant un brassard de sa poche intérieure, un flic en civil nous demande de descendre ; ils sont tellement reconnaissables avec leurs costumes noirs qu'on se dit qu'il sera facile d'échapper à leur vigilance. Et bingo, une fois le Président passé, on peut remonter. Mais on ne le fait pas tout de suite : les régiments stockés devant nous n'avancent pas ; les plumes volètent et les casques s'inclinent pendant que les têtes en dessous échangent quelques mots.

Il y en a aussi qui ne défilent pas, mais déambulent en uniforme sur le trottoir. Je n'ai jamais été très sensible au prestige de l'uniforme (sans doute vaccinée par un beau-père dans la marine militaire), mais force est de constater qu'il y a du beau mec. Palpatine saisit ses jumelles à chaque soupçon de chignon-Famas, trouvant là le paradigme d'un fantasme exercé au rabais le reste de l'année par les ouvreuses et hôtesses de l'air. Soit dit en passant, il serait urgent que les femmes militaires fassent un stage à l'Opéra, parce que les crottes qui leur servent de chignon m'ont passablement traumatisée. Je compte sur mon amie O., pilote d'hélicoptère dans l'armée, pour leur donner une formation en interne. Mais elle avait déjà fort à faire, je me souviens, pour transmettre à ses camarades la synchronisation requise par une marche au pas - les alignements, voilà encore une chose que corps d'armée et corps de ballet ont en commun.

On retrouve d'ailleurs dans l'attente du défilé le même mécanisme que lorsqu'on espère des places de dernière minute : l'attente s'exacerbe d'elle-même et, d'y investir du temps, on se prend à désirer grandement ce qu'on n'était venu chercher qu'en passant. Je ne suis pas certaine que l'on aurait autant profité du défilé si l'on n'avait pas été si inconfortablement accroché à notre grille, développant au passage une certaine solidarité avec avec notre jolie voisine (elle a défendu ma place auprès d'un jeune touriste ayant pensé qu'il pouvait se glisser là alors que nous attendions depuis près d'une heure). 

Avant et après les hommes : les machines. Autant les blindés m'ennuient (je me suis éclipsée à ce moment-là pour aller prendre mon cours de danse), autant les avions me font invariablement sautiller sur place en agitant des mini-bras repliés contre moi. Déception, cependant : ils ne passent qu'une seule fois. La répétition des jours précédents, où ils surgissent et ressurgissent à l'improviste, est au final bien plus excitante. Là ! là ! On guette les rafales1 comme à Tadoussac les jets de baleine et les réactions sur Twitter permettraient presque de les géolocaliser. On ne s'arrête qu'après avoir couru une énième fois à la fenêtre... pour n'y trouver qu'un véhicule un peu trop bruyant (souvenirs des débuts où l'on se rue sur son téléphone après qu'une mobylette a fait vibrer le meuble sur lequel on l'avait posé).

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Le soir, feu d'artifice à la télévision. Malgré les moyens déployés et les fusées qui serpentent autour de la Tour Eiffel, je m'ennuie. Il y a quelque chose d'affreusement kitsch2 à masquer le bruit des explosions sous la musique d'un sons-et-lumières. Qu'on le veuille ou non, le plaisir du feu d'artifice est intimement mêlé à l'effroi des détonations. Il n'y a qu'à voir les chiens apeurés et les jeunes enfants terrifiés pour s'en persuader : ceux qui ne savent pas que ces bruits de guerre résonnent dans la quiétude d'un état de paix ne peuvent pas s'extasier devant ces menaces de mort parties en paillettes et fumées.


1
Ou autre avion de chasse. Un rafale, pour moi, c'est comme le sopalin : un générique.
2 Voir aussi cet article sur la disneylandisation du 14 juillet.