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17 janvier 2016

Ensemble séparément

Pourquoi vous n’habitez pas ensemble, avec Palpatine ? La question revient souvent. Je réponds souvent en riant que nous sommes l’un et l’autre bien trop bordéliques pour cela. Nous sommes des conservateurs de la pire espèce, sentimentaux envers le moindre bout de papier non-administratif. Vous n’imaginez pas le capharnaüm. Surtout que nous ne sommes pas bordéliques de la même manière : Palpatine envahit l’espace par piles, surtout sur le canapé et les chaises, tandis que je laisse les objets là où ils me sont le plus utiles, donc, oui, le déodorant dans le salon, parce que c’est là que je m’habille ; les lunettes de piscine dans la cuisine, parce que même en cuisinant peu, j'épluche plus souvent des oignons que je ne fais des longueurs ; la tenaille dans la salle de bain, parce que l'échangeur, cassé, reste parfois coincé ; et un certain nombre de trucs par terre, parce qu’au moins, ils n’iront pas plus bas.

Non mais sérieux ? Ah. C’est un sérieux handicap, pourtant, d'être bordélique. Mais soit. Lorsque j’ai emménagé dans mon studio et que la mère de Palpatine lui demandait si ça allait entre nous, j’ai trouvé la parade : je n’allais tout de même pas passer de chez ma mère à chez mon mec ; c’est so XIXe siècle, du père au mari. Non, j’allais vivre seule un peu et apprendre à me débrouiller. Argument imparable pour l’empotée du logis que je suis j’étais.

Mais maintenant, ça fait deux ans… Je pourrais arguer le manque de place et le marché de l’immobilier ; ce serait crédible. Mais ce n’est pas la raison véritable, celle que l’on a tant de mal à faire admettre auprès d’une certaine partie de notre entourage : nous sommes mieux chacun chez nous. Pour des raisons pratiques, déjà : avoir chacun son chez soi, c’est vivre dans son bordel comme on l’entend, pouvoir aller se coucher sans craindre d’être réveillée deux heures plus tard ou de se faire grogner dessus par une souris-ours, avoir des meubles en bois apparent ou entièrement peints en blanc, ou encore assurer la non-contagion par une mise en quarantaine du malade #CâlinsVirtuels. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas l’essentiel. Parce que, si l’on ne considère que l’aspect pratique, il y a aussi des désavantages. Nul besoin de vivre une double vie pour que s’applique l’adage Qui a deux maisons perd la raison : même si, au bout de 6 ans, les objets du quotidien ont été dédoublés, deux brosses à dents, deux paires de chaussons, deux râpes à fromage, il arrive encore de buter sur une pénurie de culottes ou de pester parce que le fichier dont on a besoin est resté sur l’ordi que l’on n’a pas pris.

Tu as peur du quotidien… Arrivé à ce stade, c’est généralement le diagnostic de mon interlocuteur, qui, par quotidien, entend prosaïque. Cela me fait doucement rire. Je veux dire, Palpatine lave des culottes que j’hésite à chaque fois à mettre au sale ou à la poubelle (je me dis que je les jetterai propres et du coup, rebelotte), et je retire au Sopalin les cheveux de Palpatine dans la douche (pour tout vous dire, ça me fascine : comment peut-il en avoir encore sur la tête alors qu’il y a à chaque fois de quoi garnir une perruque ?). Le glamour, on l’a abandonné à Berlin lors de notre premier voyage ensemble, où, la Wurst aidant, nos intestins ont fait connaissance (l’intimité sexuelle est une chose, l’intimité intestinale en est une autre, ce n’est pas Carrie Bradshow qui me contredirait).

Ce n’est pas le quotidien que je redoute, pas ce quotidien. Mais cela a rapport au temps, d’une certaine manière, un rapport d’être au temps, dans le temps. Quand je suis chez Palpatine ou chez moi avec lui, je glisse malgré moi dans une posture d’attente. Il ne s’agit pas d’attendre réellement (sauf pour passer à table, mais je commence sans lui), mais d’être en quelque sorte sur le qui-vive, dans l’attente, dans le désir, de l’interaction, de l’autre, de son surgissement. En étant sous le même toit, il me faut deux fois plus d’efforts pour me concentrer, i.e. rentrer en moi. Même si la télé est éteinte, même si Palpatine ne jure pas en codant toutes les deux minutes (Paris est déjà en bouteille), j’ai un mal fou, par exemple, à écrire des chroniquettes chez lui ; les rares fois où j’y arrive, c’est en m’isolant dans la pièce à côté, succédané d’un chez soi. Ce n’est pas pour rien que Virginia Woolf militait pour une chambre à soi (essai que je dois toujours lire, d’ailleurs). Je crains qu’à vivre à deux, je finirais par en vouloir à Palpatine de ce que, dans l’attente de lui, je ne me suis pas résolue à faire – même en sachant le reproche infondé, même en sachant que j’attends trop de l’autre. Je le sens déjà au bout d’une semaine passée d’affilée ensemble : j’ai presque plus de déplaisir à le quitter que de plaisir à le retrouver.

Je me souviens du Vates que je regardais avec des yeux ronds lorsqu’il disait détester être amoureux. C’est le seul homme que j’ai jamais entendu parler de ce phénomène de dépendance – sans lui, je croirais à une soumission essentiellement féminine, conditionnée par l’histoire, sorte de scorie d’une domination masculine profondément intériorisée. C’est ce qui me fascine le plus, je crois, dans les lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren ; comment la féministe raconte à l’homme qu’elle aime tout ce qu’elle fera pour lui, le ménage, la cuisine (je vous jure, tout une lettre sur ses talents pour cuisiner les pommes de terre et cacher le goût de la viande avariée pendant la guerre…) – et comment, par instants, elle dit se détester de penser cela. Le rôle endossé (celui de la parfaite femme au foyer) est historiquement marqué, mais importe peu au regard du mécanisme ; il s’agit de se soumettre entièrement à l’autre, se donner entièrement à l’autre, l’obliger à nous prendre avec lui, en échange de quoi on attend tout de lui. Le caractère paradoxal du don, que Kundera avait très bien vu en ce qui concerne les cadeaux1, fonctionne aussi pour le don de soi. Se soumettre volontairement à l’autre devient un moyen retors de s’imposer à lui, sans que la dépendance soit jamais jouée. Elle est réelle et potentiellement douloureuse : passionnée.

C’est la passion que je crains. Je suis assez monomaniaque2 pour sentir que je dois craindre la passion. Que je ne dois pas oublier, ne serait-ce qu’un instant, que Palpatine et moi sommes et serons toujours deux êtres distincts, jamais transparents l’un à l’autre – mais que c’est justement cela qui nous permet d’être si proches : être distincts. J’ai mis du temps à m’apercevoir que notre relation s’est construite en prenant la passion comme repoussoir – et la passion est si communément admise comme représentation paroxysmique de l’amour, qu’autour de moi, au début, on ne me trouvait pas très amoureuse. Quand nous nous sommes rencontrés, Palpatine sortait d’une relation fusionnelle. Il a connu la passion. Moi pas. Il est plus simple, j’imagine, de se tenir à l’écart de ce que l’on a éprouvé, de résister à la fascination de la passion quand on l’a vécue pour le meilleur (d’où la tentation) et pour le pire (d’où la résistance). Parce que c’est une tentation, oui, de ne faire qu’un, de ne se définir que l’un par rapport à l’autre, d’être transparent l’un à l’autre.

Alors oui, quelque part, j’aimerais bien habiter avec Palpatine, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je suis même convaincue que ce sera d’autant moins une bonne idée que j’en aurais plus envie. Habiter chacun chez soi m’aide à trouver et à garder l’équilibre. Ni trop raisonnable ni trop passionné. Ni trop loin, ni trop près, comme deux aimants qu’il faut sans cesse ajuster pour qu’ils continuent à s’attirer sans pour autant se coller ni s’ignorer. Ivry-place d’Italie. L’essentiel dans le fait de ne pas habiter ensemble, pour moi, du moins, c’est ça : la dynamique que cela instaure.

Ce que j'ai présenté de manière essentiellement négative (ne pas tomber dans la relation passionnelle) a un envers positif, peut-être moins compréhensible si on l'expose de but en blanc : le luxe de la solitude. Un luxe, car il n'est pas question d'isolement, seulement de pouvoir se retrouver seul avec soi-même, au calme, et de faire ce que l'on a envie de faire sans aucune considération extérieure, manger ce que l'on veut au moment où l'on veut, lire en prenant toute la place sur le canapé, dormir en étoile de mer, s'absorber dans ses pensées et les prendre pour seule autorité. C'est une relâche délicieuse que de s'autoriser non pas à être soi (par opposition à une personne que l'on s'efforcerait de paraître au yeux de l'autre, des autres), mais à n'être rien de défini, en deça des rôles sociaux que l'on endosse, au travail, avec ses amis ou en amoureux3. Je ne fais rien que je m'interdirais en présence de Palpatine, mais je le fais sans penser au regard que je pourrais rencontrer. En somme, je suis dans mon studio comme un enfant dans une cabane, retranché du monde extérieur pour mieux le recréer en miniature et s'y replonger ensuite. Plus je passe de temps chez moi seule, plus je vais avoir envie de nouvelles lectures, de séances d'écriture, de spectacles à voir, de brunch entre amies où faire et défaire le monde… La solitude, loin de me couper du monde, m'y propulse avec une énergie renouvelée.

Et cette vie cultivée à part, je peux à nouveau la partager avec Palpatine. Si on fonctionne en vase clos, qu'a-t-on à offrir à l'autre, qu'a-t-on à en attendre ? On se vampirise puis on passe à quelqu'un d'autre. J'ai remarqué que Palpatine et moi échangeons plus sûrement sur un film que nous avons regardé chacun de notre côté que sur un film que nous avons vu ensemble ; quelque part, on a l'impression que, parce qu'on a vécu quelque chose ensemble, on l'a vécu de la même façon (même si c'est faux ; les souvenirs le rappellent de manière cruelle : on ne voit parfois pas de quoi l'autre veut parler, parce qu'on a de ce souvenir une clé d'entrée totalement différente – quand on ne l'a pas tout bonnement égarée…). Ce n'est pas pour rien que l'on parle d'histoire d'amour : pas parce qu'on enjolive, mais parce qu'on se raconte l'un à l'autre, dans un récit à deux voix.

Évidemment la parole ne fait pas tout, évidemment on a besoin de la présence de l'autre, même pour la sentir simplement, sans rien faire ensemble de particulier. Évidemment, j'aime regarder un épisode d'How I met your mother en m'appuyant sur une épaule osseuse, avec un cou pas loin où faire des bisous ; j'aime les câlins où je fais la petite cuillère – et même ceux où je fais la big spoon ; j'aime quand nous sommes tête-bêche sur le canapé, avec nos ordinateurs sur les genoux, à caresser sans y penser la jambe à côté de nous, comme on le ferait d'un chat ronronnant… ces moments ordinaires de vie commune, je les apprécie, comme n'importe qui d'autre. Mais c'est comme la musique baroque : passé une certaine durée, ce qui m'apaisait commence à me hérisser. Quelques heures en duo sur le canapé, c'est sympa ; un week-end entier, et j'ai des envies d'expulsion.

Alors bien sûr, tout ceci n'est qu'une question d'équilibre, et chacun le trouvera d'une manière différente, pourquoi pas au sein d'un même foyer. Pour moi, habiter des appartements séparés est la manière la plus simple de matérialiser cet équilibre, de le faire advenir et de le retrouver lorsque je le perds. C'est le soupçon d'égoïsme dont j'ai besoin pour ne pas me laisser fasciner au point d'en oublier les autres, moi compris.


- Pourquoi vous n’habitez pas ensemble ?
- Pourquoi habitez-vous ensemble ?

 

 


1
« En l'espace de quelques années, Laura donna à sa sœur et à son beau-frère un service de table, un compotier, une lampe, une chaise à bascule, cinq ou six cendriers, une anppe et surtout un piano que deux robustes gaillards apportèrent un jour à l'improviste, en demandant où il fallait le mettre. Laura Rayonnait : ''J'ai voulu vous faire un cadeau qui vous iblige à penser à moi, même quand je ne suis pas avec vous.'' » Kundera, L'Immortalité, « L'addition et la soustraction », p. 155.
2 Il y a toujours eu une personne dont j'étais plus proche que les autres, même si cette personne a varié dans le temps, au gré des classes dans lesquelles je me suis trouvée, des déménagements et, plus largement, des rencontres que j'ai pu faire. Je fonctionne en binôme.
3 Cela me fait penser à la distinction que fait Kundera entre vivre et être :
« Vivre, il n'y a là aucun bonheur. Vivre : porter de par le monde son moi douloureux.
Mais être, être est un bonheur. Être : se transformer en fontaine, vasque de pierre dans laquelle l'univers descend comme une pluie tiède. »
L'Immortalité, « Le hasard », chapitre 16, p. 381.

16 novembre 2015

Congruences incongrues, pensées indisciplinées et insidieuses

J'ai toujours aimé les vendredi 13. Par esprit de contradiction, sans doute. Vendredi midi, alors que ma collègue avait annoncé prendre son après-midi et que tous les feux piéton étaient au vert sur le chemin de la danse, je me suis dit que tout était un peu trop parfait. Puis j'ai entrepris de casser mes nouvelles pointes, et dansé de manière si gauche que je ne me serais certainement pas souvenue avoir pensé ça s'il ne s'était pas passé ce qu'il s'est passé.

Dans la voiture, #Mum me raconte une blague qu'on lui a racontée mercredi : c'est l'histoire des trois petits cochons ; le vent a soufflé, tout ça, ils sont dans la dernière maison, terrorisés ; le loup entre... et lance « Salam alekoum ». Trois petits cochons soulagés. J'ai ri.

Sauf que le loup n'a pas lancé « Salam alekoum » en entrant au Bataclan.

Nous avons dîné dans un restaurant vietnamien près de chez moi, sans imaginer ce qu'il se passait de l'autre côté de la frontière gastronomique, au Cambodge.

SMS de JoPrincesse qui me demande si tout va bien. On se demande souvent si tout va bien, avec JoPrincesse – plutôt sur Hangouts, mais par SMS aussi parfois. Alors je réponds oui oui, vite fait. Le téléphone vibre à nouveau : « Prends soin de toi. » Je me dis, tiens, la princesse a un coup de blues, et puis, par acquis de conscience, quand même, je demande pourquoi elle me dit ça. Peut-être que c'est un gros coup de blues.

C'est une fusillade.

J'allume la télévision. Je ne connais même pas le canal de BFMTV.

Le tout-Twitter est sur le qui-vive. L'ensemble de ma TL est bientôt géolocalisée sous l'égide du hashtag #PorteOuverte. Suis-je la seule à penser vols, viols et violence ?

Sirènes des ambulances : la Pitié-Salpêtrière est en bas du boulevard et ce sont des convois d'ambulances qui passent. Alors que j'ai tardé à me lever pour aller jusqu'à la fenêtre, j'en compte une dizaine.

En plus, elle est hyper-jolie, je me surprends à penser devant les avis de recherche. Comme si la mort de quelqu'un de moins beau avait moins d'importance. Je m'en rends compte et me justifie : la beauté est une affirmation de la vie au carré.

Les pensées idiotes ne s'auto-censurent pas : au moins, avec le portrait que Renaud m'a fait, mes amis auraient une photo potable à diffuser. Le narcissisme mal placé, dommage collatéral de l'empathie par égocentrisme.

Je n'ai jamais mis les pieds au Bataclan. Au théâtre des Champs Elysées, ça donnerait quoi ?Vaudrait-il mieux passer par l'escalier principal ou par celui proche de l'avant-scène ? Et à la Philharmonie ? Les terroristes se seraient perdus dans les couloirs. Voilà le principe architectural de Jean-Nouvel enfin dévoilé : c'est une architecture anti-terroriste !

C'est un spectacle. Spectaculaire. Qui marque d'autant plus les esprits qu'il n'y a pas de cible définie. Être marqué, c'est penser en pleine nuit, en sortant d'un dîner dans le XVe arrondissement : Le renfoncement de cette porte cochère pourrait constituer un abri éphémère si une fusillade se déclarait. La police recommandait de rester chez soi. Mais qu'y aura-il de différent lundi, quand tous les parcs, les centres commerciaux, les musées et autres auront rouvert ? Quand il faudra retourner travailler ? Rien. Alors autant ne pas laisser la peur nous paralyser. Essayer. Il n'y avait presque personne dans les rues. Ce presque qui est à la fois trop (sans personne, il n'y a personne pour vous porter préjudice) et trop peu (pas assez pour vous porter secours). Presque personne un samedi soir.

Sur Twitter, quelqu'un se demande : et si on avait eu des armes ? Paris serait en bouteille. Paris serait peut-être Columbine. Bowling for Columbine.

Des suicidaires et des martyres. Qu'est-ce que tu feras, mec, quand tu auras décapsulé tes 70 vierges ? Sans même parler du fait qu'Eros n'a pas sens que par rapport à Thanatos, c'est long, l'éternité – surtout sur la fin. Tout ça au nom d'Allah, alors que ça fait belle lurette qu'il est mort, Dieu. Vous n'avez pas vu le certificat de décès, rédigé par Nietzsche ?

Le djihadiste est un homme irrationnel. Le dernier Woody Allen fait froid dans le dos, soudain, avec son personnage de professeur de philosophie alcoolique que ni le sexe ni l'intellect ne suffisent à exciter, mais qui retrouve goût à la vie au moment où il décide de tuer un juge pourri. Au moment où il décide de tuer la jeunesse d'un Occident perverti. Tuer des gens, c'est tout ce que la kamikaze a trouvé : ni les filles, ni le sport, ni le plaisir, ni le savoir, ni l'art, ni la gastronomie, aucune nourriture terrestre ou spirituelle n'a pu donner sens à sa vie. On le qualifie de fou ou d'illuminé pour ne pas avoir à y regarder de plus près. Pour ne pas voir que les failles béantes dans lesquelles s'engouffre le terrorisme existent chez d'autres individus.

Le XIarrondissement n'est ni le XVIe (ce sont des riches de toutes façons) ni le XVIIIe (ce sont des immigrés de toutes façons) : le quartier bobo-populaire avec une population à laquelle il est facile de s'identifier. L'existence d'une stratégie rassurerait presque, malgré son efficacité. Elle aide à oublier que rationnel n'est pas raisonnable. On se prend presque à espérer qu'il y ait derrière les kamikazes des gens assoiffés de pouvoir, cyniques et stratégiques, qui ne croient pas à la rhétorique qu'ils emploient. Or la raison peut délirer : c'est l'idéologie.

Mais on ne va pas jusque là. Pas dans l'immédiat.

Et si cela avait été moi ? Je suis fondamentalement lâche : non seulement je voudrais mourir sans avoir mal, mais aussi sans avoir peur. Je reste fascinée – horrifiée mais fascinée – par le savoir de l'imminence de sa propre mort. Le témoignage du jeune homme présent dans le Bataclan risque de s'ajouter aux scénarios qui se rejouent à mon insu dans un demi-sommeil : que ferais-je si... que ressent-on quand... on se sait condamné par un cancer ? on était envoyé au fond de la mine pour déclencher le coup de grisou ? on est coincé dans l'enfer d'une prise d'otage sans revendication ?

Et si cela avait été Palpatine ? Comment pourrait-on envisager la mort d'autrui qui nous est proche ? Ce qui dépend de moi, ce qui ne dépend pas du moi... je connais la chanson. Mais s'il est question de substituer l'image de Palpatine à l'un de ces corps sans vie, ne serait-ce qu'hypothétiquement, ne serait-ce que pour exercer ma compassion, pour essayer de prendre la mesure de l'irréel : le stoïcisme n'existe plus. Quand bien même on a érigé la passion comme modèle repoussoir, il n'y a pas d'amour stoïque. J'voudrais pas crever. J'voudrais pas crever seule. Et j'voudrais pas vivre seule non plus.

Dimanche matin, aux aurores, j'ai râlé parce que Palpatine m'a réveillé ; mais quelques heures plus tard, au réveil, au vrai, après s'être enfin rendormis, on s'est enlacés comme si on se retrouvait. Bien contents d'être là l'un avec l'autre. Parce qu'au final, l'arbitraire des terroristes usurpe celui de la mort. On pourrait aussi bien mourir renversé par une voiture ou, cloîtrés à l'abri chez nous, par une explosion au gaz. Ou faire une rupture d’anévrisme. Ou mourir dans une maison de retraite. Il sera toujours trop tôt. Alors j'ai râlé pour la forme en découvrant la masse de cheveux laissée par Palpatine dans la baignoire et nous sommes sortis profiter du soleil de novembre. Une promenade dominicale conclue par des profiteroles au chocolat Valhrona chez Bofinger.

Toujours ça que les Boches Daech n'aura pas.

Fanfaronnade ? Fatalisme, plutôt. Du fatalisme d'autruche, peut-être. Peureuse comme pas deux, je ne brave pas la menace, je l'occulte. En grande pratiquante du refoulement, j'ai découvert que c'était un mécanisme fort utile sur le court terme. Et pour défouler, je vais me prescrire beaucoup de danse, de marche, de sexe et de lecture sur l'actualité, même si, pour cette dernière, je vais grimacer au moment de me l'administrer.

J'ai tiqué en lisant Comme une image demander ce que les attentats avaient changé : « Avez-vous changé votre vision du monde ? Avez-vous perdu votre insouciance ou l’avez-vous retrouvée ? » L'insouciance ? Puis j'ai compris : il faut la perdre pour la retrouver.

C'est le moment de la perdre.

La Fête de l'insignifiance m'attend sur le dessus de ma PAL, pour après, quand je l'aurai retrouvée.

Mais perdons-la d'abord. Sans quoi ce serait refouler, et tout serait à recommencer.

 

26 juillet 2015

Aparté #5

13 juillet. Le générique de Papillon défile encore à l'écran que les premières explosions retentissent. En deux trois mouvements, nous sommes sur pied, je laisse Palpatine derrière moi fermer la porte, je suis dans la rue et je cours sans me retourner, certaine qu'il me suit. Après une soirée canapé, les jambes exultent ; je sens ma veste quadrillée me tomber des épaules et je secoue les bras pour l'enlever pour de bon, sans ralentir ; je me vois courir, pour ainsi dire - une image de bonheur cliché les cheveux aux vents, même s'ils étaient selon toute probabilité attachés. C'est si rare de ne pas courir après le RER, le métro, la séance ciné, le temps - de courir parce qu'on en a envie, parce qu'il y a une excitation, une attente.

Forrest Gump s'arrête au coin de la rue suivante : feu rouge et attroupement le nez en l'air. On cherche une place entre les arbres, qui masquent la vue, et les lampadaires, qui l'atténuent. J'ai toujours aimé les feux d'artifice, surtout ceux des villes moyennes, dont les moyens limitent la débauche de fusées simultanées et les nouveautés trop colorées. Je voue un culte tout particulier aux palmiers dorés - les courts, qui me rappellent les palmiers scintillants fichés dans les coupes glacées, qui, pourvu que ma coiffure s'y prête, finissent irrémédiablement dans mes cheveux après avoir été d'un coup de langue débarrassés des restes de chantilly ; et les longs, qui, de palmiers, se transforment en saules pleureurs. J'aime aussi les escargots-escarbilles dorées qui tourbillonnent-tire-bouchonnent et les explosions monochromes, qui me donnent toujours l'impression d'être projetée dans une autre galaxie (comme le faisaient les vieux fonds d'écran étoilés). Plus encore, j'aime les détonations qui résonnent dans ma cage thoracique et les bras inattendus qui l'entourent. 

*
*     *

Le lendemain, tôt pour un jour férié mais tard pour avoir de bonnes places, Palpatine et moi arrivons sur les Champs Élysées. C'est la première fois que je me déplace pour assister au défilé. Les premiers rangs sont bondés et la file d'attente pour constituer les suivants est déjà longue : on ne verra rien. Je grimpe sur une grille en fer forgé ; le rebord n'est pas grand, mais en se tenant bien, on passe par-dessus les badauds, au même niveau que les enfants sur les épaules de leurs parents et les selfie sticks qui, brandis en l'air, ressemblent à des perches de prise de son (on verra d'ailleurs passer un périscope !). Sortant un brassard de sa poche intérieure, un flic en civil nous demande de descendre ; ils sont tellement reconnaissables avec leurs costumes noirs qu'on se dit qu'il sera facile d'échapper à leur vigilance. Et bingo, une fois le Président passé, on peut remonter. Mais on ne le fait pas tout de suite : les régiments stockés devant nous n'avancent pas ; les plumes volètent et les casques s'inclinent pendant que les têtes en dessous échangent quelques mots.

Il y en a aussi qui ne défilent pas, mais déambulent en uniforme sur le trottoir. Je n'ai jamais été très sensible au prestige de l'uniforme (sans doute vaccinée par un beau-père dans la marine militaire), mais force est de constater qu'il y a du beau mec. Palpatine saisit ses jumelles à chaque soupçon de chignon-Famas, trouvant là le paradigme d'un fantasme exercé au rabais le reste de l'année par les ouvreuses et hôtesses de l'air. Soit dit en passant, il serait urgent que les femmes militaires fassent un stage à l'Opéra, parce que les crottes qui leur servent de chignon m'ont passablement traumatisée. Je compte sur mon amie O., pilote d'hélicoptère dans l'armée, pour leur donner une formation en interne. Mais elle avait déjà fort à faire, je me souviens, pour transmettre à ses camarades la synchronisation requise par une marche au pas - les alignements, voilà encore une chose que corps d'armée et corps de ballet ont en commun.

On retrouve d'ailleurs dans l'attente du défilé le même mécanisme que lorsqu'on espère des places de dernière minute : l'attente s'exacerbe d'elle-même et, d'y investir du temps, on se prend à désirer grandement ce qu'on n'était venu chercher qu'en passant. Je ne suis pas certaine que l'on aurait autant profité du défilé si l'on n'avait pas été si inconfortablement accroché à notre grille, développant au passage une certaine solidarité avec avec notre jolie voisine (elle a défendu ma place auprès d'un jeune touriste ayant pensé qu'il pouvait se glisser là alors que nous attendions depuis près d'une heure). 

Avant et après les hommes : les machines. Autant les blindés m'ennuient (je me suis éclipsée à ce moment-là pour aller prendre mon cours de danse), autant les avions me font invariablement sautiller sur place en agitant des mini-bras repliés contre moi. Déception, cependant : ils ne passent qu'une seule fois. La répétition des jours précédents, où ils surgissent et ressurgissent à l'improviste, est au final bien plus excitante. Là ! là ! On guette les rafales1 comme à Tadoussac les jets de baleine et les réactions sur Twitter permettraient presque de les géolocaliser. On ne s'arrête qu'après avoir couru une énième fois à la fenêtre... pour n'y trouver qu'un véhicule un peu trop bruyant (souvenirs des débuts où l'on se rue sur son téléphone après qu'une mobylette a fait vibrer le meuble sur lequel on l'avait posé).

 *
*     *

Le soir, feu d'artifice à la télévision. Malgré les moyens déployés et les fusées qui serpentent autour de la Tour Eiffel, je m'ennuie. Il y a quelque chose d'affreusement kitsch2 à masquer le bruit des explosions sous la musique d'un sons-et-lumières. Qu'on le veuille ou non, le plaisir du feu d'artifice est intimement mêlé à l'effroi des détonations. Il n'y a qu'à voir les chiens apeurés et les jeunes enfants terrifiés pour s'en persuader : ceux qui ne savent pas que ces bruits de guerre résonnent dans la quiétude d'un état de paix ne peuvent pas s'extasier devant ces menaces de mort parties en paillettes et fumées.


1
Ou autre avion de chasse. Un rafale, pour moi, c'est comme le sopalin : un générique.
2 Voir aussi cet article sur la disneylandisation du 14 juillet.

20 avril 2015

Aparté #4

Dans les couloirs du métro, pas de flûte de Pan, d'accordéon ou de guitare, pas de musique vaguement tzigane, mais une chanson d'Alain Souchon.

Foule sentimentale
On a soif d'idéal
Attirée par les étoiles, les voiles

C'était juste après ou juste avant L'Amour à la machine, je crois, et la métaphore me faisait beaucoup rire. C'est l'une des premières chansons de « grand » (comprendre : une chanson qui ne soit pas une comptine) que j'ai sue par cœur, je crois, avec « Casse-toi, tu pues, et marche à l'ombre », que je chantais à tue-tête dans la voiture, avec un plaisir évidemment transgressif, lorsque mon père me ramenait de week-end, une fois tous les quinze jours. Cela fait des mois que nous ne nous sommes pas vus, mais nous dînons ensemble vendredi prochain, c'est noté sur mon agenda : « Dîner Dad » Quand on a l'âge de faire des dîners, on ne peut plus dire que l'on dîne avec son papa (encore moins avec son papounet) et dîner avec mon père me paraît bien dénué d'affectation, alors la traduction anglophone est bien commode. Dîner Dad.

Je prends l'escalier, la chanson se poursuit dans le désordre dans ma tête : Que des choses pas commerciales...
L'ironie de la chose ne m'avait jamais frappée, petite : une chanson qui vente les vertus du non-commercial et des disques vendus à x centaines, milliers d'exemplaires.

On nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir

D'avoir les quantités d'choses
Qui donnent envie d'autre chose

Les Choses de Pérec. Et les gens qui les possèdent ou les convoitent : les belles images du roman de Simone de Beauvoir que je viens de finir, au soleil, et qui m'a un peu coupé l'envie d'en profiter. « Quand nous nous arrêtions dans quelque bourgade, j'avais été souvent gênée par le contraste entre tant de beauté et tant de misère. Papa m'avait affirmé, un jour, que les communautés vraiment pauvres – en Sardaigne, en Grèce – accèdent, grâce à leur ignorance de l'argent à des valeurs que nous avons perdues et à un austère bonheur. […] « Un austère bonheur » : ce n'est pas du tout ce que je lisais sur ces visages rougis par le froid1. »

On nous fait croire
Que le bonheur c'est d'avoir

Mais faire croire l'inverse est tout aussi faux. Une rhétorique de nantis pour se donner bonne conscience et pouvoir passer outre. « Nous n'étions pas venus ici pour nous apitoyer sur eux. »

Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle

 

1 Les Belles Images, Simone de Beauvoir, Folio, p. 162 et 165.