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24 novembre 2013

J'ai dé-testé pour vous : la vocation

Cheminement intérieur et discipline de vie

L'idée de vocation est une idée noble, qui représente une voie d'autant plus admirable qu'elle est difficile. Appelé par Dieu, il faut encore de tourner vers lui et vivre selon ses principes. La vocation implique un travail sur soi quotidien, qu'on l'envisage dans une perspective religieuse (se défaire de l'emprise des passions pour atteindre un amour chrétien) ou laïque (entraîner sa main à manier le scalpel et l'aiguille pour sauver des vies, sculpter son corps pour la danse, etc.). Dans les deux cas, il s'agit d'une discipline, qui donne une assise certaine dans la vie.

Le pragmatisme d'une camarade de khâgne qui se destinait à entrer dans les ordres m'avait surprise : pressée de questions (ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre une future bonne sœur), elle nous expliquait que la religion donne assez de joie dans cette vie-ci en l'ordonnant pour que le pari en vaille la chandelle, qu'il y ait ou non un au-delà (cerise sur le gâteau). Si vous imaginez que cette sagesse pascalienne émanait d'une personne sévère et austère, détrompez-vous : c'était la description même de la jeune fille telle qu'on la trouve dans les romans, jolie, joyeuse, spirituelle, aux joues bien rouges. Et pas coincée pour un sou : les sous-entendus graveleux de certaines explications de texte étaient relevés avec une verve toute rabelaisienne. Elle avait en toutes choses le même aplomb qu'elle avait devant la religion et, à la voir, on en venait presque à regretter de ne pas avoir la foi.

Cet aplomb, je l'ai connu durant les années que j'ai passées à danser dix heures par semaine. La danse était devenue le centre de gravité de ma vie, autour duquel j'organisais le reste : les devoirs, dans les heures de creux et dans le car ; le choix du lycée, dans la même ville que le conservatoire ; les vacances, avec un stage pour ne pas se rouiller. Cela m'avait donné un tel goût de l'effort que je n'avais pas l'impression d'en faire (c'est une autre histoire à présent : sortie de la spirale vertueuse, j'ai l'impression d'être devenue fainéante). Un jour que j'étais allée chez un fabriquant de chausson sur mesure, qui rafistolait aussi les vieilles paires de pointes pour leur donner une seconde vie, il avait dit à ma mère qu'il avait toujours vu les mordus de danse réussir, que cela soit dans la danse ou non. C'est le genre de discours qui rassure les parents, inquiets d'une très probable déception, et offusque celui qui est plongé dans ce qu'il fait : lorsqu'on passe une audition ou les oraux de l'ENS, c'est pour intégrer ! Et c'est tant mieux : il faut vouloir réussir pour tirer pleinement parti de ce que la discipline a à nous offrir. Ce n'est qu'après l'échec que l'on se rend compte que le succès n'était pas le but en soi, que le plaisir d'apprendre était là depuis le début et qu'il nous a construit, presque à notre insu. Je ne cesse de découvrir à quel point la danse a influencé mon rapport au monde, mon rapport au corps, à la sexualité, au féminisme, à l'effort, à la douleur, aux idées de succès, de mérite, d'égalité et que sais-je encore. Que je ne sois plus foutue de passer en dehors un rond de jambe à grande hauteur n'y change rien. C'est moi, c'est là, comme ça.

 

Sans foi ni loi

Vous devez vous dire que, pour quelqu'un qui dit détester la vocation, j'en dresse un portrait plutôt élogieux. C'est la rencontre (et la confusion) entre foi et loi du marché qui fait surgir l'exaspération, au moment où l'appel à un cheminement intérieur est repris depuis l'extérieur et où, sous prétexte que vous êtes mu par votre passion, on refuse de considérer comme un métier à part entière celui auquel vos efforts vous ont fait parvenir. Le pire est que les passionnés eux-mêmes renchérissent par leur engagement.

J'ai détesté ce devoir de vocation dans l'édition. Ne vous y méprenez pas : j'adore corriger les manuscrits, les mettre en forme, proposer au besoin des reformulations à l'auteur, veiller pour lui à ce que coquilles et ponctuation hasardeuse n'entravent pas la lecture tandis qu'il se consacre à l'essentiel de son travail. Imaginez des petites mains qui, dans l'ombre, travaillent à mettre en lumière une histoire, une vision, une pensée, aident leur auteur à la transmettre à ses lecteurs dans les meilleures conditions : il y a là quelque chose de très gratifiant – et ingrat en même temps (tous les auteurs ne citent pas dans les remerciements la stagiaire qui a reformulé ses tournures alambiquées), qui invite à l'humilité. Une humilité qui semble manquer à certains : ils oublient peu à peu que leurs corrections relèvent davantage de la retouche que de la notation d'examen. Ils deviennent ceux qui savent et défendent leurs vues (quand il faudrait défendre le savoir-faire), puis leur position et tout ce qui leur permet de la conserver. Il faut tenir à l'œil les avancées de l'édition numérique et défendre le papier, éditer des eBooks mais défendre le droit à la propriété intellectuelle et commerciale par des DRM, se méfier du diabolique Amazon et défendre les librairies, surtout de proximité (mais face à Amazon, il devient de bon ton de défendre la Fnac, gros méchant avant Internet, à présent colosse aux pieds d'argile), récupérer les auteurs montants de l'auto-édition et défendre la chaîne du livre dans sa configuration actuelle, essayer de faire des bénéfices et défendre une certaine idée de la littérature française.

On a l'impression d'être en croisade perpétuelle – une drôle de croisade où les chevaux ne cessent de se cabrer au lieu de galoper et d'aller de l'avant. Défendre, défendre, défendre... J'en deviendrais l'avocat du diable, à lui envoyer les libraires-qui-conseillent et que j'adore éviter dans les grandes surfaces culturelles où je peux consulter les quatrièmes de couv' de tout un rayon si cela me chante, les éditeurs-qui-savent se fourrer le doigt dans l'œil jusqu'au coude, les pure-players valeureux qui ne peuvent toujours pas se payer et les lecteurs camés à l'encre, qu'ils sniffent en se faisant un rail de Blanche (alors que je demande parfois conseil pour faire un cadeau à une personne que je ne connais qu'à moitié et que j'ai sniffé les programmes de l'Opéra de Paris jusqu'à ce qu'ils changent de papier et que l'encre se mette à puer – bon côté de la chose : j'éviterai de m'empoisonner).

Le top du top, dans tout cela, c'est que vous pouvez ultra-geek ou réactionnaire, cela n'y change rien : vous êtes avant tout un passionné. Moi, ça me gave d'être passionnée, de devoir avoir un avis sur tout, de devoir démontrer des convictions. Je voudrais pouvoir travailler tranquillement, écouter ce que l'auteur a à me dire sans que sa voix soit couverte par le brouhaha des débats, faire des essais, des erreurs, tâtonner. Je voudrais pouvoir travailler et être payée en conséquence, sans qu'on s'imagine me faire une fleur en m'embauchant. On ne va tout de même pas tant vous payer pour quelque chose que vous aimez faire : la vocation ou la preuve a contrario que le travail ne peut être que fidèle à son étymologie, déplaisant à défaut d'être douloureux. Aimer son travail n'empêche pas que c'en soit un, qui exige efforts et compétences ; je ne vais pas passer mes journées à bouquiner derrière mon bureau. « Si vous avez des livres en trop, n'hésitez pas : je suis une grande lectrice », me confie la nana de Pôle Emploi – et les gus qui t'engagent, même combat. Fuck le romantisme. Si j'ai envie de faire ce job, c'est parce que je pense que je suis douée pour et que je peux être efficace (j'allais dire utile mais bon, je ne fais pas médecine non plus), pas parce que j'ai ruiné mes parents en livres quand j'étais gamine.

Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que cela a été d'intégrer ce second master professionnel d'initiation à la programmation. Sur le site de l'université, le master est dans la rubrique des sciences humaines – pas franchement l'endroit que vous allez explorer quand vous cherchez une formation en informatique : tout le monde s'est donc retrouvé là un peu par hasard, par le bouche-à-oreille, par curiosité, pour avoir un job autre que l'enseignement de la matière que l'on étudie, une double-compétence ou l'explication des blagues de xkcd. Je ne sais moi-même pas trop ce qui m'a poussée à faire ce troisième master : la curiosité éveillée par les discussions avec Palpatine, la frustration de ne pas capter ce qu'il racontait dans son bouquin, que j'ai relu tant bien que mal parce que son éditeur était bon publisher mais mauvais editor, l'envie de rire aux blagues geek, d'approcher un autre type de pensée (le langage informatique, comme les langues que l'on apprend à parler, étend notre capacité à concevoir le monde) ou tout simplement d'aller voir ailleurs, de m'en sortir ? Comme la plupart des décisions que l'on prend, celle-ci a été rationalisée a posteriori : une double-compétence édition-informatique me placerait en pole position pour l'édition numérique, n'est-ce pas ? La lettre de motivation est justement faite pour ça, rendre cohérent votre parcours, au point qu'il ne pouvait mener qu'au poste auquel vous postulez – quand bien même la décision initiale a été dictée par l'envie et le hasard.

Heureusement, comme chacun sait, le hasard fait parfois bien les choses : je me suis sentie plus à ma place dans ce master dont je ne connaissais pourtant rien que dans celui d'édition, pour lequel j'avais et j'ai toujours des compétences autrement plus développées. Plus de vocation : plus d'obligation autre que faire son travail et le faire bien. Dé-tester la vocation, c'est reposant. Valorisant aussi : on mesure vos efforts, vos progrès, reconnus et appréciés. On n'a plus pour vous l'admiration irrationnelle que l'on a pour les gens passionnés mais on prend en compte ce que vous faites (et l'on vous paye pour ça).

 

Méprise et mépris

Il y a du mépris dans la vocation, du mépris pour le travail fourni dont on considère qu'il va de soi puisque passion il y a. Ce mépris entraîne parfois celui, involontaire, du passionné envers celui qui l'admire : il a été choisi, lui ! Non seulement il en est intimement persuadé, comme le religieux, mais contrairement à celui-ci, il en a également eu la confirmation extérieure. Alors qu'il est impossible au religieux de tirer gloire de sa foi (qui lui donne éventuellement des doutes mais en aucun cas l'approbation de Dieu, qui n'enverra pas un Jésus-Christ bis pour lui dire s'il correspond ou non au profil recherché), le passionné qui a réussi en vient à croire qu'il ne pouvait en être autrement.

Beaucoup d'appelés mais peu d'élus. L'élu perd de vue cet adage que l'on ne permet pas aux perdants d'oublier, leur assénant sous couvert de consolation. Il en vient à penser : J'avais la vocation, je n'aurais pas pu faire autre chose. D'entendre Isabelle Ciaravola dire quelque chose dans ce goût-là m'a agacée. Je trouve cette remarque de diva quelque peu méprisante pour les gens qui l'entourent à ce moment-là sur le plateau télé, qui font leur job aussi, et d'une manière plus générale pour les spectateurs, qui exercent tout un tas de métiers différents, dont aucun, donc, n'aurait été jugé assez digne d'intérêt pour trouver grâce à ses yeux. Ce n'est certainement pas voulu et pour être certain qu'aucune frustration inconsciente ne parle, il faudrait laisser la parole à quelqu'un qui n'a jamais passé aucune audition.

Il n'en demeure pas moins que j'observe une corrélation entre ce refus d'envisager une autre vie (je n'aurais pas pu faire autre chose, je ne l'aurai pas voulu) et le peu d'effet que produit sur moi l'artiste (je n'aurais pas pu faire autre chose, peut-être n'en aurais-je pas eu les capacités ?). Isabelle Ciaravola est une très belle danseuse (très beau corps, très belle technique, grand lyrisme) mais ne m'émeut absolument pas. À l'inverse, il s'avère bien souvent que les artistes que j'apprécie vraiment ont, sinon hésité sur le choix de leur carrière, du moins une curiosité qu'ils imagineraient pouvoir développer dans d'autres domaines. Sans même parler de Clairemarie Osta qui a envisagé de rentrer dans les ordres (la vocation, la vraie, étymologique), on remarque qu'un certain nombre s'intéresse à d'autres artistes, d'autres arts – la photo, notamment, peut-être parce qu'elle peut partir de la danse en la prenant pour sujet1. La vocation ne les a pas détournés du reste, elle les a conduits à préférer ce chemin-là, qui n'était pourtant pas facile. Et ce faisant, ils n'oublient pas que d'autres, restés en chemin, ont bifurqué et, qu'appelés ou non, ils ont répondu présent aux défis et opportunités qui se sont présentés à eux.

Qu'on nous lâche les baskets avec la vocation, qui nie les efforts de ceux qui ont réussi (il ne pouvait en être autrement) comme de ceux qui ont échoué (ils n'ont pas essayé assez fort), et empêche de voir que, non, les efforts ne payent pas toujours, oui, il y a toujours une part de (mal)chance, et que non, ce n'est pas forcément un mal : je suis bien heureuse de voir sur scène des artistes autrement plus doués que l'amatrice que je suis ! Fuck la vocation, les bons sentiments, make the most of what you have et vivent le plaisir, le goût de l'effort et de l'art !

 

 

1 Si ce n'est pas encore fait, allez donc jeter un œil aux travaux de Sébastien Galtier, Andrej Uspenski ou Kylli Sparre.

10 octobre 2012

J'ai testé pour vous la thalassothérapie

Enfin pour vous, c'est une façon de parler...
Retour deux semaines en arrière, à Bandol. 

 

Je n'ai rien contre l'idée de me faire tripoter, mais me faire tripoter avec des trucs gras qui sentent les fleurs me disait nettement moins. Il m'aura donc fallu attendre de me voir proposer un massage à l'eau de mer pour me laisser tenter et tester la thalassothérapie – qui n'a rien d'une thérapie. Rétablissons un peu la vérité.

 

L'hôtel

Autant d'étoiles que les doigts de la main. Inutile de regarder furtivement votre main pour vérifier si le pouce n'est pas parti en stop ou si l'auriculaire n'est pas resté fiché dans l'oreille, cela fait cinq. Aucune dorure, cependant : du métal, du verre et de la lumière, même dans les marches d'escaliers. Inutile pour autant de regarder le prix des chambres, et surtout pas celles avec vue sur mer (parce que pour 300 €, vous ne pensiez tout de même pas voir autre chose qu'un mur, j'espère), vous n'êtes ici que de passage.

 

Le peignoir

Cachez ce maillot de bain que je ne saurais voir. Vous êtes en thérapie, pas à la plage. En enfilant le gros peignoir blanc moelleux alors que j'ai la peau tout à fait sèche, j'ai l'impression de tricher, comme si je faisais semblant d'être malade pour sécher les cours et rester traîner à la maison en robe de chambre. C'est que le peignoir est là pour faire de vous un malade imaginaire et vous ôter toute potentielle culpabilité quant au plaisir que vous allez prendre : ce n'est pas un caprice, vous en avez besoin. Si vous le dites, cher judéo-chrétien.

 

Les bains

Le parcours marin n'a strictement rien à voir avec un parcours du combattant : baignoire à jets, bulles, jacuzzi, mini-cascade qui tombe sur les épaules... c'est un Central Park pour adultes. Les jets ne stimulent pas que la circulation sanguine, si vous voyez ce que je veux dire – même si le truc le plus jouissif reste le massage du dos par un jet puissant qui monte et qui descend, provoquant une réelle détente. Vous avez la chair tendre quand vous sortez de là.

 

Le sauna

C'est une minuscule pièce surchauffée par des cendres sur lesquelles Mum, en experte, jette un peu d'eau. J'y vois surtout une vague tentative de sa part pour se débarrasser de moi en me transformant en souris d'agneau. Rôtie à point sous couvert de je ne sais quelles vertus sudatoires, exfoliantes, régénérantes... Peut-être bien qu'il s'agit d'une thérapie, après tout.

 

Le hammam

C'est une autre minuscule pièce surchauffée, mais humide celle-là. C'est comme une inhalation géante. Sauf que vous n'êtes pas enrhumé. Et que ça ne sent pas la menthe. Des nuages de gaz vapeur tombent du ciel étoilé et j'imagine vaguement le supplice des personnages de films dont on plonge la tête sous l'eau pour qu'ils passent aux aveux. J'avoue : je n'ai pas la fibre orientale, je suffoque.

 

La tisane

Tisane minceur. Genre vous êtes là pour vous prendre la tête et maigrir. Je lui préfère la tisane sérénité, qui n'a en fait que pour seul but de vous réhydrater après le coup de chaud du combo sauna-hammam et de vous faire pisser éliminer.

 

La salle de repos

Épuisé de n'avoir rien fait (quoique, c'est épuisant de se lever pour aller écluser la tisane),une douzaine de transats vous attendent, alignés face à une gigantesque baie vitrée offrant une vue imprenable sur l'autre baie, celle de la mer. Il y a des galets, des serviettes sur les transats et les deux voisines chuchotent comme dans une église. J'attrape un magazine du Monde et me dépêche de lire l'interview de Nicole Kidman avant que ce ne soit l'heure des soins. Peut-on vraiment soigner la paresse qui s'empare de vous alors que vous contemplez les petites vaguelettes grises, neutres, reposantes, d'une Méditerranée aux couleurs de la Normandie ?

 

Le soin

Comment vous expliquer le modelage sous l'ondée marine ? Vingt-cinq minutes durant, des jets d'eau chaude coulent le long de votre colonne vertébrale et deux petites mains vous pétrissent comme de la pâte à pain de la tête aux pieds – des pieds jusqu'à la nuque, pour être exacte. Avec une huile essentielle de cèdre, qui vous fait sentir comme un embauchoir géant qui prend son pied. Vous essayez de ne pas couiner de plaisir et faites des plans sur la comète pour bénéficier de ça après chaque cours de danse. Un monde sans courbatures...  

09 janvier 2012

Lose is beautiful (4)

Chapitre 4 : C'est la fin des carrot cakes

Il était hors de question de commencer l'année aussi mal qu'elle avait fini. J'ai donc pris un solide petit déjeuner -- solide au vu des circonstances : un biscuit à l'avoine, méticuleusement coupé en morceaux, détrempés dans un peu de thé, comme un sucre dans une cuillère à absinthe. J'ai ainsi avalé au petit-déjeuner un cinquième de ce que j'avais mangé la veille en une journée, régime qui suffirait à peine à me rassasier pour un seul repas en temps normal.

C'est donc un peu faiblarde que je suis arrivée au musée Courtauld. Alors que Palpatine défaillait au sens figuré devant une toile de Cranach, j'essayais d'éloigner le sens propre en respirant comme si j'avais un stéthoscope dans le dos. Dans la salle des impressionnistes, je me suis mise à redouter celle du XXe, non seulement parce que les atrocités de ce siècle n'ont pas été que politiques, mais aussi parce que la salle se trouvait à l'étage, après un escalier dont chaque marche m'aurait ôté un millimètre de vie verte, eu-je été un Sims. Heureusement, Palpatine avait chipé je ne sais où une dosette de sucre et j'ai pu finir la visite sans avoir à ramper.

J'ai laissé le fail de l'après-midi aux Wagnériens qui n'ont pu endurer leurs cinq heures de délicieuses tortures à cause de places au prix un peu trop aigu. Je me suis réjouie un peu vite de leur malheur puisque, le lendemain, Covent Garden me renvoyait le boomerang : pas de backstage tour ce jour-là. Entre les séances loupées, complètes et les jours off, c'est une véritable malédiction ; je ne sais pas si je visiterai un jour les coulisses de ce théâtre.

Coeur brisé, évanouissement, gastro, et occasion ratée font déjà un beau week-end loseux. Mais le pire dans tout ça, c'est que Fortnum & Mason ne fait plus son carrot cake. Et ça, c'est intolérable. On ne me supprime pas ma consolation, même une consolation en différé à manger une fois l'estomac remis d'aplomb. En lieu et place de la généreuse part découpée dans un grand gâteau moelleux, il y a un petit cylindre "individuel" qui, sans doute sous la mauvaise influence du cupcake, exhibe des couches de crème entre des rondins de feu le gâteau aux carottes. Et cette chose mesquine qui ignore qu'un glaçage ne se trouve que sur le dessus usurpe désormais le nom de carrot cake. Il n'y avait plus qu'à retourner en France, après le sacrilège d'un séjour à Londres sans un seul salon de thé (alors qu'il y avait, ô ironie tragique, un Richoux juste à côté de l'hôtel).

A King Cross, j'ai tout de même goûté une mince pie, tartelette de Noël aux pommes et cranberries, dont j'ai vite compris le nom : ventre mécontent de l'acidité, mince ! Le fin mot de l'histoire.

Bilan du séjour : 1 gastro, 0 salon de thé.

08 janvier 2012

Lose is beautiful (3)


Chapitre 3 : En avoir dans le ventre

 

Ce chapitre aurait aussi pu s'intituler Peanut butter and belly, mais toute ressemblance d'un pot de confiture Fortnum & Mason avec du beurre de cacahouètes est fortuite ; la dernière fois que j'ai rapporté du fudge au peanut butter, je l'ai laissé traîner au point que Miss Red m'a demandé si le goût de parmesan était normal.

 

Que les lecteurs inquiets à la fin du précédent chapitre se rassurent, Palpatine s'en est bien sorti. Je me suis chargée de son sac jusqu'à la gare du Nord, il a dormi dans l'Eurostar et à peine a-t-il posé le pied dans le métro londonien qu'il s'est mis à râler, signe infaillible de bonne santé chez lui, au même titre que la truffe fraîche chez un chien ou un chat. L'après-midi, il s'est consolé de s'être vidé les entrailles en vidant son porte-feuille : top hat, chaussures et écharpe, pour se pendre élégamment en cas de découvert.

Mais assez parlé de Palpatine, il est temps de vous raconter mes malheurs et vous prouver que mon deuxième prénom n'est pas Sophie pour rien. Le soir, alors que Palpatine (m')achetait les saisons suivantes d'Angel (on devient beaucoup plus facilement croyant devant David Boreanaz que Michel-Ange) et que je renonçais à la troisième saison de Private Practice pour ma mère et moi parce qu'il y avait des sous-titres espagnols, arabes, néerlandais mais pas français, j'ai commencé à avoir le ventre en vrac. En me couchant, je n'étais pas très bien et une heure et demie plus tard, j'étais carrément mal. J'ai ôté les confitures de leur sac en plastique et je l'ai gardé à portée de main, au cas où. Un sac Fortnum & Mason pour vomir, je sais, je sais, nous n'avons pas les mêmes valeurs. Une demie-heure plus tard, je n'avais plus aucune valeur du tout, je voulais juste que ça s'arrête.

J'ai appelé la réception et demandé où je pouvais trouver des médicaments. Ils n'en avaient pas mais l'arabe au coin de la rue, peut-être. J'ai enfilé un pull, tassé ma chemise de nuit dans mon pantalon, enfilé maladroitement mes nouveaux boots en bousillant un peu le cuir, n'ai rien dit à Palpatine qui s'était rendormi sitôt le combiné raccroché (si tant est qu'il se soit vraiment réveillé – neveu indigne), et je suis partie. A l'aventure. A la mini-supérette du coin, je découvre que lorsqu'il est une heure du matin et que j'ai mal, mon anglais est passablement pourri. Mais je fais preuve de mon plus beau mime (main qui tourne devant le bide, contraction dudit bide et joues qui se gonflent) et je suis heureuse que mon interlocuteur trouve le moment manquant : belly. Moins d'apprendre qu'il a vendu la dernière boîte de medecine pour belly il y a un quart d'heure. Mais la pharmacie de Baker's Street en aura peut-être.

J'attends à l'arrêt du bus de nuit qu'on m'a indiqué et me rends compte que je n'ai pas mon Oyster Card sur moi au moment où le bus arrive. Je n'ai pas non plus de monnaie. Le chauffeur a pitié de moi ou la flemme de rendre le change sur vingt livres – toujours est-il qu'il me dit de m'asseoir et basta. Je descends à l'arrêt qui annonce Baker's Street pour me rendre compte que je n'ai pas la moindre idée d'où peut bien se trouver la pharmacie. Les passants que j'interroge non plus. A tout hasard, je me dirige vers la rue qui a l'air d'avoir le plus d'enseignes (éteintes, évidemment) et le moins d'obscurité. Plus j'avance, moins il y a de monde. En passant devant un tas de poubelles, je prends conscience que je me balade seule à une heure un quart du matin dans un quartier que je ne connais pas, dont je ne sais pas s'il est fréquentable et encore moins s'il est fréquentable la nuit. Enfin, j'arrive devant la pharmacie... fermée. Une feuille indique les pharmacies de garde selon les jours de la semaine. Mais à une heure du mat', est-on friday ou sunday... non, saturday, samedi, c'est saturday... fri. ou sat. ? Je n'en sais rien, je n'ai pas de carte de la ville ni de transport, j'ai mal et sommeil.

Un taxi passe et, une fois passé, je me sens devenir Carrie Bradshaw. Je hèle le suivant et lui demande s'il pourrait m'emmener là où je pourrais acheter des medecine. Le chauffeur ne connaît pas les pharmacies de garde, il peut m'emmener à Picadilly mais il n'est pas sûr... Merci bien, payer cinquante livres pour faire choux blanc, il y a des limites au piège abscons, piège à cons. Je rentre.

Enfin peut-être. Parce que l'arrêt où je suis descendue est dans une rue à sens unique et que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où je peux récupérer un bus de nuit. Comme un fait exprès, il n'y a plus de taxi. Me restent mes jambes. Et une vague idée du trajet du bus, à prendre à rebours. Marcher me fait un peu de bien, à moins que j'oublie mon ventre parce que je commence à flipper. Je suis dans une zone résidentielle et il n'y a personne. Une heure et demie du matin, pas âme qui vive, je suis sur le qui vive et le moindre écureuil me ferait faire une crise cardiaque. Autant dire que le mec qui surgit avec une mallette est forcément un serial killer. En fait, il se rend seulement à l'arrêt de bus et, fatiguée, décide d'en faire autant.

Dix minutes à se cailler plus tard, le bus arrive. N'ayant acheté aucun médicament, je n'ai pas plus de monnaie que tout à l'heure et me fais détester des passagers du bus le temps que le chauffeur, qui n'a pas dix-huit livres dans sa caisse ni la bonté de me laisser voyager gratuitement, trouve son porte-feuille et fasse de la monnaie sur ses propres deniers. Puis je me fais maudire par le chauffeur à qui j'avais dit pour l'attendrir que je descendais à l'arrêt suivant. Manque de bol, c'était celui d'après. J'aurais très bien pu finir à pieds et ne me sens pas plus légère d'être délestée de deux pounds. Retour à la case départ, sans toucher vingt mille francs. De toutes façons, le franc n'a plus cours.

 

Je me suis recouchée, puis relevée, puis recouchée, puis relevée, puis recouchée, puis relevée. La salle de bain et moi sommes devenues si intimes que je pouvais la trouver dans le noir sans plus craindre de me cogner. La nuit s'est ainsi éternisée vers quatre heures du matin, et l'éternité, c'est long, surtout sur la fin.

Enfin le matin, je peux faire ma princesse et réclamer un thé, dans lequel je suis sommée de verser du sucre, ce qui est une véritable abomination. J'envoie Palpatine chercher un médecin, qui revient bredouille : outre le fait qu'on soit un 31 décembre, le médecin est une denrée rare à Londres. « Apparemment, ça coûte un bras de faire venir un médecin ; ils n'ont pas voulu me dire combien et pour qu'un hôtel quatre étoiles trouve quelque chose cher... » Bien, bien. Baker Street, me revoilà. Palpatine est ahuri que je sois partie à l'aventure en pleine nuit et totalement sidéré que je ne me sois pas perdue en chemin. Mon sens de l'orientation décide de ne pas se vexer de cette remarque. Pharmacie. Médicaments. Alleluïa. Aïe, crampe. On décide de rester dans le coin pour se balader crampe dans Regent's Park crampe où il y a des hérons crampe mais à force de crampe de la ressentir comme la ponctuation d'un télégramme crampe, la crampe devient le sujet de la phrase et de l'attention. Retour à l'hôtel.

Je n'ai jamais mal au ventre (si, si, je suis bien une fille mais moi j'ai mal aux reins, pas au ventre) et n'ai absolument aucune résistance face à cette douleur qui me plie en deux. Je préférerais encore avoir de la fièvre, ça shoote, mais ça au moins, je connais : quand j'avais des angines, petite, j'avais quarante de fièvre et rien à la gorge. Le dieu de l'ironie tragique m'a entendu mais il a compris et en lieu et place de ou : j'ai désormais mal au ventre ET de la fièvre.

C'est là que tu te félicites d'avoir choisi un hôtel quatre étoiles – plus confortable pour y rester enfermée toute la journée. Pour éviter que Palpatine ne tourne en rond comme un lion en cage, je l'ai expédié se promener et reste seule avec la télé. Je trouve un bon film, Queen, mais la fièvre m'assomme avant la fin et je me réveille pour constater que la reine a changé son fusil d'épaule, sans savoir ni pourquoi ni comment, ce qui constituait tout l'intérêt du film...

J'ai chaud, forcément avec la fièvre... et le thermostat, que j'avais réglé à 20° plutôt qu'à 19° et qui a continué de grimper. Je n'arrive plus à l'arrêter, 23°, 24°, 24,5°, 25°... le concierge n'est pas meilleur que moi et c'est finalement la fenêtre ouverte une demie-heure qui a tempéré le problème. Demie-heure pendant laquelle, en manteau, écharpe et bottine, je me suis calée sur le rebord de la fenêtre et ai assisté au feu d'artifice. Dans l'angle de mon champ de vision, c'est London eye, devant laquelle Palpatine est planté depuis trois bonnes heures avec Serendipity. Il y a aussi plein d'autres feux d'artifices le long de la Tamise, plus petits, certes, mais cela me permet de profiter des bangs. Il faut zieuter de toutes parts, ici des escargots escarbilles, là des bouquets roses et oranges, et oh, un palmier doré, juste à côté de l'hôtel... Alors certes, c'est loseux de passer le 31 décembre au lit (surtout qu'on n'y était même pas à deux) et je ne pensais pas précisément à la gastro quand je cherchais un prétexte pour ne pas me cailler pendant des heures, mais finalement j'ai quand même bien profité du spectacle. Et rêvé devant les nacelles en papiers lumineuses envoyées dans le ciel comme autant de montgolfières miniatures...