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28 mars 2017

New York néerlandais

On the Waterfront est éminément cinématographique. Comme je ne savais pas que Bernstein avait effectivement composé cette suite pour un film, je me suis fait le mien.

The Mask meet King Kong : le gorille joue de la grosse caisse sur le toit des taxis jaunes arrêtés tout autour de lui.
Rythme, embouteillages, quadrillage opaque et brillant des buildings, jungle urbaine.

Clé des champs, morves de nuages en dépassant la statue de la liberté, travelling lyrique dans les plaines de l'Ouest. La nature américaine soudain zébrée de géométrie urbaine, des escaliers horizontaux se dessinent et s'effacent à toute allure dans les épis de gluten, zig zag zorro, les pas sur la carte du maraudeur.

Retour à New York. Ça grouille et ça groove. Jusqu'à ce que. Les traits se forcent, les contours s'épaississent, le film devient dessin devient vitrail, les buildings, les taxis, les trompettes brandies comme le poing de Superman freezé en plein vol et King Kong au premier rang pour compléter l'affiche, le vitrail Broadway de comics.

Voilà ce que c'est de réaliser la bande-annonce sans avoir vu le film.

 

Dans Rhpasody in blue aussi, le plaisir monte au nez, mieux que la moutarde ou le wasabi. Khatia (faut-il encore dire Buniatishvili ?) nous la joue comme ça, à étirer la musique jusqu'à ce qu'on soit tendus comme des cordes de piano, là, impatient d'attendre la note qui va venir on-le-sait on-la-connait on-l'attend, VAS-Y (BORDEL en option), VAS-Y on se retient de crier et elle, tranquille, je viens, je viens. À un moment, je le jure, j'ai nettement entendu son index se balancer comme les hanches d'une femme fatale qui ferait signe : viens. là. viens. là ; si nettement détachés qu'on a le temps de se prendre se perdre les pieds s'évanouir blanche soupir entre les deux. Rhalala, glissando. C'est affreusement excitant, les cuivres me montent au nez, le long des bras en vérité, ça pétille sous la peau, à faire semblant d'avoir froid pour le plaisir, pour frissonner dans la salle surchauffée. Plusieurs fois, je feins de boxer l'épaule de Palpatine, hiii, c'est génial, je suis excitée comme une souris, viens là que je te fight comme un hamster. Soudain la ménagerie reflue : fini, sans bouquet final… c'est ce qui arrive quand on a trop joué avec ses terminaisons nerveuses, à lâcher et à reprendre. Mais qu'importe l'orgasme, pourvu qu'on ait l'ivresse.

 

Je tombe en période réfractaire jusqu'à la fin du concert : il est de bon ton de le taire, mais Rachmaninov est un peine-à-(faire-)jouir, je vous le dis. C'est un peu l'architecte qui vous dessine de superbes lignes, classiques, audacieuses… et vous colle des feuilles d'acanthe partout. Non, non, mieux, voilà la métaphore que j'ai passé les Danses symphoniques à chercher (impossible de n'en filer qu'une avec lui, qui change de thème comme de chemise ; ça s'effiloche toujours en un rien de temps) : Rachmaninov, c'est le mec qui vous emmène sur les cimes et, arrivé devant un paysage à couper le souffle, sans un regard sort son carnet pour noter méticuleusement le relevé de l'altimètre.


Jeudi 23 mars 2007, 22h, au 15 avenue Montaigne, 75008 Paris :
victoire de l'Amérique sur le bloc soviétique.
Merci à l'armée philharmonique de Rotterdam et à son commandant Yannick Nézet-Séguin : la guerre froide n'aura pas lieu.

28 janvier 2017

Monologue pour Tamestit et l'orchestre de chambre de Paris

Mozart encadre le concert : cela ne fait jamais de mal.

Telemann avant l'entracte : les reprises lancinantes du baroque ont un effet apaisant dont je ne me lasse pas, sans que je parvienne toujours à y être très attentive.

Schnittke au milieu : instantanément, l'oreille se dresse. L'écoute se tend ; la présence aux choses devient plus aiguë. Monologue pour alto et orchestre à cordes. J'ai l'impression de me retrouver dans un décor asymétrique hérité de l'abstraction russe ; à chaque face de polyèdre que la musique nous fait dégringoler, on se fait avaler par une arête béante, qui nous recrache dans un autre espace géométrique, blanc un peu, pas éclatant, noir, rouge, surtout, dégradé bordeaux granuleux, espace saturé de faces noirâtres et triangulaires. Le polyèdre se renverse facilement, ça glisse, ça surprend ; c'est sombre et très amusant.

Une polka en bis, qui se danse avec faux pas. Schnittke : j'apprends à le prononcer ; vous me le programmez. Deal ?

Mit Palpatine

Souris meet Chauve-Souris

L'Opéra de Rome est venu au théâtre des Champs-Élysées avec La Chauve-Souris, qui n'avait pas été donné en France depuis sa création. Il me semblait pourtant l'avoir vu il y a quelques années… en DVD. Hormis le carnaval du second acte (oubliable, il faut bien le dire), je m'en souvenais plutôt bien, et c'est avec plaisir que j'ai retrouvé sur scène ce ballet-vaudeville au second degré (mais y a-t-il des vaudevilles au premier degré ?). Roland Petit offre aux danseurs une partition truculente. Les effets appuyés du chorégraphe, qui alourdissent parfois ses ballets, participent ici de sa légèreté : c'est attendu - avec humour.

Installée avec Mum au parterre, je me régale de ce cadeau de Noël. Rebecca Bianchi est tout à fait délicieuse - encore plus en épouse délaissée qu'en vamp' prête à la reconquête. Question de costumes, d'une part (la guêpière accentue l'étroitesse de ses hanches et fait paraître ses épaules larges en comparaison, alors que la robe initiale et la perruque rousse lui vont à merveille) et de style, d'autre part : ses mimiques gestuelles sont impayables et la scène où elle s'enroule dans le fil du téléphone, un petit bijou d'humour qui m'a fait repenser à La Voix humaine… Une de mes scènes préférées avec celle des garçons de café chez Maxim's, qui comporte force sauts écarts et autres clins d’œil virtuoses : les trois danseurs (malheureusement non crédités sur le site du théâtre) sont juste excellents, surtout le grand, là, roublard et réjouissant. Quant à Antonello Mastrangelo, il est tout simplement parfait en ami-de-la-famille-à-défaut-d'être-amant. Le danseur a la petite batterie en verve ; il parle avec les pieds comme on dit des Italiens qu'ils parlent avec les mains - on ne peut plus adapté à ce rôle survolté.

Le casting était complété par Friedemann Vogel, que j'ai fait des pieds et des mains pour voir (pour n'avoir pas vu qu'il y avait deux représentations le même jour - l'échange de billets n'est normalement pas possible). Et la guest star était… à côté de la plaque - au point que Mum a cru que c'était Antonello Mastrangelo que j'attendais avec tant d'impatience. Friedemman Vogel a pourtant pris trois semaines de répétition pour s'imprégner du style de Roland Petit, qu'il n'avait encore jamais abordé, mais il faut croire que ce n'était pas assez. Ou alors il est trop allemand, ainsi que l'a suggéré Palpatine lorsque je lui ai raconté ma déconvenue. Le comique lui échappe. Sa technique est précise, mais son interprétation pataude. Comme s'il n'était pas capable d'auto-dérision. Ou plutôt comme s'il ne parvenait pas à laisser libre cours au sans-gêne du personnage, pourtant indispensable dans ce rôle pour que le danseur atteigne le second degré. Trop humble, paradoxalement, pour se défaire tout à fait du lyrisme où il excelle.

Parce que c'est l'impression qui a dominé lors de la rencontre animée quelques jours auparavant par Philippe Noisette : Friedemann Vogel est un anti-Roberto Bolle. Incapable de choper les sous-entendus de l'organisatrice quant à sa bogossitude (et ce n'est pas une question de langue : il passe de l'allemand à l'anglais au français sans aucun soucis - et en plus il est polyglotte, ouais). Trouvant tout naturel, parce qu'il est tellement doué que tout lui est venu naturellement, sans vraiment passer par la frustration ou la compétition. Son humilité n'a pas rendu la tâche aisée à Philippe Noisette : les réponses, tournant rapidement court, obligent à multiplier les questions. Il est difficile de le faire parler de lui ou de sujets un peu polémique dans le ballet (il n'a bitché qu'une seule fois à l'insu de son plein gré, lorsqu'il a été question de toutes ces langues qu'il parle : "Dans le monde du ballet, on parle anglais… sauf en France où on parle français."). Il s'étend un peu plus lorsqu'on lui parle de son art : il dit son émerveillement face au talent des chorégraphes, le fait que tout s'assemble comme par magie, la chorégraphie des solistes, des ensembles, la musique, les lumières… (un talent à part qu'il ne se sent pas avoir) et parle avec ferveur de ses interprétations.

J'ai pensé à JoPrincesse, parce que Friedemann Vogel est manifestement lui aussi un hyper-sensible qui vit les choses instinctivement. Les rôles tragiques, notamment, le laissent exsangue, au-delà de la fatigue physique engendrée par tout ballet un peu costaud : It stays in your system. Après avoir dansé La Belle ou Le Lac*, vous êtes évidemment fatigué, explique-t-il, mais contrairement à un Roméo et Juliette, vous ne vous sentez pas run over by a train (tout le monde a ri).

J'ai pensé à Anne Deniau, aussi, parce que Friedemann Vogel est un de ces artistes dont on ne peut pas être fan. On peut enclencher le mode fan girl, évidemment, et mimer le pioupiou devant l'oiseau allemand (ici à 3'00, si, si, on clique), mais cela ne prend pas - même s'il accueille les manifestations d'enthousiasme avec une gentillesse incroyable. Il déçoit et se doit de décevoir (les attentes) pour nous surprendre à nouveau sans faire du Vogel. Et parfois ça ne marche pas. Bon. Du coup, j'ai été contente que C., croisée à la sortie, se dise enthousiasmée par sa présence. Heureuse aussi d'entendre un danseur de l'Opéra, installé derrière moi, laisser échapper une onomatopée pendant le spectacle (il serait très bien dans La Chauve-souris, soit dit en passant).

Au final, Friedemann Vogel était peut-être une erreur de casting, mais un bon choix tactique de la part d'Eleonora Abbagnato : la guest star a fait venir du balletomane sans éclipser la troupe qui l'invitait, la mettant même en valeur par un faux pas de côté.

 

* E. et moi avons bugué sur le non-tragique du Lac avant de nous souvenir que certaines versions ont un happy ending

10 décembre 2016

Le nouveau né de Noël

Comme il y a deux ans, le binôme baroque de Palpatine déclare forfait pour l'Oratorio de Noël de Bach…
"… alors que c'est Suzuki !
- Il est génial à quel point, ce Suzuki ? m'enquiers-je. C'est que la fièvre monte…
- Génialissime. C'est LE spécialiste de Bach."
Allons bon.

Je passe la première cantate à me remettre d'une quinte de toux qui m'a flingué les côtes dans une tentative de la garder silencieuse. Douce impression que mes yeux pleurent de la morve. Total esprit de Noël. Je rêve à la fumigation que j'aurais pu me faire en restant chez moi, et tente de trouver un rythme de respiration qui n'irrite pas la gorge tout en assurant un approvisionnement minimum en oxygène, raréfié dans les hauteurs du théâtre des Champs-Élysées (même si, ô joie, nous avons pu nous replacer de face). Un peu comme pour faire passer un hoquet, je prends un point de focalisation : le chef, dont les mouvements agitent doucement une blancheur toute fluffy autour de son crâne dégarni. Je sais maintenant ce qu'elle m'évoque : le dragon de L'Histoire sans fin. Sur le moment, je me dis juste que ses gestes sont ceux d'un artisan, comme un tailleur expert qui déploie du tissu, le caresse pour l'étaler (expansion de la phrase musicale) et recours soudain à des gestes beaucoup secs pour le couper et l'épingler (suspension d'une phrase, entrée d'un pupitre). Un artisan sans matière, mais avec la même manière, entre tendresse et précision.

La deuxième cantate comporte un moment de pure merveille, une espèce de pastorale où les vents découpent avec délicatesse des silhouettes de papier de soie hautes comme des brins d'herbe, une œuvre miniature sous cloche de verre, animée de quelques arabesques calligraphiées. Un petit miracle de fragilité et de finesse. Après cela, ce n'est plus que de la joie, pure, lumineuse, réconfortante. Contrairement à ce que la composition du public pourrait laisser croire, il n'est pas question de religion dans cet épisode de la nativité, mais de foi. Exeunt les clous et la croix, les puer senex que je n'ai pas regardé au palais Barberini sont remplacés par un nouveau né blond comme les blés, et je pense à cet article que j'ai lu juste avant de venir, d'une blogueuse dont j'aime beaucoup les mots et qui nous a pris par surprise en racontant l'enfant qui venait de naître, la peur de se trouver amputée d'une partie d'elle-même et le regard d'un petit être qu'il aurait été dommage de ne pas rencontrer. Une joie assez sombre, que j'ai l'impression de pouvoir comprendre. Je repense alors à la joie lumineuse, lumineuse jusqu'à l'effacement, d'une autre blogueuse qui a elle aussi donné naissance (ma blogroll est pleine d'arrondis) et que j'ai failli effacer de mon lecteur de flux RSS parce que sa joie m'aveugle sans m'éclairer - je ne vois pas, I don't relate to it. Ce soir, je crois pourtant la deviner dans la musique ; peut-être que c'est cela, cette lumière, cette joie, immense de tristesse et d'espoir, que les procréateurs éprouvent au surgissement de la vie, et qu'il me faut l’œuvre d'un créateur pour voir et entendre. Une immense consolation d'on ne sait quoi qui reste en sourdine. Et la lumière. Y a-t-il plus lumineux que la musique de Bach ? Sa musique respire comme le regard dans les églises romaines lorsqu'il se lève vers les vitraux, toute la quincaillerie de marbres et de statues évanouie dans ces proportions aérées.