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10 octobre 2014

Fête de début d'année

Au rang BB, la tête levée vers la voix enchanteresse qui flotte au-dessus d'un cône de robe bleue, je retrouve l'émerveillement qui me prenait, petite, au pied du sapin, lorsque celui-ci me paraissait encore immense parce que je n'avais pas encore grandi. Aga Mikolaj est merveilleuse, et avec elle tout le Te Deum de Dvořák. Le texte latin, utilisé comme un Ipsum lorem par le compositeur en l'absence du texte qu'il devait recevoir, est un fabuleux prétexte à une grande fête où les chœurs vous parviennent assourdis par l'orchestre, comme des amis qui vous appelleraient de loin, à travers la foule.

Devant moi prend ensuite place la plus refaite des deux sœurs Labèque : tandis que, sous l'effet de ses doigts et d'un tropisme gémellaire idiosyncrasique, les touches tendent à aller par deux, je me demande si elle voit quelque chose à travers les deux demi-lunes qui lui servent d'yeux. Du Concerto pour deux pianos de Martinů, je garde au final l'image du code barre collé en face de moi sur le tabouret – un souvenir-écran ou/où je n'y entends rien !

Gland de chêne, noisette et châtaigne, le dégradé des violoncelles donne à la Symphonie n° 8 de Dvořák des couleurs automnales. La joie m'emporte, comme la bourrasque les feuilles mortes qu'elle fait danser.

27 septembre 2014

Gods and Dogs

Le théâtre des Champs-Elysées n'est absolument pas fait pour la danse. On y voit mal d'à peu près partout et, quand par bonheur la vue est dégagée, on se retrouve avec les genoux sous le menton. Autant dire qu'avec les tarifs prohibitifs pratiqués pour la série TranscenDanses et en l'absence de tarifs de dernière minute, la salle s'est retrouvée à moitié vide, ce qui est fort dommage lorsqu'on consacre une soirée entière à un chorégraphe majeur de notre époque – mais fort pratique pour se replacer. Encore aurait-il fallu savoir que Jiří Kylián affectionne particulièrement le côté cour : les belles asymétries de Bella Figura et Gods and Dogs ont ainsi régulièrement disparu dans notre angle mort, avant que Palpatine et moi nous replacions à l'entracte, un peu loin mais de face, pour Symphonie de Psaumes.

Les collants noirs et les bustiers rouges de Bella Figura m'ont rappelée l'atmosphère feutrée de Doux mensonges. Les flammes allumées en arrière-scène instaurent un climat intime, presque d'alcôve, portant avec leurs ombres le souvenir jamais vécu d'innombrables soupirs devant un feu de cheminée. Métaphore de cuisses écartées, les jambes se rétractent en grand plié seconde (en crabe) lors des portés, petites morts répétées. Étrangement, pourtant, il n'y a pas grand-chose de sensuel dans ces pas de deux secrets : l'émotion, si l'on est ému, vient du fort esthétisme d'une scène fort brève, où danseurs et danseuses se retrouvent torse nu dans d'amples jupes rouges à paniers – cette même jupe qui habillait-déshabillait depuis le début l'une des danseuse, fil-jupe rouge qui, par ses apparitions, légitime le nom de Bella Figura.

À ce ballet reconnu comme un chef d'œuvre depuis maintenant bientôt vingt ans (1995), j'ai pourtant préféré le relativement récent Gods and Dogs (2008), qui ressemble davantage à ce que l'on avait pu voir lors de la soirée proposée par le théâtre de Chaillot. Moins WTF que Mémoires d'oubliettes (2009) – il n'y a pas de pluie de canettes argentées et l'on fait facilement abstraction de la vidéo de chien cauchemardesque qui court au ralenti en haut de la scène –, Gods and Dogs possède la même énergie, quelque chose de plus abrupt et puissant, et par là même plus violemment sensuel que les pièces censément sensuelles. Les corps semblent parfois sur le point de se disloquer – non pas, comme chez Forsythe, dans des extensions extrêmes mais dans des tensions internes, un ébranlement du corps qui l'entraîne dans des angles bizarres. Mon moment préféré est sans doute celui où les danseurs de deux duos, mains au sol, s'érigent en appuyant leurs pieds sur les épaules et le cou des filles, bien droites, grandes, jambes plantées dans le sol et regard dans le lointain. Elles inébranlables et eux enragés. Gods and Dogs, c'est toute la contradiction, tout l'équilibre de la danse (et de l'humain, un pied dans la boue, un œil sur les étoiles) : s'élever en étant solidement ancré dans le sol.

Je ne sais pas si c'est parce que la soirée s'achevait, mais la Symphonie de Psaumes n'a provoqué aucun élan mystique ni esthétique chez moi. Les colonnes de danseurs qui se font et se défont, qui ondulent comme la colonne vertébrale d'un être plus grand, me font penser à certains ensembles de Boris Eifman mais, à sans cesse s'écarter de l'énergie qu'elles dégagent, on échappe au grandiose qu'elles pourraient susciter et l'on glisse sur la musique, tel Ratmansky, à côté. La sortie est amortie par une mosaïque de tapis ; je m'attendais à être plus secouée.

 

21 septembre 2014

Stabat spectator

Coppélius de concert, le chef d'orchestre se trouve projeté le buste en arrière sous l'assaut de la musique. Cela cavale ! Cela cavale même beaucoup pour une musique religieuse... qui n'en est pas puisqu'il s'agit de l'ouverture de Guillaume Tell qui, en l'occurrence, ouvre sur le Stabat Mater de Rossini. À un morceau (de choix) près.

À la cavalcade que je connaissais sans connaître, a suivi la pièce d'un compositeur que je connaissais sans l'avoir reconnu : Respighi truffe sa partition de notes égrenées à la harpe, au xylophone et à tout un tas de petits instruments de percussions, dont mes préférés restent ces espèces de souris d'ordinateur, disposées côte à côte comme les pépins d'une pomme stylisée, et sur lesquelles les doigts du percussionniste rebondissent joyeusement. Anthopomorphisme murin : ce sont des castagnettes, dont je n'avais jamais soupçonné qu'on puisse en jouer sans les tenir au creux de la main. Encore plus curieux, elles n'introduisent aucune espagnolade : on a moins envie de taper des mains et des talons que de se lancer dans un manège de tombés posés tours et grands développés seconde en tournant. Ce n'est pas pour rien que ce morceau de Respighi a pu être considéré comme de la musique de ballet ; la proximité de Rossiniana avec Chopiniana aurait dû me mettre la puce à l'oreille !

Je retrouve dans le Stabat mater de Rossini ce qui m'avait plu dans la Petite Messe solennelle : la proximité d'une musique dite religieuse avec l'opéra, la chaleur italienne pour évoquer des thèmes sombres, le côté tout à la fois bourrin et délicat d'un Hugo, comme la dentelle de pierre d'une cathédrale. Et les chœurs... si puissants et si fins que j'ai un moment eu l'impression que les voix provenaient des archets des contrebasses. Et cet a-men final où l'on tombe presque dans le silence entre les syllabes, deux souffles de résignation sereine avant la clôture instrumentale.... Il n'y a que les Italiens pour avoir ce sens du grandiose. Et offrir des chocolats à la sortie. Merci Rossini, merci le Teatro Regio Torino.

02 août 2014

Best of, worst of, sort of

And now, ladies, mice and gentleman, l'heure de la remise des prix a sonné !

 

Prix Avant l'heure, c'est pas l'heure : Amandine Albisson.

Prix Après l'heure, c'est plus l'heure : Aurélie Dupont.

Prix Tout vient à point à qui sait attendre : Mathieu Ganio, officiellement soustrait de la liste de mes souffre-douleurs.

Prix de gros : déclaration d'amour globale aux danseurs du San Francisco Ballet.

Prix (chauve-)souris : Olga Esina dans le gala de Manuel Legris.

Prix du strip-tease : Friedmann Vogel dans Mona Lisa.

Prix Show must go on : Allister Madin.

Prix WTF: âprement disputé par les poissons rouges de Teshigawara, les spasmes de Louise Lecavalier, les vrais et faux robots de Bianca Li et les canettes argentées de Jiří Kylián, le prix revient néanmoins aux momies du Het Nationale Ballet pour leur trip totalement inattendu.

Prix Miroir de l'Occident : Le Détachement féminin rouge, au kitsch aussi éclairant qu'enthousiasmant.

Prix de la métaphore chorégraphique : les Balletonautes, pour l'ensemble de leur œuvre.

Prix de la relecture : la Giselle de Mats Ek par l'Opéra de Lyon et la Cendrillon de Thierry Malandain. Son Lac ne qualifie pas Dada Masilo comme outsider.

Prix théâtral : Fall River Legend

Prix de l'académique modernisé : Golden Hour avec ses jupettes et ses bandeaux à la Bayadère.
1er accessit pour les académiques bi-face de Concerto #1, d'Alexei Ratmansky (qui aurait obtenu le premier prix s'il était aussi bon chorégraphe que Christopher Wheeldon).

Prix de la révélation blonde de l'année : Sasha de Sola.

Prix de la confirmation blonde de l'année : Karl Paquette dans le Boléro. J'abdique tous les beaux gosses du monde pour Karl Paquette sur la table (sans garantie d'être encore à l'état solide à la fin).

Prix de la coloration : Eleonara Abbagnato brune, incarnant Esmeralda et la Mort.

Prix de la décoloration : Florian Magnenet

Prix du contrejour : Les Nuits de Preljocaj et leurs arabesques non dansées.

Prix Phosphorescent : Constellation, d'Alonzo King.

Prix lunaire : Humming Bird, de Liam Scarlett et Shoot the moon, de Sol León et Paul Lightfootn ex-aequo. En quelque sorte un prix Philipp Glass.

 

Worst of

Parce que le pire n'est jamais décevant.

Prix Illusions perdues : Ratmansky.

Prix du supplice chinois russe : The Old Woman. Quand bien même c'est du théâtre, il doit figurer ici : non seulement il y avait Barychnikov mais c'était vraiment le worst-of de la saison (suivi par Peter Pan – je ne dois pas être faite pour le théâtre).

Prix Bâillement : Vortex temporum, d'Anna Teresa de Keersmaeker, qui nous a servi la même tambouille que pour Partita 2. Bis repetita placent... up to a certain point : autant Bach tient en haleine, autant Gérars Grisey...
1er accessit pour Benjamin Millepied et son Daphnis et Chloé, venteux.

 

Best of

Où l'on comprend pourquoi on reste assis à regarder d'autres danser.

Prix prisé : Tabac rouge, de James Thierré.

Prix du spectacle jouissif : Borderline, de Wang et Ramirez. C'était borderline d'être le meilleur spectacle de l'année. 

Prix Sidération : Borrowed Light, de Tero Saarinen, terrassant de beauté avec ses chants Shakers a capella et sa danse fraternelle qui va puiser au-delà de l'épuisement, en quête de la part divine de l'homme. La mystique du désir.

Être remué, touché à distance, c'est ça, être ému – être mis en mouvement sans avoir bougé de son siège. La danse comme primum mobile.