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19 mai 2014

Dah dah sko dah dah didou

Prenez un souffle d'air, une petite bande de Japonais sous ecstasy, un prêtre-chat, des cravates cousues à même la chemise, des mains qui deviennent griffes avec la vitesse et la persistance rétinienne, de longs cheveux agités à 360°, une souris qui joue du cor, des frappes de claquettes quasi-militaires, secouez bien et vous obtenez... heu, un truc bien secoué. Made in Japan, by Saburo Teshigawara. Dah-dah-sko-dah-dah, titre onomatopéique censé rappelé le battement de tambours japonais traditionnels, hésite continuellement entre l'allure effrénée de la vie moderne (moderne comme une machine à laver en plein essorage) et la lenteur de la respiration (façon flux et reflux maritime et sanguin, à l'écoute du corps et de la nature) sans parvenir à trouver son rythme. Cela pourrait être beau, cela pourrait être époustouflant, mais c'est surtout what the fuck. Mais avec une souris. Et des poissons rouges en bocal qui, heureusement pour eux, oublient toutes les secondes qu'ils deviennent aveugles pour la beauté des feux de la rampe diffractés à travers l'eau des bocaux, sourds au prétexte que « tout son non travaillé peut être musique » et muets devant leur avenir proche de grillade. Poissons rouges super stars. Super endurants. Comme les danseurs. Et le public, il faut bien avouer. Depuis quand va-t-on voir des trucs WTF ? ai-je demandé à Palpatine. Celui-ci m'a obligeamment rappelé que j'étais à l'origine la sélection danse. Non mais depuis quand le théâtre de Chaillot fait du théâtre de la Ville ?

 

(Moralité : l'époque des réabonnements approchant, on va essayer d'y aller mollo sur les petites croix – sans pour autant en faire une sur les merveilleuses découvertes que l'on fait parfois.)

10 mai 2014

Transcendanse

La biographie de Doris Humphrey par Claude Pujade-Renaud m'avait déjà fait découvrir l'existence des Shakers avant que Tero Saarinen s'en inspire pour Borrowed Light. Telle que la présente le roman, cette communauté protestante du XVIII-XIXsiècle résume toute l'ambivalence de la danse dans son rapport au pouvoir (religieux) : tantôt diabolique (les danseurs sont possédés, incontrôlables), tantôt divine (les danseurs entrent dans une transe mystique, d'une manière codifiée par la communauté), la danse est facteur d'instabilité aussi bien que d'ordonnancement.

Au XVIIIsiècle, à leurs débuts, les Shakers étaient pris de convulsion qui les secouaient malgré eux. Ils se roulaient par terre, claquaient des dents et même couraient à quatre pattes en aboyant, transformés en chiens de façons humiliante.

[…] les Shakers ont voulu posséder cette possession qu'ils considéraient comme un avilissement. Tout en acceptant de payer un tribut à la première phase, ils sont passés à une danse contrôlée et ils l'ont appelée la danse volontaire. La seconde permettait de se délivrer de la première. Ils ont construit des rythmes mesurés pour soutenir cette danse de la délivrance, ils l'ont structurée pour célébrer dans la joie Dieu et sa création, trois ou quatre fois par semaine.

Claude Pujade-Renaud, La Danse océane, p. 169-170

Ne reste dans la création de Tero Saarinen que la seconde phase : des illuminés, il a su capter la lumière. Rare sur le plateau, elle semble émaner des danseurs, quatre hommes et quatre femmes habillés de longues jupes noires et chaussés de gros croquenots qu'ils heurtent sur le sol. Les frappes, accompagnées de celles des mains sur les cuisses et le torse, secouent tout leur corps. Il y a des déséquilibres brusques, des sauts comme des hoquets conçus pour retomber, des girations éblouies1, des empoignades viriles avec une sorte de samouraï irlandais dont le torse nu ceinturé me fait penser à une barrique de whisky, des gestes répétés, frappés encore, repris dans l'ivresse de la fatigue. C'est dans cette fatigue que naît la beauté : la maladresse de danseurs qui donnent trop de force parce qu'ils n'en ont plus assez pour mesurer leurs gestes révèle une endurance et une joie à toute épreuve. Ils sont là, dansent ensemble, et ceux qui flanchent sont réintroduits dans le cercle par une danseuse un peu plus âgée que les trois autres, qu'on dirait la mère supérieure à cause de cela, quoique la tresse qui lui entoure la tête donne autant une impression de fraîcheur que de rigueur. Car il en faut, de la rigueur, pour aller au-delà de ses forces, au-delà de soi-même, à la rencontre du divin. Et divines sont les voix de la Boston Camerata qui les soutiennent a capella, claires, fortes, sur des textes simples et des sonorités limpides terriblement poignantes. Il y a bien de la peine qui émane de ces chants et de ces danses, oui, mais aussi une telle fraternité, une telle volonté de joie que c'en est presque sidérant de beauté.

Mit Palpatine (il y a presque deux mois, oui, je sais)

  

1 « des pulsations et des spasmes obscurs de l'inconscient extirper la maîtrise d'une giration éblouie »

08 mai 2014

Concert ardent et fleuri

Je me félicite d'avoir déménagé Place d'Italie, à une demie-heure de la Cité de la musique, où a eu lieu le concert de l'Orchestre de Paris de la semaine dernière, et de la future Philarmonie où l'on pourra continuer à l'entendre. Parce que j'aime vraiment beaucoup l'Orchestre de Paris – surtout quand on l'entend dirigé par un Paavo Järvi qui valse.

Nous transportant Une nuit sur le mont Chauve, Moussorgski nous convie à un fort sympathique sabbat, du genre où les flammes de l'enfer se reflètent sur le bois verni des violons. C'est endiablé comme il faut jusqu'à ce que la ronde s'éteigne doucement, dans un manège de pas de valse à faire voler de la mousseline.

Une fois sorcières et diables disparus seulement commence la plus délicieuse des tortures. Je n'aurais pas voulu jouer au Docteur Maboul avec Tatjana Vassilijeva petite. Penchée sur son instrument comme une araignée potelée sur sa toile1, elle trifouille les tripes de son violoncelle – et les nôtres avec, si âpre est son interprétation du Concerto pour violoncelle n° 1 de Chostakovitch. C'est russe et ça déchire grave (j'imagine bien la vodka faire le même effet).

Ravel adoucit tout ça après l'entracte par des Valses nobles et sentimentales : tout n'est que danse et éclosion de fleurs à la Fantasia ;les danseurs en oublient de reposer leur partenaire et, pendant quelques notes, on ne touche plus terre.

Retour à la terre ferme, campagne et montagne, avec les Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Carl Maria von Weber de Paul Hindemith (ouf, on y est) – métamorphoses symphoniques aussi schizophréniques que les métamorphoses météorologiques : un orage de montagne gronde et l'instant d'après, on est dans une campagne guillerette, avec fleurs, vaches, mädchen à tresses et chalet, que l'on est obligé de déménager mentalement à la montage quand le temps se couvre et que l'orage se met à gronder, avant que, rebelote, la campagne se mette à nouveau à briller, etc. La prochaine fois qu'on voit le soleil percer à travers de gros nuages noirs et se faufiler entre les gouttes de pluie, je ne dirai plus que c'est un temps à arc-en-ciels mais un temps à Hindemith.

1 Une araignée creepy mignonne à la Tim Burton, vous voyez ?

Mort nez

Il ne suffit pas d'un bon orchestre et d'un bon programme pour faire une bonne soirée. J'en ai encore eu la preuve hier à la salle Pleyel, que le public a manifestement pris pour un sanatorium : on a battu des records de tuberculeux au mètre carré. Entre deux toux, on pouvait pourtant deviner la beauté des Kindertotenlieder de Mahler, tout aussi dépouillés que la Musique funèbre maçonnique de Mozart donnée en ouverture, et comme fascinés par la mort d'êtres qui ont à peine eu le temps de vivre, hantés par leurs regards passés et leur absence présente.

À l'entracte, fuyant les tuberculeux du parterre, je me retrouve au premier balcon, avec pour voisin un nez siffleur. Neuf cors et une armée de trompettes suffisaient à peine à couvrir le bruit de ses nasaux et j'ai passé Une Vie de héros de Strauss avec la main en conque autour de l'oreille – vous parlez d'un exploit ! Entraînée par les flûtes railleuses, j'ai imaginé toutes sortes de vicissitudes que les nez siffleurs auraient pu endurer si Dante avait prévu un cercle de l'enfer spécialement pour eux – mais les entendre mouchés par Strauss, ce n'est pas mal non plus, il faut bien l'avouer.

Bref, un concert qui s'appréciera en replay.