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27 septembre 2015

Entrez dans la danse, entrez à Garnier

20 danseurs pour le XXe siècle, 20 danseurs disséminés dans les espaces publics du palais Garnier : honnêtement, je m'attendais à un concept fumeux, où la pose (physique aussi bien qu'intellectuelle) prend le pas sur la danse. Il n'en est rien. Certes, Boris Charmatz n'a pas chorégraphié un seul mouvement, mais il récupère avec bonheur le répertoire du ballet de l'Opéra pour créer un musée de la danse aux collections variées et accessibles – ce n'est pas un vain mot : les danseurs sont là, un peu partout, de plein pied avec vous. Des cercles se forment autour d'eux comme les passants dans la rue s'attroupent pour observer des danseurs de hip-hop. C'est un régal de voir le classique abordé de la même manière que la street dance, qui n'est elle-même qu'une forme (certes fort plébiscitée – je n'ai jamais pu accéder au balcon à cause du monde qui y était amassé) parmi d'autres : contemporain, disco, Bollywood, buto, music-hall... Les danseurs passent d'un style à l'autre avec l'aisance qui les caractérise ; j'ai seulement eu une persistance rétinienne un peu étrange en voyant une mort du cygne interprétée par une danseuse qui faisait une claudette en bottes à talons l'instant d'avant...

Les danseurs sont réunis par groupes de deux ou trois et dansent à tour de rôle les deux ou trois extraits qu'ils ont préparés. Ils peuvent ainsi souffler entre deux passages, régler la musique pour leur collègue (de manière très casual, sur le téléphone relié à l'ampli – on a l'impression d'être à la soirée d'un ami !), indiquer le périmètre qu'il va falloir au danseur... et échanger quelques mots avec leur public, qui cesse d'être une masse informe plongée dans l'obscurité. Cela fait une énorme différence et tous les danseurs ne gèrent pas aussi bien le changement : certains, manifestement gênés, ne savent pas où placer leur regard, voire arborent un visage complètement fermé (Alexandra Cardinale, qui danse Nikiya, vous donne la sensation assez désagréable d'être Gamzatti), quand d'autres cherchent le contact et le cultivent en présentant en quelques mots l'oeuvre qu'ils vont danser.

Presque davantage encore que les extraits présentés, c'est ainsi la personnalité des danseurs qui vous retient de céder à la tentation du zapping : j'ai pour ma part passé un long moment du côté des loges cour, en la compagnie chaleureuse et pétillante de Julie Martel (Dances at a gathering, danse Bollywood, danse des années 1920) et Caroline Osmont (Who cares?) puis Myriam Kamionka (La Mort du cygne, Lamentations de Martha Graham...). Elles préviennent – attention ! – lorsque la chorégraphie menace de les faire s'approcher un peu trop près du cercle qui s'est formé, en préparent la percée lorsqu'un manège a été transformé en traversée aller et retour du couloir, et demandent à l'auditoire si elles parlent assez fort lors de la présentation des extraits, s'excusant de ne pas être rompues à l'exercice, on n'est pas habitué à parler devant vous, c'est nouveau pour nous aussi. Le visage de Myriam Kamionka est émouvant et la joie de Julie Martel, communicative : pour une fois que je ne suis pas assise, j'en profite pour laisser le rythme me traverser et, sans vraiment m'en rendre compte, je ponctue ce que je vois d'épaulements et coups de tête. Vous connaissez ? me demande Julie Martel alors que j'étais partie en quête de son nom pour pouvoir la guetter dans les prochaines distributions. J'ai vu votre coup de tête. C'est que c'était la variation de la danseuse en vert de Dances at a gathering, vue et revue lors d'une répétition publique... Contrairement à ce que l'on pourrait croire, elle ne perd rien de sa verve dansée en baskets. Pour des raisons évidentes, l'usage des pointes était fort limité (je ne les ai vues que pour la mort du cygne, dont les piétinés ne sont pas trop dangereux), mais les baskets contribuaient à l'ambiance décontractée, comme si on avait posé sacs et manteaux dans un parc pour une petite jam session entre amis (en stage de danse, on se retrouvait comme ça à répéter la variation du jour et ça finissait en grand nawak, avec les grandes qui portaient les petites en poisson – et elles en redemandaient, les inconscientes, comme si c'était un tour de manège).

Alors que, vers la fin, je passe une tête dans la galerie du glacier pour voir si je ne pourrais pas rattraper le début de Forsythe par Alessio Carbone en T-shirt rose1 – raté –, un de ses collègues me demande si j'ai tout vu. Je crois bien, que je réponds. Et j'ai tort : le mini-programme, attrapé à la sortie, m'apprendra que j'ai loupé deux scènes, au rez-de-chaussée. C'est l'aspect le plus frustrant de la performance : même si on a le temps de se faire une bonne idée de ce qui est présenté, on ne peut pas tout voir et l'on est sans cesse partagé entre l'envie de regarder et celle de circuler pour savoir ce qu'il y a d'autre à voir, ce qui, paradoxalement, donne l'impression d'avoir à la fois manqué plein de choses et tout vu, c'est-à-dire tout aperçu, et de s'en être plus ou moins lassé (sans compter que toutes les extraits ne se valent pas – rien à faire, les chorégraphies de Nijinska et autres avant-gardistes, ça ne parle me pas). D'où l'importance primordiale de la personnalité des danseurs et du contact qui s'établit avec eux. Cet eye-contact improbable avec Caroline Osmont (?), à travers la vitre, elle sur la loggia, moi dans le grand foyer, électrisant comme les pas de break dance dans lesquels elle était lancée, de profil à son public, valait bien que je me sois détournée de la scène du grand foyer.

Entre cette création et l'avant-première réservée aux jeunes, on se dit que Benjamin Millepied se donne les moyens de mettre en pratique sa volonté d'ouverture. Cela mettra du temps, cependant : l'origine sociale du public est encore plus frappante quand il est composé uniquement de jeunes et que cela ne laisse aucun doute, l'âge évacuant l'hypothèse d'une potentielle ascension sociale via le travail de tout une vie. Tout juste a-t-on une classe2 ou deux pour un semblant de mixité sociale. Comme dirait à son camarade l'un des rares spectateurs de couleurs croisés sur le chemin de la sortie, mains suspendus aux bretelles de son sac à dos : « C'est sociologique. »

 

 


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 Petite pensée par @odette9 qui aurait fondu sur place.
2 Je suppose : une adulte manifestement trentenaire distribuait des places à la ronde avant le spectacle, à des jeunes qui semblaient tous se connaître.

26 septembre 2015

Au nom de Mozart, de Bach fils et du Saint Esprit

Reprise de la saison musicale avec Les Vêpres solennelles d'un confesseur – d'un confiseur, dixit @_gohu. Ce morceau de Mozart est effectivement une douceur... qui me laisse sur ma faim. Aurais-je désappris à écouter durant l'été ? L'oreille musicale se rouillerait-elle comme le corps qui n'a pas dansé ? Toujours est-il que la musique entame son travail sur moi et aère mes pensées comme le ferait la marche. Il ne faudrait pas grand-chose pour passer de la torpeur à la méditation.


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Une queue de cheval de côté, comme une couette unique, chez le violon solo, et Laurence Equilbey à la baguette. Cela fait du bien de voir une femme à cet endroit. La seule chose que je n'aime pas dans sa direction, c'est la fin des mouvements : il n'y a pas ce moment de suspend qui donne au son le temps de s'égoutter. On dirait la hampe d'une lettre brutalement arrêtée dans sa calligraphie, sans que le trait, main allégée, se soit affiné.


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Les frissons arrivent avec Le Magnificat de Carl Philipp Emanuel Bach (il faut être fils de pour avoir droit à un prénom). Judith van Wanroij, sa voix, son sourire sont magnifiques, et le choeur d'Accentus trouve alors la voie du mien. La musique se déroule comme le travelling en gros plan d'une peinture pleine de draperies (étrange synthèse d'Intermezzo vu sur la 3scène et de la lumière du jour sur ma couette richement orangée, qui me met toujours le doute – ai-je bien éteint la lumière ?). Travelling lent et inexorable ; on n'en voit pas la fin et on la redoute. « Dans ses Vêpres de 1780, l’écriture chorale de Mozart se tourne parfois vers le passé, tandis que le Magnificat du fils de Bach regarde résolument vers l’avenir. » C'est surtout à celui de mon arrière-grand-mère que je pense, qui à bientôt cent ans, bientôt un siècle, un siècle de mémoire qui ne laisse plus de place à la mémoire immédiate, va devoir quitter sa maison et s'installer en maison de retraite. Bizarre futur qui est à la fois mon passé généalogique et mon futur biologique. Qu'aurai-je eu le temps de faire d'ici là ? Le travelling continue, implacable, adouci par le retour in extremis de la soprano. Aimer, j'entends bien.


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Deux bis dont un où les alléluia sortent comme des spaghettis déjà cuits de leur doseur. Allénouilla.

13 septembre 2015

Sketchy, Quiet, Dull, (hopefully not) Backward

Je sors d'une séance de travail publique à Bastille où Benjamin Millepied, pas avare de son temps ni de sa personne, a fait répéter un extrait de sa nouvelle création Clear, Loud, Bright, Forward, après avoir parlé de ses intentions pour le ballet. Benjamin Millepied devrait faire un bon manager : il a le désir d'accompagner les danseurs dans leur carrière, de ne pas briser leur élan en les faisant poireauter trop longtemps et de faire ressortir ce qu'il y a d'unique chez chacun d'eux. Il est attentif à leur santé, veille à ce que leur entraînement soit régulier (ne pas passer trois mois pieds nus avant de remettre les pointes). Pendant la séance de travail, il ajourne la reprise d'un passage qui ne passe pas, car c'est toujours le même muscle qui est sollicité et il ne veut pas leur faire risquer la blessure, surtout en cette période de reprise où le corps n'est pas aussi réactif que le restant de l'année. Benjamin Millepied est également conscient des réalités économiques : à la question de savoir s'il veut proposer une nouvelle version des grands classiques, il répond que, dans l'absolu, il aimerait, mais que cela coûte une fortune et que dans l'immédiat, il préfère « mettre des sous » dans des créations d'aujourd'hui. Il a également une vision très lucide des forces et des faiblesses du ballet de l'Opéra, de son répertoire (non, tous les ballets de Noureev ne se valent pas ; sa version n'est pas toujours la meilleure) et de ce que chaque école peut apporter (clairement, pour faire travailler le Lac, c'est en Russie qu'il faut aller voir). Et s'il encense la culture et la curiosité de ses interprètes, il déplore aussi le manque d'éducation à la chorégraphie, notamment dans le domaine musical. Petipa et compagnie avaient des connaissances musicales très poussées ; Balanchine était capable d'écrire des réductions pour pianos à partir de partitions complexes ; et aujourd'hui, eh bien, nous avons Millepied.

Son idée d'ouvrir une académie de chorégraphie pour retrouver le savoir-faire des maîtres de ballets d'autrefois est une excellente idée : n'en déplaise à notre tendance élitiste (et paresseuse) à considérer le talent comme inné, beaucoup de choses sont à acquérir. Que l'on pense par exemple, dans le domaine littéraire, aux cours de creative writing : ils ont fait des Anglo-Saxons les maîtres du storytelling et, snobés, peinent à s'implanter par chez nous. Là où le bât blesse, mettons les pieds dans le plat, c'est que Benjamin Millepied est aussi piètre chorégraphe qu'il s'annonce bon directeur de la danse. Je suis tout à fait d'accord avec lui (comme sur à peu près tout ce qu'il a dit) qu'il y a actuellement peu de bons chorégraphes classiques ; il n'en fait hélas pas partie. Certes, il connaît bien le vocabulaire classique, qu'il utilise assez largement, travaille le pas de deux en artisan et invente des combinaisons charmantes, mais son travail n'est absolument pas musical. On peut se moquer de Noureev et de son « un pas sur chaque note » ; Benjamin Millepied, c'est trois pas entre deux notes. Chez Wayne McGregor, au moins, la précipitation, alliée à l’extrémisme de la gestuelle, porte une certaine fougue et même, la première fois, éblouit. Chez Benjamin Millepied, la précipitation verse dans la lenteur – c'est du pareil au même quand la musique doit se charger seule d'indiquer le changement d'atmosphère ; adage ou allegro, qu'importe, tout est égal. Le directeur peut chorégraphier sur ses deux oreilles ; danse et musique font chambre à part. Résultat, lors de cette séance de travail, j'ai peiné à voir une différence entre le début et la fin de la répétition, alors qu'il y a d'ordinaire un avant/après très net et que les danseurs n'ont pas ménagé leur peine pour intégrer les corrections. Au final, malgré la présence souriante très sympathique de Marion Barbeau et Yvon Demol, cette séance de travail aura été plus intéressante pour ce qui a été dit par le directeur de la danse que fait par le chorégraphe. Pas parler, faire, répétait Noureev...

01 août 2015

Alvin Ailey et compagnie

Spectacle du 27 juillet

Alvin Ailey American dance theater est une troupe formidable qui mériterait d'être mieux mise en valeur par ses chorégraphes. Bien sûr, il y a le fondateur qui a donné son nom à la compagnie : son Pas de Duke, pas de deux sur la musique de Duke Ellington, était sûrement la pièce la plus polie de la soirée. Mais il utilise une base classique qui ne semble pas toujours maîtrisée de ses interprètes : curieusement, alors que la grande technique « pyrotechnique » passe sans problème, le mieux que l'on puisse obtenir en termes de pieds tendus s'apparente à Karl Paquette lors de son dixième Don Quichotte (j'aime beaucoup Karl Paquette, mais faut pas le pousser dans les orties). Si l'on faisait un graphe araignée1 des différents styles de danse au croisement desquels se trouve la compagnie, le classique, vaguement tiré vers le haut par le contemporain (Polish pieces, de Hans van Manen), rabougrirait la toile, par ailleurs bien équilibrée entre modern'jazz, danse africaine (les ondulations de bassin couplées à l'éloignement et au rapprochements des pieds en-dedans en-dehors en-dedans en-dehors dans Four corners, de Ronald K. Brown) et street dance/hip-hop (les danseurs sont manifestement chez eux dans Home, pièce survitaminée de Rennie Harris).

D'une manière générale, comme l'ont souligné les Balletonautes à propos d'une autre soirée, cela manque d'interactions entre les danseurs : autant limiter les portés et les pas d'adage dans Pas de Duke casse un peu le côté couple et dynamise le duo, autant juxtaposer les danseurs dans Four corners et plus encore dans Home donne l'impression d'avoir voulu montrer sur scène ce qui aurait davantage sa place dans une battle ou un cours de danse de haut niveau. Par contraste, les passes de Polish Pieces font figure de véritables portés, alors que les danseuses en grand plié seconde sont déplacées par leurs partenaires dans la même position, donnant l'impression assez amusante de convergences et divergences trop vives dans le réglage d'une image.

Les danseurs sont en permanence branchés sur du 200 volts (y compris dans Home lorsque la musique se fait planante – le contraste, dear Harris, le contraste !), mais il n'y a guère que Strange Humors pour en tirer véritablement partie : Robert Battle (qui est aussi le directeur de la compagnie) crée un duo-duel qui vous fait serrer les abdos sur votre siège dans une vaine tentative empathique d'amortir les chutes. Pour moi qui n'y connaît rien, l'affrontement des deux hommes dans une diagonale de lumière fait penser à un combat hyper sexy de capoeira2 – un régal de tablettes de chocolat.3 Le reste du temps, on savoure individu par individu la souplesse féline des épaules, les dos reptiliens et la vivacité explosive des pieds sur charbon ardent. On savoure ou on essaye, s'il est vrai que ce spectacle est comme un bon plat trop bien servi : alors que les premières bouchées sont appréciées – un délice –, on s'aperçoit à la dernière que toutes les bouchées intermédiaires ont été englouties mécaniquement, et on regrette le plaisir qu'on s'était promis.


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 Mais si, vous savez, ces graphiques que fait la FNAC dans ses comparatifs d'appareils photos (et autres), dans lesquels on cherche la toile d'araignée la plus grande et la plus parfaitement orthogonale possible, pour ne pas avoir un respect des couleurs top au détriment du stabilisateur automatique.
2 Audrey, si tu passes par là...
3 Chocolat noir... et blanc ! Michael Francis McBride et Kanji Segawa ont-ils intégré la compagnie black sur le négatif d'une discrimination positive ?