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01 avril 2016

Selig sind…

Selig sind… Les premières mesures du Requiem de Brahms sont d'une douceur infinie1. Les échos qui naissent de-ci de-là dans le chœur n'ont rien de canons ; ils participent d'un scintillement, continu, délicat, à peine perceptible, comme la lumière qui se reflète sur le haut noir pailleté asymétrique de l'une des choristes. Voilà, c'est foutu, je ne peux plus détester Brahms. Foutu pour foutu, autant apprécier la suite : je m'y emploie en laissant une mini-jubilation monter à coup de timbales – éruption de Blume, pâquerettes éparses – qui n'explosera pas, faute à un en-cas trop léger2 et à l'acoustique de la Philharmonie, qui produit un son pur plus admirable qu'émouvant3. L'âme s'égare dans la nostalgie de l'au-delà, oubliant de revenir s'incarner, apaisée, ici bas.


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On devrait le faire écouter à tous ceux qui, n'ayant jamais entendu d'allemand que dans les films de guerre sur Arte, imaginent que c'est une langue abrupte.
2 Au milieu des archets… un yaourt géant… et au milieu des demeures de Dieu… un flan coco-chocolat, oh oui, selig sind ceux qui ont mangé un flan coco-chocolat.
3 Pour le parterre, où je m'étais replacée avec Palpatine. « Tu avais l'impression d'être face à 80 personnes, toi ? ».

 

Mass b, de Béatrice Massin

Les références à l'actualité, présentes dans toutes les critiques, m'effrayaient un peu : des migrants, vraiment ? Heureusement, Mass b est à la fois en deça et au-delà : la politique n'y est pas, comme une certaine veine créatrice contemporaine bien-pensante pourrait le faire craindre, une affaire d'état où il conviendrait de prendre parti, mais une question de vivre ensemble… une question d'harmonie, oui… Pas de migrants, donc, seulement des êtres humains qui, peut-être, oui, si l'on veut, si vous y tenez, se lancent dans une migration, mais une migration qui tient moins de la fuite (loin d'un pays, d'une guerre, d'une famine) que d'un mouvement d'expansion, aussi ancestral que celui des oiseaux migrateurs.

Cela commence par des traversées de la scène, de cour à jardin : seul, à deux, en marchant, en courant – en tombant, aussi. Je suis saisie par les chutes d'une des danseuses (Marie Orts ? – en jaune, une ressemblance frappante avec Clairemarie Osta) : elle tombe comme d'autres sautent, avec une grâce, une détermination à couper le souffle (et à se blesser, manifestement, car elle a disparu en coulisse avant la partie qui demandait le plus d'endurance, et, de retour pour les saluts, a eu le droit à des marques de réconfort de la part de ses camarades et de la chorégraphe). Il y a aussi ce regard pénétrant qu'une autre danseuse (Lou Cantor) lance derrière elle, au corps étalé de tout son long, alors qu'elle-même poursuit sa route sans plus regarder devant elle, désolée mais déterminée. Ces quelques fulgurances entaillent la monotonie d'un processus autrement un peu trop visible comme tel. On est heureux de voir les danseurs se masser en avant-scène, sur une jetée artificielle où ils échappent à des flots imaginaires, le ressac intégré à leurs mouvements ralentis, tous agrippés les uns aux autres, les bras noués, noueux, comme les cordes qu'un marin s'épuiserait à tirer pour tirer ses coéquipiers d'affaire ; ils forment une chaîne, chaîne humaine, chaîne d'entraide où chacun passe de main en main, tiré, soulevé, recueilli, confié pour à son tour tirer, soulever, recueillir son prochain, le confier à sa bonne ou à sa mauvaise fortune. C'est lent, c'est intelligent, sensible mais peu émouvant.

Il faut attendre que les danseurs prennent le large et réinvestissent toute la scène pour se laisser embarquer. Enfin rassemblés, comme des oiseaux migrateurs sur le départ, ils s'élancent dans des cercles de plus en plus larges, entraînent dans leur sillage les moins aguerris, les retardataires, les sceptiques, les incluent, nous incluent, nous portent et nous élèvent. Les danseurs sont galvanisés par cette giration ; ils s'y lancent à souffle perdu, puisant dans le baroque (qu'ils ne maîtrisent pourtant pas tous) une énergie, une liberté, qui leur faisaient défaut dans la danse strictement contemporaine de l'ouverture (style dans lequel la plupart ont pourtant été formés). Les corps se fatiguent et la fatigue, faisant fondre les retenues-réticences et les attitudes prêt-à-danser, découvre les aspérités, les personnalités de chacun, ébauchées mais déjà là, d'une belle présence1. Ce n'est pas parfait, c'est mieux : jubilatoire. L'une des danseuse (Lou Cantor) pousse le lâcher-prise jusqu'aux cris, et ils me semblent s'échapper, à travers son corps, de ma jubilation. Ce faisant, elle exprime aussi celle de ses camarades, à n'en pas douter, à en juger par les sourires qui s'élargissent quand ses cris matérialisent une présence qui ne passe plus, ou plus rarement, par le contact, mais par une transe partagée.

Alors certes, l'intensité se nourrit du contraste et l'on s'élance d'autant mieux que l'on est profondément ancré dans le sol, mais il faut se rendre à l'évidence : malgré le recours à la musique de Ligeti et à un dispositif scénique créant une sensation d’oppression dans la première partie, Béatrice Massin n'est pas faite pour chorégraphier ce qu'il y a d'obscur dans l'être humain, parce qu'elle ne sait que la joie, et elle la sait comme personne, comme Bach, une joie lumineuse et grave à la fois, une joie pure, à la limite de l'extase.


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La vélocité gracieuse du danseur en baskets (Benjamin Dur ? – les autres sont pieds nus) est exaltante ; j'avais repéré une certaine souplesse dans ses détournés, quelque chose de la nonchalance que peuvent avoir les danseurs de hip-hop, mais il affleure aussi quelque chose de plus aérien, la maladresse, l'élégance dégingandée d'un danseur de claquettes.

27 mars 2016

Soirée mousseline et chaussettes

Robbins, le maître, et Ratmansky, l'élève, sont résolument mousseline : quoiqu'émaillé de discrètes touches d'humour, le mouvement est fluide, continu, poétique. Il tombe bien. Même s'il tombe mieux sur certains que sur d'autres : l'ABT m'avait laissé un souvenir autrement plus incisif de Seven Sonatas. Si Sae Eun Park et Antonio Conforti1 se glissent sans difficulté dans le ballet, les quatre autres semblent encore un peu lutter– et pourtant, plutôt que le lyrisme générique de Sae Eun Park, ce sont les inflexions poétiques de Mélanie Hurel que je retiendrai, notamment ce porté comme désynchronisé où la danseuse qui bondit est rattrapée-empêchée par son partenaire, attentif à ne pas laisser s'envoler sa Willis indisciplinée.

Other dances n'est lui aussi que mousseline : mousseline violette pour Ludmilla Pagliero, et mousseline gestuelle pour Mathias Heymann, dont les retombées de sauts, les développés et les ports de bras n'en finissent pas, s'évanouissant les uns dans les autres (et avec eux, les soupirs d'admiration). Comme Sarah L. Kaufman a raison ! Qu'elle est apaisante, cette grâce que l'on oublie souvent au profit de prouesses plus immédiatement admirables…

Restriction de mousseline chez Balanchine : cela vaut autant pour la taille de la jupette que pour la qualité du mouvement, moins lyrique que géométrique – et en cela parfaitement mis en valeur par les jambes-compas de Laura Hecquet. Duo concertant est aride comme Balanchine et Stravinsky savent l'être, la poésie tout entière concentrée dans le halo de lumière final. J'en arrive à la conclusion que je n'aime pas Balanchine – du moins, pas le Balanchine en chaussettes. Aussi incroyable cela semble-t-il, je crois avoir trouvé, avec ce détail vestimentaire, le critère déterminant mon enthousiasme ou mon aversion pour ses ballets : d'un côté, Agon, The Four Temperaments, Duo Concertant, en chaussettes, de l'autre, Jewels ou Theme and variations, en fanfare.

Tout comme il est un pivot dans l'histoire de la danse, Balanchine est le pivot de cette soirée, qu'il fait passer de la mousseline chic à la chaussette choc. Les chaussettes noires d'In creases, assorties au liseré des justaucorps, remportent une victoire incontestable sur les chaussettes blanches balanchiniennes. Non seulement Justin Peck a le bon goût de choisir une musique de Philip Glass (mouvements pour deux pianos, en fond de scène), mais sa chorégraphie dépote grave, complètement jouissive dans son rythme et son traitement du groupe, notamment lorsque celui-ci s'avance dans une formation triangulaire, la pointe dirigée vers Letizia Galloni qui, restée seule au centre, ploie en cambré à mesure que la troupe se rapproche… Sorry, Sarah and your art of grace, la géométrie l'emporte sur la poésie : Justin Peck increases grandement mon enthousiasme pour cette soirée !

1 Qu'on me le garde à l’œil !

 

One charming night

Malgré son costume qui tombe à la perfection et lui donne une allure folle, Ian Bostridge n'est pas charming. Il y a en lui quelque chose de tranchant, une intelligence aiguë, un regard perçant, des os saillants, une réserve austère, qui font de chaque rencontre une reconquête. Il faut en passer par un instant de déconvenue, un oh, il n'est peut-être pas si bien que ça, en fait, moins que dans mon souvenir, pour retrouver ensuite ce qui est à l'origine de ce souvenir : une voix, une articulation, qui transforme le chant en parole.

Ce n'est pas une voix qui décoiffe1 ; pas l'un de ces tuyaux d'arrosage sonore qui vous submergent lorsqu'ils projettent dans votre direction. Pas de débordement chez Ian Bostridge, qui va chercher en lui-même la source de la parole, creuse un corps déjà maigre pour en extraire le chant juste, à chaque fois exprimé in extremis, quand bien même les phrases interminables prouvent que ses réserves sont chaque fois suffisantes, quoique chose fois épuisées. Chez lui, la parole est chantante par ses intonations davantage que par son air. On la voit sillonner ses tendons, tendre son corps au point de lui faire plier un genou, soulever les pieds, et se faire expulser d'une caresse ou d'un claquement bien senti.

Surtout en anglais, à vrai dire. Les extraits qu'il chante en français sont plus secs que nerveux ; je ne saurais dire si cette aridité est à imputer à Lully et Rameau ou à leur interprète, mais c'est moins ma tasse de thé. Alors que quand il chante en anglais, oh my god ! De « One charming night » (extrait de The Fairy Queen, Purcell), sans livret, je ne comprends guère que la litanie des hundreds and thousands, mais cette comptabilité est dressée avec tant de poésie qu'elle me rappelle immédiatement les milliers oscula de je ne sais plus quel poète élégiaque latin… Avec lui, les anges n'ont plus rien de niais (« Waft her, angels, through the skies », extraits de Jephtha, Haendel) et Jupiter devient un charmant diablotin (« I must with speed amuse her / Lest she too much explain » extrait de Semele, Haendel). Je me laisse bercer par la musique, agacer par sa voix – tout à fait délectable. Les bis ne sont pas de trop, annoncés d'une voix de ténor, forcément (on devrait toujours avoir un ténor sous le coude pour annoncer les bis), jusqu'à ce que la chanteur déclare « La voix, ce soir, y'en a plus ». Finita. Ahlalala…


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Remarque capillaire idiote : les cheveux tirés vers l'arrière lui donnent un petit air d'aigle inquiétant à la David Bowie.