Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 avril 2016

La danse de la colère

Parfois, je me demande pourquoi je vais voir des spectacles. Et parfois, il y a des spectacles qui me le rappellent. Seule en scène pendant plus d'une heure trente, Andréa Bescond évoque dans Les Chatouilles les viols répétés de son enfance et raconte comment la danse lui a permis de s'en sortir. Elle a l'élégance, assez incroyable en pareilles circonstances, de ne jamais laisser s'installer la gêne. La politesse du désespoir. Sans rien esquiver, elle met tout en mouvement, de sorte qu'à la victime qu'elle a été se superpose toujours l'artiste qu'elle est devenue. Et dans ce décalage entre l'adulte et l'enfant, entre l'artiste et son personnage (nommé Odette, comme dans Le Lac des cygnes, « celui qui meurt »), elle cultive l'humour, un humour dévastateur, salvateur, où le ridicule constitue parfois la plus grande des pudeur : ainsi, c'est affublée d'un déguisement de lapin qu'elle raconte ce qu'étaient exactement les chatouilles, sans jamais arrêter de répéter la choré qu'elle dansera dans un supermarché (il faut bien manger).

Ce n'est pas drôle, mais on rit beaucoup : parce que l'on a besoin de relâcher la pression, mais aussi parce que certaines scènes sont particulièrement bien croquées. Quiconque a déjà assisté à un gala de danse amateur sera frappé par la justesse de sa parodie, avec l'unique garçon de danse qui refuse de faire la fleur, la gamine qui, se retrouvant dans la lumière d'une douche, se met à faire coucou à la famille et la prof de danse, en coulisse, qui avance avec le rideau pour essayer de remettre de l'ordre incognito1… L'auteur-interprète passe ainsi au crible de l'ironie les cours de danse amateur, l'intellectualisme d'une certaine branche de la danse contemporaine2, les auditions pour les clips putassiers3 et les tournées des comédies musicales4, mais aussi son passage par l'alcool et la drogue, le déni de sa mère et la déposition au commissariat, où les policiers font preuve d'une délicatesse digne des vestiaires sportifs, jusqu'au procès. Tous ces épisodes, quoique suivant un ordre relativement chronologique, sont enchâssés dans la trame d'une visite chez la psy, où Odette, adulte, se rend avec sa mère. Cette construction narrative permet au passage quelques savoureuses métalepses (je ne me suis pas remise de Noureev descendant de son poster) et souligne les non-dits : on finit presque par se demander ce qui est le pire, des abus en eux-mêmes ou du déni de la mère, qui traite sa fille d'affabulatrice…

Non seulement Les Chatouilles est un spectacle bien écrit et structuré, mais il est aussi incroyablement bien interprété. Andréa Bescond, tout à la fois comédienne, danseuse, mime, humoriste et imitatrice ne monologue pas : elle donne à voir, à entendre, incarne tous les personnages à tour de rôle, modifiant sa voix et ses attitudes5. Il ne faut généralement qu'une seconde (une seconde durant laquelle elle se fige) pour que l'on identifie le personnage en question : une main passée derrière la nuque et c'est la prof de danse ménopausée qui apparaît ; une main tenue devant la poitrine comme pour fumer ou triturer un collier et c'est la mère qui se dresse devant nous, toute pincée. Le corps est central dans cette approche du théâtre, et la danse n'est pas uniquement là comme citation, parce que c'est l'histoire d'une danseuse : elle est une composante à part entière du spectacle et prend le relai de la parole lorsque celle-ci devient indicible par excès d'explicite. Le tremblement, la suffocation, le besoin d'étourdissement… ce que l'on ne peut pas dire, on peut le danser. Le spectacle en devient une performance, un one-woman show féroce, pudique et sensible.

On se demande où Andréa Bescond trouve l'énergie de jeter ainsi ses tripes sur scène soir après soir. La colère, comme le souligne le sous-titre de la pièce – Les Chatouilles ou la danse de la colère ? L'énergie issue, transmutée, de la colère, plutôt. À voir l'artiste aux saluts, émue et sereinement épuisée, on se dit que c'est plutôt à ça qu'elle carbure : la chaleur humaine d'un public admiratif d'une artiste qui, si elle n'est pas devenue danseuse étoile, est assurément devenue quelqu'un. (Quelqu'un dont je vais suivre la carrière avec beaucoup de plaisir et de curiosité.)


1
On s'est refait à peu près toutes les répliques de cette scène dans la voiture, avec Mum – qui a noté comme moi la ressemblance physique frappante avec ma prof de danse (même silhouette, même forme de visage, même queue de cheval et même énergie) !
2 "- Cette danse de la souffrance, Odette, on voit que c'est la souffrance de la Shoah.
- Euh, non.
- La guerre est finie, tu peux le dire, maintenant, Odette, que tu es juive.
- Mais je suis bretonne.
- Les juifs bretons, c'est pire ! Peu en sont revenus !"
3 Elle se retrouve à mimer un acte sexuel avec une monotonie qui rappelle la scène p0rno de Love actually – celle où, après avoir tourné ensemble, les deux doublures se rencardent de manière toute timide.
4 "Ah, c'est pas Les Dix commandements, ça, c'est la choré de Roméo & Juliette ? Ça va, je peux me tromper, je l'ai dansée 450 fois !" (Ce coup de vieux en entendant « on fait l'amour, on vit la vie jour après jour… »)(Ce coup de vieux bis en voyant les pas de bourrés bien carrés de tous les cours amateurs de modern'jazz !)
5 C'est probablement l'apport principal du metteur en scène, Éric Métayer.

03 avril 2016

Super 8(e symphonie)

Les nuages bougent rapidement à la surface de Saturne, comme les anticyclones accélérés à la météo. Zoom out : la distance fait perdre le sens de la vitesse, tout s'apaise, la planète récupère ses anneaux. Fondu enchaîné et travelling sur une image immobile : on flotte au milieu des roches et des blocs de glace qui constituent lesdits anneaux. Sans crier gare, le mouvement reprend, révolution de roches à pleine vitesse, entre lesquelles il faut slalomer ; on se croirait dans une bataille intergalactique. Cavalcade… des cavaliers chargent et, changement de plan aidant, se transforment en vaisseaux spatiaux…

Bruckner est un compositeur cinématographique ; à l'auditeur d'inventer son film d'action. Être à l'orchestre permet en outre de faire son casting parmi les musiciens : je retiendrai le violoniste-valet au profil mi-Benedict Cumberbatch mi-Edgar des Aristochats, et la violoncelliste rousse hyper enthousiaste aux mouvements de tête penchée si volontaires qu'en lui retirant son instrument, elle jouerait un humanoïde court-circuité à la perfection (à part elle et une autre violoncelliste, les cordes de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam tiraient un peu la tronche ; habituée à la bonne humeur de l'Orchestre de Paris, cela me fait toujours bizarre…).

 

(Voisinage hétéroclite : ma vieille voisine de derrière n'a pas arrêté d'enfoncer son pied dans le dossier de mon fauteuil, comme un gamin au cinéma, alors que mon voisin de gauche, qui ressemblait pourtant à mon prof (belle gueule mais) mesquin de PHP, a souri lorsqu'un coup de cymbales m'a fait sursauter.)

 

01 avril 2016

Selig sind…

Selig sind… Les premières mesures du Requiem de Brahms sont d'une douceur infinie1. Les échos qui naissent de-ci de-là dans le chœur n'ont rien de canons ; ils participent d'un scintillement, continu, délicat, à peine perceptible, comme la lumière qui se reflète sur le haut noir pailleté asymétrique de l'une des choristes. Voilà, c'est foutu, je ne peux plus détester Brahms. Foutu pour foutu, autant apprécier la suite : je m'y emploie en laissant une mini-jubilation monter à coup de timbales – éruption de Blume, pâquerettes éparses – qui n'explosera pas, faute à un en-cas trop léger2 et à l'acoustique de la Philharmonie, qui produit un son pur plus admirable qu'émouvant3. L'âme s'égare dans la nostalgie de l'au-delà, oubliant de revenir s'incarner, apaisée, ici bas.


1
On devrait le faire écouter à tous ceux qui, n'ayant jamais entendu d'allemand que dans les films de guerre sur Arte, imaginent que c'est une langue abrupte.
2 Au milieu des archets… un yaourt géant… et au milieu des demeures de Dieu… un flan coco-chocolat, oh oui, selig sind ceux qui ont mangé un flan coco-chocolat.
3 Pour le parterre, où je m'étais replacée avec Palpatine. « Tu avais l'impression d'être face à 80 personnes, toi ? ».

 

Mass b, de Béatrice Massin

Les références à l'actualité, présentes dans toutes les critiques, m'effrayaient un peu : des migrants, vraiment ? Heureusement, Mass b est à la fois en deça et au-delà : la politique n'y est pas, comme une certaine veine créatrice contemporaine bien-pensante pourrait le faire craindre, une affaire d'état où il conviendrait de prendre parti, mais une question de vivre ensemble… une question d'harmonie, oui… Pas de migrants, donc, seulement des êtres humains qui, peut-être, oui, si l'on veut, si vous y tenez, se lancent dans une migration, mais une migration qui tient moins de la fuite (loin d'un pays, d'une guerre, d'une famine) que d'un mouvement d'expansion, aussi ancestral que celui des oiseaux migrateurs.

Cela commence par des traversées de la scène, de cour à jardin : seul, à deux, en marchant, en courant – en tombant, aussi. Je suis saisie par les chutes d'une des danseuses (Marie Orts ? – en jaune, une ressemblance frappante avec Clairemarie Osta) : elle tombe comme d'autres sautent, avec une grâce, une détermination à couper le souffle (et à se blesser, manifestement, car elle a disparu en coulisse avant la partie qui demandait le plus d'endurance, et, de retour pour les saluts, a eu le droit à des marques de réconfort de la part de ses camarades et de la chorégraphe). Il y a aussi ce regard pénétrant qu'une autre danseuse (Lou Cantor) lance derrière elle, au corps étalé de tout son long, alors qu'elle-même poursuit sa route sans plus regarder devant elle, désolée mais déterminée. Ces quelques fulgurances entaillent la monotonie d'un processus autrement un peu trop visible comme tel. On est heureux de voir les danseurs se masser en avant-scène, sur une jetée artificielle où ils échappent à des flots imaginaires, le ressac intégré à leurs mouvements ralentis, tous agrippés les uns aux autres, les bras noués, noueux, comme les cordes qu'un marin s'épuiserait à tirer pour tirer ses coéquipiers d'affaire ; ils forment une chaîne, chaîne humaine, chaîne d'entraide où chacun passe de main en main, tiré, soulevé, recueilli, confié pour à son tour tirer, soulever, recueillir son prochain, le confier à sa bonne ou à sa mauvaise fortune. C'est lent, c'est intelligent, sensible mais peu émouvant.

Il faut attendre que les danseurs prennent le large et réinvestissent toute la scène pour se laisser embarquer. Enfin rassemblés, comme des oiseaux migrateurs sur le départ, ils s'élancent dans des cercles de plus en plus larges, entraînent dans leur sillage les moins aguerris, les retardataires, les sceptiques, les incluent, nous incluent, nous portent et nous élèvent. Les danseurs sont galvanisés par cette giration ; ils s'y lancent à souffle perdu, puisant dans le baroque (qu'ils ne maîtrisent pourtant pas tous) une énergie, une liberté, qui leur faisaient défaut dans la danse strictement contemporaine de l'ouverture (style dans lequel la plupart ont pourtant été formés). Les corps se fatiguent et la fatigue, faisant fondre les retenues-réticences et les attitudes prêt-à-danser, découvre les aspérités, les personnalités de chacun, ébauchées mais déjà là, d'une belle présence1. Ce n'est pas parfait, c'est mieux : jubilatoire. L'une des danseuse (Lou Cantor) pousse le lâcher-prise jusqu'aux cris, et ils me semblent s'échapper, à travers son corps, de ma jubilation. Ce faisant, elle exprime aussi celle de ses camarades, à n'en pas douter, à en juger par les sourires qui s'élargissent quand ses cris matérialisent une présence qui ne passe plus, ou plus rarement, par le contact, mais par une transe partagée.

Alors certes, l'intensité se nourrit du contraste et l'on s'élance d'autant mieux que l'on est profondément ancré dans le sol, mais il faut se rendre à l'évidence : malgré le recours à la musique de Ligeti et à un dispositif scénique créant une sensation d’oppression dans la première partie, Béatrice Massin n'est pas faite pour chorégraphier ce qu'il y a d'obscur dans l'être humain, parce qu'elle ne sait que la joie, et elle la sait comme personne, comme Bach, une joie lumineuse et grave à la fois, une joie pure, à la limite de l'extase.


1
La vélocité gracieuse du danseur en baskets (Benjamin Dur ? – les autres sont pieds nus) est exaltante ; j'avais repéré une certaine souplesse dans ses détournés, quelque chose de la nonchalance que peuvent avoir les danseurs de hip-hop, mais il affleure aussi quelque chose de plus aérien, la maladresse, l'élégance dégingandée d'un danseur de claquettes.