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29 novembre 2015

Exposition sur les Tableaux d'une exposition

Première fois à Radio France : l'extérieur est moche, l'intérieur dans la plus pure tradition de l'impersonnalité administrative, et la salle, après cela, surprenamment chaleureuse, toute ronde, avec ses rondins boisés et ses lumières parsemées au plafond comme les points blancs d'une amanite tue-mouche - un champignon de conte de fées.

Première fois à un concert présenté par Jean-François Zygel : ce n'est pas pour les enfants. Ou alors les enfants de 27 ans avec un bonnet nounours. La chef d'orchestre, Marzena Diakun, ressemble à un farfadet parfaitement sérieux avec ses talons noirs et ses boutons de manchette, et ce n'est pas elle qui démentira ma théorie selon laquelle les femmes polonaises qu'il nous est donné de voir en France sont d'une classe infinie. Avec sa complicité -  et celle de tout l'orchestre -, Jean-François Zygel donne des clés historiques et surtout musicales aux Tableaux d'une exposition de Moussorgski : il demande au trompettiste de jouer le thème de la promenade* pour que l'on puisse le reconnaître d'entrée de jeu, explique sa transformation au piano, en la décalant d'une octave, puis en mineur/majeur, et demande à ce que les pupitres jouent séparément des partitions qu'il superpose peu à peu. Les graves d'abord, les vents ensuite, puis les graves et les vents, puis les graves et les vents avec tout l'orchestre... c'est l'équivalent musical des calques Photoshop, que l'on affiche et l'on masque en cliquant sur l'oeil pour comprendre comment l'image est composée.

Je regrette de ne pas avoir découvert ces concerts-clés au début de mon initiation orchestrale, mais c'est peut-être pour le mieux : l'analyse n'est pas forcément la solution qui s'impose lorsqu'on a des difficultés à synthétiser ce que l'on entend. Autant Peer Gynt est très bien passé dès le premier concert, autant Mahler ou Schönberg ont été éprouvants (et d'une manière générale, tout ce qu'il est difficile de chantonner). Il m'a fallu entraîner mon oreille pour qu'elle tienne ensemble ces sons si divers (et passer de l'orchestre au balcon, où j'ai découvert avec étonnement que le son était déjà pré-mélangé). Aujourd'hui, en revanche, alors que je peine encore à identifier les instruments à l'oreille, c'est exactement ce qu'il me faut, moins fatiguant et plus efficace que courrir des yeux dans l'orchestre pour trouver d'où vient tel ou tel son (au risque de revenir bredouille auprès du chef d'orchestre). C'est parfait pour éduquer son oreille, et je me prends à rêver d'un équivalent enregistré sur support numérique, avec des pistes parallèle correspondant aux différents instruments ou groupes d'instruments, que l'on pourrait isoler et superposer à loisir pour comprendre la composition. 

L'écoute, sur un des tableaux, de trois orchestrations parmi la vingtaine existante est également une belle idée : cela rappelle, déjà, que l'oeuvre a été écrite pour le piano (j'aimerais beaucoup l'entendre en récital, du coup), et permet de mesurer ce que ces tableaux doivent respectivement à Moussorgski et à Ravel. Rien à voir, en effet, entre l'orchestration de Ravel (la version dans laquelle je l'ai entendue par l'Orchestre de Paris), celle d'un élève de Rimski-Korsakov (un peu lourd mais efficace) ou celle de Leopold Stokowski, qui a orchestré un Bach pour Fantasia (les pupitres prennent le relai en cascade, pour un "effet Technicolor"). Cela me donne l'impression d'être plus contrasté encore qu'une traduction littéraire… Bref, plein de choses à explorer, avec à chaque fois l'envie de transposer ce genre d'approche à la danse…


* Promenade entre les différentes salles ou les différents tableaux d'un musée… Les Tableaux d'une exposition ont en effet été composés d'après une exposition bien réelle, organisée en hommage à l'artiste Viktor Hartmann, ami de Moussorgski.

23 novembre 2015

Ciné-concert sine ciné

Alexandre Desplat ? Le nom ne me disait rien, et pourtant, le programme me révèle que j'ai vu nombre des films pour lesquels il a composé : sept sur les douze prévus pour la soirée (une bonne moyenne pour la médiocre cinéphile que je suis et, encore plus, que j'ai été). La Jeune Fille à la perle, The Queen, The Ghost Writer, Imitation game, The Grand Budapest Hotel, Harry Potter et les reliques de la mort, Le Discours d'un roi… que des bons films. Et pas un dont je puisse chantonner la musique (c'est John Williams qui me vient en tête quand je pense à Harry Potter). Pourtant La Jeune fille à la perle ou The Ghost Writer reposent essentiellement sur une ambiance, lumineuse et sensuelle pour celui-là, dense et tendue pour celui-ci. C'est même ce qui continue à me faire dire que The Ghost Writer est un bon film alors même que je ne me souviens plus du tout des tenants et aboutissants de l'intrigue. Or la musique joue pour beaucoup dans ce que l'on désigne sous le terme vague d'ambiance. Alexandra Desplat doit donc être un bon compositeur de musique de film. Très bon, même. Trop bon, en tous cas, pour être joué en concert : il s'adapte si bien à la spécificité de chaque film que, sans ce film, la musique tombe… oui, désolée… à plat. Pleine de harpe, de célesta et de flûte, elle est du genre à vous faire remarquer les lumières de secours sur les escaliers de la salle, que l'on imaginerait bien s'allumer aléatoirement comme dans l'effort de scruter un ciel étoilé pour y repérer des constellations.

Cela viendrait-il à l'idée de quelqu'un de présenter une variation de Casse-Noisette sans la musique de Tchaïkovsky ? La dépendance est de cet ordre-là. Les images projetées pour certains extraits soulignent cette dépendance plus qu'elles ne la prennent en compte : il ne s'agit pas, en effet, des passages accompagnés par la musique dans le film, mais de montages qui réussissent l'exploit, outre de comporter moult spoilers, de ne pas coller au rythme (plus d'une fois les images s'arrêtent avant que l'orchestre ait fini – c'est particulièrement dommage pour Godzilla, où l'explosion de cymbales arrive après le champignon nucléaire). Au cas où on aurait encore un doute, voici la preuve que la bande-annonce est tout un art.

C'est bon, mais bon comme un sandwich : les garnitures ont beau être différentes, après un sandwich jambon-beurre, un sandwich thon-crudités, un sandwich au fromage, un sandwich au saucisson et un sandwich poulet-crudités, tout ce qu'on retient, c'est qu'on a avalé beaucoup de sandwichs et, même si individuellement, ils sont fort bons, on mangerait bien autre chose. Ou rien. Parce qu'il faut bien l'avouer, on est un peu gavé. Mais la prochaine fois, sans faute, au ciné.

 

18 novembre 2015

Danse et contingence

Available light, Lucinda Childs, représentation du 3 novembre

Quelques jours avant de voir Lucinda Childs au théâtre de la Ville, je finissais Winter journal, de Paul Auster :

You knew nothing about dance, still know nothing about dance, but you have always responded to it with a soaring inner happiness whenever you see it done well, and as you took your seat next to David, you had no idea what to expect, since at that point Nina W.'s world was unknown to you. She stood on the gym floor and explained to the tiny audience that the rehearsal would be divided into two alternating parts: demonstrations of the principal movements of the piece by the dancers and verbal commentary from her. Then she stepped aside, and the dancers began to move around the floor. The first thing that struck you was that there was no musical accompaniment. The possibility had never occurred to you – dancing to silence rather than to music – for music had always seemed essential to dance, inseparable from dance, not only because it establishes an emotional tone for the spectator, giving a narrative coherence to what would otherwise be entirely abstract, but in this case the dancers' bodies were responsible for establishing the rhythm and tone of the piece, and once you began to settle into it, you found the absence of music wholly invigorating, since the dancers were hearing the music in their heads, the rhythms in their heads, hearing what would not be heard, and because these eight young people were good dancers, in fact excellent dancers, it wasn't long before you began to hear those rhythms in your head as well. No sounds, then, except the sound of bare feet thumping against the wooden floor of the gym. You can't remember the details of their movements, but in your mind you see jumping and spinning, falling and sliding, arms waving and arms dropping to the floor, legs kicking out and running forward, bodies touching and then not touching, and you were impressed by the grace and athleticism of the dancers, the mere sight of their bodies in motion seemed to be carrying you to some unexplored place within yourself, and little by little you felt something lift inside you, felt joy rising through your body and up into your head, a physical joy that was also of the mind, a mounting joy that spread and continued to spread through every part of you. Then, after six or seven minutes, the dancers stopped. Nina W. stepped forward to explain to the audience what they has just witnessed, and the more she talked, the more earnestly and passionately she tried to articulate the movements and patterns of the dance, the less you understood what she was saying. It wasn't because she was using technical terms that were unfamiliar to you, it was the more fundamental fact that her words were utterly useless, inadequate to the task of describing the wordless performance you has just seen, for no words could convey the fullness and brute physicality of what the dancers had done. Then she stepped aside, and the dancers began to move again, immediately filling you with the same joy you had before they'd stopped. Five or six minutes later, they stopped again, and once more Nine W. came forward to speak, failing to capture a hundredth part of the beauty you had seen, and back and forth it went for the next hour, the dancers taking turns with the choreographer, bodies in motion followed by words, beauty followed by meaningless noise, joy followed by boredom, and at a certain point something began to open up inside you, you found yourself falling through the rift between world and word, the chasm that divides human life from our capacity to understand or express the truth of human life, and for reasons that still confound you, this sudden fall through the empty, unbounded air filled you with a sensation of freedom and happiness, and by the time the performance was over, you were no longer blocked, no longer burdened by the doubts that had been weighing down on you for the past year.

 

The inner joy. La joie intérieure que l'on sent, presque physiquement, monter en soi. Comme une bulle de champagne dans une flûte, qui exploserait en un sourire sans adresse, dans l'obscurité de la salle de spectacle. La fois où je l'ai ressentie le plus intensément, je crois, c'était avec le bien-nommé Que ma joie demeure.

 

Palpatine était à Vienne début novembre, et je suis presque contente qu'il ne soit pas venu, que j'ai pu en revendant sa place faire la connaissance de C. (approchant la trentaine, avec un nom un peu désuet, lui aussi, pour notre génération). Alors que les derniers spectateurs prenaient place, il m'a dit son enthousiasme pour Einstein on the Beach, qu'il est retourné voir trois ou quatre fois (!) et relève selon lui davantage de l'art total que les opéras de Wagner, et nous avons discuté – de Lucinda Childs, de perception du temps, de pensée occidentale et orientale, de philosophie, philosophie d'érudition et de vie, lui pensant à Confucius (j'ai souri en pensant à Palpatine), moi à Épictète, voyant bien qu'il n'avait pas un savoir scolaire et, en fait, moins un savoir qu'une sensibilité aiguë, une curiosité spirituelle peu commune, où l'intelligence le dispute à l'intuition. Je l'ai manifestement surpris en synthétisant des réflexions dans lesquelles il avançait comme à tâtons, tandis que son tâtonnement à rendu leur bougé à des pensées que j'avais posées depuis un moment. Respiration intellectuelle ; l'air, la parole, la pensée circulent – je me sens comme nettoyée au savon pongien. Ce serait manquer d'honnêteté, cependant, d'omettre la méfiance ou plutôt la défiance qui a accompagné cette rencontre : il est malaisé, en effet, de concevoir une spiritualité athée qui ne verse ni dans le sérieux sectaire ni dans la pacotille bio-branchouille. J'avoue avoir pensé malgré moi un ceci-explique-cela mi-amusé mi-blasé lorsqu'il m'a appris être le gestionnaire d'une association consacrée à la méditation et compagnie. Et pourtant, en-deçà ou au-delà, il y a cet enthousiasme, au sens presque divin du terme, qui accompagne les paroles et le visage de C., presque davantage aspiré qu'inspiré.

Voir un spectacle avec quelqu'un comme cela à vos côtés, dans la certitude fervente d'en recevoir de la joie, vous le fait apprécier davantage. J'en oublie les pieds pas tendus, en-dedans, qui choquent mon œil habitué au lignes classiques, j'oublie les bras comme maladroits, et l'idéal classique s'efface peu à peu au profit de la singularité des corps qui sont devant moi, devant nous, juste devant, puisqu'au troisième rang. Les enchaînements s'enchaînent, en boucles, ouvertes ou fermées, avec les danseurs habillés en blanc, avec les danseurs habillés en rouge, avec les uns et les autres, blanc et rouges comme les molécules d'oxygènes, tous ensemble, à l'unisson puis en canon, en canon puis à l'unisson, à l'unisson et en canon, tous paradoxes et dédoublement permis par la double scène. La scène habituelle a en effet été démontée et remontée en hauteur, formant une mezzanine au-dessus d'un praticable blanc. En étant dans les premiers rangs, il est presque impossible d'embrasser les scènes superposées ; lorsqu'on se focalise sur l'une, le mouvement nous parvient depuis l'autre de manière indistincte, comme la partie d'une image laissée floue par la mise au point. Cela nous dépasse, très simplement. Le vocabulaire limité des pas n'empêche pas la répétition de muer le mouvement en révolution astronomique, ni les costumes pas terribles-terribles en lycra de faire des danseurs des étoiles-planètes-atomes. Il y a quelque chose de terriblement apaisant dans cette répétition elliptique : on ne peut pas prédire quand tel ou tel mouvement reviendra, mais on sait qu'il reviendra (et on ne craint plus de le manquer). L'ennui du cycle monotone est banni ; ne reste que l'enivrement, la transe presque, de cette litanie pourtant moderne, géométrique.

C'est l'équilibre parfait entre nécessité et contingence : les enchaînements auraient pu être autres, mais ils sont ce qu'ils sont et, partant, ne peuvent plus, ne peuvent pas, être autrement. Il y aurait pu y avoir d'autres pas, et pourtant, ce ne sont pas n'importe quels pas ; leur répétition même leur donne leur raison d'être : ce sont ceux qui déjà étaient là. Aucune signification n'est attachée aux pas, sans pour autant que la danse devienne insignifiante, devienne une gymnastique arbitraire (qui est l'exacte impression que me donnent les pièces de Cunningham). Cet espace entre nécessité et contingence, c'est l'espace entre l'index de Dieu et celui d'Adam dans la chapelle Sixtine, c'est l'espace entre le mot et la chose, « between world and word, the chasm that divides human life from our capacity to understand or express the truth of human life » - béance qui, d'un même mouvement, crée l'errance et la transforme en liberté. De la friction incessante de la nécessité et de la contingence naît l'étincelle de la joie, the inner joy – joie de ce qui aurait pu ne être et qui est, joie d'être, joie de vivre. Se rappeler cette célébration de la contingence fait du bien, après le brutal arbitraire des exécutions terroristes.

 

Coïncidence : j'ai ouvert ce soir le journal du théâtre de la Ville qui trainait dans mon entrée depuis deux semaines, et au verso de la couverture figure cette citation de Lewis Carroll, que j'ai arrachée pour l'afficher, peut-être, si je remets la main sur la Patafix : « Mais alors, dit Alice, si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ? » La multitude d'événements au sein de laquelle nous évoluons m'est soudain apparue comme un points-à-relier sans numéros – ou plutôt avec quelques numéros seulement qui, reliés, constituent un principe de réalité par-dessus lequel on ne peut pas passer, mais que l'on peut suivre, contourner et détourner pour dessiner nos propres motifs, nos propres constellations (l'intelligence, toujours, c'est faire (et défaire et refaire) des liens).

 

(Je suis un peu déçue de ne pas avoir de nouvelles de C., mais tant pis, cela me rappellera que le hasard est une parodie de nécessité.)

Soirée à économie d'énergie

« Pour cette ultime tournée […], la compagnie n'a pas choisi la facilité […]. » C'est une manière de le dire. Ou bien : n'a pas choisi les pièces les plus enthousiasmantes de Trisha Brown.


Solo Olos

Quatre danseurs déroulent et rembobinent en canon un même enchaînement sous les indications d'un cinquième larron, qui a rapidement rejoint la première rangée des fauteuils. Je me demande si l'exercice est réel ou pré-chorégraphié pour éviter tout carambolage ; ma voisine de derrière tranche : « J'en ai vu un hésiter. » Pourquoi pas.


Son of Gone Fishin'

La danse faite inertie. Les danseurs, nombreux, entrent, sortent, reviennent et perpétuent un mouvement d'une fluidité extrême. Ils ne sont que rarement à l'unisson, mais jamais vraiment non plus en pagaille : chacun poursuit le mouvement qu'il a initié et, lorsque deux trajectoires se rapprochent, les gestes s'harmonisent pour mieux se défaire quelques instants plus tard. (On dirait les gouttes d'eau sur les vitres des trains, qui avancent en parallèle jusqu'à se faire phagocyter par un spermatozoïde déboulant à grande vitesse, aussitôt disparu.) Pour ne rien vous cacher, j'ai du mal à garder les yeux ouverts.


Rogues

Les dernières notes d'harmonica(-like) font naître l'image qui résume le mieux ce duo : les deux hommes sont des virevoltants – si, si, vous savez, ces boules végétales qu'on voit rouler dans les westerns... en plein désert.


Present tense

Du monde sur scène, à nouveau, mais cette fois-ci, il y a du contact, avec des portés-manipulations prenants, des costumes colorés et... de la lumière, enfin. Parce qu'autrement, entre recyclage de phrases chorégraphiques, conservation du mouvement et pénombre omniprésente, c'était plutôt une soirée à économie d'énergie.