Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 juin 2015

Baroque et britannique

Concert du 26 mai

Dans ses voyages à remonter le temps culturels, Palpatine visite généralement le XVIIsiècle et les alentours avec son binôme baroque, le XIXe, XXe et XXIe avec moi. Cette répartition, qui s'est mise en place d'elle-même, m'a bien arrangée bien pour ce qui est de la peinture, n'étant pas sensible le moins du monde à la peinture classique (il me faut le storytelling érudit d'un Daniel Arasse pour m'y intéresser), et cela ne m'a pas dérangé pour ce qui est de la musique : même si, du peu que j'en ai entendu, je sens que cela pourrait me plaire, je n'ai pas a priori de prédilection pour ce genre et le répertoire symphonique a laissé à ma curiosité un champ d'exploration assez vaste pour commencer à me faire une culture musicale.

Le pli est pris et puis un jour, l'Orchestre de chambre de Paris décide de programmer un concert dont les compositeurs ne sont pas contemporains mais compatriotes. Et surtout, invite Ian Bostridge pour chanter. Ian Bostridge, sur le programme du TCE de Palpatine, c'est le ténor en face duquel une souris porte un petit cœur. No way que je le loupe à Paris dans du Britten, tant pis pour l'équilibre de mon univers. Le jour J, j'ai un CD de Ian Bostridge dans mon sac au cas où, une place à 30 € pour être sûre de l'entendre et de le voir, une princesse à mes côtés, quatre sablés de la paix de chez Gosselin (c'est comme des calumets de la paix pour non-fumeurs), hâte et le trac, comme si j'allais passer un examen. Sauf que l'examen, comme la guerre de Troie, n'aura pas lieu : personne ne croise ni le fer ni le regard. J'aurais dû m'en douter, l'ironie du sort ne pouvait qu'être britannique. Rien, donc, n'a lieu, sinon la prise de conscience que rien n'aurait jamais lieu, déjà passé. Cette leçon vaut bien un fromage un sablé sans doute.

 
Bien, me direz-vous, mais que joue-t-on à une soirée de l'entente cordiale ?

Une Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis de Vaughan Williams (de l'importance des italiques). Je ne connaissais ni l'un ni l'autre, mais c'est beau comme une nuit qui se lève – je sais que le jour se lève et que la nuit tombe, mais là, je vous assure que c'était la nuit qui se levait, comme on aurait levé un malentendu : tout est soudain plus respirable, plus ample, et ça enfle de beauté. (Par moments, on dirait presque du Arvo Pärt).

Abdelaze ou la Revanche du Maure, de Purcell. Cela correspond davantage à ce que j'imagine spontanément sous l'étiquette baroque : une ritournelle savante qui délasse comme un massage1 – un vrai massage, hein, qui tapote les muscles quand il faut et vous surprend par sa poigne, pas une caresse pseudo-sensuelle qui irrite à la longue (quand le CD qu'on a mis en fond sonore avec replay automatique tourne depuis deux heures).

La Symphonie n° 103 de Haydn, « Roulement de timbales ». Sir Roger Norrington s'en donne à cœur joie. Le chef qu'on croyait pépère, parce que confortablement installé sur sa chaise pour diriger (première fois que je vois un chef diriger assis), se révèle un cabotin de première, qu'on adopterait volontiers comme grand-père pour des veillées loufoques pas piquées des hannetons. À chaque fin de mouvement ou presque, il se retourne vers le spectateur : tadaaaaa, c'est trois fois rien mais je vous ai bien eu, hein ? À la fois roublard et bienveillant, il s'amuse, on s'amuse et ça fait plaisir. Je n'avais pas fait un concert aussi joyeux depuis longtemps !

 
Mais où est le Hugh Grant du monde lyrique ?

C'est dans le Nocturne de Britten que chante le ténor qu'on attendait toutes tous (en vrai, il était programmé avant l'entracte, mais il faut bien faire monter le désir ménager un peu le suspens). Nocturne. L'obscurité se confond avec la noirceur – moins dans les thèmes des poèmes, même si on y trouve massacres et linceuls au milieu des abeilles et des rossignols, que dans les sonorités, beaucoup plus abruptes. La voix de Ian Bostridge tranche, éructe, s'étire, parfois à la limite du récitatif : la séduction qu'elle exerce n'a rien de facile ni d'enjôleur. Elle déçoit les fantasmes pour aviver l'admiration (qui, la représentation s'éloignant, pourra à nouveau se parer de petits cœurs). Voilà encore un artiste dont on ne peut pas être fan, en dépit de tous les fantasmes fanatiques que son élégance britannique pourra susciter à côté. (La veste cintrée, la pochette, tout est comme la voix si juste...) Ian Bostridge n'entretient pas la groupie attitude. Seulement voilà, Nocturne incluait le poème Midnight's bell goes ting, ting, ting de Thomas Middleton et ledit poème incluait ces vers :

The nibbling mouse is not asleep,
But he goes peep, peep, peep, peep

Si Ian n'avait pas parlé de moi, je n'aurais pas sautillé partout à l'entracte en faisant peep, peep, peep et l'absence d'humeur sautillante ne m'aurait pas poussé à demander un autographe – ce que je ne fais jamais2, parce que je trouve toujours cela décevant, ces gribouillis qui ne constituent en aucun cas une trace de ce qu'un chanteur nous a donné à entendre3. Sans compter que la bonne élève qui sommeille en moi, celle qui comptait les carreaux et a failli faire un AVC le jour où le prof d'anglais a défiguré son cahier par un énorme ASV4 en travers de la page, a toujours peur que ça déborde : pas sur la photo ! pas sur le livret !

Après une bafouille gênée contenant great, really great et thank you, la souris jura mais un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus. Halte à la dédicace et vivent les tags sur les programmes. Tous en c(h)oeur : Iaaaaan <3

Pour une chroniquette qui s'attaque à de vrais enjeux d'interprétation, allez faire un tour chez Carnet sur sol.


1
 J'étais en thalassothérapie la veille – ceci expliquant peut-être cela.
2 Je crois que le dernier était de Gwendal Peizerat, parce qu'il patinait bien, avait des cheveux longs comme mon papa et faisait très gentiment des dédicaces aux gamines de sept ans.
3 Je le conçois plus pour un auteur (même pas en rêve je prête mon Daniel Pennac avec dessin-dédicace).
4 Auxiliaire, sujet, verbe : c'était une séance sur la forme interrogative.   

14 juin 2015

Beauté de l'apaisement

En ouverture, Laurence Equilbey prend le micro pour expliquer que Dvořák a composé son Stabat Mater après avoir perdu trois enfants coup sur coup, et souhaiter aux personnes qui auraient connu des tragédies que cette musique puisse leur apporter consolation et réconfort. Dans le confort de ma vie sans problème, l'apaisement est simple quiétude. Résistant à une douce somnolence, je remarque que le rythme de tout un passage épouse la respiration d'une poitrine qui a cessé de hoqueter et laisse désormais les larmes couler paisiblement, deux soupirs répondant à une lente inspiration1.

Baignée dans ces pleurs qui ne sont pas les miens puis dans la lumière dorée du final, cuivres et soleil couchant, je me rappelle que je suis heureuse d'être vivante et, plus encore, de l'être parmi ceux qui le sont avec moi. J'ignore si la beauté peut apaiser le chagrin d'un deuil, mais elle console d'être soi-même mortel : du moins cette beauté-là l'aura-t-on vécue, ensemble.

 


1
 À moins que ce ne soient deux brèves inspirations répondant à un profond soupir. Le début et la fin reprenant le même rythme, on peut imaginer par le passage de cette respiration-ci à celle-là l'apaisement progressif de la douleur. Dans le programme, cela devient « un mètre ternaire, un rien dansant, qui produit un balancement cyclique, doux et enivrant comme l'écoulement des larmes » (Marianne Frippiat).

10 juin 2015

Et la lumière fut – un ballet à elle seule

Pour écrire le mouvement, Russell Maliphant utilise les corps mais aussi, ce que peu de chorégraphes font, les lumières. Conçus par Michael Hulls, les éclairages deviennent un véritable art, à mi-chemin entre la sculpture et le dessin, qui tantôt sculpte tantôt gomme les corps – corps qui émergent et disparaissent, sans cesse renouvelés sous nos yeux. Il y a la lumière quasi-stroboscopique de Still, qui démultiplie les percussions et les effets de popping de Dickson Mbi ; la lente giration d'After light qui transforme Thomasin Gülgec en figurine de boîte à musique, comme entraîné par la rotation de la ronde d'images projetées au sol, lesquelles se dilatent et se contractent au gré des Gnossiennes ; et la douche carrée de Two, cage au sein de laquelle Carys Staton livre une espèce de combat de capoeira à la lumière (répétition ou interprète, c'était moins incisif que dansé par Sylvie Guillem).

Le travail des lumières était moins central dans la seconde partie, composée de Critical Mass (duo masculin que j'avais trouvé beaucoup plus excitant dansé par le Ballet de l'Opéra de Lyon, de passage au CND) et de Still Current, duo qui aurait mérité des lunettes vraiment à ma vue, un re-replacement au parterre1 (le premier balcon était parfait pour apprécier le ballet de lumières de la première partie) et un peu plus d'heures de sommeil au compteur (c'était deux jours après le retour de San Francisco). Fatigue ou distance, je n'ai pas été gagnée par le sentiment d'excitation qui me prend d'habitude lorsque force et sensualité animent avec une force égale des duos rythmés-étirés où les danseurs ne cessent de s'attirer et s'esquiver, suaves et musclés. Cela mériterait d'être revu. En attendant, la poésie planante d'Afterlight valait à elle seule le déplacement.

Pour un compte-rendu plus détaillé, rendez-vous chez le petit rat.

 

1 Il y avait si peu de monde que c'était pour ainsi dire placement libre : la programmation danse du théâtre des Champs-Elysées est aussi bonne que sa politique tarifaire est mauvaise.

2001 en 2015

Ciné-concert du samedi 30 mai

Du ciné-concert proposé de l'Orchestre de Paris, j'attendais plus du concert que du ciné, 2001 : a Space Odyssey faisant partie de ces films qui m'agacent prodigieusement. Sous couvert de mystère métaphysique et après nous avoir fait mariner pendant un prologue simiesque interminable puis nous avoir pris dans l'intrigue, Kubrik nous laisse purement et simplement en plan. La frustration est moindre au deuxième visionnage : on sait qu'il n'y a rien à en attendre. Autant donc profiter de la musique sans arrière-pensée. J'en étais à déplorer les cris des singes sur la musique lorsque l'os propulsé par la bestiole est devenu navette spatiale. Un Strauss a chassé l'autre. Le Danuble bleu. Devant la planète bleue. Comme pour le singe et l'outil, le déclic. D'un coup j'entends l'humour : Ainsi parlait Zarathoustra et son sur-homme pour qualifier la découverte de son ancêtre, la valse de Strauss pour une promenade en goguette dans l'espace1... La dérision désamorce la grandiloquence : le bout d'os n'est rien par rapport au vaisseau spatial et celui-ci n'est que l'aboutissement ultra-perfectionné de ce que l'outil a permis à l'homme de construire. Des siècles de progrès techniques balayés par un montage parfait.

Venue pour la musique2, voilà que je commence à entendre quelque chose au film. Et à l'apprécier, donc. J'abandonne le sens de la vie pour le présent l'histoire pour les détails, m'amuse de la longueur des instructions pour utiliser les toilettes en apesanteur (que l'on n'a évidemment pas le temps de lire, problème réglé), du sigle IBM sur le tableau de bord dans la cabine de pilotage (HAL, l'ordinateur de bord, est IBM-1 dans l'alphabet, souligne à la sortie Palpatine, fort de sa science geek), des messages de dysfonctionnement lorsque l'ordinateur décide de tuer tous les membres de l'équipage (l'informatique, fidèle à elle-même) et des parfaits raccords dans la scène finale de l'hideuse chambre verte où l'on voit Dave se voir plus âgé, avant que l'effacement de la silhouette-point de vue n'acte le vieillissement express du personnage.

Comme on ne se refait pas, je relève tout ce qui a trait à la nourriture : les plateaux repas sous forme de liquides à boire à la paille (en quelque sorte l'orgue à liqueur de Des Esseintes en version cheap-utilitaire), des sandwich au poulet ou au jambon – identiques – pas-terribles-mais-qui-s'améliorent (la SNCF, quoi), d'autres plateaux repas sous forme de solides non identifiables (on dirait les parallélépipèdes des légumes en sachet portionnables de Picard) et, enfin, un vrai repas avec des légumes en trois dimensions et de la viande qui vient manifestement d'un animal. Comme par hasard, le vrai repas intervient dans la chambre verte. Du coup, je pense qu'on peut entièrement fonder une interprétation du film sur sa représentation de la nourriture et arguer qu'il faut arrêter de chercher le sens de la vie (quête qui vous conduit, par souci d'efficacité, à bouffer des trucs lyophilisés) et profiter de ce qu'elle a à nous offrir (des bons petits plats, à déguster avec des couverts en argent, parce qu'on n'est pas des astronautes, bordel).

Egayée par ces élucubrations toute murines, j'accepte beaucoup mieux le final-foetus straussien. Sans compter que la nature de ce putain de monolithe noir est enfin révélée : c'est une radio diffusant uniquement du Ligeti (il faut avouer qu'Atmosphères, Lux Aeterna et le Requiem sont parfaitement trouvés pour donner une réalité sonore à tous les champs magnétiques ou ondulatoires qu'on pourra imaginer). Autre mystère de taille à avoir été levé : la finalité de la Philharmonie, qui a été créée – mais c'est bien sûr ! – pour les séances de ciné-concert (certes, les sièges sont loin d'être aussi confortables que ceux des MK2 ; mes genoux n'auraient pas été contre un partenariat Jean Nouvel - Martin Szekely). En bonus, les loupiotes indiquant la présence des marches traîtresses donnent à la salle, plongée dans l'obscurité, un air d'aéroport de nuit, aux multiples pistes de décollage.


1
 Pour éviter que l'humour ne tourne à la farce, Kubrick « a souhaité diffuser l'enregistrement du Beau Danube bleu réalisé par Herbert von Karajan et l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Une interprétation ample, plus solennelle que légère, à l'opposé de certaines versions sucrées. » Antoine Pecqueur, extrait du programme. Mais quoiqu'on fasse, le Beau Danube bleu restera pour moi associé à Tom & Jerry.
2 Casé entre Ligeti et les deux Strauss, il ne faudrait pas oublier Khatchatourian (à jamais confondu avec associé à Khatchatryan).