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04 novembre 2013

Un château italien en Espagne : gâté, pourri

Une famille, dont les enfants sont depuis un certain temps déjà en âge d'en avoir, tourne autour de son château italien, coûteux en entretien, qui ressemble à un musée sans visiteur : faut-il l'ouvrir au public, curieux de visiter la propriété de feu le patron de la grosse usine du coin – le parc est propice aux pique-nique ? Faut-il vendre certaines de ses pièces aux enchères – mais pas le Brueghel, proteste le fils, qui ne le regarde pas ? Avachie sur un divan, Louise, la fille, glousse tandis que la mère essaye d'en sortir quelque chose. Le spectateur n'y parviendra pas plus : le film est à l'image de ce château, attirant sur le principe, vite décevant à la visite. Certes, il y a bien comme le Brueghel quelques pièces qui valent le coup d'œil (la relation ambiguë frère-sœur, les délires de la piété ritale, l'humour et la dignité du frère puis celle de sa veuve, qui survit comme elle peut au milieu de cette famille ni à fait ni à faire) mais l'impression qui domine est que l'on a jeté ça au public sans trop y réfléchir, en se disant que, curieux des gens riches et célèbres, il y trouverait bien quelque à se mettre sous la dent – et l'on s'étonne après qu'il l'ait dure.

Ce n'est pas le malheur des nantis qui agace (la réalisatrice a l'intelligence de ne pas l'utiliser comme excuse à sa situation sociale : c'est comme ça, la maladie et la solitude n'arrivent pas qu'aux pauvres) mais le gâchis total des talents, que l'on a essayé de concentrer dans la figure du vieil ami ingénieux devenu un emmerdeur alcoolique, mais qui rejaillit sur les autres, sans que l'on sache trop bien si c'est sur les acteurs ou les personnages qui sont de toutes manières acteurs (les joies de l'autofiction). Ah non, pardon, Louise a arrêté de tourner pour « laisser plus de place à la vie dans [sa] vie » (en italien dans le texte) et Nathan, son jeune amant (Louis Garrel) ne veut plus faire l'acteur, trop las pour aller jusqu'au bout d'un film ou d'une pièce – dans laquelle il joue un travesti parce que, vous comprenez, quand il joue une pièce, ce n'est pas lui, ce ne sont pas ses mots. En revanche, ses maux et sa mélancolie-marque-de-fabrique sont fidèles au rendez-vous, tandis que son babillage, habituellement délicieusement agaçant à force d'auto-dérision, est en berne1. Pas folichon, folichon.

D'une manière générale, les personnages sont incapables de prendre une décision quelle qu'est soit ni de s'y tenir. Tout le film est ainsi à l'image de la relation entre Louise et Nathan, qui n'arrêtent pas de chercher une occasion pour se séparer, pour de toutes façons finir par revenir ensemble – et Louis Garrel de revenir dans les films de Valeria Bruni Tedeschi même s'il n'est plus avec elle. Quelques moments pathétiques que l'on voudrait faire passer pour de la fantaisie viennent agiter ce bazar, pas assez loufoque pour être joyeux. On finit par se dire que personne, dans cette famille, ne sait vivre – comme si, en l'absence de contraintes extérieures, ils n'avaient pas pu se construire, seulement se répandre indifféremment en plaintes ou en joie. De même, Un château italien aurait pu être un bon film s'il n'avait été construit en Espagne, sur les fondations d'une intrigue imaginaires.

 

1 Une exception, lorsqu'il demande au frère ce qu'il a à l'œil  :
« – Le sida. 
– Ah. 
– Une maladie comme une autre. 
– J'ai aussi un truc à l'œil mais c'est un peu moins grave. » 
Le tout en peignoir rose.

02 novembre 2013

Jeune, jolie & fascinée

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Je n'ai jamais considéré la virginité comme quelque chose qu'il fallait à tout prix préserver ni comme quelque chose dont il fallait à tout prix se débarrasser – sauf au moment où, en ayant décidé ainsi, la chose a montré un peu trop de résistance à mon goût. C'est donc doublement surprise que je vois Isabelle, jeune (17 ans) et jolie (genre vraiment1), prendre le premier gus gentil pas trop moche qui traîne pour se faire dépuceler en cinq minutes sur la plage – et pas une plage de galets, hein, une plage pleine de grains de sable prêts à se faufiler partout. Me disant que la fiction permet décidément d'imaginer la vie de personnes qui ne vous ressemblent vraiment pas, je me penche sur cette scène à l'image d'Isabelle elle-même, dédoublée par la magie du montage. Pour la fusion, on repassera : à côté d'elle-même plus que de ses pompes, Isabelle semble se tenir à distance de tout ce qu'elle vit. Elle ne s'en désintéresse pas, non, bien au contraire : elle est totalement fascinée par ce qui lui arrive, au point de regarder les événements comme elle observerait un insecte tentant de se dépêtrer de je ne sais quelle situation où il se serait fourré, le poussant de temps à autre du bout du doigt – pas pour l'aider : pour voir. Son passage à la prostitution correspond à l'étape suivante de la dissection – pas par plaisir sadique : pour voir, pour savoir.

François Ozon a pris soin de la placer dans un univers à l'abri de tout soupçon misérabiliste, tout comme Haneke l'avait fait dans Amour ; même si les deux films ne jouent pas dans la même cour, l'idée est la même : l'humain, rien que l'humain. Ainsi, Isabelle vit dans une famille aimante sans être étouffante. Sa mère, curieuse de la savoir avec son premier petit copain (tiens, ça me rappelle quelqu'un) lui fout somme toute une paix royale, et le petit frère, quoique curieux, n'est pas le moins du monde cafteur. D'une manière générale, la famille, hyper bourgeoise, n'est pas à plaindre : si Isabelle se livre à la prostitution, ce n'est donc pas pour l'argent, qu'elle ne dépense pas et conserve dans une petite pochette sous ses piles de fringue. Et lorsque le psy, à la fin, émet l'hypothèse que c'était pour savoir combien les hommes seraient prêts à payer pour elle qui, connaissant le prix connaîtrait sa valeur, on sent bien que cela ne colle pas ; l'interprétation est trop grossière, malgré son fond de vérité. Alors quoi ?

Pour le plaisir sensuel, sexuel ? Cela n'a jamais l'air d'être l'éclate. Il y a des moments de jouissance, d'abandon, de tendresse même, mais rien qui ressemble au plaisir – y compris dans la masturbation qui, telle qu'elle est filmée, relève plus du besoin que de l'envie. Il y a chez Isabelle une fascination, morbide diront d'aucuns, une fascination pour sa propre personne, presque considérée de l'extérieur – une vision qui, en prenant le sujet comme objet, correspond bien au point du vue du client, entendant jouir du corps mis à disposition par cette curieuse jeune fille de bonne famille, en sous-vêtements Princesse tam-tam. Isabelle se prostitue comme d'autres deviennent anorexiques ou se droguent, explique le réalisateur, soulignant les multiples façons qu'ont les adolescents de se mettre en danger. Mais outre que la prostitution de luxe est plus agréable pour l'œil du spectateur qu'un corps décharné, la fascination y est particulièrement pertinente. Je me suis souvenue, d'un coup, d'un livre de Pascal Quignard où l'origine du mot dépassait l'étymologie :

« Les Romains n'avaient jamais dit « phallus » pour signifier ce que les Grecs appelaient phallos. Ils disaient fascinus et ils appelaient fascinatio la relation qui s'établissait entre le sexe masculin dressé et le regard qui le surprend dans cette contracture2. »
Et plus loin : « La fascination hypnotise et fixe la victime dans sa forme le temps de l'achever (d'en manger la figure). »

Il y a quelque chose de l'ordre de la prédation – non pas des clients envers Isabelle mais d'elle à elle-même. Comprenons-nous bien : elle ne s'emploie pas à se détruire, ne précipite pas sa chute (on ne la voit jamais courir, d'ailleurs, elle marche toujours d'un pas mesuré lorsqu'elle se rend à ses rendez-vous). Le regard qu'elle pose sur elle est attentif, dans l'attente d'elle ne sait quoi, d'un éveil qui ne vient pas, même lorsqu'un client âgé meurt dans ses bras, que l'affaire est découverte, que sa famille, effondrée, la traîne chez le psy et l'enjoint à reprendre une vie normale. Elle sort alors avec un garçon amoureux d'elle mais son espèce de vague à l'âme la fait dériver et l'empêche de vraiment se lier.

Pour se déprendre de sa fascination, il faut cette rencontre avec la femme de l'homme mort dans ses bras, dans l'hôtel même où elle faisait ses passes. Rencontre étrange où la femme (magnifique Charlotte Rampling), qui trouve que son mari a eu une belle mort, trouve aussi Isabelle bien jeune et très semblable à elle-même : mélancolique3. Elle lui demande de se rendre avec elle dans la chambre où elle avait l'habitude de retrouver son mari et de rejouer le cérémonial – sans sexe, cette fois-ci, sans homme, sans fascinus. Isabelle finit par s'endormir et, lorsqu'elle se réveille, en sursaut, il n'y a plus personne sur le lit, pas même son double, sur lequel elle s'était penchée au début du film, sur la plage. D'un coup, les deux ont fusionné, l'objet et le sujet, arraché à sa fascination. Celle qui observait sa propre dissection ressent soudain la douleur, la tristesse de la mort de son client. Sursaut.

On ne sait pas si Isabelle va recommencer à se prostituer ou reprendre une vie plus rangée et, à vrai dire, cela importe peu : tout ce qui compte, c'est qu'elle est à présent capable de désir. Qu'elle le monnaye auprès des clients ou se le fasse offrir par le garçon amoureux ne nous regarde plus : Jeune & Jolie n'est pas un film sur la prostitution (Elle l'était déjà davantage) mais bien sur la fascination qu'elle exerce, notamment sur la bourgeoisie (on le retrouve dans Elle mais vous avez peut-être plus envie de revoir Belle de jour). C'est en ne prenant pas parti que François Ozon est le plus pertinent.

 

1 Marine Vacth est une tuerie. Le cas échéant, pensez à remonter la mâchoire inférieure de l'homme qui vous accompagne avant qu'il ne commence à baver.

2 Pascal Quignard, Vie secrète, éd. Gallimard, p. 105. Il faudrait que je le reprenne depuis le début – raison pour laquelle je ne l'ai jamais fini.

3 Indice qui ne trompe pas : j'ai envie de la secouer comme un prunier, exactement comme Kirsten Dunst dans Melancholia.

21 octobre 2013

La vie d'Adèle est tout à fait fascinante

Ce film n'est pas crédible : les lycéennes y sont davantage maquillées à l'eye-liner qu'au crayon ; les cours de littérature sont menés comme des leçons de vie sans figure de style par un prof à la voix rocailleuse de baroudeur ; une grande adolescente fait des spaghettis bolognaise avec des tomates achetées au marché.

Ce film est affreusement crédible : le mec mignon et gentil à qui plaît Adèle n'a lu qu'un livre dans sa vie et confond madame de Merteuil et la présidente de Tourvel ; le mec mignon et gentil à qui plaît Adèle ressemble étrangement à mon premier crush ; sa bande de copines veulent savoir si elle a couché avec et Adèle n'arrête pas de tirer sur ce qui n'attend que la validation de Kétamine pour être appelé un bun de pétasse ; Adèle fait une fixette sur Emma, qui est en histoire de l'art et a les cheveux bleus ; Emma s'y connaît en philo : y'a Sartre et sa philosophie de l'engagement, qui plaît toujours aux lycéens, toujours partants pour participer à une manifestation (plus tard, ils sauveront le monde tous les dimanches mais en attendant, c'est plus fun de louper les cours) ; une camarade d'Emma, qui trouver Klimt « fleuri » prépare une thèse sur la morbidité chez Egon Schiele. C'est fou ce qu'on est arrogant quand on a dix-sept ans – et pousse. Je ne dis pas forcément que c'est passé à vingt-cinq ans, hein, seulement qu'on est déjà en mesure de se rendre compte que c'était bien pire avant. Marivaux, Laclos, Sartre, Klimt... le réalisateur ne nous en épargne pas un, tous assénés avec le plus grand discernement – celui de l'ignorance pédante et enthousiaste de la découverte.

D'une manière générale, La Vie d'Adèle ne fait pas dans la dentelle. Et vas-y que je te serve des huîtres. L'huître, le sexe féminin, l'homosexualité lesbienne : vous y êtes ou vous voulez qu'on vous resserve ? Abdellatif Kechiche filme comme pensent les ados : en gros. Gros plans. Les visages grossis des centaines de fois par la projection donnent au film un aspect un peu surréaliste, qui seul l'empêche de sombrer dans la romance mièvre. De fait, tout le film repose sur le jeu des actrices (n'allez donc surtout pas voir ce film si vous ne pouvez pas voir peinture Léa Seydoux ni, à plus forte raison, Adèle Exarchopoulos). Gros plans sur le visage d'Emma, gros plan sur le visage d'Adèle, gros plan sur les larmes d'Adèle, gros plan sur la morve d'Adèle, gros plan sur la bouche d'Adèle (qu'elle soit en train de sourire ou de manger), gros plans, gros plans, gros plans, jusqu'à l'écoeurement – surtout quand la salle comble ne vous a pas laissé d'autre choix que le deuxième rang. On se demande comment Adèle peut encore avoir du désir pour Emma quand on est en tant que spectateur à ce point gavé de morceaux de chair, de joue, de bave, de cuisses, de fesses, de seins. Le désir est un regret, le constat d'une absence : il faudrait, pour lui laisser une place, mettre un peu de distance entre la caméra et les corps car on ne voit plus rien dans ce monceau de morceaux, et les scènes de sexe, quoique peu nombreuses, en paraissent un brin interminables.

On voudrait nous faire croire à la passion mais la fringale des sens n'est pas franchement suivie par celle de l'esprit, entre Emma, trop sûre de ses connaissances pour vouloir apprendre quoi que ce soit, et Adèle qui ne se consacre plus qu'à Emma, laquelle lui donne des cours de philosophie à la Pangloss. À force de tout voir en gros plans, ils agissent comme des oeillères et il devient difficile d'élargir son horizon. L'obsession tranquille d'Adèle pour Emma ne laisse que peu de place à leurs univers respectifs. On a d'un côté celui d'Adèle, où les cheveux bleus, comme l'homosexualité, passeraient mieux avec une boîte de Quality Street et où l'on s'inquiète d'avoir une situation stable – pour faire des spaghettis bolognaise –, et de l'autre celui d'Emma, où la passion pour la créativité engendre le mépris de ceux qui manquent d'ambition (artistique) et où la liberté des mœurs est une dénonciation du puritanisme – gaussons-nous et avalons donc quelques huîtres pour fêter ça. On dirait un exposé sur la réception de l'homosexualité selon le milieu social et familial. Au final, le tableau est un peu terne : les deux univers qu'il peint ne sont assez opposés – ni pour aller à la confrontation ni pour susciter une préférence. La relative sagesse d'Adèle, qui choisit de construire son bonheur avec ce qu'elle a (Emma et les enfants dont elle devient l'institutrice), est rapidement mise à mal par son manque d'estime de soi, qui l'empêche de passer à autre chose le moment venu. On a beau savoir que l'on peut être aussi pathétique (et merde, encore une boîte de mouchoirs de flinguée), on n'a pas franchement envie qu'on nous le rappelle on commence à trouver le temps long : la maturité tarde à venir dans la vie de cette fille dont le film couvre pourtant sept ou huit années. Alors on vous dira mieux que moi la soif, l'avidité de savoir, de sexe et de vie de la bouche perpétuellement ouverte d'Adèle. Il n'empêche, l'air empoté d'Adèle finit par ne plus me faire penser qu'à une chose : 

Adèle, mouche-toi et ferme la bouche, tu vas gober les mouches.
 

 Adèle, bouche ouverte


Pendant ce temps, Palpatine joue à l'apprenti sociologue.

13 octobre 2013

Ma vie avec Liberace

Affiche-Ma-Vie-avec-Liberace-Steven-Soderbergh

Scott : l'attention de l'amant ou de l'aide-soignant.
Liberace : le narcissisme de la star ou de l'indifférent. 
 

La bande-annonce m’avait un peu échaudée (et la souris, comme le chat, craint l’eau froide). Je ne savais pas si je pourrais résister à tant de paillettes, de bagouses et de costumes kitsch. Mais c’est précisément là que réside l’intelligence du film : avoir créé un décor qui empêche de croire que Scott, le type un peu rustique qui vit dans un ranch avec ses parents adoptifs et les chiens qu’il dresse pour les plateaux de tournage, ne devient le gigolo de Liberace que pour mener le même train de vie. Personne ne rêve de devenir un pianiste à candélabre que l’on admire davantage pour ses tenues extravagantes et son bagou d’animateur que pour son talent – si peu pianiste qu’il a cessé de jouer hors show. Et il faut une sacrée dose d’humilité pour se laisser relooker en grande folle quand on est gay à la Brokeback Moutain (humilité aussi de Matt Damon, terrible avec sa moumoute blonde). Admiratif devant la performance de Liberace, Scott ne cherche pas pour autant à l'approcher ; la rencontre n’a lieu que parce que l’ami qui l’accompagne l’entraîne en coulisses. Difficile de prendre ce jeune homme modeste et effacé pour un opportuniste. Difficile de le croire ébloui par un miroir aux alouettes. Sa fascination pour Liberace est d’un autre ordre, concentrée sur le personnage puis sur l’homme qu’il abrite – comme s’il en pressentait la fragilité.

Lorsque Scott, devenu l'homme à tout faire (tout mais surtout l'amour) de Liberace, le croise à la sortie de la douche, bedonnant, sans perruque, le spectateur est lui aussi interdit : comment un beau jeune homme peut-il réussir à désirer cet autre, vieil et sans glamour ? C’est à ce moment-là que je commence à soupçonner son amour de se nourrir de pitié – sentiments opposés mais qui sont tous deux en continuum avec l’empathie, sur le spectre duquel ils occupent chacun une extrémité. Une bien dangereuse pitié. Non pas comme dans le roman de Zweig, où la confusion des sentiments mène à leur perte une jeune fille handicapée, qui se croit à tort courtisée, et un homme dont la politesse et l'empathie compromettent la réputation : il n'y a pas de méprise entre Scott et Liberace sur la nature de leur relation, seulement une emprise grandissante de celui-ci sur celui-là. Liberace se veut tout pour Scott : ami, amant, frère et père. Il l'adopte, au propre comme au figuré, en échange de quoi Scott accepte d'être isolé de sa famille adoptive et de ne plus sortir (de sa prison dorée) pour ne se consacrer qu'à Liberace.

La nature exacte du sentiment qui les a unis n'a plus d'importance après plusieurs années à faire de l'autre le dépositaire de sa propre vie. Mais lorsque chacun présente à l'autre un miroir dans lequel se retrouver, il suffit que l'un se détourne pour que l'autre soit perdu. Liberace l'a comme anticipé ; il sait que Scott tendra un jour son miroir vers quelqu'un d'autre et, afin ne pas perdre son image, recourt à la chirurgie esthétique pour faire de Scott lui-même son reflet. Ce faisant, il lui offre moins cette opération qu'il ne lui prend son visage. Fatigué de donner, donner toujours, Liberace ne s'aperçoit pas qu'il prend avant d'avoir pu recevoir quoi que ce soit de tous ses prétendants ces prétendus ingrats. Lorsque Scott s'en aperçoit enfin, il est trop tard : Liberace s'est tourné vers un autre amant, plus jeune, et sans lui, Scott ne se reconnaît plus dans le miroir. Le regard qui l'a vu jeune, moins jeune, vieillir un peu, grossir aussi, comme un coq en pâte (le pop-corn comme petit plat de la vie à deux) puis se gonfler sous la muscu et les amphétamines, se déformer lors de l'opération esthétique et enfin se dégrader peu à peu sous l'effet de la drogue, ce regard s'est détourné. Privé de (quelqu'un qui connaisse) son histoire, en manque, Scott est condamné à répéter les mêmes gestes de toxicomane, jusqu'à ce qu'il guérisse de son addiction – à la drogue, à Liberace.

Celui-ci, des années plus tard, atteint du sida, reconnaîtra que, malgré son narcissisme, ils se sont aimés. Je t'aime pour ce que tu fais de moi et pour ce que je suis quand je suis avec toi : la déclaration d'amour quelque peu hallucinante d'égocentrisme, faite par Liberace à Scott dans le jacuzzi au début de leur relation, est reprise au générique, poignante de vérité. Oui, on aime aussi quelqu'un pour ce qu'il fait de nous, pour ce qu'il nous rend vivant. Et tout ce kitsch, qui masquait cet aussi, signifiait simplement : je ne veux pas mourir.

À lire aussi : la chronique de Mélanie Klein
qui s'approprie le pronom possessif du titre.