Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 février 2014

Peu de bruit pour quelque chose


Beatrice (Amy Acker) et Benedick (Alexis Denisof)

  

Joss Whedon, c'est le mec qui fait mentir Pascal : avec lui, le divertissement ne détourne pas de l'essentiel, il y conduit. Et il le fait aussi bien avec une série comme Buffy, que ses décors en carton-pâtes n'empêchent pas d'être étudiée à l'université, qu'avec un blockbuster où le sensationnel fait soudain sens ou encore avec... Shakespeare. Much Ado About Nothing, qui conserve non seulement le titre mais aussi le texte intégral de la pièce de Shakespeare, n'a rien à voir avec du théâtre filmé – sauf à se rappeler que All the world's a stage. Génialement mise en scène (avec trois bouts de ficelle), la comédie shakespearienne semble n'avoir jamais été que le scénario de ce film, qu'on n'arrive décidément pas à voir comme une adaptation tant le texte coule naturellement – on est scié, au générique, de découvrir que la BO a été composée par Joss Whedon à partir de sonnets du dramaturge-poète. L'écart entre la langue originale et le monde moderne se voit atténué par un noir et blanc intemporel du plus bel effet – Joss Whedon dira seulement de ce parti-pris que c'est pour que le film, tourné chez lui en une semaine, ait plus d'allure. Much Ado About Nothing est une fête (de l'esprit) à laquelle le réalisateur a convié ses amis. 

 

Hero (Jilian Morgese) et Claudio (Fran Kranz)

 

Du coup, pour le fan, le générique prend des allures de crossover.

 

Beatrice, l'anti-amour Winifred Burkle aka miss nez, le génie matheux d'Angel
Benedick, l'anti-mariage Wesley Wyndam-Pryce de Buffy et Angel
(mais plutôt Angel, il y est plus sexy)
Dogberry, le capitaine de police Mal, le capitaine de Serenity
Don John, le comploteur machiavélique Simon, le docteur de Serenity qui donne envie de jouer au docteur

 

 

Tragique et comique s'entendent comme larrons en foire, sous la forme de deux couples chaotiques : Don John se met en travers du mariage entre la douce Hero et l'aimable Claudio tandis que Beatrice et Benedick, faisant la sourde oreille à l'onomastique de leurs prénoms, sont trop agacés l'un par l'autre et trop fiers pour reconnaître leur mutuel penchant (alors que le spectateur sait bien qu'ils avaient déjà fini ensemble dans une vie antérieure, lorsqu'ils s'appelaient Fred et Wesley).

  

 

Piques spirituelles bien senties côtoient bouffonneries en tous genres, comme lorsque Benedict se jette à terre, façon roulé-boulé hors d'un train roulant à grande vitesse, pour épier la conversation qui lui apprend l'amour de Beatrice ou lorsqu'il se met soudain à faire des pompes au moment où elle vient le chercher pour passer à table.

 

Emma-Bates-Jillian-Morgese-and-Amy-Acker-in-Much-Ado-About-Nothing

Beatrice n'est pas en reste non plus, niveau gag...

 

 

Et puis, il y a les meilleures didascalies de tous les temps, lorsque Don John, Borachio et Conrade entrent en scène piscine comme des sous-marins, encerclant Claudio par surprise puis, s'éloignant en brasse, exeunt à la nage.

 

Mit Palpatine.

09 février 2014

Feel-bad movie

De même qu'il y a les feel-good movies, il existe des feel-bad movies, qui vous mettent devant ce que l'homme a de moins bon. Twelve years a slave, qui suit Solomon Northup, new-yorkais libre enlevé et vendu comme esclave dans le Sud des États-Unis, appartient à cette seconde catégorie. Le film a beau dresser des portraits contrastés, depuis le maître condescendant-bienveillant (résultat d'un curieux mélange de christianisme et de racisme) jusqu'au sadique qui se détruit à force de fouetter ses esclaves, en passant par l'épouse du second, qui ne manque pas une occasion de pourrir la « reine des champs de coton » que son mari viole à longueur de temps, c'est partout le même cloaque abject. Steve McQueen ne nous laisse pas détourner les yeux : les plans-séquences, dont la mention en interview me semblait une coquetterie de journaliste cinéphile, restituent l'insoutenable dans sa durée, ne s'arrêtant pas aux premiers coups de fouet. La scène la plus interminable et peut-être la plus dérangeante est celle où Solomon se maintient sur la pointe des pieds au bout d'une corde : l'intendant qui s'est opposé à ce qu'il soit pendu n'a pas pour autant jugé bon de le détacher et le malheureux attend ainsi toute la journée le retour de son maître, tandis qu'autour de lui les autres esclaves vaquent à leurs tâches et que leurs enfants jouent à quelques mètres de lui sans lui prêter la moindre attention. Cette scène est peut-être encore plus terrible que celles de pure violence car on entrevoit comment l'habitude de l'intolérable fait poindre l'indifférence – indifférence qui, chez les esclaves, relève du mécanisme de défense pour ne pas souffrir davantage mais qui, chez les maîtres, rend tout cela normal, l'absence d'empathie permettant de considérer les esclaves comme des possessions. Et le spectateur, qui voudrait que cela s'arrête, fusse en détournant les yeux, s'aperçoit – non sans horreur – qu'il a en lui les germes de cette même indifférence : il sait que le Sud est resté esclavagiste plus longtemps que le Nord, il sait que la vie dans les champs de coton était invivable mais il ne veut pas savoir. Pas plus que ça, pas plus que quelques lignes dans un manuel d'histoire. On ne veut pas savoir que c'est aussi ça, la nature humaine. Steve McQueen, qui l'a bien compris, pose d'emblée une limite : douze ans, au-delà desquels le calvaire prendra fin pour le personnage principal. Mais ni la bouffée de bons sentiments finale ni l'horizon du progrès, incarné par un charpentier canadien de passage, ne suffisent à soulager l'atmosphère plombée. Prévoyez un truc sympa à faire après le film avant de reprendre le travail, parce qu'il y a fort à parier que celui-ci vous apparaîtra teinté de son étymologie – le reste à l'avenant, sur l'air de on-ne-s'en-sortira-pas ou pas vivant. Twelve years a slave est un bon film mais pas pour le moral – a good feel-bad movie.

The fucking wolf of fucking Wall Street

Dans une scène énorme où McConaughey importe un peu de Mud en se frappant la poitrine façon haka, le jeune Jordan Belfort se fait initier au monde des traders : toujours faire en sorte que le client réinvestisse ses gains dans une autre affaire pour que jamais, au grand jamais, il ne sorte son argent, qui deviendrait alors réel ; les seuls chiffres qui doivent devenir des billets sont les commissions des traders. Me voilà en train de visualiser une tour Kapla qu'il faut continuer à édifier avec les pièces qui lui servent de fondations, sans que cela s'effondre au moment où l'on joue : la folie de la bourse expliquée en deux minutes ébouriffantes, à l'image de la vie de ces escrocs en col blanc – car Jordan a l'idée géniale et illégale d'appliquer les techniques des traders de haut vol (acquises lors d'un premier job écourté par le lundi noir) aux actions à la petite semaine (magouillées dans l'agence miteuse où il retrouve du boulot). Ce qui fait passer le flot de fêtes, putes, drogues et bad trip qui s'ensuit n'est pas le grand cœur qui se cacherait sous la débauche, comme c'était le cas du précédent rôle de Leonardo DiCaprio, dans le personnage de Gatsby : c'est tout simplement qu'il est putain de bon dans ce qu'il fait. Fucking good. Dans une infographie sur le nombre de fuck par minute dans les films, Le Loup de Wall Street figurerait certainement en première place. Il faut dire que, coureur de jupons et baratineur hors-pair, baiser les gens, ça le connaît : Jordan Belfort ment comme il improvise et ne respire qu'avec de la poudre blanche dans le nez. Drogué, il l'est pourtant moins au sexe, à la came ou même aux billets verts (la seule véritable drogue du trader selon son initiateur) qu'à la vente sauvage et au sentiment de toute-puissance qu'elle lui procure – et quand on voit l'état dans lequel il se met avec un cocktail de médoc, ce n'est pas peu dire. Même lorsque la déchéance a commencé, l'euphorie ne cesse pas, les plans et les répliques se suivent à toute vitesse devant le spectateur, la pupille dilatée. On comprend au final que Jordan qui parle à la caméra n'est pas un coup de méta : c'est encore le personnage en train de faire sa promo, pour des séminaires cette fois, sur l'air de Sell me this pen. – No need, man, I bought it. The whole movie.  

02 février 2014

Il faut tenter de vivre

Le vent se lève, de Miyazaki

 

Le vent se lève !... et emporte le chapeau de Jiro, rattrapé par une jeune fille du wagon suivant. Des années plus tard, c'est son parasol qu'il attrape au vol, alors que Nahoko, en train de peindre, est surprise par un orage. S'ensuit une cour assidue sous le balcon de la demoiselle, un avion en papier en guise de mandoline.

Il faut tenter de vivre ! malgré la tuberculose de Nahoko, mise entre parenthèses pendant son séjour sur cette montagne magique, mais qui l'oblige à rester alitée si elle veut être aux côté de son jeune époux.

 

Le vent se lève !... et la montagne gronde comme un monstre divin et terrifiant, soulevant les maisons qui se trouvent sur son flanc, soudain de fragiles embarcations sur des vagues de collines.

Il faut tenter de vivre ! de survivre au séisme de Kanto – un tremblement qui en annonce d'autres, moins naturels.

 

Le vent se lève !... et fait vibrer la carlingue de l'avion que Jiro s'ingénie à améliorer pour rattraper le retard technique du Japon et dépasser les réalisations des Européens (qui n'ont pas besoin de bœufs pour tirer leurs avions jusqu'au champ de test). Le jeune ingénieur talentueux apprend de sa visite chez un constructeur allemand (encore des verboten qui traînent) mais c'est un Italien (à chapeau melon et grande moustache) qui l'accompagne comme mentor dans ses rêves depuis tout petit.

Il faut tenter de vivre ! de travailler et de s'améliorer, échouer et tenter à nouveau pour que l'avion dépasse la vitesse de ceux des concurrents. Toute inspiration est bonne à prendre, y compris une arrête de poisson à la courbe parfaite pour une aile d'avion. Le dessin technique devient soudain poétique et on se verrait bien, nous aussi, une équerre et une réglette à la main.

 

Le vent se lève !... et emporte le fantôme de Nahoko.

Il faut tenter de vivre ! sans elle.

 

Le vent se lève !... et l'échiquier politique est renversé.

Il faut tenter de vivre ! en sachant que les avions qu'on a créés sont partis pour ne jamais revenir. (Je ne savais pas que les kamikazes étaient littéralement les dieux du vent.) Ni inconscient ni fataliste, l'ingénieur aéronautique endosse une responsabilité résignée pour l'usage militaire de ses réalisations.

 

Le vent se lève !... et les rêves se sont envolés.

Il faut tenter de vivre ! malgré les conséquences de ce qui reste, depuis Icare, une transgression.

 

Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! Le cimetière des carlingues rejoint le vers du Cimetière marin. Prononcé avec un fort accent nippon, le vers de Valéry crée pour le spectateur français un instant de drôlerie qui, s'évanouissant rapidement, fait ressortir toute la beauté et la tristesse de cette éphémère période pendant laquelle l'artiste ou l'ingénieur réalise ses plus belles créations (qui engendreront aussi d'une façon ou d'une autre des destructions – la leur ou celle d'autres vies). Voici la condition humaine condensée en une décennie et celle-ci, à nouveau, en deux heures de métaphores aussi réalistes dans leur constat qu'oniriques en plein vol.

Mit Palpatine