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01 avril 2014

Monsieur Gustave

Si tu aimes les frères Coen, tu aimeras The Grand Budapest Hotel. Cet indice de ma collègue ne m'a guère avancée : j'avais plutôt ri devant A Serious Man et The Dude m'avait plutôt ennuyée, Inside Llewyn Davis me laissant mi-figue mi-raisin. Heureusement, le côté éternel loser de The Grand Budapest Hotel est enlevé par le ton acide et les couleurs acidulées du conte.

L'esthétique de boule de neige, qui affadissait un Anna Karénine kitschifié, est ici doublée par un côté œil de bœuf, qui grossit les traits des personnages jusqu'à en faire, justement, des personnages : un tueur avec une tête de tueur et des têtes de mort à tous les doigts, une soubrette comme on n'en fait plus que chez Sacher, trois sœurs plus hideuses les unes que les autres, une jolie pâtissière avec une tâche de vin en accroche-cœur sur la joue et surtout, un maître d'hôtel aux grandes manières et aux petites manies, qui a baisé à peu près toute sa clientèle avec beaucoup de charme et de discrétion. Monsieur Gustave, maître d'hôtel du Grand Budapest Hotel à l'époque de sa grandeur, a eu le temps de devenir un personnage de légende depuis que Zero (zéro études, zéro expérience, zéro famille), groom débutant, a été témoin de ses péripéties : ce n'est que bien des années plus tard, lorsque l'ancien garçon d'étage a pour ainsi dire hérité de l'hôtel fort décati, qu'il raconte leur histoire à un écrivain de passage, qui lui-même ne la publiera que bien des années plus tard et qu'une jeune fille lira un beau jour neigeux quelque part sur un banc (attention à ne pas se pincer les doigts dans ces poupées russes à grande vitesse).

En sortant de la salle, on n'est déjà plus certain d'avoir bien suivi cette aventure rocambolesque d'héritages multiples, entre testaments à rebondissements, course à l'œuvre d'art et apprentissage du métier. Le fil narratif n'est qu'un prétexte d'Ariane pour remonter vers un monde perdu1 à coups de souvenirs déformés. Toute disproportion est bonne à prendre : l'affreux tableau que tous les héritiers d'une fortune considérable se disputent aussi bien que les outils de poupée cachés dans des pâtisseries pour faire évader des prisonniers, le sermon poétique dans un placard à balai, la vieille dame de 80 ans définie comme un sacré bon coup, les télécabines musicales pour s'assurer de ne pas être suivi, le réseau clandestin de maîtres d'hôtel dans les palaces du monde entier ou encore le sens des priorités de l'élégant tout juste évadé de prison, qui préfère se parfumer avant de s'enfuir. De ce capharnaüm surgit la nostalgie d'un monde qui n'existait déjà plus à l'époque de monsieur Gustave, bien qu'il en ait maintenu « l'illusion avec une grâce merveilleuse », et qui n'a en réalité jamais existé que sous la forme de cette illusion. Tout comme l'histoire de Wes Anderson. Tout dans la manière, les manières, du maître (d'hôtel).

 

1 Seule référence à Zweig que j'ai pu trouver, malgré la revendication explicite des romans de l'auteur comme source d'inspiration.   

Mit Palpatine, qui a lui aussi trouvé jubilatoire ce "conte passé à la lessiveuse-enjoliveuse des histoires passées de bouche à oreille".

30 mars 2014

Un illustrateur en or

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Violet et plein de gravures qui passent très bien à la reproduction, il me faut le catalogue de l'expo.

 

Gustave Doré, je l'associais rapidement au conte : un chat botté, une barbe bleue et vas-y que je t'oublie. L'artiste hyperactif et touche-à-tout s'est pourtant illustré dans des genres très différents, que le musée d'Orsay s'attache à nous faire découvrir dans une exposition mal fagotée mais réjouissante. Mal fagotée : les thématiques se marchent sur les pieds, les panneaux mentionnent des tableaux vus deux cents mètres auparavant et les débuts de l'artiste apparaissent en seconde partie, après les salles thématiques du rez-de-chaussée, plus ou moins bien taillées pour faire entrer en vrac tout ce qui nécessite une grande hauteur sous plafond. Mais exposition réjouissante : par les œuvres exposées, bien sûr, mais aussi l'enthousiasme des organisateurs de l'exposition, qui se sont amusés à chercher une police imitant la texture des gravures et à trouver des parallèles avec le cinéma – que Slate a eu la bonne idée de reprendre (Melendili et moi attendons toujours la gravure qui attestera des origines dorées de Chewbacca – Barbe-bleue ? Slate penche pour le Chat botté mais je ne suis pas convaincue).

 

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Barbe-Bleue, l'ancêtre de Chewbacca ? Il est assez poilu pour.

 

La Bible, un conte comme les autres ?

J'ai un petit instant de surprise en découvrant que Gustave Doré a illustré la Bible. Est-ce un livre que l'on peut illustrer ? Je me reprends en me rappelant que ce n'est pas l'iconographie religieuse qui manque dans l'histoire de l'art mais vu les remous suscités à l'époque, façon caricatures de Mahomet, je me dis que je ne suis pas la seule pour qui le même sujet ne fait pas le même effet en peinture et en gravure. Il y a dans la gravure et le dessin quelque chose de plus familier que dans la peinture, quelque chose de plus prosaïque, qui ne semble pas particulièrement fait pour l'hagiographie. Mais peu importe ces préjugés, les anges de Gustave Doré tuent tout – the best angel ever, j'ai nommé Gabriel dans L'Annonciation.

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Cette apparition-disparition à la gouache blanche... Devant le tableau, l'œil aperçoit des traits blancs, qu'il distingue comme les plis d'une robe, avant de remarquer les ailes et de finalement voir l'ange. Un ange-fantôme. Il fallait y penser.

Il y en a aussi un paquet dans ses illustrations de Dante mais j'anticipe un brin.

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Grand tour littéraire

Le tour de l'Europe que faisaient jeunes gens de bonne famille pour parfaire leur éducation toute imprégnée d'humanités grecques et latines, Gustave Doré le fait à sa manière, en illustrant les classiques de la littérature européenne. Autant les effets de manche de Don Quichotte et les hyperboles gargantuesques me laissent assez indifférente, autant l'univers de Dante me fascine – La Divine Comédie risque de se retrouver très bientôt sur ma PAL (si vous avez une traduction à me recommander, n'hésitez pas).

Tournée dantesque...

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(Je verrais très bien cette gravure dans la photothèque d'Incitatus.)

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Si on va du côté parallèles ciné, je dois dire que cette gravure me fait penser à Harry Potter and the Half-Bood Prince, quand le héros est avec Dumbledore au milieu du lac verdâtre où se trouve caché un horcruxe.

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 How scary is that, Ron?

La palme de cette littérature « excentrique » revient aux Anglo-saxons, Poe en tête. Son corbeau a inspiré Gustave Doré bien après qu'il a dessiné la couverture du recueil de nouvelles ; on en retrouve la silhouette dans un ange noir. Petite pensée pour From the Bridge en découvrant une référence à Paradise Lost et surprise devant une vue des docks dickensiens : mais c'est Canary Wharf ! (Même si, d'après le GPS palpatinien, il s'agirait plutôt de Canada waters.)

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Dickens, es-tu là ?

Le Londres d'Oliver Twist n'est pas le seul endroit de l'œuvre de Gustave Doré où règne l'esprit de Dickens : une semblable verve satirique anime des caricatures très piquantes sur le communisme, les codes estudiantins ou encore l'histoire de la Russie (la réédition risque elle aussi de se retrouver sur ma PAL) et la peinture sociale transfère un peu de la misère des faubourgs londoniens à Paris, à l'époque de la Commune.

 

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Suite du règne d'Ivan-le-Terrible. Devant tant de crimes, clignons de l'œil pour n'en voir que l'aspect général. L'humour à la Tristam Shandy.

 

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Les embrasements de la Commune, au fond, et devant, cette silhouette qui fait ressortir toute la froideur...


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L'Enigme ou la Commune façon Khnopff. Oui, mon ange, la mort (de l'idéal) fait partie du mystère de la vie.

 

Au final, l'exposition est pleine de surprises et de déjà-vu : l'œuvre de Gustave Doré fait si bien partie de l'imaginaire commun qu'on méconnaît son influence originale – le paradoxe de l'illustrateur.

 

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N'auriez-vous pas dit vous aussi que La Ronde des prisonniers était un tableau de Van Gogh ?

 

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Bonus hors-sujet : un tableau dont le commissaire d'exposition ne savait visiblement que faire, accroché au début de l'exposition comme amuse-bouche. Il me fait penser à ce conte où deux oiseaux font voyager une grenouille en portant dans leur bec la branche qu'elle a mise dans sa gueule - et que, bien sûr, elle ne peut s'empêcher d'ouvrir.

17 mars 2014

Le surréalisme et l'objet

Le surréalisme et... objection, votre horreur

Quand j'entends surréalisme, je pense Dali, Magritte, Man Ray. Chirico ? Je l'oublie volontiers. Giacometti ? J'ignorais totalement qu'il avait eu une phase surréaliste et je pense que je continuerai à l'ignorer, même si sa Boule suspendue (fendue comme une pêche, en amazone sur une pirogue-banane) a mis du monde en émoi. Duchamp ? Un peu surréaliste, comme classement. Le surréalisme n'était manifestement pas à entendre au strict sens du mouvement artistique (pour autant qu'un mouvement artistique puisse être strictement défini – ça ne marche généralement que dans les manifestes, ce genre de choses). Le centre Pompidou en a profité pour nous sortir tout un tas d'artistes contemporains, qui ont pour certains pris le désir, l'inconscient, le mystère et l'humour des artistes surréalistes au premier degré : bites, couilles, n'en jetez plus, je mouille. S'il y a à boire et à manger, cela n'a pas la même classe qu'à l'exposition internationale du surréalisme de 1960 où des figurants banquetaient autour d'un corps fort appétissant.

 

Le surréalisme, cet obscur objet du désir

Il y a quelques années, je me serais lancée sur l'objectivation du sujet (souvent morcelé, parfois entier sous forme de poupée), le sujet de l'œuvre et l'objet de l'art mais, mes tics khâgneux s'estompant, je me suis bornée à observer que les objets qui m'ont plus dans cette exposition se situent quelque part entre la sculpture et les ready-made de Duchamp : ce ne sont pas des produits traditionnels de l'art mais ce ne sont pas non plus des objets du quotidien introduits au forceps dans le monde de l'art – l'intérêt desquels s'évanouit sitôt qu'on a admis leur présence. Ce ne sont pas davantage des échantillons de brocante, ficelés à la va-vite par un discours qui détourne l'attention au lieu de détourner l'objet. Aucun déballage, ni marchand ni un anatomique : ces objets n'ont aucune théorie à nous vendre et ne cherchent pas à choquer car ils sont là pour surprendre (ce qu'ont justement manqué quelques artistes contemporains). Le surréalisme surprend le réel – dans ce qu'il a de moins réaliste. C'est une des plus belles manières qu'a l'art de désirer la réalité, l'éloignant constamment pour pouvoir à nouveau la prendre de plein fouet (parce que bon, un porte-bouteille, même étiqueté art par Duchamp, ça redevient rapidement un bout de ferraille sans intérêt).

 

Sur les étagères de mon musée imaginaire

 

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Man Ray, Ce qui nous manque à tous : inspirer une dose quotidienne de poésie (ou juste faire des bulles de savon).

 

 

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Qui de Picasso ou de Marcel Duchamp a eu l'idée ? Le premier l'inscrit dans la lignée de ses épures de taureau, le second (vu en premier) m'a davantage fait rire : dans les petits carrés, on voit bien le futur maillot jaune prendre le taureau par les cornes et enlever la dernière montée.

 

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Comment se fait-il que je n'ai jamais cette magnifique lavallière sur une couverture de Maupassant ? (Un collier en perles de cheveux confirme la tendance des cheveux autour du cou.) Photo empruntée ici.

 

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Oscar Dominguez, Pérégrinations de Georges Hugnet. J'aime bien cette concaténation d'hier et d'aujourd'hui d'avant-hier.

 

Tableau de fromage, sous cloche

Ceci est un fromage. De l'humour de souris.

 

 photo Meret-Oppenhaim-Ma-gouvernante

Meret Oppenhaim, Ma gouvernante (est une dinde). C'est bon, très bon. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si le choix de cette œuvre pour l'affiche a un quelconque rapport avec le fait que le parvis du musée nique les talons comme peu d'endroits à Paris. Mais je dois être trop bourgeoise : le bobo, lui, n'a pas ce problème, il vient en Converse. Quant au touriste, sauf bobo, il ne vient pas du tout (c'est le seul musée, je crois, où je ne vois jamais de groupes de Japonais).

 

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Dali, La Vénus aux tiroirs. Ça, c'est de l'épithète homérique.

 

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Man Ray, La Vénus restaurée ou la restauration comme prétexte au bondage.

 

Un visiteur qui a fait plein de photos.
Le dossier (pédagogique) de l'exposition

11 février 2014

Peu de bruit pour quelque chose


Beatrice (Amy Acker) et Benedick (Alexis Denisof)

  

Joss Whedon, c'est le mec qui fait mentir Pascal : avec lui, le divertissement ne détourne pas de l'essentiel, il y conduit. Et il le fait aussi bien avec une série comme Buffy, que ses décors en carton-pâtes n'empêchent pas d'être étudiée à l'université, qu'avec un blockbuster où le sensationnel fait soudain sens ou encore avec... Shakespeare. Much Ado About Nothing, qui conserve non seulement le titre mais aussi le texte intégral de la pièce de Shakespeare, n'a rien à voir avec du théâtre filmé – sauf à se rappeler que All the world's a stage. Génialement mise en scène (avec trois bouts de ficelle), la comédie shakespearienne semble n'avoir jamais été que le scénario de ce film, qu'on n'arrive décidément pas à voir comme une adaptation tant le texte coule naturellement – on est scié, au générique, de découvrir que la BO a été composée par Joss Whedon à partir de sonnets du dramaturge-poète. L'écart entre la langue originale et le monde moderne se voit atténué par un noir et blanc intemporel du plus bel effet – Joss Whedon dira seulement de ce parti-pris que c'est pour que le film, tourné chez lui en une semaine, ait plus d'allure. Much Ado About Nothing est une fête (de l'esprit) à laquelle le réalisateur a convié ses amis. 

 

Hero (Jilian Morgese) et Claudio (Fran Kranz)

 

Du coup, pour le fan, le générique prend des allures de crossover.

 

Beatrice, l'anti-amour Winifred Burkle aka miss nez, le génie matheux d'Angel
Benedick, l'anti-mariage Wesley Wyndam-Pryce de Buffy et Angel
(mais plutôt Angel, il y est plus sexy)
Dogberry, le capitaine de police Mal, le capitaine de Serenity
Don John, le comploteur machiavélique Simon, le docteur de Serenity qui donne envie de jouer au docteur

 

 

Tragique et comique s'entendent comme larrons en foire, sous la forme de deux couples chaotiques : Don John se met en travers du mariage entre la douce Hero et l'aimable Claudio tandis que Beatrice et Benedick, faisant la sourde oreille à l'onomastique de leurs prénoms, sont trop agacés l'un par l'autre et trop fiers pour reconnaître leur mutuel penchant (alors que le spectateur sait bien qu'ils avaient déjà fini ensemble dans une vie antérieure, lorsqu'ils s'appelaient Fred et Wesley).

  

 

Piques spirituelles bien senties côtoient bouffonneries en tous genres, comme lorsque Benedict se jette à terre, façon roulé-boulé hors d'un train roulant à grande vitesse, pour épier la conversation qui lui apprend l'amour de Beatrice ou lorsqu'il se met soudain à faire des pompes au moment où elle vient le chercher pour passer à table.

 

Emma-Bates-Jillian-Morgese-and-Amy-Acker-in-Much-Ado-About-Nothing

Beatrice n'est pas en reste non plus, niveau gag...

 

 

Et puis, il y a les meilleures didascalies de tous les temps, lorsque Don John, Borachio et Conrade entrent en scène piscine comme des sous-marins, encerclant Claudio par surprise puis, s'éloignant en brasse, exeunt à la nage.

 

Mit Palpatine.