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08 février 2011

ABT : Sadler's without sadness

[et un understatement pour le 4 (février), un !]

C'est pour l'American Ballet Theater que Palpatine et moi sommes retournés à Londres. Officiellement, du moins, c'est ce que nous nous sommes dit et le prétexte initial ne nous a finalement pas fait mentir sur notre but. Un peu comme le New York City Ballet, l'American Ballet Theater déborde d'énergie et leur danse beaucoup plus straightforward que ce dont nous avons l'habitude est une belle récréation. Les alignements ne sont peut-être pas parfaits (et encore, c'est plus une question d'espacement à l'intérieur de lignes bien tenues – de haut, impossible de tricher) mais l'expressivité n'est pas l’exclusivité d'un ou deux solistes, et ce malgré des chorégraphies qui exigent une rapidité et un ciselé incroyables. Pas de lyrisme mais de la vivacité, des muscles mais pas en force, du nerf sans crise ; c'est l'American way of dance.

Seven Sonatas avertissait d'emblée que cette façon de danser n'a rien de superficiel et que l'absence d'abandon lyrique n'empêche pas l'expression de l'intimité. Au contraire : lorsque rien ne dégouline à l'extérieur, il est plus aisé d'accéder à l'intériorité. Ne vous méprenez pas, cependant : la chorégraphie d'Alexei Ratmansky n'a rien d'introspectif et les trois couples qui évoluent sur la musique de Domenico Scarlatti (jouée au piano en arrière-scène, et non pas à moitié en coulisse côté jardin comme il en va d'habitude) sont aussi vifs voire espiègles que passionnés. Il est amusant de constater que ce pas de six est composé un peu comme un pas de deux : il s'ouvre et se ferme sur une scène de groupe, et fait se succéder les couples, ensembles puis par variations féminine et masculine, avant de nous proposer une variation sur ces variations, avec filles et garçons en groupes distincts, qui doivent finalement les réunir. Les robes blanches cherchent toujours à mieux épouser les corps, c'est extrêmement fluide, on aurait parfois presque l'impression de voir du patinage artistique, comme lorsque, en manège, les garçons retiennent les filles de tomber en écart et les font tournoyer ainsi, en les tenant sous les épaules. De quoi balayer toute réticence.




Et comme les robes ne font pas tout, il faut que je vous fasse comprendre tout le bien que je pense d'Herman Cornejo (surnommé "col Danton" par Palpatine qui, à Londres, mate presque plus les mecs que les nanas), petit chose aux cheveux bouclés très émoustillant (les cheveux bouclés sont un fantasme – à distinguer des moutons frisés que nous pouvons avoir à l'opéra), surtout quand il attaque l'espace avec une sensualité féroce. Puissant (j'ai soudain comme un doute : si j'aime tant cet adjectif, serait-ce à cause de son contraire ?). C'aurait été un argument pour me faire prendre espagnol en LV2. Et comme mes hormones ne sont pas mon unique critère d'appréciation, je me dois d'ajouter que David Hallberg, aux cheveux non seulement plat mais blonds, m'a presque fait frissonner juste en écartant l'espace comme des rideaux, en écartant les bras avec les paumes flex, avant de se replier par un imperceptible sautillement en sixième pliée et épaulée.


David Halleberg, ses cheveux, son coup de pied.

Et Yriko Kajiya qui de ses bras enserre son genou contre sa poitrine alors que son partenaire la tient, légèrement désaxée, à la taille... On pourrait en dire autant de Xiiomara Reyes et Julie Kent, d'où vous devez conclure que ces effluves de Dame aux camélias à l'américaine étaient une petite tuerie.

 

 

Twyla Tharp mériterait d'être Known by heart, comme le titre de son duet qui déménage. Gillian Murphy, une bombe rousse qui aurait pu danser avec the mask, et Blaine Hoven, pour le mouvement d'épaule duquel on pourrait se damner, offrent avec un peu d'humour et beaucoup d'énergie un duo explosif, avec dérapages contrôlés – sur pointes et sur un bon mètre, s'il vous plaît. Ce type de danse par rebond (un mouvement arrivé à sa fin en déclenche un autre qui semble le contrecarrer) -une sorte de Trisha Brown survoltée- a un effet délirant sur moi ; c'est toujours bon signe lorsque, ayant intériorisé et suivi le mouvement sans m'en rendre compte, je fais un geste involontaire sur mon siège, qui le prolonge et lui donne la réplique. Le surnommé "Junk" duet n'est pas de la junk food, l'affaire mérite que je creuse cette histoire de pyjamas rouge dont Palpatine ne s'est visiblement toujours pas remis.

Ce n'est pas la bonne danseuse, mais c'était pour vous donner une idée de jazzy.

Duo concertant aurait pu me faire manquer cette soirée si j'avais dû choisir entre les deux programmes. C'est je crois la chorégraphie de Balanchine qui m'avait le moins enthousiasmée lorsque le New York City était venu à Paris. Il faut dire que Stravinsky au piano et au violon ne met pas franchement à l'aise et comme Ronald Oakland, le violoniste, ne l'était pas non plus, il nous l'a massacré. Même avec mon oreille médiocre, les dissonances de la partition et le grincement qu'on pouvait supposer naturel à l'instrument, je n'ai pas pu ne pas entendre des couacs. Du côté des danseurs, en revanche, c'est virtuose, mais leur extrême technique tourne malgré eux dans le vide et mes considérations s'égarent sur les bonnets (pas de nuit, néanmoins). Les filles ont quelque chose que l'on ne voit jamais à l'opéra : de la poitrine. Je l'avais déjà remarqué avec Gillian Murphy qui devait faire un bon C (selon l’œil connaisseur de Palpatine, qui a davantage le compas dans l'oeil que pour les tailles – et quand je me suis rappelé que j'ai encore plus l'air d'une planche à pain sur scène, je n'ai pu que confirmer) et c'est devenu encore plus visible (D ?) chez Misty Copeland. Curieusement, c'est plus esthétique que chez la première – une question de doublure de tunique très certainement.

 

Alors qu'il danse, chorégraphie pour des films et fait un môme à l'actrice principale, Benjamin Millepied semblerait se moquer un tout petit peu de nous en annonçant que Everything doesn't happen at once (heureusement, il est sauvé par la date de la création). Certes, une préparation de lino et un échauffement à rideau levé (qui me remettent dans l'ambiance de la répétition du Sacre) indiquent que le spectacle n'apparaît pas ex-nihilo à la seconde, mais par la suite, le chorégraphe prend un malin plaisir à tendre le regard du spectateur et retient à chaque fois in extremis l'éclatement : d'abord synchronisés et/ou exécutés par des danseurs peu nombreux sur le praticable blanc (les autres attendent autour) les enchaînements se dissolvent peu à peu en une simultanéité foisonnante et difficilement préhensible, bientôt rattrapée et ramenée à l'ordre par des lignes quasi militaires, martelées du bout des pointes.



On passe beaucoup son aspi-danseuse dans cette soirée.

Le temps d'échauffement a l'avantage de résoudre les petites fascinations personnelles indépendantes à la chorégraphie avant que celle-ci ne commence. Première remarque : quoique ce ne soit peut-être pas pour les mêmes raisons, Palpatine et moi aurions bien arraché leur robe aux filles (cette espèce de bretelle triangulaire qui fait un dos-nu asymétrique, c'est puissant). Ayant réussi à détacher Palpatine de Gemma Bond (je préfère ne pas imaginer ses fantasmes maintenant qu'il a ce nom) en lui montrant une (fort jolie) asiatique au téléphone (!), j'ai réussi à lui indiquer Daniil Simkin et à lui enjoindre de garder un œil sur ce jeunot pour le moment très nonchalant dans ses étirements (le dessus de la cuisse, quoi, faut réserver l'effet de surprise). Et cela ne loupe pas dans la suite lorsque le corps de ballet se divise : il y a les filles, les garçons - et Daniil Simkin, qui a plus de ballon qu'aucun autre danseur mais se jette dans leurs bras (se jette, je répète, le groupe d'homme l'arrête vraiment au vol, comme des groupies qui recevraient le corps de leur idole) avec moins d'hésitation que la danseuse la plus casse-cou.


Pigeon vole, Daniil Simkin vole !

Je savais déjà à quoi m'attendre ; Palpatine en a carrément oublié de regarder les filles ("mais il est aussi gringalet que moi"). Je me demande vraiment comment il va évoluer (Simkin, pas Palpatine- quoique), parce que, si l'on peut bien l'inclure au sein d'un groupe masculin (c'est déjà un progrès), on ne le remarque alors plus du tout (signe d'un équilibre qui reste à trouver entre des particularités à gommer et une personnalité à ne pas effacer), et lorsqu'il sort du groupe, c'est toujours sur le mode ironique du surdoué qui devient insolent d'aisance, comme à la fin lorsque sa ses pirouettes finales (elles se vendent en moyenne par lot de cinq) sont la force centrifuge qui fait éclater le groupe ramassé autour de lui.

 

Bref, une danse très incarnée, arousing (enthousiasm - what else ?), pour une soirée pleinement appréciée de notre place conquise par replacement en plein milieu du premier balcon. Y'a bon.

15 janvier 2011

René Gruau and the line of beauty

Titre parfait pour une exposition sur la collaboration du dessinateur avec Christian Dior. Alors que les illustrations cédaient la place à la photographie, le couturier et parfumeur a continué à confier ses publicités à René Gruau. C'est qu'il s'agit moins d'un illustrateur (sauf pour ses esquisses de « femme moderne » qui ont vieilli à côté de son éternel féminin) que d'un dessinateur qui a un trait épuré pour toute ligne de conduite. Simples et sûres comme des tracés de calligraphie, ses lignes souples donnent forme à des femmes d'une élégance folle. So chic !

[Diorissimo]

Un temps où l'on savait vivre, il suffit de voir les magnifiques cartes de vœux (faudrait que je me dépêche, la fin du mois va vite arriver) gaufrées avec incrustation de tissu pour s'en persuader. Du luxe mais aussi de l'humour, comme pour cette publicité où le traditionnel verre d'alcool a été remplacé par le flacon de parfum :

 

Parmi l'hommage rendu au dessinateur par des artistes récents, ma contribution favorite a été celle de Jasper Goodall :

Belle scénographie sur fond de tulle, en plus.

[  À la Somerset house, sur les quais de la Tamise]

HP : Harry Potter vs Hôpital Psychatrique

Tout a commencé par un plan de Londres introuvable : « Pourquoi on ne peut pas faire un Ctrl+F canapé, hein ? Ou accio London map ! ». Et Palpatine, ce geek moldu, d'arrêter de chercher pour se mettre à rire. Heureusement, j'ai fait spécialité spéléo à mon bureau, du coup on a fini par mettre la main dessus.

Une fois sur place, on a pris des magicobus et on a même croisé un dragon en plein centre-ville, devant le ministère de la magie moldu, i.e. la cour de justice.

Au retour, une mère a fait passer sa tripotée d'enfants un par un dans le tourniquet de l'Eurostar et même s'ils avaient des bagages à roulette sans chariot, j'ai cru qu'ils allaient débarquer sur la voie 9 ¾.

 

Et lui ? Non, ce n'était pas un patronum en plein Covent Garden, seulement un renne de Noël grâce à la truffe-boule de Noël duquel j'ai eu Rudolph, the red-nosed reindeer has a very shiny nose ! dans la tête toute la journée.

14 janvier 2011

Jupons nippons

Expo de mode japonaise au Barbican... cela s'annonçait un peu barbant de la barbichette. J'ai traîné les pieds pour y aller, mais même en les regardant, j'y ai vu de fort jolies choses.

 

Photobucket

 

 

Du coup, j'ai un peu relevé la tête et j'ai essayé de comprendre ce qui pouvait amener à payer pour voir des fringues sans même l'excuse de penser à les acheter - *profond soupir palpatinien*.

Pour la troisième fois de ma vie, je flash sur un manteau, long, avec un pan de tissu du dos rabattu vers l'avant de sorte que les bras en sortent comme de dessous un poncho non ramolli et que le haut du menteau ressemble à paletot, qui ne donnerait même pas l'impression d'avoir pris feu sur quelqu'un de grand (souvenir d'essai malheureux su paletot marionien). Des deux autres manteaux which made me go mental, l'un a été aperçu dans la vitrine d'un grand couturier à Florence, un haut type veste d'officier, qui tenait pour le bas de la robe avec faux-cul ; l'autre, sans commune mesure, certes, a été acheté chez KanaBeach et c'est celui que je porte à présent.

Mais un manteau, cela ne me dit pas grand-chose sur le pourquoi de notre présence ici. La première salle est censée ouvrir un dialogue Occident/Japon mais comme on ne peut guère me désigner qu'un carton rouge pour mon ignorance du pays du soleil levant, je n'y comprends pas grand-chose. Une robe cinglée de toutes parts m'amuse et le rectangle boursouflé sur le kimono des geishas prend ici l'allure d'un parachute prêt à être déplié. Déjà, Palpatine me corrige : si la protubérance est dans le dos, c'est qu'il s'agit de filles de bonne famille ; les geishas, elles, l'ont devant, afin que cela soit plus commode à dénouer. Bon, j'essaye quoi. Il y a des trucs totalement informes pré-mangés par les mites mais ce sont quelques pièces plus coupées qui me font penser à une remarque de Bergson sur la mode : toutes les modes sont en soi risibles, de part la rigidité que les vêtements imposent à la souplesse du corps. Ce n'est qu'une fois la mode et l'émoussement de l'habitude passés que nous prenons conscience de l'arbitraire des formes des habits. L'exemple qu'il donnait, je crois me souvenir, était celui du chapeau haut-de-forme qui risquerait aujourd'hui de passer pour un déguisement. C'est à cet exemple temporel (les modes qui se succèdent dans le temps) que vient se raccrocher le décalage géo-culturel mis en exergue par l'exposition. Je tiens une piste. La robe au col déroulé sur la moitié du visage n'en fait manifestement pas partie, mais la traîne minuscule qui la termine comme un pied de fantôme qu'on aurait débarassé de son boulet m'amuse. On a les amusements qu'on peut. 

Je joue aussi à prendre des photos -interdites, mais le vigile joue avec son téléphone portable. Je prends les grands pendrions de mousseline blanche pour cadrer une robe de molleton brut qui donne envie de se rouler dans la neige avec.  Des ombres, des bouts de mannequins, des pans de tissu : en les mettant en scène, je commence à comprendre - que certaines pièces exposées sont à appréhender comme une réflexion (sur le corps, sur nos  habitudes...), comme une oeuvre, indépendamment presque de l'art-isanat du couturier. Du tissu rouge coupé à la hâte mais d'un seul tenant englue un groupe de mannequins, habillés et fait prisonniers par cette grande bande rouge accrochée au plafond. C'est de la mise en scène ; une installation, faudrait-il dire.

On tourne autour des modèles, je tourne autour du pot-aux-roses, je le sens. Des mises en scène de modèles qui interrogent notre rapport au corps dans nos habitudes, oui... mais des modèles qui ne sont pas toujours fait pour être portés et qui ont parfois besoin d'être regardés sous toutes les coutures pour retrouver un peu de mouvement. Et voilà ce qui manque : le mouvement.


Certes, parfois la pose du mannequin est si expressive qu'elle ne semble pas une posture figée mais un geste suspendu, comme ces mains sur les hanches qui gardent encore l'autorité qu'elles auraient eu à la taille mais font tomber les gros manchons des poignets avec infiniment plus d'élégance (en plus cela doit tenir chaud ; je veux !).


Certes, certains vêtements - et ce sont finalement ceux qui me plaisent indépendamment du contexte de l'expo qui m'oblige à les resituer dans une démarche- suscitent à eux seuls le mouvement (pas sûr qu'ils acceptent le mouvement du corps, d'ailleurs, et soient vraiment mettables). Mais la plus grande partie ne fait que défiler sous nos yeux sans prendre d'ampleur, sans prendre vie et les vidéos projetées me semblent affreusement longues (impossible de feinter Palpatine et de lui faire sauter un bout) jusqu'au moment où les défilés se font spectacles, avec des ballons de couleur qui volent au-dessus des mannequins devenus Sims. Ces auréoles globuleuses me plaisent beaucoup et encore plus les danseurs qui s'en mêlent et font déchoir les mannequins en coupant les fils. Puis des danseurs ajoutés aux mannequins, on passe aux danseurs habillés par le couturier et là, oui, là cela fait sens pour moi, aussi bizarres et dérangeants les gros volumes en mousse de Kawakubo soient-ils, qui rendent les corps difformes, aussi dubitative que puisse me laisser Cunningham.

Je sors finalement de l'expo avec une toute petite liste :
- le manteau oxymorique (le long paletot) ;
- la veste-tailleurs à poignets-manchons ;
- une sorte de veste d'officier bleu marine en mousseline ;
- la robe qu'on n'a même pas besoin de faire tourner pour qu'elle soit virevoltante.
Je ne me roule même pas par terre pour obtenir en plus la robe qui donne envie de se rouler dans la neige et comme j'ai passé l'âge des caprices, j'écarte également la robe avec un col-collerette fait de poupées de chiffon. C'est très zen, non ?