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21 septembre 2013

Amsterdâme

Rails de tram

 

En gare de Rotterdam, sur le quai, une gamine aux jambes immenses et toutes fines boit son café en dehors, agite sa touillette comme la fille mal gardée moud le grain. Son chignon tire ses traits fins, creuse ses yeux. L'expression reprend soudain son sens : petit rat comme rachitique.

 

Pigeon sur la place

 

À un moment, j'ai suivi un blog dont le principe était : les photos que je n'ai pas prises. Je n'ai pas pris les guidons de bicyclettes qui dépassaient des haies, comme les cornes d'élans dans la forêt. Je n'ai pas pris cette gamine blonde aux yeux de loups. Je n'ai pas pris, pas comme je le voulais, derrière la vitre un peu fumée, le profil incroyablement pur d'une asiatique que l'on aurait crue recueillie en pleine cérémonie du thé et qui buvait simplement un café avec une amie tout ce qu'il y a de plus néerlandaise. De drie Graefjes. Une suffisait.

 

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 C'est Audrey. Pas au bon siècle, pas dans le bon livre, que j'ai pris pour The Invention of tradition, mais c'est Audrey.

 

Ombre de vélo

 

À vélo, à Paris, on dépasse peut-être les taxis mais à Amsterdam, à vélo, on fait des trucs bien plus rigolos : discuter comme si l'on était assis au café ; promener son chien qui rayonne moins que les roues ; promener son gamin ; promener une tripotée de gamins, collés sur des bancs en face à face à l'avant d'un curieux pousse-pousse minibus néerlandais ; sucer des sucettes ; fumer la pipe ; tapoter le dos de sa voisine ; écouter de la musique et son corollaire : chanter ; rêvasser les coudes sur le guidon ; téléphoner et mieux encore : textoter. Ils sont nés avec un vélo entre les cuisses. J'imagine, à la naissance : un garçon ? une fille ? C'est un vélo !

 

Ombre de vélo

 

Amsterdam ne connaît pas le niveau à bulle. Les immeubles sont plantés le long des canaux comme les dents d'une vieille dame. Comme si du traditionnel voyage en Italie, on n'avait retenu que Pise. Les façades indiquent que cela dure depuis 16xx, 17xx ; ce n'est pas maintenant qu'on va tout remettre d'équerre.

 

Canaux

 

Palpatine s'étonne que je me repère bien. Ce n'est pas compliqué : la ville est en WiFi, les canaux en guise d'ondes autour du point de la gare Centraal.

 

Tram et canaux

 

 

L'herbe – verte : une odeur âcre à certains coins de rue. Les vitrines – rouges : des pièces aux chaises et lavabo rosés, désertées à l'heure du dîner ; une fenêtre très en hauteur derrière laquelle une jeune femme en jeans ôte un blouson après avoir étendu une serviette de plage sur un lit invisible, regardant d'un air las la ville à ses pieds.

(Question idiote : les lanternes sont-elles plus prisées que les néons ?)

 

Sac Rubiks cube

 

Sur les ponts, les chromes des bicyclettes se confondent avec les reflets du soleil dans les canaux – le versant poétique des diamants qui, selon Palpatine, achèvent de faire de la ville un paradis fiscal.

 

Reflet du soleil sur le canal et les vélos

 

Il faudrait le faire : la rubrique nécrologique des parapluies désossés, qui gisent au coin des rues comme de grosses araignées amochées ; la collection de fifty shades of blond (hair) et, sur bandes, les cinq ou six sons de sonnettes que l'on entend en permanence dans son dos parce que le piéton est une invention touristique qui piétine les plate-bande des vélos, toujours en travers de leur (auto)route. Le Parisien est un dilettante : traverser à l'amsterdamois, voilà qui est du sport – peu pratiqué, il est vrai, vélo oblige : deux ou trois passages piétons recensés en quatre jours de quadrillage pédestre.

 

Traversée du parc jusqu'au Concertgebow

 

Tournesols en pot

"Le premier qui trouve le soleil lève le pétale !"

Auvent photogénique du musée d'art moderne et tournesols

 

Le B, le b.a.-ba de la bouffe : Bagels & Beans, qui vous empaquette votre bagel à la cream cheese honey & walnut dans une boîte à burger bio ; Bed & Breakfast et leur muffins au goût new-yorkais, appel & cinammon. Boulgui-boulga de langues : les ingrédients se déchiffrent en néerlandais grâce à l'allemand, et les commandes se prennent en anglais – que tout le monde parle heureusement. On ne réagit pas au français sur les devantures ou dans les menus : c'est le prix qui fait un choc. Le français est chic, le français est cher : forcément, le Français est râleur.

 

Boîte de burger pour bagel

 

Quand on achète des chaussures à Amsterdam, elles sont déjà imperméabilisées. Et après, c'est Londres qui traîne une mauvaise réputation météorologique.

 

Motif de pluie

 

Marcher seule, à son rythme, jusqu'à baigner dans cette attention flottante qui rend tout visible et vivant puis se retrouver, marcher plus vite, s'animer et discuter jusqu'à oblitérer la ville. Le plaisir de visiter seule et voyager à deux.

 

Chaîne d'un pont couverte de cadenas et une église au loin

 

J'ai vu Isabelle Ciaravola, étoile de l'Opéra de Paris, danser dans la boutique de danse d'Amsterdam, juste derrière la caisse. Papillon, c'est le nom du magasin. J'y ai fait l'acquisition d'un joli justaucorps de pétasse violet.

 

Touriste enfant étalé dans une lettre d'Amsterdam

Dans le a d'Amsterdam...

 

Visiter les sex shops avec Palpatine, c'est ne jamais trop savoir si l'on s'amuse sous prétexte d'informatique embarquée ou si l'on fait une étude de marché sous couvert de lubricité. Inégalités mises à nu : l'un, cheap et plastique, ne risque pas de convenir avec ses sex toys que je verrais bien accrochés au-dessus d'une pêche aux canards, n'était leur caractère sexuel ; l'autre, classe et dentelle, avec des loups qu'on achèterait bien si on avait la moindre idée de l'occasion à laquelle les porter, est tenu par un vendeur trilingue. Alors qu'il tâte le terrain dans un français parfait, je repasse mentalement toutes les âneries que j'ai pu dire dans les minutes précédentes. Mais il n'est que respect, conseils discrets et sourire chaleureux.

 

Tasse de thé à l'opéra

 

Nuages lumineux au-dessus de la ville sombre 

Every cloud has a silver lining. C'est faux : every cloud has a golden lining.

 

Auvent du musée d'art moderne qui se détache sur un ciel ensoleillé d'après orage

 

Aux abords de la gare, un mât, une mouette et. Le ciel vide. 

 Ciel vide

 

La grisaille d'Amsterdam a quelque chose de réconfortant : elle n'est pas exigeante, on ne se sent pas obligé d'être heureux ou rayonnant, de profiter de son week-end. On peut le gâcher tranquillement, pas à pas, pavé à pavé, le laisser ruisseler jusqu'aux canaux et se contenter d'exister, quelque part sous un parapluie.

 

Soleil rasant sur deux lits jumeaux

 

18 septembre 2013

Sylphides et momies

Il faut bien dire ce qui est : Les Sylphides, c'est un peu chiant. Mais parfait pour découvrir une compagnie. On peut butiner les visages, caresser les bras du regard et scruter les pieds sans craindre de rien manquer de la chorégraphie. Il y a quelque chose de reposant à ne pas chercher à reconnaître les danseuses ; je choisis seulement quelques favorites pour alterner vue d'ensemble et close-up. Ce ne sont pas des sylphides éthérées : exit le lyrisme à la russe, la gueule évanescente à la française et les tutus ultra-vaporeux. Aux Pays-Bas, on a de la sylphide moelleuse, bras rond et descendes de pointe amorties. Que c'est bon de revoir des corps qui dansent après deux mois de diète !

 

 photo de groupe des sylphides

Photo d'Angela Sterling.
Au milieu, à droite, Erica Horwood, une jolie rousse que Palpatine n'avait même pas spottée (c'est dire à quel point il était crevé).

 

La seule chose qui me dérange, tandis que les grappes de sylphides se font et se défont, ce sont leur pointes : peu importe la cambrure de leur pied ou l'extrême en-dehors de certaines, on dirait des sabots. Je ne sais pas si c'est la marque qu'elles utilisent (à l'entracte, je crois apercevoir une paire de Sansha dans un grand conteneur transparent de pointes, au milieu de marques inconnues et de Freed), le brillant du satin ou le début de saison mais cela fait un drôle d'effet. Qu'importe : j'ai rarement vu un ballet faire corps de cette manière en dehors de l'opéra de Paris. À moins que ce ne soit le fil rouge du programme qui m'y rende particulièrement attentive : Corps, à l'étranger, ne peut désigner que le corps de ballet et les trois pièces présentées entendent lui rendre hommage.

 

Inutile de vous dire que ce n'est cependant pas exactement comme cela que je l'ai entendu lorsque un corps de ballet uniquement masculin a débarqué sur scène en mini-short noir. Jambes écartées, solidement ancrés dans le sol et progressant par à-coups, ils ont un vague air de gladiateur : si cela transforme l'un des principals, particulièrement massif, en viking, les grandes lianes aux cuisses parfaitement musclées sont en revanche tout à fait à mon goût. Je ne vois donc aucun problème à forcer un peu mes yeux pour ne pas en perdre une miette tandis que Palpatine s'endort, les trois présences féminines et filantes n'ayant pas suffi à le faire passer outre une faible lumière (pas plus que leurs robes, très simples et élégantes, en drapé). Même si cette pièce néoclassique de Hans Van Manen n'est pas inoubliable, mes hormones frétillantes auraient tendance à me faire dire que c'est bien dommage. Laura Cappelle aurait tendance à dire pareil – mais en mieux : « Hints of passive aggression compete with mature lyricism throughout. » J'aurais bien aimé avoir écrit ça. Mais bon, chacun ses hormones frétillantes – et les rousses sont bien (re)gardées.

 

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Photo non contractuelle, comme qui dirait. J'avais 1 an quand elle a été prise. Vous ne pouvez donc pas y voir Vito Mazzeo. Oui, y'a du beau gosse au Het Nationale Ballet.

 

La dernière pièce, The Body of the national ballet, est totalement what the fuck. La moins aboutie du programme, c'est aussi celle qui est la plus stimulante : c'est vrai, imaginez un peu les stimuli que doivent traiter vos cônes et bâtonnets quand s'avance sur scène un homme en académique chair à paillettes avec un pagne-tutu long en simili sac poubelle bleu. Cris d'oiseaux, claquements métalliques, phrases musicales et battements de cœurs assourdis constituent la bande sonore sur laquelle Emio Greco et Pieter C. Scholten, DJs du ballet, mixent des bribes du répertoire : claque et retirés, qui rappellent en vrac la variation de la claque, celle d'Esmeralda et les retirés avec éventail de Kitri, se défont subitement pour un flash sur place de la traversée des Willis en arabesque, zappé par les chats quatre retirés du Lac des Cygne. Le fou rire me guette dès cette première phrase chorégraphique mais comme le public, plus sérieux ou moins balletomaniaque, reste bien sage, je le réprime jusqu'à la fin, alors que tout le corps de ballet se met à donner les coups des têtes des quatre petits cygnes. Entre temps, le duo de chorégraphe a posé une vraie question : et si les mortes amoureuses du répertoire n'étaient pas revenues sous la forme de fantômes mais de momies ? Je ne connais pas beaucoup de princes qui n'auraient pas décampé devant l'armée de zombies sortie de l'ombre, masque chirurgical sur tout le visage et académique plissé en guise de bandelettes.

 

Le gang des momies masquées


Photo d'Angela Sterling.
Les momies à la pose de sylphide, c'est quelque chose quand même, non ?

 

Le masque de l'anonymat, l'individualité fondue dans le groupe... y'a tout ce qui faut pour une bonne séance de masturbation intellectuelle mais on ne force personne, il est aussi possible d'apprécier la macarena des momies et de rire en pensant qu'il faut d'urgence leur interdire l'entrée des coffee shops. Rira bien qui rira le dernier : la masse des momies mouvantes, bien loin des cygnes rangés à la queue-leu-leu, finit par faire corps. Un peu trop même : cela a quelque chose d'effrayant, d'un peu trop organique – un peu comme dans la pub Sanex où les pores de la peau s'avéraient être des femmes démultipliées. Et l'on s'aperçoit soudain par contrecoup de la métamorphose qu'opère la discipline classique ; d'un tour de vis, elle contraint cette puissance organique à ne rejaillir que sur les solistes, miroirs privilégiés du public – des étoiles, donc. Quelque part, ce délire zombi rejoindrait la déconstruction d'un Jérôme Bel : ah ! Petite mort du critique et applaudissements surprenamment nourris du public.

Moralité de ce spectacle impromptu pour deux touristes tombés sur l'opéra dix minutes avant le début de la représentation : si tu ne vas pas au coffee shop, le coffee shop viendra à toi.

 

Je le sens, toi aussi, tu veux fumer.
La chaîne du Het Nationale Ballet est riche, y'a plein d'extraits de répétitions à explorer.

10 août 2013

BP portrait award

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Kirsty by Clara Drummond, inspiré par le pré-raphaëlisme dixit la peintre

 

Le portrait est un genre périlleux : si le peintre échoue à faire sentir la personnalité représentée, le portrait ne vous parle pas plus que le voyageur assis en face de vous dans le métro.  Un certain nombre de tableaux exposés à la National Portrait Gallery dans le cadre du concours annuel donnent au spectateur l’impression de se heurter contre le mur du visible. Les surdoués du dessin essayent de le masquer par un surcroît de réalisme mais, si la technique impressionne, l’intérêt du portrait ne réside plus dans l’imitation, dont la photographie se charge bien mieux. L’émotion se cache alors dans les petites pancartes qui accompagnent les tableaux et racontent presque toutes une histoire, celle du lien entre le portraitiste et le portraituré. Amis (d’amis), famille, boy et girlfriend (vu certains tableaux, je me demande si ça n’a pas fait d’histoire) ou célébrité, chacun a sa stratégie pour accéder à l’autre.

 

Ved-Mehta-by-Paul-Oxborough

Ved Mehta by Paul Oxborough

 

La vieillesse déclenche plus d’engouement qu’ailleurs, peut-être en raison d’un vécu dont les choix et trajectoires se sont imprimées dans les lignes du visage, et dont le poids a appesanti le corps, plus enclin à prendre la pause. Dans le portrait de Chomsky, c’est d’autant plus sensible qu’il s’agit d’une personnalité ; on y sent la présence  – et la prégnance – de la pensée. L’hyperréalisme d’un visage ayant dépassé plusieurs fois l’échelle humaine inquiète d’abord mais finit par donner une autre dimension au tableau : les taches qui parsèment le gigantesque visage matérialisent l’émergence d’idées, reliées – c’est le propre de l’intelligence – par les rides.

 

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Chomsky by Raoul Martinez
(évidemment, en petit, ça ne fait pas le même effet)

 

À en croire les tableaux exposés, ce n’est pourtant pas l’âge qui constitue la meilleure porte d’entrée vers l’altérité mais son exploration au sein même de l’identité, par l’autoportrait. Alors que la médiation de l’artiste s’arrête parfois à la relation entre le portraituré et le portraitiste dans le portrait, laissant le spectateur à l’écart, l’autoportrait, qui présente le soi comme un autre, permet à l’autre soi qu’est le spectateur de s’y retrouver. 

 

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Self-portrait with Lace Collar by Sophie Ploeg, inspirée par les peintres hollandais des siècles passés

 

Ewan McClure s’est peint de manière à voir le portrait en même temps que sa toile, mettant à distance une image de soi qui n’est pas enfermée dans le rapport à soi, personnel, du miroir.  

 

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Self-Portrait by Ewan McClure

 

Mon tableau préféré, celui pour lequel Palpatine et moi avons voté, est aussi un autoportrait, dont tout narcissisme est évacué. S’il y a un miroir, ce ne peut être ici que le spectateur, qui tout à la fois oblige et permet à l’artiste de se voir et se montrer telle qu’elle est. “It’s hard to understand which part of you to show, but there are times when you simply paint what you see and not what you want to see.” What you see : dans l’autoportrait, le visible n’est plus un obstacle vers l’intériorité mais le moyen de l’extérioriser. Not what you want to see : il y a reddition. D’où le pied, légèrement soulevé, qui marque l’inconfort d’une position pourtant d’aplomb, les mains, légèrement crispées alors que les bras sont presque ballants, et la bouche, légèrement contractée au milieu d’un visage qui serait autrement resplendissant, encadré par l’auréole de grandes boucles. What you see : le tableau renversé, à l’arrière, en témoigne ; peindre un objet à l’envers oblige à observer chaque trait sans le saisir dans l’ensemble d’une image cérébrale cent fois recomposée. Not what you want to see : le grand rideau sur la droite, dont j’ai mis un certain temps à comprendre qu’il préparait le dévoilement, est à contresens de notre sens de lecture, comme si le modèle n’attendait qu’une chose, pouvoir s’en recouvrir. Je veux bien croire que Daniela Astone n’est pas coutumière de l’autoportrait : désirant et redoutant à la fois le jugement du spectateur, elle se fait clairement violence, dans un mélange de pudeur et de franchise que je trouve remarquable.

 

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Self-Portrait by Daniela Astone

 

Non seulement l'exposition est en libre accès mais l'ensemble des tableaux présentés et leur histoire se trouve sur le site de la National Portrait Gallery.

08 août 2013

Bits of London

À la table du petit déjeuner, une petite fille blond pâle, pas bien réveillée, porte un maillot de quidditch Gryffondor qui la fait ressembler à Luna. Lorsque le père, que j’avais pris pour la mère à cause de sa queue de cheval, se lève pour aller se ravitailler au buffet, il découvre un T-shirt Star Trek – famille de gentils freaks.

 

Sur Leicester Square, enfin sorti des travaux à l’exception de la statue centrale, un frère et une sœur jouent sur des smartphone : le frère en bleu sur un smartphone rose ; la sœur en rose sur un smartphone bleu.

 

Le tailleur de Palpatine, logé dans une petite maison anonyme aux fenêtres-guillotines, nous demande si l’on souhaite boire quelque chose et a l’air un peu étonné de notre réponse : il nous ramène de l’eau dans de grands verres à bière.

Je prends part au brainstorming sur les tissus à utiliser mais je crois que c’est uniquement pour pouvoir jouer avec les nuanciers et feuilleter une à une les étoffes aux couleurs, reflets et motifs délirants. Le tissu noir à têtes de mort vertes a déjà été utilisé comme doublure – j’espère apercevoir lors des essayages les ronds orangés et moirés so soixante-dix.

 

- Il n’y a plus qu’à traverser le parc.
- Non mais ce n’est pas le bon parc.
- …
- On devrait faire des itinéraires comme ça, pour voir si les gens arrivent à destination, comme des recettes : prenez un parc, traversez-le…

 

C’est au Royal Albert Hall qu’on aurait dû donner le nom du Coliseum : l’impression que l’on a, perché en haut de cette gigantesque arène, est exactement celui que j’imagine pour le Colisée de Rome. Je n’ai pas été très très attentive pendant le concert, trop occupée à observer les gens debout, en tailleur ou allongés au parterre, compter les tuyaux de l’orgue et débusquer les buffets cachés à l’arrière de certaines loges.

 

L’averse orageuse londonienne typique met en relief le dallage très inégal des trottoirs : d’immenses flaques se forment, où l’on plonge la totalité du pied si on n’y prend garde – l’équivalent du bain de pieds désinfectant à l’entrée de la piscine, la propreté en moins. Rapidement, les parapluies ne sont plus suffisants et les piétons se transforment en grenouilles sauteuses.

 

Au moment où, errant dans Camden market depuis une vingtaine de minutes et désespérant de trouver le glacier indiqué par Hugo, on envisageait de se rabattre sur le carrot cake, l’échoppe des Chin Chin Laboratorists est apparue devant nous. Des nuages de fumée coulent des saladiers où tournent des batteurs électriques pour refroidir les préparations liquides à l’azote. Des blouses blanches aux lunettes de chimiste s’affairent tandis qu’on lit la description de produits vantés comme hyper naturels – un contraste qui résume bien le paradoxe du bio, plus médical que naturel. L’apricot and jasmine ayant été remplacé par le rose and lychee, cela sera chocolat, avec des morceaux de chocolat blanc grillé. Je ne sais pas ce qui est le plus surprenant de la glace à l’azote ou des miettes sans la moindre trace blanche qui ont le goût de chocolat blanc. À moins que ce ne soient les yeux du vendeur très mignon, qu'avait oublié de mentionner Hugo : je fonds avant la glace.

 

Un, deux, trois, beaucoup de saumons à contre-courant alors que l’on rentre à l’hôtel. Quand une foule de saumons remonte la rivière, c’est qu’ils sont la rivière – proverbe du soir londonien. On remonte à la source : la mosquée déverse des flots d’hommes barbus en tuniques blanches et de femmes Casper, qui irriguent les trottoirs et se dispersent dans les rues, les bus, les canaux qui mènent à Little Venice et ailleurs.

 

Des triangles en folie : toastés, à la marmelade d’orange, trempés dans le thé au petit-déjeuner ; nature ou complets, brie-cranberries-raisin, fromage-chutney de carottes, œuf-mayo-cresson ou custard ham le reste de la journée.

 

Les écureuils aiment les princes. Surtout lorsqu’ils sont à croquer. J’en lance un bout à un écureuil roux répondant à tous les critères du cute. Il apprécie tellement que, lorsque je m’apprête à remettre le paquet dans mon sac, il laisse tomber le petit morceau qui lui glissait entre les pattes et, me confondant avec un arbre, s’élance directement à la source des gâteaux. Surprise qu’il me grimpe dessus, je pousse un cri strident. Je vois en même temps les touristes alentours se retourner, les plus proches se mettre à rire et l’écureuil redescendre pour s’emparer des gâteaux qui, dans mon agitation, sont tombés du paquet. Encore heureux, la bestiole n’aurait pas hésité à me griffer tout le corps et à mordre pour que je le lâche ; je me voyais déjà dans un remake des oiseaux d’Hitchcock. La jambe toute griffée, jusqu’au sang sur la cuisse – je manque un peu d’écorce, voyez-vous – je déclare l’embargo de nourriture pour les écureuils du monde entier, vérifie mentalement que je suis bien vaccinée contre le tétanos et nomme l’écureuil à la place du pigeon dans le rôle du rat volant tandis que Palpatine me rappelle la cage spécial visage de 1984. J’en ai recroisé ensuite, qui m’ont dévisagée avec un air mauvais. Tout ça parce qu’en face d’une petite souris, ils pouvent jouer aux gros écureuils. Saletés. Beware of the squirrel. Don’t feed the squirrel or the squirrel will feed off you.

 

Quatre petits pots sur la table : strawberry, raspberry, blackcurrant et l'orange marmelade que l'on a seul vidé méticuleusement, chaque matin.

 

Premier étage, premier rang, j’ai pris place à bord du magicobus : cerné des deux côtés par deux gros bus londoniens, il s’amincit et se faufile sans encombre.

 

Sur les dalles, les pavés, les trottoirs, le bord de la chaussée, les allées, les gravillons, la terre battue, la pelouse, on a marché, marché... Le soir, quand les tendons à l'arrière de mes genoux sont complètement crispés et que je teste différentes manières de claudiquer, je demande à mon compteur subjectif le nombre approximatif de kilomètres parcourus : huit, dix, douze, treize, quinze, dix-huit... les kilomètres s'additionnent au fur et à mesure que mon GPS préféré retrace mentalement la carte de nos déambulations. Le tout en sandales, garanties ampoules proof.

 

Les vitrines qui font penser à... JoPrincesse : des Monsieur et Madame partout, en peluches et en mugs, mais pas de Princesse – pour cause de concurrence déloyale à la monarchie, sûrement ; Hugo : une lampe lapin spottée près de Carnaby street ; Palpatine : des cufflings en forme de pingouins (je préfère les cufflings aux boutons de manchette, qui m'inspirent le même sérieux que les rouflaquettes).

 

Snog, recommandé par Pink Lady, propose de composer sa coupe sur mesure en choisissant un parfum de yogurt glacé et un ou plusieurs topping. Moi qui ai toujours envie de dépareiller les coupes à la carte, d'enlever le coulis de ceci, de rajouter de la chantilly à cela et de tester de nouvelles combinaisons gustatives, c'est tout à fait à mon goût. Le concept embête Palpatine, qui n'a pas envie de se casser la tête pour « des bêtises ». Combiner les saveurs et les textures ne me semble pourtant pas très différent des associations de tissus et couleurs qu'il arrange avec goût dans son habillement.

 

Pourquoi les businessmen britanniques font-ils paraître les français avachis ? Palpatine m'assure que les costumes, trop longs par chez nous, sont ajustés au millimètre outre-Manche : le pantalon casse sur le soulier au lieu de plisser, les manches de la veste laissent apercevoir celles de la chemise et les entournures rendent impossible de voûter les épaules, contraignant à se tenir extrêmement droit. Ces précisions vestimentaires me permettent d'entrevoir la véritable réponse à ma question, une évidence : la veste ne cache pas les fesses. Londres est pleine de petits culs élégants.

 

Quelle heure est-il ? 11h50, l'heure d'aller se laver les dents. Palpatine retombe dans un demi-sommeil. Un quart d'heure plus tard, il me repose la question, me souhaite un joyeux n'anniversaire et se rendort.

 

Je n'ai pas été chez Richoux, je n'ai pas mangé de scone, je n'ai pas été dans la librairie à côté de Fortnum & Mason, je n'ai pas traîné les pieds à Savile Row, Palpatine n'a pratiquement pas râlé contre le tube et je suis presque contente que le HMV de Piccadilly ait disparu : je n'ai pas envie que Londres devienne un pèlerinage.

 

Vingt-cinq ans aura été un anniversaire sans bougie, une belle journée tranquille, que l'on n'essaye pas à tout prix de transformer en fête – plutôt un acquiescement au temps qui passe. Il paraît que la perception qu'on en a s'accélère avec l'âge : ne pas s'en effrayer, ne pas non plus fantasmer une facilité future, prendre sa respiration et avancer – on ne mûrit qu'à son temps, toujours un peu trop lentement. Le temps avance plus vite que nous : on a cherché en vain dans les livrets de 2012 et 2011 le portrait devant lequel on était tombé en admiration au concours annuel de la National Portrait Gallery ; cela fait trois ans qu'il trône dans le salon de Palpatine, que je squatte de plus en plus régulièrement. iDeath, qu'il s'appelle. D'une beauté à couper le souffle.