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26 décembre 2015

Glasgow, de brique et de bof

Fronton d'un hôpital

 

Tout en pesant un morceau de pecorino au poivre, mon fromager me racontait connaître les meilleurs backpackers de l'île de Skye. L'Écosse, il y a vécu, et en me rendant la monnaie, il m'a prévenue : Glasgow, c'est plus roots qu'Édimbourg. J'ai toussé ; mon fromager a l'euphémisme grain de poivre : malgré sa belle gare centrale, malgré son université Harry Potter-like et ses restaurants-pubs accueillants, Glasgow est faite de brique et de bof. Sans se l'avouer, la mairie doit le savoir et vente sur de grandes banderoles roses à travers la ville : People make Glasgow.

 

Reflet d'une église dans la Glasgow School of Art Licorne urbaine

Couleurs jetées lors d'une course dans la ville ; partout, des gens en tenue de sport avec des couvertures de survie, que je regardais pour voir si par hasard je ne reconnaitrais pas Mademoiselle A.

 

People. Peut-être parce que l'automne a tardé à colorier les feuillages, pas mal de filles ont décoloré leurs cheveux : blancs, roses, verts, bleus. Elles n'ont pas froid au yeux, ni au reste du corps : emmitouflée dans ma veste en polaire, je me demande comment on peut se balader le nombril ou même les jambes à l'air. Le samedi soir, les jupes raccourcissent et les centimètres se retrouvent sous forme de talons aiguilles à plateforme ; j'ai l'impression d'être une nonne – et croyez-moi que cela ne m'arrive pas souvent.

 

Une des cours de l'université. Pas de soleil, mais l'ombre de l'arbre dessinée au sol par ses feuilles rousses.

Ruse pour enjoliver Glasgow : plonger dans un bac à fleurs

Ruse pour enjoliver Glasgow n° 2 : utiliser comme filtre le vitrail d'une église reconvertie... en pub. 

J'essaye de retrouver mon engouement pour Édimbourg : dans le parc qui réveille un vague souvenir automnal, dans le cimetière sans arbre qui surplombe, plombant, un panorama mi-cathédrale mi-ville industrielle, et même dans le plot de sécurité placé sur la tête d'une statue équestre, qui métamorphose le cheval en licorne urbaine – en vain. Je capitule et le jugement tombe : c'est moche.

 

Cimetère Depressing

Lampadaire E.T.

 

À la limite, je préfère la zone portuaire, en marge de la ville, qui, de nuit, offre le mirage d'une ville moderne, faisant miroiter dans le fleuve ses bâtiments illuminés, et, de jour, prend des airs de Pays-Bas, avec sa piste cyclable qui file tout droit vers le Loch Lomond, 19 miles, à l'horizon. Qui sera la première étape de notre journée d'excursion.

 

Pont penché

19 décembre 2015

Rome

Il faisait un soleil renversant.

Colonnes doriques de l'Antiquité ? Croix chrétiennes en nombre ? Frontons de fontaines ? Je ne sais trop pourquoi, j'associais à Rome à une certaine raideur et, de l'Italie, j'ai visité Venise, Florence et Bari avant de même penser à la capitale. Palpatine en est revenu, avec sa sœur, la bouche pleine d'églises, et il a fallu que Mum, partant du même a priori, me raconte sa surprise d'y trouver pasta, pizza et dolce vita pour que Rome fasse son chemin et que je m'y rende avec JoPrincesse, moi en seconde, elle en première semaine de vacances.

 

Magasin de chaussures

[L'image clichée que j'avais de Rome, illustrée grandeur nature dans une boutique à chaussures du quartier touristique.]

 

Et j'ai compris.

J'ai compris qu'en réalité, j'aime la carbonara, la vraie, pas celle, crémeuse, que l'on mange chez nous ; et j'ai compris pourquoi on pouvait la défendre avec véhémence. La sauce au vin blanc. La pancetta. Les copeaux de poivre, divins. Et les pâtes all dente, pour soutenir tout ça. Si j'avais su, je n'aurais pas laissé Toni faire mi-carbonara mi-arrabiatta et, à l'alternative blanco o vino, je me serais écriée : blanco, blanco ! (Banco.) Du coup, forcément, on s'est fait rabrouer, comme tout le monde dans le petit restaurant - en chantant, qu'il y avait écrit dans le guide. En râlant, en s'exclamant, oui ! En italien, quoi.

(Je ne comprends pas, en revanche, pourquoi je n'avais jamais entendu parler des suppli, croquettes de risotto à la tomate, roulées dans la panure, avec un cœur de mozzarella, fondant, fondant à rejouer la scène de La Belle et Le Clochard.)

 

 Contrejour dans une église

 

J'ai compris pourquoi La Petite messe solennelle de Rossini. Le côté théâtral de la religion se retrouve dans l'architecture des églises, qui ne vous écrasent pas comme le font les nôtres. Pas de statue qui vous toise. Pas de pierre froide pour vous rappeler votre nudité de ver de terre. Pas d'arches écrasantes pour vous rappeler que vous n'êtes que poussière. Mais : des œuvres d'art, du marbre, partout, des couleurs, des ornements ; rien ne va avec rien, mais les proportions sont harmonieuses, généreuses ; on dirait une gigantesque brocante sur tréteaux, un théâtre où, tout de suite, il devient plus facile de jouer sa vie.

(Je ne comprends pas, en revanche, les couronnes de la Vierge en plastique, illuminées par la fée électricité et, si j'entends l'argument anti-incendie, je trouve les cierges assortis fort tristounets. Offerte. Glissez une pièce et le cierge s'illuminera... ou, dans la basilique Santa Maria, les mosaïques, qui prennent ainsi un air forain, plus encore que byzantin.)

 

Plafond blanc

  

J'ai compris, tandis que nos paroles nocturnes s'envolaient sous trois mètres de hauteur de plafond, que JoPrincesse était définitivement passée du statut de très bonne copine à celui d'amie, forcément intime. Que l'on pouvait partager nos fragilités et nos doutes, fusse ce qu'il y a de plus commun ; estomper les limites de notre personnalité sans craindre de se dissoudre dans la généralité. Évidemment, cela a tiré sur les yeux, au réveil le lendemain, et sur le moment, aussi, pour ajuster la vision que l'on avait l'une de l'autre, faire cohabiter des réalités différentes : une princesse à l'aise parmi ses sujets, ex-vilain petit canard ? On dirait ces illusions d'optique où, selon l'endroit où l'on fixe le regard, les arêtes apparaissent tantôt saillantes, tantôt en creux.

(Je ne comprends pas, en revanche, pourquoi pas avant.)

  

Auvent en fer forgé

Silhouettes en contrejour au Colisée

 

J'ai compris que la peinture de la Renaissance ne me parlerait jamais, car elle ne parle pas, elle n'impressionne pas : elle fait signe. Comment ai-je pu si longtemps ignorer, moi qui aime tant tout décortiquer, qu'il n'y aurait rien à sentir tant qu'il n'y aurait pas de sens, patiemment élaboré, érudit, déchiffré ? C'est une peinture intellectuelle, et la seule sensation qu'on peut y associer vient de là, de l'ivresse de la pensée. C'est le vertige qui prend lorsque tout Leibniz vient se nicher dans l'espace entre le doigt d'Adam et le doigt de Dieu, l'espace qui donne le libre arbitre de l'homme… et des détournements fabuleux (sur une carte postale : ET telefono casa).

 

Souris au palais Barberini 
[Souris-fantôme dansant dans le palais Barberini]
[Photo de JoPrincesse, donc]

 

Je n'ai pas vu passer les quatre heures de visite au Vatican, guidée par une femme qui semblait tout connaître : les marbres importés d’Égypte, les pierres piquées dans le Colisée reconverti en carrière, le pourquoi architectural du gaufrage dans les dômes (pour en alléger le poids), les petites histoires, ragots et blagues papales (radio Khâgnine, bonjour), les bisbilles entre Pie iV (?) et Michel-Ange, entre Michel-Age et Bramante (?), running joke à lui tout seul, tant ses bâtiments ont la fâcheuse manie de s’écrouler. Lorsque la guide explique que les bras de Marie, croisés sur la poitrine, ne constituent pas un geste de défense mais de soumission à l'autorité spirituelle, je fais soudain le lien avec la pose des Willis dans Giselle et, ça y est, je suis piquée. En revenant à Paris, j'ai acheté Le Geste et l'Expression de Barbara Pasquinelli (traduit de l'italien, comme par hasard) pour explorer les liens qu'il pourrait y avoir entre tradition picturale de la Renaissance et ballet. Deux pas en avant, un de côté : je suis décidément un cavalier ; il me faut ruser pour m'incliner à l'érudition, que j'admire sinon de loin. Il me faut avant tout du lien.

 

 Statues et croissant de lune sur la place du Vatican

   

Et puis, sans la guide, dans tous les musées et églises de la ville, il y a… Il y a les lieux communs (toujours Marie-Madelaine, Marie, Judith, les mêmes saints) qui font apparaître, peu à peu, les maîtres, l'art et la manière, la douceur, souvent, diffuse, et la force de l'expression, parfois. Il y a la mine dégoûtée de Judith chez Caravage. Un saisissant Narcisse, qui donne envie de redoubler la contemplation (My cell phone, crie celui de Waterhouse sur une carte postale). Une Marie-Madeleine en pénitence toute relative, manifestement plus intime avec la petite mort qu'avec la grande (Marie-Madeleine, quand même, ce prétexte biblique à peintures érotiques…). Des angelots, aussi, qui semblent ré-introduire dans les compositions le kitsch que l'on a créé en les en séparant.

(Je ne comprends toujours pas, en revanche, les corps boudinés de muscles de Michel-Ange. On dirait qu'il peint hommes et femmes indistinctement, se contentant de rajouter à ces dernières deux seins replets qu'on dirait refaits - peut-être manquait-il d'expérience dans ce domaine… J'imagine que ce n'est pas son conseiller en théologie qui l'aurait aidé là-dessus.)

 

 Les murs n'ont pas des oreilles, ils ont des yeux.

Homme devant une église

Fontaine du Foro romanoFenêtres ioniques

 

Parfois, aussi, je n'ai pas cherché à comprendre. Dans le kaléidoscope de la ville. En promenade dans les ruelles méridionales du Travestere (là, c'est le Sud, celui que je connais). Au café du château Saint-Ange, avec vue de carte postale sur la basilique Saint-Pierre. Dans les ruines du foro romano et les souvenirs de mes cours de latin, de Chypre et de Grèce (je mélange allégrement ces deux voyages scolaires). L'appareil photo a enregistré pour moi, me laissant libre d'apprécier des rayons de soleil inespérés vu la météo annoncée, la ville bruyante, bruissante, et JoPrincesse à mes côtés, son eau chaude citronnée au petit-déjeuner, mes Panettone à usage unique, nos jambes repliées sur les housses de canapé blanche, les gâteaux légers vanille et cacao spiralés, les cadres penchés réajustés, les glaces en frissonnant un peu, y compris à l'aéroport, parce que les éclats de meringue avec la nocciola, la nocciola sans meringue, la figue blanche, les pizzas à la part, aux aubergines, au basilic frais, les pizzaïolo à fondre, eux aussi, en français dans le texte, et l'officier sur le quai du métro, la chambre jaune, la chambre bleue, les nouvelles chaussures gris souris achetées à un chausseur qui sait travailler le cuir, ça se sent, les heures à arpenter la ville aussi, la fatigue et la détente, les vacances.

 

Contrejour au Colisée

Contrejour au Colisée Genoux de souris

 

Et dans une église un peu à l'écart, pas du tout dans le style des autres, l'expérience du vide. Pas de statues, pas de bancs, pas d'allées, un autel dépouillé qu'on aurait pu prendre pour une table commune dans une salle des fêtes, et des fenêtres, pas des vitraux, des fenêtres très hautes qui donnent l'impression d'être dans la cale d'un navire, très bas, là où l'on ne manquera pas de se faire submerger quand les fenêtres là-haut se briseront, c'est sûr, sous la pression et que des trombes d'eau feront irruption, mi-jugement dernier mi-science-fiction. Dans l'imminence de la catastrophe qui ne vient pas, se profile, pour le croyant, l'angoisse de Son absence, et pour l'athée, la jubilation du néant libérateur, antithèse jouissive du nihilisme. Tandis que JoPrincesse, un peu oppressée, s'éclipse, je joue à me faire peur et savoure cette sensation de puissance démesurée ; s'il n'y a pas de sens, nous voilà libre de créer celui qui nous plaît, sans que cela prête à conséquence car, heureusement, tout a une fin. Jouissance de la finitude. Frisson. Terreur et jubilation. 

(Mon Dieu, ça décoiffe.)

 

Statue dans l'obscurité

 


Quelques bonnes adresses

  • Il Gelato di San Crispino, Via della Panetteria 42, pour la glace avec des morceaux de meringue et la figue blanche.
  • Pizzarium, Via della Meloria pour ses pizzas à la part qui sortent du four et ses choupis pizzaïolos.
  • Hostaria Dino e Tony, Via Leone IV 60, pour ses pasta alla grigia (pecorino, pancetta et poivre - blanco, donc).
  • Franchi, Via Cola di Rienzo 200, pour les suppli siouplaît.

 

Cour de l'immeuble Saint-Pierre depuis la château

 

08 septembre 2015

San Francisco à la carte

Pour vous promener à votre aise : le plein écran

À votre tour de vous promener dans San Francisco : cliquez, cliquez, gentes dames et damoiseaux !


En violet : les adresses miamesques
En orange : les photos
En rose : le blabla
(Ce qui n'empêche pas qu'il peut y avoir une photo pour illustrer le miamesque, des photos avec le blabla et du blabla avec les photos.)

06 septembre 2015

Alcatraz

La première chose à laquelle je pense, en entrant dans la salle où les nouveaux prisonniers devaient prendre une douche et enfiler l'uniforme, c'est : Auschwitz. Ambiance.

Palpatine devant la fenêtre de la cantine

Palpatine à la cantine (la boutique-souvenirs commercialisait des cuillères, réplique du modèle utilisé à l'époque pour manger... et creuser).  

 
- Which language? nous demande le mec des audioguides.
- Is the French really French or is it an American voice speaking French?
- I fear it's an American speaking French.
- OK, English then…

Je n'ai pas regretté ce petit exercice de compréhension orale : les accents participent grandement à rendre la visite vivante. Moi qui ne suis pas fan des audioguides, j'ai été bluffée. Les Américains ne sont pas les rois du storytelling pour rien. Pas de numéro à taper pour entendre un blabla qui vous rive à l'endroit où vous vous trouvez : le narrateur guide vos pas comme un vrai guide, tournez à droite, faites quelque pas, levez la tête... On se laisse faire d'autant plus volontiers qu'on remarque vite à quel point les déplacements en deviennent fluides : jamais de groupe amalgamé devant un point d'intérêt. On effleure du bout des pieds l'impact des balles sur le sol lors d'une tentative d'évasion mémorable ; on lève le nez en imaginant (mal) grimper par les conduits d'aération ; on rentre dans une cellule d'isolement en préférant ne pas imaginer l'obscurité totale une fois la porte refermée ; on frémit du manque de soleil dans les travées centrales et l'on est saoulé par vent infernal dans la cour (le visiteur est aussi pressé de rentrer que le prisonnier l'était de sortir).

 

Vue sur la baie

 

Vue du financial district depuis l'île d'Alcatraz

 

Parmi les différentes tentatives d'évasion historiques reconstituées in situ, se trouve celle de L'Évadé d'Alcatraz, que j'ai découvert à mon retour. C'est le genre de film que je n'aurais pas forcément regardé s'il ne faisait écho à un voyage récent, tourné sur des lieux où je suis allée, mais qui m'a mis dans le mood pour regarder, quelques jours plus tard, Papillon, qui m'a émue alors que je ne m'y attendais pas. Cette volonté farouche de s'en sortir dépasse la condition du prisonnier ou plutôt l'étend à tout homme, prisonnier de sa finitude. S'en sortir, d'où, de quoi ? Être libre, de faire quoi ? Ne pas crever, ne pas crever là, plutôt mourir que de crever là, plutôt mourir que d'attendre la mort... Et si s'en sortir, c'était en finir ? Vertige. Sauter pour ne pas tomber. Mais quoi : n'est-ce pas censé voler, un papillon ? 

 

Le ciel depuis la cour intérieur de la prison