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10 février 2015

Hong Kong : topographie des interstices de la ville

Il y a des villes pour lesquelles on aimerait avoir un plan en trois dimensions. À Édimbourg, par exemple, on apprend vite que le plus court chemin d'un point à un autre n'est pas nécessairement la ligne droite et que le dénivelé est une donnée au moins aussi importante que la distance. Bien que l'île de Hong Kong soit vallonnée, le relief n'est pas un réel problème : le centre de la ville, construit sur un terre-plein gagné sur la mer, est tout à fait plat, et les quartiers qui montent, derrière, sont desservis par les escalators des Mid-Levels (oui, des escalators en pleine rue !), les plus longs du monde. Non, la raison pour laquelle on aimerait avoir un plan en trois dimensions à Hong Kong, ce sont les passerelles qui permettent de traverser des rues, voire des quartiers, hostiles aux piétons. Elles sont, elles vont, elles passent partout : dans les centres commerciaux, les immeubles de bureaux, les banques, les stations de métro, jusqu'aux débarcadères pour les ferrys qui traversent la baie.

 

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Il n'y avait pas un jeu de construction / de société avec des tuyaux transparents, un peu comme ça ?

 

Le touriste qui souhaite prendre un peu de hauteur sur la rue trouve d'abord amusantes ces passerelles, ludiques échangeurs humains qui dominent, pour une fois, les automobiles. Pour un peu, on se prendrait pour une voiture volante de film futuriste, à flotter au-dessus des voies rapides. On voit du paysage (urbain), parfois des fresques (mais pas de graffiti) et, le week-end, des hordes de Philippines qui pique-niquent, discutent et se font les ongles de pied assises sur (parfois dans) des cartons, dans le froid, le bruit et la pollution – une conception des loisirs qui tient beaucoup du camp de réfugiés. On s'amuse comme on peut : la Philippine avec ses cartons, le touriste avec ses passerelles. Mais le touriste déchante lorsqu'il comprend que la passerelle qu'il cherche à emprunter, et dont l'accès reste introuvable, est l'unique moyen de traverser la route. Commence l'errance dans les couloirs, les boutiques qui s'enchaînent, niveau, podium, allée, les boutiques de luxe, les échoppes, d'autres couloirs encore, certains fermés, d'autres en extérieur, des places intérieures, des cours, des halls, des tours, des détours ; ils nous rendront chèvre et nous finirons comme décoration de Nouvel An, aimables biquettes de centre commercial.

 

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 Et si cette mignonne chèvre-pelote était en réalité un bouc-Minautore de centre commercial qui tricote-traficote le fil d'Ariane ?

 

Car si tous n'en sortent pas, tous les chemins mènent à Rome au mall. La plupart des passerelles, comme des grandes stations de métro, débouchent sur un centre commercial – l'illustration parfaite de Métrologie, petit essai de littérature expérimentale dans lequel Michel Fieux décrit la logique de désappropriation de soi qu'entraîne le métro, labyrinthe souterrain qui brouille nos repères, nous pousse à agir comme des robots (on bipe) et nous prépare tout naturellement à devenir un consommateur répondant passivement aux stimuli publicitaires. Le sentiment d'être pris au piège est total au Peak : l'attraction touristique qu'est le funiculaire débouche sur un centre commercial vertigineux (le but est d'avoir une terrasse avec vue imprenable et payante), dont il est difficile de s'extraire – non pas à cause de l'attrait de la marchandise, mais de la sortie, qui n'est nulle part indiquée. Après avoir tourné pendant un quart d'heures comme des souris en cage, mutualisant nos relevés topographiques avec d'autres compagnons d'infortunes, nous finissons par nous retrouver dans des cuisines à l'air libre. La sortie n'était pas au rez-de-chaussée ni au premier étage (grand classique) mais au deuxième étage (on avait sous-estimé le dénivelé en misant sur le premier). Remotivation de la catachrèse : un attrape-touristes.

 

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Le centre commercial du Peak. Enfermement vertigineux.

 

Il n'en va pas de même pour la population locale et, au cours du séjour, le malaise diffus qui accompagne le passage obligé par le centre commercial s'estompe. Habitude ? Conditionnement, déjà ? M'y perdre m'exaspère toujours, mais il n'y a plus ce sentiment d'écoeurement. Pour les Hongkongais, le centre commercial est mainstream ; c'est un centre, on y vit, on y passe (il y a très peu de bancs et beaucoup de panneaux indiquant qu'il est interdit de s'asseoir sur les rebords), sans s'attarder ni trop réfléchir. C'est un chemin comme un autre, qui a le mérite d'être à l'intérieur (j'imagine que c'est plus qu'appréciable pendant la mousson), avec des restaurants à portée d'estomac (on trouve de bons restaurants dans les centres commerciaux à Hong Kong ; les chaînes n'y sont pas forcément synonymes de qualité moyenne).

 

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 Les sols et les vitres sont si brillants qu'on repère souvent une boutique par son reflet... Ici, la sortie.

 

Je ne sais pas où j'ai lu ça, dans le magazine Air France de l'avion, je crois : un homme mi-Européen mi-Américain qui expliquait que les centres commerciaux sont une véritable culture aux États-Unis, que cela a quelque chose d'authentique, contrairement à ce que l'on perçoit sur le vieux continent. Malgré l'import culturel que cela représente, il y a de cela aussi à Hong Kong. Il suffit de remarquer le peu de monde dans les boutiques pour comprendre que le centre commercial ne pousse pas plus que cela à la consommation.

Le matraquage publicitaire est à l'extérieur, dans les rues saturées d'enseignes lumineuses ; les centres commerciaux, eux, sont reposants avec leurs couloirs presque vides, calmes et climatisés. Les boutiques sont presque vides, elles aussi, et pour cause : ce sont très souvent des boutiques de luxe. Palpatine a failli faire une syncope en découvrant que Berluti et Dunhill pouvaient se trouver dans un centre commercial et qu'Hermès jouxtait H&M dans la liste des marques sur la borne d'information. Trouver les Tiffany's et les Cartier est presque devenu un jeu. Mystère sur la rentabilité de boutiques aussi nombreuses (même si on a constaté au Peak qu'on pouvait effectivement avoir une envie pressante de sac Furla). On énumère, à n'en plus finir : Armani, Bulgari, Chanel, Chaumet, Dior, Givenchy, Gucchi, Hugo Boss, Lalique, Lanvin, Loro Piana, Mui Mui, Ralph Lauren, Roberto Cavalli, Valentino, Vuitton1... On dirait une liste de divinités. Peut-être qu'en les ajoutant à celles, tout aussi peu identifiables, du taoïsme, on atteindrait les 99.

 

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N'était l'impossibilité de brûler l'encens, le centre commercial serait un temple comme les autres, avec ses idoles dorées et ses rites rassurants. Il suffit de voir des temples et des rites étrangers pour observer la continuité de la religion et de la superstition. Là où l'on ne voit dans un geste de croix qu'un signe d'appartenance à la religion catholique, on s'étonne de ces bâtonnets secoués jusqu'à tomber, des numéros desdits bâtonnets soigneusement recopiés sur des papiers qui ressemblent aux grilles à cocher des commandes de dim-sum et sont apportés au devin pour qu'il interprète les signes (cependant qu'un Sisyphe d'entretien ne cesse d'éteindre et jeter les bâtons d'encens, toujours rallumés par de nouveaux fidèles). Même dans le temple de Man Mo, qui porte le nom des dieux de la littérature et de la guerre, on ne sait pas trop qui on adore ; la statue est surtout une présence : tiens, voilà du Bouddha (élue blague pourrie du séjour).

 

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Ci-dessus : temple de Man Mo.
Ci-dessous : monastère et jardins de Chin Li.

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Pour trouver une certaine spiritualité, il faut aller au monastère de Chi Lin : est-ce l'esthétique du temple, avec ses toits en bois ; celle des jardins, emplis de bonsaïs et de plans d'eau ? Il n'y a pas cet aspect toc que donnent les couleurs criardes du temple de Sik Sik Yuen Wong. Pas d'encens ni d'agitation. Sensation de détente l'espace d'un instant. L'ambiance est au recueillement. Aussi calme que... dans un de ces centres commerciaux de luxe. La spiritualité est un luxe, que ne peut s'offrir le peuple laborieux. Il passe devant et s'incline. Il a des bâtons d'encens à brûler et la marmite à faire bouillir. Quand on a goûté aux noodles qui y cuisent, on ne peut que se féliciter de tant de sagesse. Va porter la bonne nouvelle Hermès, on passe bientôt à table !

 

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1 La France est encore plus représentée dans les produits de beauté : Estée Lauder et Clarins font office de Marionnaud / Sephora local, tandis que l'Occitane joue sur ses origines pour se taper l'incruste.

08 février 2015

Hong Kong : illuminations

À la sortie du métro à Causeway Bay, le regard est aspiré vers le haut, cherchant la lumière naturelle au-delà des enseignes lumineuses, dans le corridor de ciel laissé par les buildings. Je ne savais que que New York était aussi en Asie. Ce qui frappe, surtout, outre le monde et le bruit, c'est la saturation de l'espace visuel, dans une surenchère d'enseignes et de publicités. Reprenez votre souffle : bienvenue à Hong Kong.

 

 

On pourrait parler de tissu publicitaire, comme on parle de tissu urbain. Lorsqu'une fenêtre l'interrompt, c'est pour mieux refléter ce qui se trouve de l'autre côté, jamais bien loin.


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Avec mon goût pour les reflets, je suis aux anges. Surtout lorsqu'ils créent des concaténations de cultures, comme ici, où le Mc Donald s'insère dans les caractères d'un restaurant chinois (enfin, à en croire les lampions, parce que l'affiche suivante annonce des Legends of India).


 

Enseignes, publicités, imprimées ou lumineuses, à LED ou à néon, statiques ou clignotantes, ce brouhaha lumineux, que l'on associerait spontanément à Broadway, trouve sa quintessence dans le quartier de Kowloon.

 

 

Peu importe que ce quartier s'anime à la tombée de la nuit, on dit : Bonjour Kowloon !



Vous n'imaginez pas le nombre de boutiques qui portent des noms français – de manière plus ou moins pertinente. Vous déambulez tranquillement dans un centre commercial quand tout à coup... Tout à coup, enseigne vestimentaire. La frenchiness aurait pu faire l'objet d'un safari-photo, au même titre que les chèvres ayant envahi les devantures en prévision du Nouvel An chinois. Je ne me suis d'ailleurs pas remise du French Yvelines Chocolate Burger (sic !) croisé dans une « boulangerie » chinoise. Qu'est-il passé dans la tête du mec pour qu'il nomme ainsi une viennoiserie qui n'a jamais existé en France, pas plus dans les Yvelines qu'ailleurs ? Avait-il un ami habitant là-bas, qui, dans un grand moment de désert de placards, s'est fait des tartines avec du pain à hamburger ? C'est tellement improbable, j'adore la machine à suppositions loufoques que cela met en branle.

07 février 2015

Hong Kong souterrain

Les transports font partie intégrante d'un voyage et c'est d'autant plus vrai de notre séjour à Hong Kong que, notre hôtel étant excentré, nous avons beaucoup pratiqué le métro, à raison d'une bonne heure par jour. Le métro a beau être un non-lieu, qui court-circuite la ville, c'est un endroit passionnant à observer quand on est à l'étranger, justement parce qu'il n'y a a priori rien à voir. Dans ce huis-clos quotidien, on peut regarder les gens sans qu'ils se sentent dévisagés, observer leurs habitude et deviner leur mode de vie1. Petit tour des étonnements souterrains.

L'organisation. Châtelet est l'antithèse parfaite du métro hong-kongais, où l'on sait gérer les flux de voyageur comme nulle part ailleurs. Les interconnexions entre les lignes les plus empruntées se font non par sur une mais deux stations : on ne descend pas au même endroit selon que l'on veut emprunter la ligne suivante dans un sens ou dans l'autre. Il en résulte des changements hyper optimisés, où la ligne suivante se trouve en face sur le quai (les deux directions d'une ligne sont souvent superposées). C'est au premier changement que l'on découvre...

La discipline. Stupéfaction : les Hong-Kongais attendent le métro en ligne. En ligne ! La réputation des Allemands est totalement usurpée ; même à Berlin, je n'ai jamais vu ça. Les passagers arrivent sans se presser et se placent derrière les précédents, formant peu à peu deux petites lignes devant chaque porte, de part et d'autre de la flèche qui indique la place à laisser aux passagers pour qu'ils puissent sortir de la rame. Mieux encore : quand le métro est plein (c'est-à-dire, selon la conception parisienne, quand il y a encore de la place pour faire rentrer facilement dix personnes par porte), ils restent debout devant les portes ouvertes et attendent tranquillement qu'elles se ferment et laissent place au métro suivant, le nez dans leur smartphone. D'un coup, on imagine beaucoup mieux comment ce peuple peut faire corps et la titraille racoleuse des magazines économiques, façon La Chine en marche, prend une tout autre dimension. Les passagers du métro hong-kongais sont une armée en puissance.

Les lois. Il faut dire que, d'une manière générale, ça ne rigole pas. On ne mange pas et on ne boit pas dans le métro, ni dans les trains ni dans l'enceinte (the paid area). On ne fume pas non plus sur les quais menant aux ferry, ni ailleurs, en fait – à se demander où les fumeurs fument. Des amandes substantielles sont là pour vous en dissuader et vous discipliner. On vous travaille au corps – qu'il faut sain.

La phobie des microbes. Le sol est si propre que l'on pourrait manger par terre – c'est-à-dire si on en avait le droit. Je croyais que l'interdiction de boire et de manger dans le métro était une question de propreté, mais à voir les masques chirurgicaux portés ça et là (les passagers masqués sont loin d'être majoritaires mais ils sont tout de même en nombre non négligeable), il semblerait que ce soit surtout par crainte des microbes. Le soupçon est entériné par la fréquence à laquelle les toilettes publiques sont non pas nettoyées mais désinfectées : toutes les deux heures. Dans chaque cabine, une petite pancarte Flush after use vous rappelle à l'ordre, quand la chasse n'est pas à détection automatique (moyenne de deux chasses par personne, du coup). La seule fois où la propreté s'est vue au niveau des stations services des autoroutes françaises, c'est sur le site touristique du gros Buddha. Ah, ces saletés de touriste

La pudeur. Crainte des microbes ou pudeur, on ne mélange pas sa salive : je n'ai vu aucun couple s'embrasser. Les bisous que je fais à Palpatine dans le cou (puis un peu plus haut à mesure que la barbe repoussait) en deviennent le comble de l'impudeur. Tout juste se tient-on la main. Question tabou corporel, Palpatine pourra vous parler de sa surprise en découvrant sur un étal de journaux du porno chinois, que, contrairement au japonais, il n'avait jamais vraiment vu passer (le plus étonnant, c'est quand même d'avoir réussi à trouver des Chinoises avec de la poitrine, parce que, d'une manière générale, elles en ont à peu près autant que moi, c'est-à-dire pas). Tout cela risque de changer dans les années qui viennent, sous les assauts des sex-toys made in China, que l'on trouve parmi d'autres babioles, plus ou moins artisanales, au marché de nuit de Temple Street ! Pour éviter la frustration enfantine d'avoir un jouet mais rien pour le faire marcher, le dernier stand de la rue s'est spécialisé dans les piles. On a bien ri. Fourni sans piles.

La climatisation. Il n'y a pas de fenêtres dans le métro, mais on a quand même les cheveux qui volettent. Au premier courant d'air glacé, Bill Bryson s'est mis à clignoter dans ma mémoire et je me suis souvenue des États-Unis et de la polaire qu'en plein été, j'étais obligée de trimballer avec moi pour ne pas prendre froid. J'aurais préféré que l'américanisation s'en tienne aux Starbucks.

La taille. La taille des gens, d'abord, plus petits en moyenne qu'à Paris : Palpatine se sent inhabituellement grand ; une dame nettoyant le lavabo des toilettes lève les bras en riant pour me faire signe qu'elle me trouve grande (ou alors elle apprécie ma casquette gavroche, je ne sais pas, après tout). La prolifération des terrains de basket, partout dans la ville, dans les écoles, sur les toits, paraît encore plus curieuse quand on prend en compte ce critère de taille.
La taille des rames de métro, ensuite, comme des gratte-ciel couchés. La longueur est telle qu'à Paris, la tête du métro serait déjà arrivée à la station suivante quand la queue entre en gare. Il n'y a pas de wagon (comme dans la ligne 14), si bien que, lorsque le métro prend un tournant, dévoilant l'interminable alignement des barres, j'ai l'impression de retrouver cet ersatz d'infini que, petite, je provoquais à souhait, en me tenant entre les miroirs qui recouvraient les portes de la penderie de ma grand-mère, me transformant à moi toute seule en corps de ballet (je crois que mon goût pour les mises en abyme vient de là).

L'anglais. Tout, presque tout, est sous-titré en anglais, quitte à être plus royaliste que la reine. Le fameux Mind the gap, importé par habitude alors même que le gap est quasiment inexistant, se trouve ainsi parfois explicité : please, be aware of the difference of level between the the train and the platform. Bien plus que la conduite à droite ou les uniformes très private school des écoliers (les filles, toujours aussi peu gâtées avec des jupes droites sous les genoux), la langue est l'aspect le plus visible de l'héritage colonial. Et sûrement le plus avantageux : Hong Kong offre ainsi au touriste le dépaysement de la Chine sans les inconvénients de la Chine. Pour se convaincre de la barrière mise à bas, il suffit d'essayer de comparer le nom d'un restaurant donné en chinois dans le guide avec les idéogrammes, comme tracés à la main, de la devanture : compter le nombre d'idéogrammes distincts est encore le moyen le plus rapide de savoir si l'on se trouve au bon numéro, tant la graphie manuelle est différente de la dactylographiée !

L'écriture. Véritable challenge informatique que de permettre la saisie de centaines d'idéogrammes à partir d'un clavier de smartphone... Rien que pour ça, j'ai adoré lorgner sur les téléphones. N'ayant pas le moins du monde l'impression de m'immiscer dans la vie privée des gens, analphabétisme local aidant, je ne m'en suis pas privée : entre deux pages Facebook, j'ai pu observer deux moyens d'écrire des SMS en chinois. Le premier relève de l'OCR : on dessine l'idéogramme à main levée et le téléphone propose le caractère correspondant (ou ceux qui s'en approchent). Le second serait davantage « syllabique » : on compose l'idéogramme grâce à des touches qui reproduisent les traits de base, les touches proposées s'adaptant aux traits déjà choisis, jusqu'à ce que le téléphone soit en mesure de proposer des idéogrammes entiers (un peu comme les machines de la SNCF, où les lettres du clavier se grisent en fonction du nom des gares correspondant aux lettres déjà entrées). L'ardoise magique découverte au Relay de l'aéroport, qui a pour particularité que son résultat est exportable en PDF, prend tout son sens dans un pays où écrire, c'est dessiner.

Il y a aussi les petites idiosyncrasies du métro, qui ne laissent rien deviner sur Hong Kong mais font qu'on le reconnaitra dans les films ou en photo comme étant bien le métro de Hong Kong. Ma préférée, c'est cette affiche :

affiche métro

On ne s'arrête pas quand on entend la sonnerie, mais quand on entend DO-DO-DO – par opposition à DING-DONG (affiche verte), qui indique que l'on doit laisser descendre les passagers avant de monter à bord de la rame.
 

Il y a aussi ce pictogramme de place prioritaire, où le petit vieux, à la différence de la femme enceinte et de l'éclopé, appuyés sur le dossier, est courbé en avant sur sa canne.

affiche métro

 

J'ai pensé aux petits vieux que l'on a croisé dans les rues en train de pousser des chariots de cartons et me suis aperçue à mon retour en France que notre pictogramme présente exactement les mêmes caractéristiques. Comme quoi... Les voyages conduisent à s'étonner de ce que nous ne verrions pas chez nous. Ce regard anthropologique ferait de nous des poètes si nous parvenions à le conserver en dehors du cadre qui l'a fait naître et à le poser sur nous-mêmes au quotidien pour nous voir, nous-mêmes, autres. Illuminations à suivre.

22 septembre 2013

Au Rijksmuseum

Vue du Rijskmuseum

 

Quinze ans. Je peux dire cela à présent : cela fait quinze ans et même un peu plus que je suis allée à Amsterdam et que j'en ai ramené le souvenir d'un musée gigantesque, haut et sombre, et d'un parquet qui craque. Depuis, j'ai pris quelques centimètres supplémentaires et la mémoire d'autres voyages : quoique très grand, le Rijskmuseum ne me paraît plus démesurément gigantesque. Rénové de fond en comble, il aligne désormais des salles claires, lumineuses, qui ne cumulent plus des étages de tableaux sur un même pan de mur. Les voûtes sont toujours présentes mais, repeintes en même temps que les murs, elles confèrent au bâtiment une modernité à la fois esthétique et respectueuse de l'histoire.


Hall intérieur du Rijksmuseum

 

La seule chose qu'on ait perdu au change, c'est le calme. Je me souviens être restée devant La Laitière, seule, le temps de me remettre de ma surprise : le tableau est tout petit. Aujourd'hui, impossible de s'abîmer dans la contemplation, on peut déjà s'estimer heureux si l'on aperçoit le tableau. Vermeer et Rembrandt se livrent une guerre sans merci, à qui sera le plus admiré, le plus photographié – Van Gogh étant hors compétition, dans son propre musée, à part. La Jeune Fille à la perle, autrefois perdue au fond d'une salle abritant des marines tempétueuses, derrière un pan de mur, a disparue, emportée dans les flots de touristes ou, à l'abri, dans les réserves ou un autre musée – allez savoir. Je préfère me concentrer sur tous les peintres que je ne connais pas, cette ignorance étant un petit scandale. Et inventer des légendes idiotes. Voici à quoi ressemblerait une visite express du Rijksmuseum si j'étais guide. 

 

Hercule emmène son lion chez le dentiste

Ouvrez la bouche et faites "Aaaaaaah" ou Hercule emmène son lion chez le dentiste.

 


Mary Magdalene, Carlo Crivelli


Mary Magdalene n'est pas très photogénique, sur ce coup : il faut bien voir que le corsage, presque en relief à force d'ouvrage, ressemble à une armure, que les doigts fins délicatement recourbés se détachent sur le fond dorés comme dans un Klimt et que le bas de la robe, rouge, prend des allures de Mucha. Tout ça dans une peinture du XVe siècle. Surprenante et fascinante.
 

 


Des paires et des paires de jambes

La Laitière, de Vermeer

 


JanVeth, portrait de ses trois soeurs

Portrait of Cornelia, Clara and Johanna Veth, Jan Veth 


Jan Veth "portrayed his three sisters with painstainking honesty". Ou comment minutieusement éviter de dire qu'on les trouve laides. Alors que ce n'est pas tout à fait juste ; peut-être parce que j'anime Clara du souvenir d'une élève de cours de danse, à laquelle elle me fait penser, mais aussi parce que Cornelia a un visage incroyablement expressif. Je l'imagine comme une gouvernante qui a vu beaucoup de choses et serait l'ancêtre de McGonagall. Bah quoi ?

 


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Girl in White Kimono, George Hendrik Breitner, 1894


Est-ce la pose, contorsionnée, ou la lumière du kimono ? On croirait que Lewis Carroll s'est entiché d'une figure dramatique japonaise.

 


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Summer Luxuriance, Jacobus va, Looy, aux environs de 1900

Peut-être deux mètres de large : autant dire un océan de jacinthes dans lesquelles se noyer à la tombée de la nuit. Et au-dessus, lorsqu'enfin on arrive à relever la tête, la lumière rougeoyante d'un coucher de soleil. Rencontre fortuite de Van Gogh et de Magritte. Étrange parfum.

 

Voilà, voilà, n'oubliez pas de laisser un petit mot pour le guide en partant.