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19 février 2016

Voir double

Je ne m'en suis rendue compte que la veille de la représentation : j'avais déjà vu Double vision. Je revois sans réviser mon jugement – à ceci près que la petite salle de Chaville me semblait plus adaptée, le miroir immergeant davantage dans un univers qu'il diffracte difficilement pour les spectateurs de Chaillot passée la moitié de la salle…

Il y a toujours cette ambiguïté organique dans la première partie : on ne sait si Carolyn Carlson, enserrée à la taille dans une jupe qui se prolonge sur toute la scène et sur laquelle sont projetés des extraits du monde naturel, feu, neige, œil, globules… fait corps avec une nature cyclique, où elle puise son énergie (les globules), ou bien si elle est entravée, empêtrée, condamnée par la biologie, où la vie se définit par rapport à une mort certaine (les fourmis rouges qui lui passent sur le corps, brrr). Selon que l'on est plus sensible à l'un ou à l'autre, on en tirera une impression de plénitude (Palpatine) ou de trop-plein anxiogène (Mum et JoPrincesse).

À la nature cyclique succède la ville linéaire, avec ses files ininterrompues de chiffres et de voitures qui défilent sur des bandes verticales entre lesquelles s'intercale une ombre noire. Tandis que le monde naturel demande à ce que l'on fasse corps avec lui, le monde urbain est un monde dans lequel on s'insère – et la silhouette de disparaître derrière une bande, pour reparaître devant une autre, sans que l'on sache très bien si elle a plus de réalité que son ombre projetée. Je ris intérieurement à l'oxymore préjugé d'une dame de 72 ans s'aventurant dans la streetdance, mais la cagoule cache en réalité un acolyte. Peu importe, la poésie ludique de la silhouette s'inclinant très légèrement alors que l'image mouvante la projette sur des rails, comme un véhicule de jeu vidéo, est bien de la chorégraphe calligraphe.

La courbe naturelle O et le trait urbain | fusionnent dans une troisième partie ⎋ (on/off), celle de l'imaginaire et de la pensée capable de synthèse, de symbiose… et de prolifération anarchiques des images. Filaments qui ondulent sur les murs, graphies projetées en cercles concentriques au sol, au gré des traits qui gouttent depuis un panneau, auxquels se mêle bientôt un essaim de cubes tourbillonnant comme le gif d'une molécule ADN… et Carolyn Carlson qui tourne, qui tourne la-dedans… « J'ai l'impression de voir l'intérieur de ma tête » résume JoPrincesse à la sortie. Palpatine approuve. C'est effectivement à peu près la cartographie de mon esprit lorsque je m'auto-saoûle. Avec son rythme effréné et sa bande son qui vire à la bande bruit, le spectacle vomit les cogitations de nos têtes encombrées sur scène. On en sort épuisé.

05 février 2016

Week-end East End

Tea

 

Le risque de revenir encore et toujours au même endroit, c'est de transformer le voyage en pèlerinage et de courir d'un point à l'autre pour checker tous les points de passages obligés : en gros, un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux, du ravitaillement chez Fortnum & Mason, un vagabondage sans achat à la librairie entre les deux, un tour devant les manuscrits de la National Library, un Sargent à la Tate Gallery, le concours de portrait annuel à la National Portrait Gallery, un dîner au restaurant-à-risottos à Shepherd's Market et une balade dans un des parcs de la ville en mode beware of the squirrels. Il y a bien eu un spectacle à Covent Garden, un cream tea chez Richoux et un passage (fructueux) à la librairie, mais pour le reste, Pink Lady m'avait soufflé quelques adresses gourmandes à tester et Palpatine s'est chargé de la nouveauté urbaine en me faisant découvrir l'East End, quartier dans lequel je n'avais fait que plonger mes orteils en l'accompagnant chez son tailleur lors d'un précédent week-end il y a bien deux ou trois ans.

 

Profiteroles surgelés

[Londres surgelé ou Elyx s'apprêtant à avoir les yeux plus gros que le ventre]

 

Palpatine a un rapport assez obsessionnel aux villes qui lui plaisent ; il ne sera pas en paix tant qu'il n'aura pas tout quadrillé, enregistré et relié chaque quartier dans son GPS mental ; et il faudra de toute manière repasser pour voir comment l'endroit a évolué. Du coup, je me suis laissée promener dans tout l'East End, en commençant par le Spitafield Market, juste à côté de notre hôtel. S'y vendent des fringues plus ou moins vintages, des doll dresses à col claudine (j'ai hésité mais ça faisait vraiment cosplay) et des chapeaux designed in England et (hand-)made in China (j'ai hésité à en prendre un quatrième et le vendeur, croyant que j'étais dans une dynamique de substitution plutôt que d'ajout, m'a fait un prix sur le troisième – son collègue mad hatter était formel : le framboise plutôt que le gris). Aux stands de vêtements se mêlent des stands de bouffe, qui vont du cupcake vegan au sandwich viandard hardcore, grillé au chalumeau. J'opte pour un roll aux falafels (même si grrrr, ce n'était pas la boulette-avec-graines-de-courge que je voulais, j'ai dû admettre que c'était bon), tandis que Palpatine décrète un peu plus loin sur Brick Lane une nouvelle victoire de canard avec son duck and blue cheese burger, dont le making-of est en soi un spectacle : la choupie serveuse à acné a le coup de main pour aligner tous ses petits pains sur la plancha, les petits sceaux pré-portionnés de canard, les morceaux de bleu, de chèvre ou de cheddar face à leur pain respectifs, et tout ça retourné, hop, hop, assemblé avec un peu de verdure vite fait, pour dire, arrosé d'une pression de miel, le tout sur les petits pains à présent grillés et tartinés de chutney d'oignons, splosh, splosh, on s'assure du plat de la main que tout tient ensemble et bonne appétite ! J'ai piqué un morceau à Palpatine : c'est le genre de choses qui fait envie à manger, mais pas du tout à digérer. Anyway… j'ai goûté Brick Lane, une espèce de Camden Market bobo, même bazar réjouissant, sans l'attitude rebelle-de-la-society hyper marketée. Seule trace de violence, verbale : l'ardoise d'un pub qui ne veut pas de vegans chez lui, « no fucking hamster here » ; le gus est exaucé : il n'y a personne… Peu de touristes hormis nous-même, des locaux, des bobos, plutôt, toujours plein de trucs à manger, et des murs décorés.

 

Street art héron

[Comble du héron qui fait le pied de grue]
[Pas loin, une boutique avec un magnifique parapluie qui fait disparaître la pluie sous les constellations, pour vous seulement, discrètement, égoïstement : poétiquement.]

Panneau Bricklane

Street art hérisson

  Street art en calligraphie arabe

 

La balade a continué dans des rues moins stylées, voire presque moches, mais on s'en foutait, Palpatine sur sa lancée, moi trimballant toute guillerette mes nouveaux haut-de-forme, melon et feutre framboise dans grand sac en papier kraft que j'ai fait danser en le balançant par sa poignée. Arrivés au Victoria Park, on s'est dit qu'on habiterait bien un lieu un peu excentré comme ça, avec des bancs et des canards en pleine ville.

Grisaille au Victoria Park

 

Il faisait toujours gris, gris mieux que pluie, gris pas exigeant, qui autorise à ne prêter qu'une attention distraite à ce qui nous entoure et à parler pour le plaisir de parler, de porno, là, pourquoi pas, de comment ce n'est pas tagué pour les femmes, parce que la choupie teen n'assure pas le choupi maigrichon, mais souvent un mec bedonnant / tatoué / avec une coupe mullet, au secours, cela devrait être interdit aux moins de trente ans, mais quand même, Palpatine est heureux du retour en grâce des petits nichons et moi de trouver un banc libre, parce que je commence à fatiguer. Erreur de débutant : je n'ai pas mangé sucré, et je vais le payer parce que Palpatine a décidé de me traîner jusqu'au stade olympique. Où il n'y a rien. Mais justement, argue-t-il. C'est l'inconvénient qui va avec l'avantage d'avoir un GPS sur pattes, qui aime à appréhender une ville depuis ses marges : on se retrouve à marcher dans des coins paumés, bretelles d'autoroutes désertes, talus de terre, grues à l'horizon. Après moult râleries de ma part, enfin, une immense station déserte de métro aérien, qui passe de manière étonnamment fréquente pour un endroit qui ne dessert rien. Et nous ramène donc vers la civilisation, à White Chapel, plus précisément, pour jeter un œil à la White Chapel Gallery, espace d'exposition d'art contemporain que je transformerais volontiers en studios de danse.

Pas de Tate, pas de National Gallery ; hormis le nez mis à White Chapel, la seule exposition du week-end aura été samedi une galerie de photos de danseurs par Rick Guest. Je les avais déjà presque toutes vues en ligne, mais les gigantesques tirages hyper brillants (au point que s'y reflètent les photos accrochées en face) accentuent le parti pris esthétique de l'artiste : le grain recherché n'est pas celui de la photo, mais de la peau, avec ses imperfections, plis, taches, bleus, pores, poils. On est si peu habitué à voir ainsi la chair que ces corps tantôt taille réelle tantôt plus grands que nature mettent quelque peu mal à l'aise. Le premier réflexe est de se dire que cela ne flatte pas les danseurs, l'effet étant renforcé par des vêtements usés voire troués (on ne dira pas où dans le cas de Steven McRae). Une certaine beauté transpire pourtant peu à peu de de ces corps fatigués, probablement parce qu'on ne saurait dire s'ils sont plus travaillés ou malmenés, en résistance ou en accord avec leur vieillissement naturel et inéluctable.

 

The black horse

 

De beauté, en revanche, je n'en ai trouvé aucune à ma fatigue – fatigue hivernale lambda, à laquelle est venu s'ajouter le coup de speed pré-BAT au bureau et le froid de la chambre d'hôtel. Je ne suis pas très patiente d'ordinaire, mais lorsque je suis fatiguée, il ne me reste plus aucune marge : la moindre contrariété m'irrite au plus au point et c'est comme cela que dimanche, après avoir râlé d'avoir marché jusqu'au stade olympique, puis avoir été refoulée à la mini-exposition sur Alice au Pays des merveilles 15 minutes avant la fermeture de la British Library (c'était pourtant mon non-anniversaire, ai-je chouiné, dépitée, sur le bloc de béton où je me suis laissée tomber), je me suis retrouvée à pleurer de rage chez Fortnum & Mason parce que le thé, trop infusé, avait pris un goût infâme (je m'étais pourtant précipitée pour écoper le maximum de feuilles). La serveuse, à qui j'ai demandé de l'eau chaude, a cru bien faire en remettant encore plus de thé dans une nouvelle théière brûlante, ce qui a donc donné un thé au goût encore plus âcre, versé pour moitié à côté de la tasse, et une frustration plus grande encore. Le divin carrot-cake de la maison (aka THE carrot cake), un temps porté disparu sous beaucoup trop de frosting, méritait mieux que cela pour son retour. D'autant qu'il devait compenser la fermeture dans la gare de Foyles et de Peyton & Burnes (adieu lemon-seed cake, adieu millionaire's shortbread). Heureusement, Palpatine est d'un flegme tout britannique (les Anglais ne savent pas infuser le thé, voilà tout, pas de quoi en faire un cheddar) et nous avons croisé @_gohu et @mimiskaya, à qui j'ai pu montrer mes nouveaux chapeaux… et qui se sont retrouvés juste à côté de nous dans l'Eurostar, because Hugo et Palpatine ont fait le même calcul en prenant des places pourvues de prise électriques dans le wagon le plus proche de l'arrivée – bande de geeks !

 

Reflet

 

Alors voilà, les clouds, les silver linings, tout ça… J'ai été heureuse de retrouver Londres, bien sûr, mais le meilleur du week-end, en vrai, c'était de retrouver Plapatine, qu'il faut écarter de Paris pour qu'il cesse deux secondes d'être obnubilé-accaparé par son travail (bon, il a quand même pris quelques appels pro, déplacement professionnel oblige ; j'en ai profité pour me resservir un second petit-déjeuner chez Pod et prendre des photos dans les rues alentours). Le meilleur du wee-end, c'est de faire un tour de magicobus le soir pour regagner notre quartier, truster le premier rang à l'étage, et se lancer dans un concours de photo de nuit, photos de pluie. C'est, parce que les desserts du resto ne nous inspiraient pas, picorer raspberries et blueberries dans la chambre d'hôtel, après avoir rigolé comme des idiots devant la machine à pièces du Tesco : zut, t'as pas fifty pence ? J'ai twenty. Attends, attends, moi aussi. Et de vider nos porte-monnaie avec toute la ferraille qu'on ne se donne jamais la peine de déchiffrer.

Le meilleur du week-end, c'est de discuter ensemble dans l'obscurité d'un bar à l'ambiance si tamisée qu'il faut limite sortir le téléphone pour lire le menu. Entre deux cuillerées de la best onion soup ever (avec du cidre !), je m'enthousiasme sur ma lecture du moment, poursuivie quelques heures auparavant dans l'Eurostar : le schisme de la philosophie (occidentale) d'avec la sagesse (orientale), voilà pourquoi faire de la philosophie m'a amusée puis lassée ! J'avais un angle mort dans ma réflexion et François Jullien met le doigt pile dessus ! Palpatine renchérit : c'est pour cela qu'il n'a jamais réussi à accrocher ; les métastructures de la philosophie occidentale lui ont paru bien creuses après la lecture de Confucius. Le lendemain, comme un fait exprès, on se retrouve à lire des extraits de Confucius dans la libraire que j'affectionne tant avec son escalier en bois – Palpatine s'extasie sur un aphorisme, cherche comment a été traduit « l'homme de bien » (gentleman, of course), on baguenaude parmi les couvertures colorées qui englobent de leur vivacité classiques ardus, ouvrages de vulgarisation et vulgaires essais remâchés. Mes doigts courent d'excitation sur les dos du rayon danse, sortent tous les livres un à un ou presque. Je prends un petit glossaire de pas : malgré sa finesse, il me semble plus complet que mon gros Larousse dédié (où ballets, danseurs et chorégraphes réduisent il est vrai la place accordée aux termes techniques), mais surtout, il y a la transcription phonétique des pas en français et je rigole toute seule d'imaginer prononcé avec l'accent anglais un pah d(u) boo-RAY ou un p(u)-TEE r(u)-tee-RAY soh-TAY. La librairie fermait ; je me suis dépêchée d'aller chercher Geek sublime. Writing fiction, Coding Softare au rayon biographie, où jamais je ne l'aurais cherché.

Il faut dire que nous avions un peu traîné chez Richoux, bien après nos baby scones. On ne pouvait tout de même pas partir en plein suspens : nos voisins parviendraient-ils au bout de leur high tea ? Nous avons suivi avec intérêt leur avancée, discuté leurs choix stratégiques (ne laisser aucun finger sandwich pour faire une pause dans le sucré, erreur, erreur, et garder la pâtisserie pour la fin, halala, si vous croyez qu'après les scones vous serez encore en état…), crié un peu vite à la défaite en captant un « too much sugar » adressé au serveur et fini épatés de les voir tout engloutir sans paraître spécialement écœurés – alors que le mec était parti avec un sacré handicap en prenant un chocolat chaud !

 

Vue de nuit depuis le magicobus

[À bord du magicobus]

 

Oui, le meilleur du week-end, ce sont ces discussions, ces vagabondages, ces délires ordinaires. C'est causer philosophie devant une onion soup, parler p0rno en plein parc et commenter un high tea comme un match de foot. C'est, simplement, marcher dans la ville côte-à-côte en oubliant toutes les heures assises des semaines passées, sentir le corps se délier, l'esprit s'aérer, laisser la place aux surgissements et aux perspectives croisées plutôt que de juxtaposer des monologues remâchés.

 

Souris-fantôme

[Quand d'éphémères rayons de soleil sont apparus samedi matin et que, Palpatine sous la douche, je n'ai plus eu aucun témoin, je n'ai pas résisté à jouer à la souris fantôme.]
[Faire l'amour ou des photographies, deux moyens de s'approprier une chambre d'hôtel, était-il très justement écrit dans un livre dont je ne me souviens ni du titre ni du nom de l'auteur (photographe) - tout juste un souvenir de couverture blanche, Minuit ou P.O.L.]

26 décembre 2015

Reach for Skye

 

L'île de Skye. En compulsant le guide, j'en étais arrivée à la conclusion qu'à défaut de parcourir tout le pays, c'est là qu'il fallait aller pour avoir l'Écosse en condensé. Je ne me doutais pas que rien que le trajet me mettrait en état de sautiller – comme une gamine de cinq ans, mais avec un appareil photo1. Je n'ai pas cessé de courir d'un côté à l'autre dans le train heureusement très loin d'être complet, à bâbord pour un loch, à tribord pour une montagne, et là, droit devant, l'aqueduc du Hogwarts Express !

 

Tombe de Flora MacDonalds

[En cherchant la tombe de Flora MacDonald, nous avons trouvé celle… d'Alexander McQueen. Je me suis demandé si c'était bien le designer, puis j'ai vue gravée, au dos, la citation qu'a choisie Anne Deniau pour son livre sur lui : Love looks not with the eyes.]

 

Certes, il y a eu des loupés (j'ai cru qu'on ne trouverait jamais le bed & breakfast avant la tombée de la nuit2) et pas mal de kilomètres en voiture, mais quel gavage, mes amis, quel gavage ! Forêt, montagnes, pâturages, chute d'eau, falaises, plages de corail… le relief et les couleurs emportent dans des montagnes russes émotionnelles, qui vous font sentir incroyablement vivants. « Putain, c'est beau ! » élue phrase la plus prononcée du voyage, à égalité peut-être avec « C'est beau, putain ! ».

 

 

Putain, c'est beau : la mer écossaise sous un ciel grec pour la traversée en ferry (regret éternel pour les lunettes de soleil) ; le port minuscule d'Armadale (quelques bateaux ancrés dans l'anse), avec les oiseaux qui chantent ; les feuilles mordorées des arbres devant l'Eilean Donan Castle sur fond de cornemuse ; le panorama bras de mer, lac éblouissant, pentes vertes venteuses et rocheuses, qui s'étale à nos pieds alors que l'on grimpe depuis une heure l'Old Man of Storr (Palpatine, la plus choupie des biquettes) ; les rayons qui trouent les nuages et répandent des nappes de soleil sur la mer ; l'arc-en-ciel par la fenêtre de notre chambre, avec les silhouettes bleutées des montagnes au loin et la plume d'un buisson duveteux au premier plan ; la brume qui nous enserre alors qu'on patauge le long des fairy pools et qu'on s'attend à voir surgir à tout instant des dinosaures ; les gouttes de pluie sur le pare-brise alors qu'on remonte en voiture mi-frigorifiés mi-ravigotés…

 

 

Putain, c'est bon : le vent qui dépote-décoiffre-décrasse ; le rocher qui permet un instant de s'en abriter ; la soupe brûlante achetée dans un improbable camion-cafét' au milieu de nulle part, en pleine montagne touristique, sur le comptoir duquel traînent, plus improbable encore, un carnet de croquis et un livre de Dürer ; le thé dégueu pour se réchauffer en rentrant ; le porridge le matin en discutant avec les convives : la Thaïlandaise qui, habituée à la mousson, trouve qu'il ne pleut pas beaucoup, sa maman âgée qui ne parle pas un mot d'anglais et l'Américain qui vient ici depuis plusieurs années et sillonne l'île pendant que sa femme participe à son stage annuel de couture. Il nous met en garde pour la conduite : c'est quand on commence à être à l'aise qu'il faut faire le plus attention.

 

 

« Tu as fait ça ? » m'a demandé mon père incrédule quand je lui ai raconté avoir conduit en Écosse. La grosse flèche collée sur le volant me le rappelle sans cesse : Drive on the left / Links fahren / Conduisez à gauche… À la sortie de l'Eilean Donan Castle, site des plus touristiques desservi par l'une des routes principales, un panneau multilingue rappelle de quel côté prendre l'intersection. Le reste du temps, je suis le conseil du loueur de voiture (un peu lassé de récupérer des jantes rayées) et conduis en ayant l'impression de mordre sur la ligne blanche… c'est-à-dire quand il y a une ligne blanche : nombre de routes sont à double sens mais voie unique. Le problème n'est plus de rouler à droite ou à gauche, mais d'anticiper l'arrivée de voitures en face et de se ranger sur les excroissances de bitume qui boursouflent la route de part et d'autre. J'adore les vieux habitués qui lèvent paisiblement deux doigts pour me remercier de les laisser passer, alors qu'en jeune citadine désolée de déranger, je présente toute la main – la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, hugh, restons en paix. Malgré quelques frayeurs, je m'en sors plutôt bien et suis assez contente de moi : la conduite à droite demande certes une attention accrue, mais il n'y a pas cette fois d'épisode type rondin de bois. Ni de cattle grid, que j'expérimentais pour la première fois après avoir découvert cela dans une version d'anglais en khâgne. En l'absence de clôtures, ce sont ces grilles qui empêchent les animaux d'aller trop loin chez les voisins (les moutons sont quand même tagués en orange, vert ou rouge pour être distingués).

 

 

J'avoue que, dans mon envie de grand air, nous avons réduit les visites au minimum – au Dunvegan Castle, en fait. Je ne sais pas pourquoi, je m'attendais à l'intérieur d'un château médiéval, alors qu'il s'agit d'une demeure familiale (passion arbres généalogiques calligraphiés) bien plus récente, revue avec le temps pour bénéficier de tout le confort moderne. Je me verrais tout à fait dormir dans la chambre tapissée, pourvue d'un secrétaire juste devant la fenêtre, très Jane Austen spirit, avec vue sur le parc ; et m'attabler avec moult convives dans la grande salle à manger, devant les plages de galets et de corail jaune. Vraiment, il ne manquait qu'un feu de cheminée. Et un verre de whisky, j'imagine, pour ceux qui aiment cela. Nous faisons l'impasse sur la distillerie Talisker pour cause de mauvais timing ; de toutes façons, Palpatine en avait déjà visité une en Irlande et les vapeurs d'alcool me montent à la tête dès l'entrée. Si je dois être ivre en Écosse, que cela soit uniquement de paysages grisants !

 


1
Pour paraphraser Andrea, qui ayant trouvé une boutique Moomin à Londres s'est exclamée : « J'ai cinq ans, mais avec une carte bleue ! »
2 Et j'ai été infiniment reconnaissante envers Palpatine de me laisser l'unique banane restante quand il s'est avéré que nous n'aurions que quelques shortbreads en guise de dîner.

 

Eilean Donan Castle, le château le plus photographié d'Écosse, paraît-il.

Extrait des Highlands

Parce que je ne voulais pas reproduire l'épisode de Yosemite, Palpatine et moi avons réservé une journée d'excursion dans les Highlands. À huit heures du matin, nous sommes montés dans un mini-car aux vitres fumés (quelle drôle d'idée dans un pays peu ensoleillé !), qui nous a re-déposés à Glasgow onze heures et près de cinq cents kilomètres plus tard. Entre temps, on s'est gavé de paysages, à travers la fenêtre, le pare-brise, l'écran de l'appareil photo et nos pupilles avides.

 

Monochrome blanc sur le Loch Lomond

 

Sur le Loch Lomond, un bateau s'enfonce dans un monochrome blanc de brume ; on dirait une estampe japonaise.

 

 

Devant les three sisters (comme en Australie, les sœurs vont toujours par trois – et par la montage), j’écarquille en vain mes yeux de moldue : la cabane d'Hagrid est toute entière recouverte d'une cape d'invisibilité.

 

Végétation à grande vitesse

 

Plus loin, Ben Nevis ne se départit pas de son bonnet de nuages gris.

 

 

L'Écosse, c'est ce pays où tu t'exclames « Ça s'éclaircit ! » lorsque le ciel devient gris clair – gris souris. La chance aussi : la pluie s'arrête et on croit même apercevoir un rayon de soleil lors de notre heure de croisière sur le Loch Ness – une apparition encore plus miraculeuse que le monstre qui, d'après le guide, pourrait être un renne traversant le Loch pour rejoindre une femelle ou bien un combo phoque + dauphin pratiquant la natation synchronisée.

 

Loch Ness

 

Notre guide est haut en couleurs ; un vrai tartan écossais. Il travaille comme guide depuis peu ; je l'imagine tour à tour comme professeur d'histoire, lorsqu'il nous raconte le massacre des McDonalds, et professeur de géologie, lorsqu'il nous raconte le pourquoi de l'eau noire du Loch Ness, noire même lorsqu'il fait beau, et la formation rocheuse du pays, bout de continent détaché de ce qui est aujourd'hui l'Amérique, sculpté à la fin de l'ère glaciaire par l'ace. Perdue dans le flot plein de pierres roulantes de l'accent écossais, je me demande quel est cet ace, avant de comprendre qu'en Écosse, on mange des ace-creams. Et puis on aime aussi beaucoup le poyet Walter Scot, moins pour ses poyems ou pour la poyetry en général que pour l'image pittoresque qu'il a contribué à forger de son pays. Je me rappelle à cette occasion que je dois toujours lire The Invention of tradition et me souviens de cette question d'une jeune prof d'anglais à la fac : aurais-je des origines écossaises ? Je ne sais toujours pas si cette remarque devait être prise comme un compliment (les Écossais sont tout de même plus anglophones que les Français) ou non (ils disputent aux Australiens le pire accent qui soit – même si les Australiens gagnent haut la main). Peut-être y avait-il une part de vérité phonétique : j'ai l'impression d'avoir eu moins de mal à me faire comprendre qu'à Londres – sauf pour ce qui est du thé, qui semble être une culture plus anglaise que britannique. D'ailleurs, pour être certains de ne pas céder à la culture dominante de l'envahisseur en vous servant un five o'clock tea, les salons de thé écossais ferment à cinq heures. Four o'clock tea, à prendre ou à laisser (vu le Tetley que notre hôte nous a servi sur l'île de Skye, c'est sans regret).

        Coucher de soleil sur la route