Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 juin 2010

Quand Lalo remplace Lola...

 

… Palpatine n'est pas nécessairement dans tous ses états. A chaque orchestre ses beautés : une violoncelliste pour l'orchestre de Radio France, dirigé par Myung-Whun Chung. Pour une fois, le nom m'est familier, l'enregistrement de mon CD de l'Arlésienne s'est fait sous sa baguette. Peut-être bien magique, parce que j'ai du mal à comprendre quelles les musiciens peuvent en retirer : la mesure, peu exubérante, je vois bien, mais les vagues latérales initiées par les bras et suivies par le corps, ou la main gauche par laquelle tout le corps secoué de tremblement se raccroche au vide, je ne vois pas trop. On dirait parfois qu'il est possédé par la musique plus qu'il ne la dirige, mais cela doit être une impression de non-mélomane. Quoique... Palpatine penche pour le pilotage automatique de l'orchestre, parce que toujours est-il que ça marche (cette phrase n'est absolument pas française, mais je commence à être fatiguée et je ne vois pas où ça coince précisément – help me).

 

Deuxième nom imprononçable de la soirée, qui me fait irrésistiblement penser à de la mousssaka, bien que l'association phonétique soit une hérésie aussi bien géographique que culturelle : Moussorgski, dont des extraits de la Foire de Sorotchinski ouvre la soirée. C'est enlevé et coloré comme un marché - oriental ou méridional, parce que je peux vous assurer que ce n'est pas le genre de sonorité qu'on trouve en Dordogne.

Le méditerranéen, malgré que j'en ai, n'arrive qu'avec le deuxième morceau, une symphonie espagnole d’Édouard Lalo, dans laquelle on entendrait presque des accents tziganes de temps à autres. Mais c'est peut-être à cause du violon de Vadim Repin, dont je n'aime pas trop le son grinçant. Sans aucune gitane qui danse à son rythme, cet instrument geignard ne s'accorde pas de l'orchestre en bon ordre au milieu duquel il évolue, ni du costume impeccable de son maître (parce que c'est évident qu'il le maîtrise avec classe), qui n'est pas en train de mendier quelques larmes à son public.

Cela m'agace et ne cesse donc pas de m'attirer, jusqu'à ce que le violon revienne en grâce à l'oreille que je n'ai pas avec le morceau bonus joué par Vadim Repin et les autres cordes, qui, après enquête, se révèle être des variations sur le Carnaval de Venise de Paganini. C'est vrai que le soliste avance masqué : sans rien annoncer au public, il adresse quelques mots aux violonistes dont la mine se réjouit (celui qui est le plus excentré battait déjà joyeusement, de son archet sur le pupitre, la mesure des applaudissements), ainsi que celle de Palpatine lorsqu'il fait le signe de pincer les cordes. L'orchestre hoche la tête, le violoniste se met en joue et fait feu -d'artifice : le morceau est génial, ça sautille, esquive, feinte, sautille à nouveau et me donne envie de danser. Vadim Repin est visiblement virtuose, il se joue des difficultés et tous les musiciens semblent beaucoup s'amuser. Rire du public aussi : après avoir calé les pincements de corde, ceux-ci s'avèrent trop ténus pour que le soliste ne les recouvre pas en jouant, si bien qu'il fait mine de tendre l'oreille et aussitôt le volume augmente, comme si l'on avait tourné le bouton d'une chaîne hifi.

A l'entracte Palpatine hésite à se faire tenir la jambe par l'ami bavard, et finit par alpaguer l'ami russe pour qu'il nous en fasse une imitation, qui me fait rire sans pour autant connaître l'original et me donne une idée de l’énergumène. L'imitation des différents chefs d'orchestre, à la sortie, valait également son pesant de cacahuètes. Sonnerie - Palpatine se rassoit tranquillement en disant que le meilleur est passé. Peut-être mon esprit de contradiction s'est-il réveillé à ces mots, peut-être ne suis-je tout simplement pas lassée par le top 50 des salles de concert que je fréquente assez peu, peut-être aussi mon préjugé est-il naturellement favorable au compositeur de musique de ballet : toujours est-il que la symphonie pathétique (n°6) de Tchaïkovski m'a beaucoup plue. Même si je décrochais parfois brièvement de temps à autres, mon attention avait moins de mal à se concentrer que lors de la première partie (certes, l'effet gâteaux à l'entracte n'est pas à négliger non plus dans le degré d'éveil), dont les huit minutes du premier morceau, notamment, étaient vraiment trop courtes pour qu'on puisse entrer dedans et en profiter pleinement. J'adore les moments de quasi-silence où l'on se demande presque s'il va l'emporter sur la musique, avant que celle-ci ne reparte avec plus d'allant. Je ne suis pas certaine d'avoir trouvé cela « pathétique », à moins d'y entendre moins la pitié que l'empathie. Mais bon, pas besoin de souscrire au larmoyant, le programme précise même que le compositeur n'a pas ajouté l'adjectif de lui-même, et qu'il est davantage à entendre dans le sens de « passionné » ou « émotionnel », « comme un regard sans illusion sur 'la douleur de vivre, les amours impossibles, la culpabilité, le pressentiment de la mort'. » Mouais ; en gros, mettez-y ce que vous voulez, du moment que cela possède une certaine force émotive. Après le troisième mouvement, le public n'a d'ailleurs pas pu s'empêcher d'applaudir. Les puristes de le déplorer, mais franchement, cela me dérange beaucoup moins que les manifestations de tuberculeux qui se mettent à tousser du de concert, ou que la brève cacophonie des instruments qui se ré-accordent - laisser éclater son enthousiasme n'a rien de pathologique, au moins... à moins de voir le plus grand conformisme dans la surenchère d'applaudissements après une débauche musicale. On ne pourra en revanche rien reprocher au magnifique silence de la fin, qui a mis une bonne demi-minute à se relacher.

 

20 juin 2010

Un concert érotique...

… me dit ma mère alors que je lui raconte ma soirée de jeudi à Pleyel. Un moment de perplexité, je pense à l'inclinaison de Palpatine, fonction de la visibilité de Lola, ainsi qu'à ma grande interrogation de savoir si la doublure rouge de la veste, remarquée par en-dessous dans les envolées du clarinettiste, se retrouve uniformément chez tous les musiciens (ce qui contrarierait l'aspect monacal du col chez le basson), avant de comprendre qu'on me ressert la bonne vieille blague bien lourdaude sur Beethoven.

Mozart est, lui, exempt de ce genre de plaisanterie : Palpatine vous dirait qu'aussi sa symphonie concertante pour hautbois, clarinette, basson et cor ne comprend aucun contrebasson ni par conséquent aucune Lola. Pour ma part, pas de quoi être déconcertée, le morceau m'a bien plu. J'ai l'impression de mieux percevoir le jeu des correspondances entre les solistes et l'orchestre, toutes les variations auxquelles cela donne lieu : réponses, suites, contrastes ; entre les solistes, entre un soliste et les autres associés ou non à l'orchestre, etc. Cela me fait penser à la rivalité fraternelle des cours de danse de bon niveau, lorsque chacun s'enhardit au contact de l'autre dans une émulation enthousiaste. Le quatuor est resserré autour du chef d'orchestre, comme un cercle d'amis, parfois rompu par le clarinettiste, un peu plus petit, qui semble alors s'adresser directement au public – histoire de prolonger la complicité.

Après l'entracte, on passe à une autre symphonie, la neuvième de Beethoven, « surboostée aux amphétamines », dixit Palpatine, ce qui m'a d'autant plus fait rire que c'est exactement l'impression que cela donne. Les mouvements déferlent, mais le musicien hante la tempête et se rit de l'archet. Au troisième rang côté cour, nous sommes très proches des contrebasses, instrument qui m'attire instinctivement – peut-être à cause de la première page de la nouvelle de Süskind, qui attend toujours que je la lise (et avec Palpat' qui se met à l'allemand, ça me démange). Le plus proche me fait d'ailleurs penser au poète de Spitzweg, allez savoir pourquoi.

Au début du troisième mouvement, le chœur rentre – j'y repère B#1, qui m'a vendu ma place . Ce n'est qu'à la fin qu'il se lèvent pour chanter, mais alors, ça fait un de ces effets ! Rien que visuellement, les pages des partitions tournées en cascade, comme par des rafales de vent... Il a beau rester quelques places ici et là, la salle est soudainement pleine, emplie de son qui n'a plus assez d'espace pour exploser, juste pour enfler dans des proportions formidables – malgré les paroles léchées de l'ode de Schiller, la joie n'a rien de primesautière (surtout que d'après le programme, « Freude » est un substitut à une initiale « Freiheit »).

L'au revoir au chef d'orchestre n'a rien de triste non plus. Pour moi, parce que c'est à peine si j'avais déjà entendu le nom d'Eschenbach auparavant (on est inculte ou on ne l'est pas) ; pour lui, parce que les musiciens lui ont offert une lettre autographe de Berlioz ; pour l'orchestre, parce que le directeur musical de l'Orchestre de Paris reviendra les diriger par la suite. Il est assez amusant d'assister à un moment « objectivement » émouvant, puisque pas en mesure d'y participer vraiment. Ma lecture du super-programme-pour-l'occasion a été très curieuse, déchiffrant en français-anglais-allemand les fac-similés de lettres de musiciens adressées au chef pour lui exprimer toute leur gratitude pour sa complicité artistique ; certains choisissent de dire simplement leur admiration, d'autres dérivent vers la poésie, en métaphores plus ou moins filées, quand d'autres encore remercient leur « mentor », faisant ainsi de celui-ci une figure pour ainsi dire mythologique.

 

18 juin 2010

Kaguyahime, de Kylian

Lundi 14 juin à Bastille

 

Je vais finir par croire qu'être tchèque et avoir un nom en K prédispose au talent. Certes, le titre japonais du ballet s'éternue, mais vous êtes priés de ne rien en faire et de vous abstenir de toute autre manifestation bruyante, car cette seconde escapade contemporaine vers l'Orient dans la programmation de l'Opéra est encore plus réussie que la dernière. Beaucoup plus cohérente. Certes, l'histoire de la princesse lunaire qui descend sur terre pour que règne l'harmonie et repart dans les étoiles pour avoir mis les pieds dans la boue et vu les hommes le poignard à la main, ça m'émeut assez peu. Curieusement, la belle idole distante de Marie-Agnès Gillot, tout en attitude quatrième parallèle sur jambe pliés et bras d'aigles, me fascine assez peu. Ce qui m'hypnotise, c'est d'abord la lente marche des prétendants (comme Kaguyahime est resplendissante, tout le monde lui court après – lentement, faut pas déconner), où chaque pas, suspendu, devient un équilibre. Alignés, ils traversent la scène de jardin à cour, entre les barres qui assemblent les immenses tiges de fer qui représentent une forêt de bambous, et bruissent comme les gréements des bateaux dans un port. Avec la lumière jaune rasante, on dirait qu'ils tracent des sillons, qu'ils empruntent ensuite en sens inverse, chacun leur tour, dans des variations toutes plus formidables les uns que les autres, à l'énergie féroce. La lumière de biais, loin de créer un clair-obscur intime, souligne l'articulation de chaque geste, bombe un muscle, creuse son ombre, jusqu'à faire apparaître les dos noueux, puissants.

Kylian sait chorégraphier pour les hommes : il ne faut pas y aller pour ses rôles principaux (Stéphane Bullion, du reste, ne fait qu'une brève apparition – pas assez pour que mon a priori soit infirmé ou confirmé- en mikado, empereur aussi raide et intransigeant que le jeu éponyme dont je ne comprenais pas qu'il donne son titre à l'une scènes), mais pour son corps de ballet masculin. Lorsque j'ai vu la présence, la fluidité et la rapidité qu'exigeaient chaque variation, bien gratinée, j'ai cessé de m'étonner de ce qu'on trouvait justement tout le gratin dans l'ensemble masculin et notamment, outre Mathias Heymann, Alessio Carbone, aux tours virtuoses et à la démarche de toréador (« virile » irait mieux, mais l'adjectif est toujours pour moi parasité de son emploi ironique, versant vers l'homme des cavernes qui se la joue macho), et surtout Julien Meyzindi, dont l'interprétation pleine de maestria de Frollo au concours ne relevait donc pas du coup de chance. Vraiment, il est, ils sont fascinants. Puissants. Dégagent une espèce de force brute qui est le suprême raffinement de la technique classique. Et non, mon enthousiasme fasciné n'est pas dû à la parade mâle – sa danse, pas son visage, ai-je précisé à Palpatine qui semblait mitigé sur le compte de Meyzindi, qu'il examinait aux jumelles (et qu'il a par conséquent rapidement redirigées par la petite -mais costaud- percussionniste).

La suite me fait saisir ce qui justement m'a saisie dans cette scène : on y danse sous son meilleur de profil. Non seulement les déplacements sont latéraux, et resserrés en avant-scène, mais dans la mesure où la danse de chaque prétendant est adressée à Kaguyahime, le spectateur se trouve (les voir) de côté, quand ce n'est pas de dos – mais alors celui-ci, et c'est la force de la chorégraphie, devient un autre visage, qui cesse dans la danse d'être la synecdoque de tout le corps. Celui-ci est entièrement engagé par le mouvement, si engageant, aussi, que j'ai parfois, je crois, une épaule qui s'avance ou un a-coup qui me projette de quelques millimètres en avant (répercussion à l'échelle de la réduction, de la scène au fauteuil).

Le temps fort du ballet est à cheval sur la fin de la première partie et le début de la seconde, soit respectivement « le combat » et « la guerre ». Hommes en noirs et les villageois en larges pantalons blancs et torses nus s'affrontent : il n'y a ni bien ni mal, mais les blancs gagnent quand même dans l'exultation de ces affrontements de ce qu'ils se détachent mieux du fonds noir. Celui-ci est d'ailleurs à plusieurs reprises brusquement déchiré pour laisser place à de nouveaux combattants, de nouveaux duels, et de nouvelles courses qui explosent en des sauts à couper le souffle – sans pour autant être époustouflants, car la virtuosité n'est jamais gratuite, elle est toujours démonstration de violence, mais si maîtrisée que la force devient pure énergie, et l'on en viendrait presque à oublier que c'est avec cette même énergie que les hommes s'entredéchirent. Et les femmes, s'il est vrai qu'elles participent à ce formidable feu d'artifice. Les tambours sont la seule musique de la guerre et leurs coups vous ébranlent de l'intérieur exactement comme à la détonation de chaque fusée. Un percussionniste à jardin dans la fosse, un autre à cour au fond de la scène, de surcroît habillés selon les codes des opposants : on dirait que les camps ennemis se répondent d'un bout à l'autre du champ de bataille. Les musiciens qui ne jouent plus prennent la fuite en passant par le plateau, la scène devient un espace perméable, effet de panique très réussi. Puis la fumée vient entourer deux chevaux sculpturaux, dont l'ombre immense est projetée sur le rideau, et qui sont bientôt soulevés dans les airs par le nuage de poussière et renversés, image du chaos bientôt mis en mouvement par les saccades du stroboscope (et c'est une horreur de danser là-dessous). Terrible !

Du coup, pour revenir à la sérénité de la princesse sans avoir l'impression de tomber de la lune, la scénographie grandiose n'est pas de trop : un drap d'or tombe des cintres et inonde la scène de ses plis, dans lesquels le mikado tente de retenir Kaguyahime (purée, ça fait un certain nombre de fois que je l'écris depuis le début de ce post, mais il faut à chaque fois que je copie l'orthographe sur la feuille des distributions), jusqu'à ce qu'elle l'aveugle, et nous aussi par la même occasion, par la lumière lunaire, pleins feux sur des panneaux réfléchissants, et achève ainsi son ascension.

C'était sensationnel, je pense y retourner - avec une autre distribution, je suis assez curieuse de voir ce que Letestu et Renavand feront de la princesse, même si je me régalerais encore de revoir le même ensemble masculin. Allez, pour le plaisir, finissons par la revue de troupe : Mathias Heymann, Alessio Carbone, Josua Hoffalt (grand aussi, miam – je sais, les danseurs ne sont pas des gâteaux), Julien Meyzindi :) , Adrien Couvez, puis Florian Magnenet, Nicolas Paul, Simon Valastro :), Marc Moreau et Daniel Stokes – nous voilà équipés !

 

 

Fine équipe aussi de l'autre côté de la rampe. Dans la file d'attente des Pass jeunes, la désormais dénommée B#6 devine que je suis blogueuse. J'ai un ordinateur sur les genoux, certes, mais je ne fais que relire le mémoire de ma potesse de fac, alors je cherche à vérifier qu'il n'y a pas erreur, mais non : « D'après ton pseudo, je ne t'imaginais pas si grande ». Je suis scotchée. Lorsque je préviens le suivant dans la file que « je suis deux », elle embraye : « J'ai vu ton copain la semaine dernière ». Et là, ça y est, j'enclenche la seconde, c'est la miss Sc. Po de Palpat' – ce qui n'explique pas davantage comment elle m'a identifiée. Le soupçon de dons occultes n'est (sou)levé que lorsqu'elle se présente comme ancienne de La Bruyère. C'est quand même dingue qu'il faille attendre une improbable rencontre à Bastille pour connaître quelqu'un qui a passé deux ans de l'autre côté du couloir que vous avez emprunté quotidiennement.

Palpatine s'indigne de ce qu'on (moi) puisse passer à côté de ce charmant bout de fille. Je ne précise pas que la réciproque est valable, s'il est vrai que la grande asperge que je suis n'était pas spécialement discrète lorsqu'elle s'étirait dans le couloir en question ou se payait un concours improvisé de fouettés ratés avec B. dans le hall du bâtiment scientifique. Autre hypokhâgne, autre khâgne, cela ne m'étonne plus trop : déjà que j'avais quelques flottements dans les noms de mes 47 khâmarades (angoisse d'être désignée pour la distribution des copies)... Du coup, à l'Entracte (le restaurant en face de Bastille, pas la pause entre les deux parties), après s'être réjouis de la vaillance de nos danseurs, on a fait coïncider nos souvenirs d'anciens combattants. Très amusants – un peu moins pour Palpatine, mais davantage pour Miss Red que j'ai ensuite eue au téléphone et qui a assemblé quelques autres pièces du puzzle.

 

06 juin 2010

All that jazz

 

La répétition d'hier ayant été annulée, j'ai pu aller avec Palpatine à la dernière conférence d'histoire de la danse organisée par le Théâtre de la Ville. Sonia Schoonejans nous a conté la naissance puis le devenir du jazz, depuis les plantations du Sud de l'Amérique jusqu'aux scènes européennes, en passant par ses divers avatars, modern jazz au contact de la modern dance, comédies musicales ou encore claquettes, jusqu'au hip-hop. Outre le background historique américain (crise de 29, lent mouvement de déségrégation raciale, les Trente Piteuses... - une historienne de la danse est historienne), je retrouve des éléments connus, comme le cake walk, découvert dans un bouquin pour enfants (et expliqué à ma prof d'anglais de Terminale lors d'une version) ou encore le Minstrel show qui figurait dans les pages civilisation du livre d'anglais, mais la mise en perspective fait apercevoir les tours et détours d'une danse noire sans cesse reprise et codifiée par les Blancs. I hope ne pas raconter trop d'âneries dans la reprise de mes notes.

 

Les ring shouts revêtaient pour les esclaves noirs une fonction religieuse, ce dont se fichaient éperdument leurs maîtres qui les parodièrent vers 1820 en inventant le Minstrel show, où des Blancs, le visage grimé au charbon de bois et une perruque de laine noire sur le crâne, jouaient deux personnages noirs caricaturaux. Après la guerre de Sécession, ils furent repris par des Noirs, mais toujours avec le même déguisement, tant la chose avait été codifiée. Si la possible intériorisation du regard raciste peut laisser mal à l'aise, il n'en va pas de même avec le réjouissant cake-walk, né dans les plantations pour se moquer des grands airs des maîtres lorsque, très guindés, ils dansaient le quadrille ou autres danses de bonne société.

Minstrel show vs cake-walk : Blancs et Noirs se moquent les uns des autres et s'influencent bien plus qu'ils ne le croient, s'il est vrai que le Minstrel show popularise le cake-walk (qui prend son nom en raison du prix attribués aux vainqueurs des championnats qui sont désormais organisés) et que la bonne société s'encanaille en s'inspirant de ce dernier. Évidemment, les mouvements de hanche sont gommés et le dos perd davantage en rigidité qu'il ne gagne vraiment en souplesse. A force d'être obsédés par la décence, les coincés qui croient se lâcher frisent le ridicule. La sensualité animale a disparue au profit d'un véritable bestiaire : j'ai bien gloussé devant la « danse du dindon ». Les étymologies supposées du mot l'indiquent (jazz < fr. jaser ; < argot avec forte connotations sexuelles ; <mot je-ne-sais-plus-quoi qui désigne les prostituées), c'est pourtant bien dans le corps que réside l'âme du jazz, dans la sensualité qui horrifie et fascine les colons, puis enthousiasme la jeunesse lorsque la danse est importée en Europe dans les années folles, les soldats n'apportant pas que du chewing-gum et du coca à la Libération. Sur le modèle de la flapper, la garçonne s'épuise au charleston dans les dancings.

La codification n'entraîne pas le déclin du jazz dont le style réside pour une bonne part dans la spontanéité de l'improvisation, mais déplace ses foyers de création. Alors que le jazz, déménagé de la Nouvelle-Orléans puis de Chicago s'est installé dans les comédies musicales de Broadway et que Bill Robinson alias Bojangles en devient la première vedette noire ou presque, le jazz swing s'invente dans les clubs de Harlem où l'on conjugue humour, virtuosité et improvisation - de même que le ring shout des esclaves était une danse d'espoir, cet art reste un moyen de lutter contre la D/dépression et la misère. Lorsque le swing aura too much swung, et qu'une partie des jazzmen s'éloigneront de ce qu'ils jugent une musique et danse de compromis pour donner naissance à une nouvelle branche, le be-bop, plus difficile à danser, et plus difficilement récupérable par les Blancs. En effet, l'Amérique est toujours ségréguée et la défense d'une culture propre fait partie du mouvement de revendication d'une spécificité. Katherine Dunham créé une technique à elle, une curieuse synthèse d'éléments du ballets classique, de la modern dance avec ses contractions for example, et de danses de Jamaïque et Haïti, tandis que Jack Cole influencera Robbins ou encore Balanchine par son travail de chorégraphe. De la génération suivante se détache particulièrement Alvin Ailey : s'il monte sa première chorégraphie sur un morceau de Duke Ellington (Bamboo, c'est le moment de crier Viiiian !), l'univers de celui qui est venu à la danse après avoir vu les ballets russes de Monte-Carlo ne se limite pas au jazz, et emprunte à Graham, Humpfrey...

La fin de la conférence est en vitesse accélérée, histoire d'avoir le temps de visionner les vidéos d'archive : les yuppies succèdent aux hippies, Harlem s'efface devant le Bronx, et bientôt vient la break dance, la culture hip-hop...

 

Une heure de conférence, une heure d'extraits vidéo : celle-là permet de faire les liens entre ceux-ci qui eux-mêmes donnent un contenu concret à l'histoire entendue. La juxtaposition de cake-walk, tap dance par les Nicholas Brothers, comédie musicale avec West side story, clip d'Elvis Presley et moonwalk de Michael Jackson rejoue le dialogue jazz en black and white, et c'est parfois haut en couleurs ! Les Nicholas Brothers sont ahurissants, on se demande comment ils font pour avoir au niveau des adducteurs une telle force (remonter d'un écart) et une telle souplesse (sauter une marche et retomber en écart sans s'exploser l'entrejambe ni les genoux ). La vitesse n'est pas pour rien dans la virtuosité – on ne peut parfois pas suivre le mouvement des jambes, à se demander si l'enregistrement n'a pas quelque faiblesse technique. Je ne suis pas sûre qu'on trouverait quelque chose d'équivalent aujourd'hui, où les rares spectacle de tap dance dont j'ai pu avoir connaissance se font à un rythme certes rapide mais non tant – même chose pour le ballet, où les tempi se sont fortement ralentis (sauf qu'on y a gagné en technique, parce que question propreté, cela faisait un peu débutant de conservatoire) : il est curieux de constater que dans notre société hyperactive, nos arts ont pris le temps de vivre.

D'autres considérations plus prosaïques me traversent l'esprit, comme la parenté des tap dancers qui se mettent à faire des bonds, bras le long du corps, jambes serrées, avec les hurluberlus qu'on peut croiser en boîte, ou encore : l'absence de bras non-dissimulée par les mains portées dans le dos (comme c'est le cas dans la gigue irlandaise - ça claque, niveau diversité ethnique) fait ressortir leur côté manchot, et je me dis alors que les créateurs de Happy Feet ont du tomber sur ce genre de films.

Le dernier extrait est à l'image de notre vision désorientée : un break dancer est filmé par-dessous une plaque de verre, donnant tantôt l'impression, lorsque les zones d'appui sont étendues et originales, d'être écrasé, tantôt de flotter sans contrainte de pesanteur. Il faut en avoir du souffle. Coupez !

 

Les pieds me démangeaient déjà en entendant parler de shuffle – m'a donné envie de reprendre les claquettes, tiens.

16:25 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : danse