Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 janvier 2012

Napoli, ses pâtes, son poisson

Napoli, c'est un peu le tube du ballet royal du Danemark et j'étais curieuse de voir sur scène à quoi ressemblait le style Bournonville. Je n'ai pas été déçue... du voyage. L'Italie par les Nordiques a tout de la douche froide. Et ce n'est même pas un problème d'overdose folklorique puisque le ballet a été "modernisé" et transposé dans les années cinquante -- invention d'une autre tradition qui, en remplaçant le vieillot par le rétro, nous donne au moins de belles jupes à taille haute.

Le premier acte est un tableau qui nous transporte sur une place ensoleillée, bordée d'une part par une ruelle étroite, de l'autre par une trattoria, ouverte au fond sur la mer. S'y agitent marins, pêcheurs, jeunes filles, prostituées et divers notables qui ne le sont que bien peu. Une demie-heure de pantomime transforme le tableau en croûte, les sempiternels gestes outrés tels des petits pâtés de peinture. On n'y danse que bien peu et l'on s'estime heureux quand les pêcheurs se déplacent d'un temps levé en bancs de poissons. Conserver la chorégraphie originale n'a pas dû causer trop de peine... Le vocabulaire chorégraphique, limité, pourrait être, avec un peu de mauvaise foi que j'applique d'habitude volontiers à Cunningham, résumé à quelques pas : sissone, assemblé, balloté et attitude (une drôle d'attitude, un peu plongée, à la russe pour l'allongement de la jambe mais à la française pour la hauteur, qui donne une impression d'attitude au rabais). A la fin d'un morceau, silence dans la fosse, aucun applaudissement : le premier pas de deux, à peine identifié comme tel, se prend un vent magistral. Nous fait ensuite son numéro, (digne descandant de la femme à barbe dans les foires ?) un travesti caricatural qui n'est ni drôle ni émouvant. Un spectateur du poulailler en dégringole de sa chaise et le fou rire nous prend, Palpatine et moi. Les spaghettis en plastique que j'aperçois aux jumelles et qui tressautent gaiement sous les coups de fourchettes de figurants enthousiastes ne sont pas pour me calmer. Ni l'image du prince d'une charmante niaiserie dans Il était une fois, qui s'est superposée au visage d'un danseur qui j'ai cru reconnaître d'un stage à Lyon...

Au deuxième acte, enfin, on se jette à l'eau : l'héroïne se noie en mer et les naïades lancent le bal. L'épisode de la grotte bleue, remanié dans les grandes profondeurs, est un acte blanc en technicolor. Les costumes bleu et vert pailletés ont un côté Petite Sirène de Disney incongru mais plutôt réussi. La musique, une commande, me plaît beaucoup avec tous ses glouglous un peu mystérieux. En revanche, la projection sur la toile de fond, digne de Windows media player, était totalement dispensable. Heureusement, on ne s'y arrête pas parce que, ô miracle, ça danse. Pas de grande technique pour le corps de ballet, certes, mais des formations efficaces et des déplacements très bien pensés ; un bras soulevé puis l'autre, ça ondoie. Mais surtout, surtout, il a le poisson. Andrew Bowman est aussi fascinant qu'un poisson à l'oeil vitreux est normalement dénué d'intérêt. Il a une façon de se mouvoir électrisante. Buste, tête, bras, tout le haut du corps est engagé dans des ondulations sans que l'on puisse déterminer d'où part le mouvement ni identifier les muscles et les articulations impliquées. Il roule des épaules comme d'autres roulent des mécaniques et il devient évident qu'un cygne du lac a fauté avec un serpent. Il tente d'ailleurs de séduire l'héroïne mais, comme elle ne s'abandonne que pour autant qu'elle est à la limite de s'évanouir, il la plie à son désir, main sur la nuque, lui fait ployer le dos. La voilà ravie, les bras au-dessus de la tête comme un belle lascive au réveil, une main au poignet délicatement cassé, l'autre qui s'en saisit et de son fer arrête toute comparaison avec un cygne.

Malheureusement, son cher et tendre vient la sauver -- retour de la discontinuité, suite et fin de l'histoire, en l'occurrence un mariage, le meilleur garrot qu'on ait inventé pour clore une histoire avant que ce soit le début de la fin. On ne l'attendait plus : Bournonville est à la noce. Cela sautille joyeusement (mais précisément) et les pieds tricotent cependant que les bras se tiennent sagement en première Bournonville. Quand on y ajoute les changements de direction incessants qui contraignent le corps à s'opposer à l'élan initial, on obtient dans la grande batterie des danseurs qui sautent comme des bouchons de champagne. La petite batterie, quant à elle, les ballote tels des flotteurs ivres. J'ai tout particulièrement aimé le fringant danseur à la ceinture orange (n'y voyez aucune coïncidence, pour sûr) qui vous enlève ça comme si de rien n'était. Ce n'est en revanche pas le cas de notre héroïne de la soirée qui ne parvient plus à masquer sa mollesse. Alors que ses compagnes rivalisent de pétillant et de nervosité, elle fait preuve d'une vivacité d'anémique, à croire que la distribution a été faite en se disant : Bon, on va à Paris, attention... quelle est la plus jolie des maigrichones que nous avons sous la main ? En la mettant au régime steak haché et gâteaux sucrés, on pourrait obtenir d'elle une danse un peu plus punchy.

Pour ce qui est du ballet, je propose de le mettre en pièces et de faire de la vente au détail : on met le premier acte à la corbeille, on fait du deuxième un ballet abstrait vraiment moderne en le débrassant de ses scories narratives et on garde le troisième pour ce qu'il est : un divertissement (les costumes folkloriques, pantalons noirs, larges ceintures colorées et chaussons peints en biseau ont d'ailleurs été conservés dans la plus pure tradition de l'anachronisme établie depuis le début du spectacle). Ou jetez tout à la mer, le poisson seul s'en sortira. Qu'il sauve quand même la pélerine au passage, si jamais cette fille avait une danse comparable à son charisme et à sa beauté... mais pour le savoir, encore aurait-il fallu la faire danser.

Le ballet du Danemark, compagnie invitée ? J'en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant.

24 décembre 2011

Qu'est-ce qu'un danseur contemporain ?

Cédric Andrieux, élève au CNSM puis danseur chez Merce Cunningham avant de rejoindre l'opéra de Lyon, a mis une nouvelle fois son corps mais aussi, nouveauté, sa voix à la disposition d'un chorégraphe. Après avoir fait raconter à Véronique Doisneau la vie du 36e cygne, Jérôme Bel réitère l'expérience avec un danseur contemporain. 

Les premiers instants sont déroutants, l'interprète semble besoin d'en avoir un pour traduire le mouvement en parole. Pourtant, la difficulté inhérente à l'exercice du retour sur soi n'est pas seule en cause, même si le danseur a été surpris de découvrir que sa vie amoureuse n'a pas été sans incidence sur sa carrière, qui ne s'est donc pas uniquement déterminée sur des choix artistiques. Le parti pris d'une diction lente et précise apparaît rapidement comme un moyen de mettre à distance aussi bien le spectacle tel qu'on le connaît (achevé, en musique et en fanfare, derrière un rideau qui se lève) que la conversation à bâtons rompus dans laquelle se glissent les confidences. Il s'agit de faire éprouver aux spectateurs ce que ressent un danseur plutôt que ce que le spectacle suscite en eux. En somme, la perspective est renversée. On en prend conscience à la fin du spectacle quand, pour la première fois depuis plus d'une heure on entend de la musique et que Cédric Andrieux reprend un extrait d'une autre pièce de Jérôme Bel où les danseurs, en jean-baskets se plantent sur le devant de la scène et observent le public au-dessus duquel les lumières se rallument comme des projecteurs. Cela fait un drôle d'effet, de ne plus se sentir appartenir à une masse anonymisée. Durant les quatre minutes que dure le morceau, il nous regarde un à un et sous son regard les réactions s'exacerbent : celui qui s'ennuie croise les bras en défiance, une autre articule plus clairement les paroles de la chanson pour montrer son enthousiasme, et je me surprends à sourire tandis qu'une femme ne peut plus retenir un fou rire. Il se répercute sur Cédric Andrieux, dont le visage est par intermittence éclairé d'un sourire comme un néon qui ne se déciderait pas totalement à s'allumer.

Durant la majeure partie du spectacle, il ne sourit pas et arbore une expression aussi neutre que possible – qu'on qualifierait sanas doute de dépressive si elle ne servait pas à discréditer la solution miracle de la vocation1, laquelle elle rarement comprise comme endurance (le spectateur peut éventuellement l'entendre comme souffrance mais il lui est alors impossible de la faire coexister avec le plaisir). Par une lenteur délibérée, le chorégraphe cherche à nous donner une idée de la durée dans laquelle s'inscrit la répétition (le cours où s'élabore le spectacle aussi bien que la reprise, jour après jour, d'un même échauffement).

Cédric Andrieux émaille son discours de démonstrations et l'une des plus intéressante est à mon avis l'échauffement cunninghamien, qui ressemble à une gymnastique de Playmobil. « C'est l'exercice que j'aime le moins, il fait mal dans la hanche », « Je regarde par la fenêtre », « J'observe les autres danseurs dans la pièce », et au bout de quelques exercices « Là, c'est le moment où je commence à m'emmerder ». Je m'étais toujours demandé comment ils faisaient...

La danse contemporaine, j'aime la regarder – pas toute la danse contemporaine, évidemment, où il y a à boire et à manger et parfois pas de danse du tout, mais Trisha Brown, par exemple, figure parmi mes plus belles émotions chorégraphique. Pourtant, cette danse contemporaine que j'apprécie en tant que spectatrice m'insupporte en tant que danseuse. J'ai essayé plusieurs fois, j'ai retenté cette année mais il n'y a rien à faire, il y a toujours un moment où je me demande ce que je fais la tête en bas et où, comme Cédric Andrieux, je pense à ce qu'il y a dans mon frigo ou dans mon agenda ou dans le placard à l'autre bout de la pièce, un moment où j'ai l'impression de faire la poussière avec les exercices au sol. Par comparaison, je ne m'ennuie jamais à la barre – j'en bave parfois mais je ne m'ennuie pas, alors que ce sont sensiblement les mêmes exercices qui sont repris d'une fois sur l'autre. Il y a dans la barre classique une dimension artistique que je ne retrouve pas en contemporain et je crois avoir compris grâce à une anecdote de la pièce ce que cela pourrait être.

La mère de Cédric Andrieux pratiquait la danse contemporaine en amatrice, synonyme pour elle d'élan collectif, de liberté avec et au sein du groupe. Le CNSM, avec ses concours et ses examens, s'est chargé de briser pour les fils les idéaux de sa mère. Le contemporain dont les débuts ont été vécus comme une libération (qu'on pense aux tenues de ces dames, sans plus de corset, ou à Ruth Saint-Denis qui veillait à ce qu'on puisse dire de « ses filles » qu'elles étaient de mauvaise vie, la liberté de corps préludant à celle des mœurs) s'est institutionnalisée et de là à dire qu'elle s'est en partie sclérosée... Il y a une grammaire Cunningham comme il y a une grammaire classique mais là où celle-ci a acquis ses lettres de noblesse, celle-là s'est attachée à la syntaxe du mouvement et privilégie manifestement la coordination à la subordination. Les expériences de Merce Cunnigham, qui a poussé le corps à ses limites en étudiant les combinaisons les plus improbables qui pouvaient se faire à partir de positions bien déterminées (18 pour les bras), sont fascinantes mais en tant que spectatrice, je ne trouve pas mon compte dans ces déclinaisons à l'infini où l'absence de liant fait que la sauce ne prend pas et que la pièce reste sans grande saveur. Il s'agit évidemment d'un style particulier, qui ne saurait représenter LA danse contemporaine, et d'autres chorégraphes ont bien entendu dépassé ces limitations dans leurs créations mais hors de la scène, dans l'apprentissage, il en reste quelque chose qui me rebute. On a déconstruit le classique, très bien, je suis pour, certains chorégraphe ont reconstruit des choses formidables à partir de ce matériau, mais dans un cours basique, où le professeur n'est pas un chorégraphe, ce sont des morceaux épars que l'on apprend, du déconstruit en attente d'être reconstruit. En danse comme en littérature, la recherche n'a de sens que si l'on a une idée de ce qu'on veut trouver, ne serait-ce que pour se laisser surprendre par autre chose que ce que l'on pensait. Et c'est là que le contemporain a une qualité qui n'est pas inhérente au ballet classique qui a certes l'avantage d'avoir une forme toute trouvée mais l'inconvénient de présenter du déjà trouvé, déjà vu. C'est pour cela que je suis davantage surprise et émue devant une belle création contemporaine que devant un ballet classique mais que je préférerai quand même celui-ci, bon ou moins bon, à du contemporain qui n'est pas excellent.

Je me suis éloignée de la pièce de Jérôme Bel mais je pense que c'est ce qui fait tout son intérêt car ce n'est pas à proprement parler de la danse mais une chorégraphie, une écriture du mouvement, tracée par le danseur dont le mouvement principal est de se retourner sur sa pratique. Jérôme Bel se risque à questionner l'évidence et le fait avec beaucoup d'humour, comme le montre l'épisode de l'académique. C'est un costume dont il est unanimement admis qu'il n'est pas seyant (à moins de s'appeler Sylvie Guillem, et encore) et que l'on s'entête néanmoins à porter parce qu'il serait le plus à même de mettre en valeur le mouvement. Au détriment du danseur, qui en est tout de même l'agent. L'académique est un peu comme ces procédés stylistiques dont a raffolé le Nouveau Roman : très utile pour déplacer l'accent du personnage et de sa psychologie à la pratique artistique en elle-même, mais un peu trop collant pour ne pas finir pas être gênant. Cédric Andrieux exhibe ainsi devant nous l'un des spécimens les plus affreux qui soit : un académique corail imprimé batik. Le seul moyen de faire pire aurait été de le prendre en lycra brillant. Il va néanmoins le passer pour faire la démonstration d'une séance de travail avec Merce, où le danseur reste dans des positions impossibles en attendant que le maître égraine les positions suivantes. Tu m'étonnes après ça qu'ils aient des équilibres de dingue...

Cédric Andrieux énonce ce que dit Merce Cunningham, à la vitesse où il le dit, et se place dans l'espace comme il l'était dans le studio parmi les autres danseurs, même si cela le confine au fin fond cour de la scène : le vide autour de lui fait apparaître quelle est la place du danseur, d'un danseur au sein d'un groupe, comme le faisait la longue pose de Véronique Doisneau pour illustrer l'immobilité du corps de ballet lors d'un adage du Lac desli cygnes. Toute la pièce est pensée (et très bien pensée) pour faire éprouver au spectateur assis ce qu'est être danseur, jusqu'aux gorgées d'eau bues sur scène où je retrouve ce moment où l'on doit choisir entre reprendre son souffle ou se réhydrater... Tout est montré mais il n'y a pas de mise à nu. Ce serait impudique si l'on décidait de montrer les coulisses sur scène, ce qui n'est possible qu'à condition de placer le spectacle au centre. Or, c'est le travail en studio qui ici mis en scène, le métier d'un homme qui n'est représenté par un danseur que dans un second temps. Le danseur ne se met pas à nu, surtout pas quand il ôte son académique pour enfiler un jean : il accepte de se rhabiller. A compris que la recherche du mouvement comptait davantage que la perfection de la performance, dont Cunningham se désintéressait. Voilà un danseur contemporain.

 

Vu à la Cité internationale en compagnie de Palpatine.

1 Une anecdote achève de balayer le doute : son premier professeur, lorsqu'elle le voit arriver, qui dit
« OK... (un temps) Ce sera bon pour son développement personnel. »

11:53 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : danse

22 décembre 2011

Scandaleusement bon

Ne pas ouvrir le programme avant le concert a parfois du bon. On mesure à quel point on calque notre écoute sur ce qu'on a lu ou, au contraire, à quel point un titre est emblématique d'un morceau et qualifie au plus juste les images que la musique a suggéré à l'auditeur en l'absence de tout indice.

Le premier morceau de Barber est praliné, exactement comme la bûchette de Noël dégustée chez Dalloyau juste avant le concert. C'est mousseux mais jamais écoeurant car le tout n'a pas le temps de devenir crémeux que des pizzicati de noisette craquent sous la dent. C'est croustillant, ainsi que doivent l'être les cancans de The School for Scandal.

Gil Shaham s'en lèche les babines dans le Concerto pour violon qui suit. Je reste mi-amusée mi-agacée par ses mouvements de lèvres. J'en parle à l'entracte, mimique à l'appui : "C'est vrai que tu es fascinée par la cinétique des musiciens..." Avouez que c'est tout de même la classe : maintenant, grâce à Laurent, au lieu de passer pour la balletomane de service qui écoute comme un pied, je peux dire que je m'intéresse à la cinétique chez les musiciens. C'est beau comme un sujet de mémoire.

Je suis un peu déboussolée par Poulenc, que je n'imaginais pas du tout comme ça... et pour cause, il s'agit d'un triptyque de Debussy. Plus de pâtisserie croustillante mais de douces bonbonnières en train de se faire. La musique enfle et devient transparente comme aux mains d'un souffleur de verre. Elle s'imagine cristalline, qui s'orne de petits motifs blancs, rinceaux miniatures comme j'en ai vu la veille au Conservatoire des arts et métier. Puis la forme fluide se déforme et la bonbonnière devient légère comme une flûte de champagne. Le pétillant s'assombrit, s'assourdit. Nocturnes. A présent, ce sont des silhouettes bleutées qui se balancent comme un choeur d'algues. Elles dérivent vers la surface, fantomatiques, avec des trajectoires de fusées de feu d'artifice dans les dessins animés mais la nonchalance de bulles de champagne. Nuages, Fêtes et Sirènes, dit le programme ; guimauves cotonneuses, fêtes étincelantes, revenantes des profondeurs.

Avec l'étymologie imaginaire que je lui prête, Poulenc se cabre devant la solennité religieuse. Gloria est retroussé comme le nez de Patricia Petibon. L'exaltation culmine court en exultation, sur un hoquet de la foi. Dooo-miii-neee Deee 'us ! Si la joie divine était toujours ainsi, à l'image de son interprète rousse sagement délurée en robe asymétrique noire, la tête ceinte d'un ruban d'étoiles noires et pailletées, je me convertirais de ce faux pas pour aller caracoler au paradis.

 

Aussi : Laurent, Palpatine et Klari.

18 décembre 2011

Onéguine

-- Et vous allez où ?
-- A Garnier.

Heureusement, l'opéra a une légitimité qui m'a acquis a priori la clémence du professeur auprès duquel j'ai écourté ma présence. Après quelques fausses peurs dues aux facéties de la ligne 13 (c'est dingue le nombre d'émules que fait Anna Karénine en cette période de fête), la souris prend place au poulailler. Les bancs de l'amphithéâtre sont si inconfortables que pour éviter de se prendre la barre (et les genoux de la voisine) dans le dos, il faut se cambrer comme une duchesse qui aurait oublié son faux-cul. On prend même sa snobinardise, puisqu'il est impossible, là on l'on est, de ne pas prendre les personnages de haut. De fait tout le drame de la première et deuxième partie me semble un peu rapide, un peu puéril ; et si Onéguine ne tuait pas Lenski, on dirait simplement qu'il faut que jeunesse se passe : qu'Olga en profite, Tatiana s'en remettra. 

On prend plaisir à voir Myriam Ould-Braham charmante à être ainsi charmée par Lenski, en l'occurrence, Josua Hoffalt, que l'on voit décidément pas mal en ce moment, sans songer à s'en plaindre. Mais c'est McKie qui suscitait la curiosité. J'imagine très bien Pink Lady baver sur ses réceptions de sauts ou ses grandes arabesques. Le danseur issu de la John Cranko School (et de la Kirov Academy of Ballet, tant qu'à faire), sans être spécialement fougueux, a cette prestance qui en fait un "danseur noble" et un excellent partenaire pour Aurélie Dupont, laquelle, en véritable actrice, subjugue par sa retenue (là où une comédienne serait en surjeu). Il est d'ailleurs très curieux de la voir aux côtés de Myriam Ould-Braham : étonnant comme deux danseuses que j'apprécie autant peuvent être si différentes ; le jour et la nuit, et pourtant aussi éclatantes. A faire l'enfant, Myriam paraît paradoxalement moins naïve qu'Aurélie, censée être l'aînée. Celle-là est d'une légèreté et d'une vivacité dont je ne me lasse pas, celle-ci, plus ancrée dans le sol, paraît la jeunesse même à force de maturité.

C'est au troisième acte que cette maturité trouve pleinement à s'exprimer. La jeune femme a laissé place à l'adulte, la bourgeoisie, à la noblesse et partant, le drame à la tragédie. Tatiana aime toujours Onéguine mais elle aime aussi son mari, un vieux général pour qui il n'est pas possible d'éprouver la même passion mais qui campe un personnage digne, aimant et aimable. Le pas de deux final lors duquel elle repousse son désir pour Onéguine me rappelle La Dame aux camélias (une affaire de John -- ou de mise en scène, semblable avec le divan et la psyché-porte). Je ne sais pas si c'est ce parrallèle ou le fait d'avoir suivi toute la scène aux jumelles, mais les personnages m'ont été incroyablement plus proches que lors des deux premiers actes que j'étais loin de trouver poignants. Tandis que ce pas de deux final...

Les pas de deux sont d'ailleurs le point fort de la chorégraphie de Cranko, qu'il s'agisse de la promenade en arbesque plongée d'Olga qui regarde Lenski par-dessus son épaules, des demoiselles qui voltigent au bras de ces messieurs dans de gigantesques assemblés (bonjour les abdos) ou de l'altercation acrobatique et plus encore passionnée d'Onéguine et Tatiana. Autre pas remarquable, les courrus sur pointe en sixième, légers pour Olga, toute primesautière, mécaniques pour Tatiana lorsqu'elle est rejetée par Onéguine au premier acte et s'éloigne à reculons comme une somnanbule (ce sont d'ailleurs les mêmes pas que l'on retrouve dans la chorégraphie de Roland Petit -- un jour, il faudra que je m'amuse à retracer les différentes significations attachées à un même pas).

Le ballet ne m'a pas bouleversifiée comme je l'aurais cru mais j'ai passé une bonne soirée. Les entractes n'y sont pas totalement étrangers, passés sur le canapé en velours vert d'eau du salon privé à regarder le plafond de la galerie se refléter dans le ciel de la rue Auber ou devant le sapin gigantesque qui me fait retrouver les proportions de quand j'étais petite. Lumières rouges, odeur verte. Reflets sur le cadran de l'horloge, il n'est pas encore minuit.