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29 avril 2012

39, 40, 41, Wolfgang Amadeus Mozart

Passée par le sas d'un thé au jasmin accompagné d'un moelleux au chocolat et surtout d'un financier aux amandes, vert comme le sachet de thé, partagés avec Palpatine après une journée éprouvante dans une fac sans chauffage, c'est avec soulagement que je me suis installée dans mon fauteuil d'orchestre, face aux bois chaleureux et aux cuivres d'autant plus rutilants qu'on les voit à travers des yeux mi-clos. J'attendais que la musique me délasse.

La première et 39e symphonie, avec ses courtes expirations récurrentes toujours suivies d'un soupir sonore, a expulsé les derniers frissons que je pouvais avoir. Vidée, dilatée dans la dernière mesure. La musique circule à travers ma respiration fatiguée sans me faire vibrer, sans exiger de moi une énergie que je n'ai plus. Je suis là simplement, à sentir l'horlogerie infatigable qui donne à mes veines la pulsation ; mes poumons qui se remplissent et se vident sont devenus mon métronome. La musique s'y insère sans peine, sans faire de bruit, et je souris en entendant les bassons descendre quelques marches musicales comme des bonhommes ventripotants qui se bidonnent.

Un portable sonne dans la salle, avec une justesse à faire rougir de honte mon Nokia : l'orchestre vient d'entamer la 40e symphonie. Dégagé de sa camisole synthétique, le thème s'élance sur les marches basses et blanches d'un palais italien embrumé par l'abstraction de l'imagination. Les colonnes éblouissantes qui entourent le premier élan dramatique deviennent soudain l'ombre d'où l'on aperçoit une place écrasée par le soleil et envahie par l'odeur du café -- tasse esseulée de publicité en plein opéra. L'architecte de cette symphonie nous amène abruptement "de l'interrogation à la résignation" : de la puissance du marbre à sa superficialité.

La 41e symphonie balaye ce décor et souffle le personnage à cape qui en est sorti, le faisant reculer un peu plus à chaque rafale -- on n'invoque pas Jupiter sans raison. Alors que je ne suis pour ma part pas soufflée, j'observe avec bonheur mon copaing s'en donner à coeur joie, j'ai nommé le poète de Spitzweg. Ce n'est pas que de la tête qu'il dialogue avec ses coéquipiers, mais de tout son instrument, qu'il tourne avec lui comme si sa contrebasse avait le torticolis. A tout instant il met le pied par terre comme d'autres le mettent à l'étrier, et on ne sait jamais qui de lui ou de l'enquêteur de la Crim', 3e contrebassiste fonçant tête baissée, sera le jokey vainqueur. Au milieu, le jeune musicien que le poète semble avoir pris sous son aile (ce qui, si vous suivez bien, fait de la contrebasse non une jument mais un pégase) a des allures de nouvelle recrue d'Oxbridge en débauche à Paris. Une histoire de pupitre, sûrement.

Allez aussi jeter une oreille chez Joël, Laurent et Palpatine

20 avril 2012

Schumann, Schubert, Strauss

Pour être exacte, c'est plutôt Schumann, Schubert, Strauss, Schumann.
Et pour être très exacte, c'était Schumann, Schubert, Strauss, Strauss, Strauss, Schubert, Strauss, Strauss, Schubert, Strauss, Schubert, Strauss, Schumann (à la fin de cette chroniquette, je ne confondrai plus Schumann et Schubert).
Mais pour être beaucoup plus brève, je n'en serais pas moins dans le juste, en résumant par : Goerne. 

Reprenons dans l'ordre en revenant à nos Schumann. Manfred ouvre in media res : en douze minutes, soit un direct Versailles-Paris, on ne compte déjà plus les coups de théâtre dramatiques de la partition. Pas le temps de suivre l'action, je suis rapidement rejetée à ma place, assistant à la scène comme Lucrèce aux naufrages, du haut de sa falaise. En contrebas, les lames se fracassent. Suave mari magno. J'entre en sidération devant les pieds d'un violoniste dont l'archer ne semble pouvoir frotter les cordes que si les semelles brossent le parquet. 

Poursuivons dans le désordre afin de garder le meilleur pour la fin. La symphonie n° 1 de Schumann après les lieder, c'est, selon Klari, comme un paquet de chips après un dîner dans un restaurant étoilé. Je n'irai pas jusqu'à retrouver dans ce superflu le nécessaire de Gautier, mais enfin, la chose a plutôt bien tournée, puisque les chips se sont révélées être au vinaigre. De trop mais plutôt savoureux. Cette symphonie du Printemps n'est pas franchement printanière ; elle serait plutôt rouleau. Un rouleau qui fait crépiter ce sur quoi il passe. On a du pétillant, au final, qui donne lieu à quelques poses toonesques de Paavo Järvi : bien campé sur ses jambes, le poing se pose un instant sur la hanche, la paume relachée comme une petite moue, qu'il adresse je ne sais pas trop à quel pupitre, comme s'il avait joué une plaisanterie. Cette symphonie ressemble en fait assez à un ballet où chacun y va gaiement de sa petite variation et où l'on se salue tous les dix pas.

Allons enfin à l'essentiel. Mieux : au sensuel. Goerne n'est pas mon type, même avec ses extraordinaires yeux de poisson sur un corps d'ours (le poisson a habituellement le regard mort et celui de Matthias Goerne respire l'intelligence, mais je n'y peux rien, c'est évident comme la logique des rêves tant qu'on n'est pas réveillé, il a des yeux de poisson -- ou peut-être bien de truite, ce qui se psychanalyserait par le fait que Die Forelle est le seul lieder que je connaissais avant de mettre les pieds à Pleyel). Mais sa voix est séduisante, extrêmement séduisante. Voluptueuse. Qui caresse la peau et fait frissonner les entrailles. Comme si on avait nous aussi muté en poisson et que l'on respirait la musique par les ouïes. C'est d'ailleurs une douche brûlante que l'on reçoit lorsque le baryton tourne la tête vers nous et nous inonde de sa voix. Il fait ensuite un peu froid tandis le cône acoustique nous est soustrait, et on attend son passage, aléatoire, comme la lumière d'un phare. Durant ces accalmies d'émotions, je m'aperçois que, loin de la tête qui intellectualise tout et empêche les larmes de célébrer les mystères, il se passe des choses, contractions et frissons -- on est remué.

Accalmies relatives aussi, que les lieders de Schubert par rapport à ceux de Strauss, pleins de sens jusqu'à la saturation synesthésique ; c'est alors qu'on est ébloui. L'Invitation secrète rutile comme le rubis rouge sur la coupe étincelante que la femme élève jusqu'à sa bouche et par laquelle, depuis Ovide, elle communi(qu)e avec son amant au milieu d'une assemblée bruyante. Impatience à peine déguisée de désirer la nuit plutôt que le corps de celle qui s'y abandonnera : O komm, du wunderbare, ersehnte Nacht ! 

Le premier vers de Ruhe, meine Seele est presque insoutenable : Nicht ein Lüftchen reggt sich leise, et il n'y a effectivement pas un souffle d'air, pas une seule respiration du chanteur qui traverse cette étendue irrespirable d'une seule expiration. Cela a quelque chose d'oppressant et en même temps de soulageant, comme lorsqu'on sort de la piscine avec la cage thoracique vidée par une longue séance de natation. C'est ce qu'est ce lieder, une expiration qui aspire au vide. Repos. Oubli.  

ruhe, ruhe, meine Seele,
und vergiB, was dich bedroht !

La plénitude par le vide. 
Ce concert m'a lessivée : épuisée mais apaisée, décrassée de mes pesanteurs quotidiennes. 

 

Et maintenant, allez vous blottir dans l'"édredon sonore" préparé par la voix enveloppante de Goerne chez Klari, et si vous parvenez à en sortir, allez faire un tour chez Joël puis Palpatine

02 avril 2012

Gathering at my apartment

Mardi, chou blanc. Vendredi, chou blanc. Samedi, enfin, c'est ravioli, j'obtiens in extremis un Pass. Grâce soit rendue à mon guichetier préféré, qui n'a pas trop encouragé les trois touristes en lice pour le plein tarif à espérer un troisième retour, et pendant qu'elles se concertaient pour savoir s'il fallait ou non se désolidariser, nous a lancé : "Les filles, c'est le moment de prier !" Exaucées, donc. Je sautille sur place, tandis que ma voisine de Pass ne se départit pas de sa beauté sereine.


Dances at a gathering, un morceau de poésie en apesanteur. D'humeur béate, j'en ai plus profité encore que lorsque je l'avais vu dansé par le New York City Ballet. Robbins a chorégraphié un paradoxe : des variations d'une rapidité incroyable qui virevoltent jusqu'à la plénitude et métamorphosent la vivacité en douceur.

Josua Hoffalt ouvre le bal, nouvelle étoile qu'on commence à distinguer dans le ciel ensoleillé de la pièce ; premiers éclats d'humour, élégamment émoussés. Le printemps arrive avec le sourire jonquille de Muriel Zusperreguy, accompagnée d'une jeune pousse, Pierre-Arthur Raveau. Petite feinte à gauche, je bourgeonne à droite... ce jeu a la fraîcheur d'une femme qui ne fait pas l'enfant. Et voilà le moment venu de voir la vie en Aurélie Dupont, cueillie par un Karl Paquette violettement sexy. Ah, ces sauts tranquilles... il danse grand, comme d'autres voient grand. Forcément, les équilibres de sa partenaire font merveille et renforcent encore cette impression d'apesanteur - tout comme les portés, peu ou prou renversants, poupe ou proue renversées. Là-dedans, Agnès Letestu intervient comme une grande herbe folle, la tête recourbée par le vent. Eve Grinsztajn, impeccable, implacable, serait une digitale. Un peu sévère, un peu austère, illuminée par ses cheveux rouges, je ne l'ai pas reconnue de suite, Garance. Encore un peu de bleu (Mélanie Hurel et Christophe Duquenne) et de brique (Alessio Carbone), et la garden party peut commencer, avec ses couples sans cesse recomposés. Final tranquille comme une sieste digestive : les bras de toutes les couleurs font éclore les couronnes et retomber cette valse de pétales éparpillés.

 

Appartement transforme la grande maison en une coloc' de Shadoks. Salle de bain, salon, cuisine... le tour de propriétaire nous montre que, chez Ek, toutes les pièces sont allumées. Vincent Chaillet, dans un costume pyjama à boutons-pustules, affalé sur un fauteuil en pilou pilou et éclaboussé de lumière cathodique, lorgne vers la télé d'une manière qui n'a rien à envier à La Linea ou aux triplettes de Belleville. Encore plus réjouissant que la toilette au bidet de Marie-Agnès Gillot, mais moins barré que le pas de deux enfumé plus qu'enflammé de Clairemarie Osta et Jérémie Bélingard, au terme duquel ce ne sont pas les carottes mais le bébé qui est cuit : manière radicale pour le couple d'accoucher de ses petites guerres intestines. J'ai ri, interloquée de retrouver une de ces petites horreures mitonnées par mon inconscient censuré (car, oui, j'ai déjà rêvé accoucher au-dessus de la porte ouverte d'un four, mais paradoxalement, c'était moins cauchermardesque qu'un autre rêve d'accouchement "normal" - d'où vous pouvez mesurer la force de mon désir de ne pas avoir d'enfant).

D'une pièce à l'autre, le couloir est toujours plein de gens gueulant. Tandis qu'Audric Bezard, en veste turquoise, pommettes effilées, cheveux décoiffés et mâchoire démantibulée par les cris, parle à mes hormones de balletomane primitive, Jérémie Bélingard a une version plus moyenâgeuse de l'homme des cavernes, avec son pantalon marron boudiné de rayures horizontales et des yeux exorbités. Excellent ! Le prince ne me fait ni chaud ni froid, mais le gueux bouffon me plaît infiniment plus. Au milieu de cette mauvaise troupe, meilleure qu'une bonne blague, il y a aussi Nicolas Leriche, toujours viril dans une côte de maille allégée jusqu'au tulle transparent et teinte en rose fuschia. Dans son duo avec Alice Renavand, l'émotion est à fleur d'humour. J'adore le moment où, recroquevillée sur le dos, elle le bloque avec ses pieds et où il lui débarbouille la figure à coup de caresses (cf. la dernière photo). Et celui où il vient nicher sa tête sous ses côtes (juste déposée, là où, dans Le Parc, Aurélie se laissait tomber contre Manuel comme un coup de bélier) et où, à peine touchée, le bonheur ruisselle comme un pommeau de douche sur sa tête renversée.

Appartement, c'est aussi la pièce après laquelle vous ne regarderez plus jamais votre aspirateur comme avant. Parce qu'on peut danser la gigue irlandaise avec un aspirateur-polochon. Et invectiver comme des harengères le groupe de rock en fond de scène parce qu'il déménage*. Définitivement à part.

* Au final, c'est Laure Muret qui part, avec quelques larmes et un énorme bouquet. Elle fait tellement jeunette que j'ai cru qu'il s'agissait de son anniversaire et non de son départ à la retraite.

16:54 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : danse, garnier

24 mars 2012

Clavecin et cosplay

Une place contre une chroniquette, c'était le deal. Je ne suis pas devenue blogueuse influente, rassurez-vous, seulement la repreneuse de la place d'Orlando Paladino de Joël. Lequel m'a bien précisé que la mise en scène était de Kamel Ouali, afin que j'accepte en toute connaissance de cause et ne crie pas au don empoisonné. J'avais déjà vu Autant en emporte le vent et, s'il s'agissait indéniablement d'une daube sur le plan musical (la chanteuse principale, notamment, sélectionnée pour sa généalogie ascendante, chantait à peu près aussi juste que moi), la mise en scène m'avait plutôt plu dans son genre (une sorte de Petite danseuse de Degas en musical, quoi). Et puis j'aime bien Haydn. C'est-à-dire que j'ai un a priori positif sur Haydn d'après le CD que j'avais emprunté à la médiathèque à l'époque où graver un CD donnait autant de frissons d'extase qu'une belle histoire de pirates des Caraïbes. J'avais même confectionné une jaquette violette et argentée pour le CD, trop contente de pouvoir utiliser ma plume à portée ; les notes devaient représenter quelque chose d'aussi complexe qu'Au clair de la lune, mais j'étais ravie... Mais trêve de souvenirs introductifs, cette chroniquette prend des allures de jeudi confession alors qu'elle devrait plutôt se faire Jedi pour taper sur Orlando, ktisssch un coup de sabre laser dans ta face, avec un vrai morceau de Wagner dedans sur la mise en scène.

Il faudrait expliquer une ou deux choses à Kamel Ouali, une ou deux spécificités de l'opéra ; au hasard, que c'est mieux quand on entend la musique. Et que, donc, on ne demande pas à la chanteuse de mettre ses mains devant sa bouche pour crier son effarement. On ne fait pas non plus sauter des moutons sur scène, surtout lorsque les moutons bêlent en choeur, ne retombent pas en rythme et que leur toison rendent la soupe très chevelue. Car j'ai un scoop pour vous, Kamel : à l'opéra, il n'y a pas de bouton à tourner pour jeter des décibels à en défriser les moutons. Mais je vous accorde que j'ai bien ri au contrepoint comique de leurs bêlements (surtout que vu d'en haut, le costume est très crédible), comme aux mille et une âneries qui adviennent en votre étable. Je passerai donc sur l'histoire (un couple mineur qui aide un couple majeur à ne pas se faire dézinguer par Orlando, pas content du tout de se voir préférer un autre), pour faire une revue du bestiaire.

Honneur à la bergère Eurilla qui, avec ses cornes de bouc-macarons à la Leïla, ses cuissardes en plastique vert et sa cape de chauve-souris en ciré assortie, ressemble plutôt à une grenouille. Pasquale, l'écuyer d'Orlando, qui la verrait plutôt en chienne, jure gentillement en jaune, un peu moins vaniteux mais aussi poltron que Rodomonte, dont l'épée bande mou. Medoro est une sorte de mangaka marin aux cheveux bleus assez insipide, mais il a chaviré le coeur d'Angelica dont le costume rouge (comme les lanternes du décor) aurait beaucoup plus à Palpatine (d'une manière générale, Kamel Ouali a trouvé des chanteuses hyper bien gaulées -- tout le monde ne peut pas se permettre de faire des vocalises en justaucorps et cuissardes) : haut de kimono, tablier de soubrette et faux-cul façon fourmiz pour cette geisha coiffée d'un fronton de temple japonais. Les deux amoureux sont aidés par Alcina, venue en paix avec une capuche en balle de golfe, comme les fauteuils-oeufs des années 1970. Elle les défend contre Orlando, monstre noir et blanc légèrement moins toc que le technicolor Rodomonte, mais affublé de longues manches hérissées comme le dos d'un dinosaure si bien que les bras qui lui en tombent tout le long du spectacle cliquetent par terre.

A ce stade, vous devriez en arriver à la même conclusion que moi : what the fuck ? Il y a pourtant de bonnes idées qui, en les faisant rire, font taire pour quelques secondes l'affreuse troupe de collégiens à mèche qui grignotent comme au ciné et n'ont pas plus de considération pour l'introduction musicale que pour les bande-annonces et publicités. Le problème, en réalité, c'est qu'il y a trop de (potentiellement bonnes) idées. On distingue au moins deux univers qui auraient chacun constitué un axe suffisamment fort de relecture.

L'univers du jeu vidéo est à l'origine de l'excellent décor tout en cubes du deuxième acte, qui, avec ses différents niveaux de plateformes, ses vagues cartonnées au-dessus desquelles flottent des créatures comme les cibles d'un stand de tir à la fête foraine, son palmier et même son petit pont en rondins de bois, transforme Medoro en Mario. Quant au démon qu'il combat, c'est évidemment un dragon de jeu vidéo géant, surgi derrière le décor comme King Kong derrière sa tour. L'héroïcomique fonctionne à plein régime. Du coup, la sirène qu'on sort des eaux dans son filet de pêche (probablement la meilleure trouvaille pour intérgrer les galipettes de haute voltige de la fascinante contorsionniste) n'a aucun Ulysse à séduire dans ce monde qui n'est pas le sien.

L'univers du dessin animé est peut-être une meilleure idée encore. Le poids en carton de 500 kg qui écrabouille Orlando une première fois est la parfaite traduction toonesque des infinies péripéties que nous prépare ce personnage à la mort toujours différée. Quant au coup de la douche qui bouge sans arrêt et dans laquelle Pasquale s'efforce de rester pour chanter, quitte à se ratatiner par terre ou à sauter après le cercle envolé, c'est énorme. On dirait un chat qui essaye d'attraper une lumière d'un coup de patte. Et quand il n'est pas là, les souris et leurs amis animés en noir et blanc dansent (je récupérerais bien le masque de ce Mickey générique).

A ce mélange suffisamment déjanté, on a malheureusement ajouté toutes les geekeries auxquelles on pouvait penser : le combat Orlando-Rodomonte est doublé par des voltigeurs à sabre laser, Pasquale et Rodomonte ont leur batmobile, un monstre fait des saltos arrière sur échasses... et on injecte les eaux du Léthé à Orlando avec une seringue tout droit sortie de Dark City. L'opéra devient un clip de R'n'B, cela remue dans tous les sens, on ne sait pas où fixer son regard et on en oublie qu'on a des oreilles. J'imagine que l'idée était de transposer le foisonnement baroque par celui de l'animé, et c'est assez réussi sur l'affiche, mais c'est aussi assez raté dans l'ensemble. Cette profusion relativement sobre en noir et blanc perd sa cohérence dès qu'on y amalgame d'autres univers ; on a complètement perdu de vue l'étoile d'Haydn dans cette galaxie, et je serais bien incapable de dire si j'ai apprécié la musique, alors que les chanteurs (et particulièrement l'interprète d'Alcina) ne devaient pas être mauvais.

J'ai bien essayé de fermer les yeux mais tout ce que j'entendais alors était le bavardage des gamins. Je les aurais bien massacrés, tiens, histoire d'achever la tuerie de Toulouse, au sujet de laquelle le Châtelet-qui-reçoit-plein-de-scolaires a tenu à se montrer concerné par une annonce en début de soirée. Depuis quand est-il de bon ton de s'excuser de vivre ? Je me demande si l'annonce aurait été quand même faite si l'opéra avait été plus sérieux. Assumez la nature du divertissement ! Elle est de se détourner. Et tous les jours nous nous détournons de guerres et de massacres qui ont lieu dans le monde. Ill faut aussi voir ça en face. Le seul moyen qu'on ait trouvé de ne pas faire l'autruche est de scuter la scène médiatique. Le reste du temps, on se détourne pour ne pas se figer dans une fascination morbide, et on vit. Pendant que d'autres meurent. Mais on vit. C'est le seul hommage qu'on puisse rendre à la vie, vivre. Alors on se passera de rotomondades d'aussi bonne foi bien pensantes que déplacées.