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19 décembre 2013

Dialogues des Carmélites

Lorsqu'il est question d'entrer au couvent, on pense renoncement : renoncement au monde extérieur, à la vie ordinaire, séculière, renoncement aux attaches, amicales ou amoureuses, qu'on y avait ou aurait pu y avoir, renoncement, en somme, aux possibles de l'existence. Je n'avais jamais pensé que le couvent pouvait être un refuge. À la réflexion, pourtant, j'ai rencontré dans la littérature quelques exemples de femmes s'y retirant pour s'y cacher, comme Constance Bonacieux dans Les Trois Mousquetaires ou Cécile de Volanges à la fin des Liaisons dangereuses. Pourquoi alors la décision de Blanche dans l'opéra de Poulenc exerce-t-elle sur moi une fascination semblable à celle du passage des Misérables dans lequel Hugo met entre parenthèse son anticléricalisme pour nous plonger, avec Jean Valjean et Cosette, dans ce huis-clos religieux ?

Les personnages féminins littéraires qui entrent au couvent sans vocation divine le font sous la contrainte des événements, pour se soustraire au pouvoir d'un parent, d'un mari ou de la société qui, révoltée par leur conduite passée, ne les admettra plus en son sein. Blanche, elle, ne cherche pas simplement à se soustraire au (beau) monde ; elle fuit le monde extérieur, qu'elle ne supporte physiquement plus.

« Je ne méprise pas le monde, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui, mon père, c'est physiquement que je n'en puis supporter le bruit, l'agitation. Qu'on épargne cette épreuve à mes nerfs, et on verra ce dont je suis capable. »
(Un élément : le confinement du couvent me fait penser à un aquarium – où elle se trouvera presque comme un poisson dans l'eau.)

Une belle scène en ombres chinoises la montre dès le début de l'opéra perdue au milieu des passants et calèches. On pourrait croire à de l'agoraphobie mais la même panique la prend chez elle peu après. Elle est craintive au-delà de l'imaginable : le moindre bruit la fait sursauter, une ombre la paralyse, comme si ses craintes d'enfant avaient grandies avec elle. Et pourtant, on devine dans sa voix, étonnamment forte et assurée pour quelqu'un de si peureux, une volonté hors du commun. La prieure le voit immédiatement : c'est une « âme généreuse ». Moins qu'un manque de courage, sa peur relèverait alors davantage de l'effroi. De l'effroi devant... ce qui n'est pas ? ce qui pourrait être ? ce qui n'est pas et pourrait être : la mort ?

 

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Photo de Jean-Philippe Raibaud

 

Blanche se jette au couvent comme on se barricade, comme pour échapper à l'incompréhensible justice de Dieu en se mettant sous ses ordres. La sévérité l'apaise, elle cherche la dureté, l'austérité, critiquant la bonhomie avec laquelle Constance, l'autre novice, sert Dieu1. « Qu'y puis-je si le service du bon Dieu m'amuse » lui répond celle-ci. Et de faire des bulles avec le savon, avec le même naturel que le frère de Blanche a de par le monde. Pour Blanche, rien n'est naturel, tout est discipline : par là, seulement, elle a l'espoir de se montrer héroïque – à elle, surtout, et aux autres aussi. Il y a de l'orgueil, presque, dans le point d'honneur qu'elle met à faire preuve d'humilité. Lorsque ses supérieures lui reprochent de se montrer trop dure avec elle-même, c'est évidemment pour qu'elle cesse de se tourmenter mais aussi et surtout pour qu'elle ne se complaise pas dans sa faiblesse : être trop dure avec soi-même, c'est encore se donner trop d'importance.

« Une tâche manquée est une tâche manquée, n'y pensez plus. […] Demain votre faute vous inspirera plus de douleur que de honte, c'est alors que vous en pourrez demander pardon à Dieu, sans risquer de l'offenser davantage. »

J'essayerai d'y penser la prochaine fois que le sentiment d'avoir été misérable me rend bien plus fatigante que les trois larmes que j'ai eu la faiblesse de verser. Application dès après l'entracte : se replacer et sortir avec le sourire plutôt que d'épiloguer sur le sentiment de frustration à n'avoir pu apprécier correctement la première partie du spectacle (le rang Z de côté ne devrait être vendu que pour les concerts). Palpatine s'est retenu de dire que j'étais pénible, préférant appeler ça mon côté bourgeois.

 

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Patricia Petibon et Topi Lehtipuu dans le rôle du Chevalier de la Force, le frère de Blanche. Photo de Jean-Philippe Raibaud.

 

En tous cas, ce paradoxe sur l'orgueil et l'humilité, associé au mélange de peur et de courage, qui caractérise l'héroïne est une des choses qui m'a le plus frappée. La suite et fin de l'opéra a semblé en découler. Le retour du monde extérieur, sous la forme du frère (magnifique passage où l'on entend clairement les deux thèmes, du frère et de la sœur, du monde et du couvent, du cœur et de l'âme) puis des événements révolutionnaires, vient mettre Blanche à l'épreuve et précipite tout ce que le premier acte avait pu nous en apprendre. Le caractère ambivalent de sa nature craintive et orgueilleuse, contre laquelle elle lutte, se trouve souligné par le pas de côté qui précède tout pas en avant : elle se prononce ainsi d'abord contre le vœu de martyr, avant d'identifier et surmonter sa peur, suppliant alors ses sœurs de la laisser les rejoindre. Ensuite, lorsque ce vœu est sur le point d'être éprouvé (les sœurs attendent le jugement, qui les condamnera à la guillotine pour actes contre-révolutionnaires2) mais que les circonstances ne la contraignent pas à l'observer (elle n'a pas été enfermée avec ses sœurs), elle se terre d'abord dans sa cachette de servante, avant de finir par aller les rejoindre. Le soupçon de vouloir en finir en embrassant une destinée héroïque est balayé par l'horreur de la scène finale, où les sœurs tombent l'une après l'autre sous le coup de la guillotine – aspirées par la nuit dans la mise en scène d'Olivier Py. Blanche a finalement vaincu sa faiblesse et, pour toute récompense, se dissout dans la paix d'un ciel étoilé.

C'est nous, spectateurs, qui récupérons sa peur et, l'éprouvant, la comprenons enfin. La pire des terreurs n'est qu'exemplifiée par l'autre, l'historique avec majuscule ; confronté à la mort, on s'avise soudain que la petite sœur frêle a été bien courageuse de vivre avec ce spectre continuellement agité devant ses yeux. Évidemment que le monde le monde est insoutenable si l'on voit la fin en toute chose ! Blanche, que l'on sent toujours près de se révolter, ne manque pas de confiance en Dieu : elle a seulement une conscience aiguë de la mort (et percevant ce que les autres ne voient pas, se méprise de ne pas avoir la même foi, aveugle, en Dieu, en l'existence.)

« Blanche – Qu'est-ce qu'on me reproche ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Je n'offense pas le bon Dieu. La peur n'offense pas le bon Dieu. Je suis née dans la peur, j'y ai vécu, j'y vis encore, tout le monde méprise la peur, il est donc juste que je vive aussi dans le mépris. […]
Mère Marie – Le malheur, ma fille, n'est pas d'être méprisée, mais seulement de se mépriser soi-même. Sœur Blanche de l'Agonie du Christ ! »

Blanche ne se débat pas au moment de mourir : toute sa vie a été une agonie, illustrée de manière condensée par celle de la prieure.

« Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m’inquiéter de Lui ? Qu’il s’inquiète donc d’abord de moi ! »

Ces paroles auraient pu être celles de Blanche, dictées par la peur ; la prieure les prononce pour elle. Peut-être même meurt-elle à sa place, comme le suggère Constance.

« Pensez à la mort de notre chère mère, sœur Blanche ! Qui aurait pu croire qu’elle aurait tant de peine à mourir, qu’elle saurait si mal mourir ! On dirait qu’au moment de la lui donner, le bon Dieu s’est trompé de mort, comme au vestiaire on vous donne un habit pour un autre. Oui, ça devait être la mort d’une autre, une mort trop petite pour elle, elle ne pouvait seulement pas réussir à enfiler les manches…
Blanche – La mort d’une autre, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, sœur Constance ?
Constance – Ça veut dire que cette autre, lorsque viendra l’heure de la mort, s’étonnera d’y entrer si facilement, et de s’y sentir confortable. On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres, qui sait ? »

 

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Rosalind Plowright et Patricia Petibon, photo de Vincent Pontet.

 

Ce n'est en effet pas un hasard si les deux femmes sont liées par le même nom de carmélite, auquel la prieure avait songé et que Blanche a effectivement choisi lors de son entrée au couvent. Sœur Blanche de l'Agonie du Christ : pour la prieure, l'agonie du sauveur est le signe de la désertion de Dieu (« Dieu nous renonce ») ; pour Blanche, l'agonie du Christ est le moment où il a eu peur de la mort (la prieure qui a succédé à la première le rappelle à ses filles peu avant l'annonce de la sentence : « Au jardin des Oliviers, le Christ n’était plus maître de rien. Il a eu peur de la mort. »). Il a eu peur de la mort et n'en était pas moins le fils de Dieu : cette peur est peut-être même le propre de la condition humaine. Et celui de l'art, de nous en rendre conscient, si j'en crois le hasard d'un tweet croisé au moment où j'écris ces lignes : « Art is a form of consciousness » (Sontag) ; et sœur Constance : « Ce que nous appelons hasard, c’est peut-être la logique de Dieu. » Ou celle du créateur, qui dispose tous les éléments de manière à ce qu'ils entrent en résonance et nous captivent dans le réseau de leurs correspondances.

 

Dialogues des Carmélites est de ces rares opéras que l'on suit l'œil inquiet, l'oreille aux aguets, parce qu'on sent qu'il se joue quelque chose, qu'une vérité humaine va nous être révélée, une vérité évidente, qu'on reconnaîtra dès qu'on nous l'aura montrée mais que l'on n'aurait pas vue sans cela, perdue dans les contradictions complexes de l'être humain. Il n'y a que Strauss et Bartok (Le Château de Barbe-Bleue !) qui m'aient fait cet effet-là. Il faut à chaque fois une voix pour nous guider et nous faire entendre ce que nous n'avions pas vu – une voix que l'on entend comme parole encore plus que comme chant : ici, Patricia Petibon s'en charge, de sa voix forte, claire, absolument étonnante. Comme un battement de cœur entendu à travers un stéthoscope. Ou sa propre respiration lorsque, sous l'eau, alors que le bruit de l'extérieur est assourdi, on n'entend plus que son propre corps. Et, tout autour, le bruit de la mer : le chuchotement des prières et la conversation des Carmélites avec elles-mêmes face à Dieu, pour affronter un jour le silence soudain du corps, du ciel et de la nuit.

 

À lire : Carnets sur sol
Une interview de Patricia Petibon

À consulter : le livret

À voir : le live, le 21 décembre
Plus de photos sur la page Facebook de Patricia Petibon

 

1 « Constance est un être léger, et même si elle dit aussi des choses graves, on ne se trouve pas dans du tragique mais dans une intuition profonde, de l’instant. Blanche est quelqu’un qui souffre, donc on évolue sans arrêt dans quelque chose qui creuse le corps et l’esprit. » Patricia Petibon 
2 Mes connaissances historiques sont ici lacunaires. Est-ce parce qu'à passer leur vie à accepter et louer ce qui est, les religieuses sont perçues comme soutenant l'ordre établi ?

18 décembre 2013

Des étoiles sans constellation

Comme il y a la micro- et macro-typographie, on pourrait dire qu'il y a la micro- et la macro-chorégraphie. Qu'il s'agisse de mise en page, de danse ou de littérature, le style se déploie toujours à plusieurs niveaux. Mais tout le monde n'est pas Proust, à bâtir une cathédrale avec une minutie d'orfèvre. Entre la phrase et la structure, il y a souvent un niveau qui l'emporte sur l'autre : pensez par exemple aux procédés rhétoriques de Victor Hugo ou à l'organisation des points de vue chez Stendhal. Et parfois, l'accent est mis sur l'un au détriment de l'autre. C'est malheureusement ce qui est arrivé dans Constellation, où Alonzo King se révèle un brillant micro-chorégraphe mais un macro-chorégraphe relativement médiocre. 
 

Macro-chorégraphie

Alonzo King doit être leibnitzien sans le savoir, car Constellation constituer une parfaite illustration de la théorie de l'harmonie universelle. L'exploration de la thématique stellaire conduit le chorégraphe à des instants de toute beauté (lorsque les bras des danseurs, plongés dans l'obscurité, sont métamorphosés en antennes d'insectes extraterrestres par la magie des balles lumineuses qu'ils tiennent dans leurs mains) comme à des passages franchement poussifs (et vas-y que les danseurs s'enguirlandent dans un rideau de LED), sûrement pour compenser les moments où la thématique est totalement perdue de vue.

N'espérez pas trop non plus trouver un fil directeur dans la bande sonore, malgré la présence intermittente sur scène d'une mezzo-soprano : musique et danse n'entretiennent qu'un lien ténu. Induire le détachement du regard, devenant contemplation, par celui des sons et mouvements n'est en soi pas une mauvaise idée mais il faut se rendre à l'évidence – n° 1: cela ne fonctionne vraiment qu'avec Bach ; n° 2 : il est difficile de tenir plus d'une heure. Les tourbillons ralentissent le temps, la musique agrandit l'espace et le spectateur est bientôt perdu, cherchant vainement à s'orienter parmi des étoiles, toutes devenues comètes. 
 

Micro-chorégraphie

Imaginer la classe à partir du spectacle donnerait : une barre, vingt-cinq exercices de tours et dix de sauts. Les corps se torsadent, s'enroulent sur eux-mêmes... Alonzo King est d'une inventivité folle dans les tours, où culmine son art de la spirale. Au-delà de la technique classique, depuis longtemps intégrée et dépassée par les douze danseurs de la compagnie, on distingue même des emprunts au patinage artistique et à ses pirouettes à n'en plus finir. Les muscles, constamment sollicités, dessinent des corps fuselés, magnifiques dans toutes les nuances de mouvement et de peau – débarrassée des classiques collants. « Alonzo sait transformer chacun de ses danseurs en soleil radieux » et c'est là, seulement, que se découvre la seule constellation qui vaille : la compagnie. Encore que la chorégraphie peine à les relier. Même quand elles sont toutes visibles en même temps, ce sont des étoiles solitaires que l'on observe, à l'exception notable du pas de deux précédant l'entracte. Les lois de l'attraction et de la gravité y lient intimement les deux danseurs, qui s'épaulent autant qu'ils se manipulent – indéniablement le plus beau moment du spectacle.

 

Les constellations ne sont peut-être pas si propices à la danse qu'elles y paraissent (cf. les affreuses Pléiades d'Alban Richard, qui pour le coup possédait une structure mais absolument aucun vocabulaire chorégraphique, réduit à la marche). Vivement que les planètes se ré-alignent pour nous donner à voir la compagnie dans une autre pièce !

Mit Palpatine
À lire : les Balletonautes, qui n'ont pas franchement décollé
À voir : extraits

17 décembre 2013

Les jardiniers du Parc

Les jardiniers, gardiens de l'amour

Quatre jardiniers ouvrent, ferment et encadrent chaque épisode-bosquet du Parc de Preljocaj. Ce sont les gardiens de l'amour, qui est toujours une histoire et qu'il faut savoir entretenir, faisant surgir ici l'allée dans laquelle les amants s'engagent, brisant là la narration pour vous tendre une fleur épanouie dans l'abandon amoureux, débarrassée de ses épines, qu'en respirant on n'image pas un jour faner. Les jardiniers cultivent une certaine idée de l'amour, dont la forme la plus achevée est certainement le mythe du séducteur qui, pris à son propre piège, finit par tomber amoureux – idéal qui traîne chez toutes les romantiques prêtes à prendre leur numéro pour figurer dans l'inventaire amoureux des Don Juan et Casanova, dans un pari insensé pour en être le dernier. Notez que les sexes sont réversibles dans ce jeu de rôle : le couple du Parc donne ainsi à imaginer le destin de la marquise de Merteuil et du Vicomte de Valmont si leur amour-propre ne les avaient pas entraîné à nouer d'autres liaisons dangereuses – c'est, du moins, la vision que j'en avais gardé, depuis ma découverte du ballet. Mais entre Laetitia Pujol, qui envisage le rôle façon Cécile de Volanges1, et Aurélie Dupont qui l'a dansé avec une résistance toute Madame de Tourvel, je commence à en douter. Il y a même dans cette résistance une certaine raideur, qui me fait entrevoir pourquoi Preljocaj cite la princesse de Clèves parmi ses sources d'inspiration.

Petit aparté pour rappel : le sens du devoir et la morale inflexible de la princesse de Clèves n'en font pas un exemple mais un monstre de vertu. Elle se donne sûrement bonne conscience en s'interdisant de tromper son mari mais se montre avec lui d'une incroyable cruauté en lui confessant n'aimer que M. de Nemours, auquel elle ne se livrera de toutes façons jamais. N'importe qui de moins moralisant et plus sensé aurait fait un choix, prenant soit son pied avec l'amant, soit son mal en patience avec le mari qui, à défaut du peu de désir qu'il inspire, fait tout ce qu'il peut pour se rendre aimable – la tendresse aurait fini par s'installer et le mari se serait contenté de se substitut d'amour pourvu qu'on lui ait tu que c'en était un. Merci donc de choisir un autre modèle littéraire pour la femme craintive de se livrer à l'amour : il aurait fallu que la jeune fille n'érige pas sa pudeur en morale pour que son souvenir l'emporte sur celui de la vieille fille aigrie. La transparence de la princesse, pseudo-vertu et véritable morale de la frustration en ce qu'elle place toujours une vitre entre elle et l'objet de son désir, m'exaspère autant que le style de madame de La Fayette, ce fin glacis censé donner du brillant à l'ensemble.
Je ne reconnais qu'un mérite à La Princesse de Clèves : m'avoir, en la fuyant, fait choisir l'option philo en khâgne. Fin de l'aparté.

Les jardiniers, qui ont le devoir de faire triompher l'amour, veillent à ce que l'héroïne ne connaisse pas le même destin que la princesse de Clèves – la manipulant, au besoin, dans ses rêves. Mais ce fantôme de la princesse est fort utile pour perçoir plus nettement l'opposition entre le sérieux de l'amour et l'éternel jeu de la séduction. Serait-ce une caractéristique féminine que de prendre l'amour très (trop ?) au sérieux, par opposition à une conception masculine beaucoup plus légère de la chose ? Cette question m'était déjà venue à l'esprit à la fin de Before Midnight lorsque Jesse fait semblant de rencontrer Céline et de la séduire pour la première fois après qu'elle l'a pressé d'avouer une infidélité pour laquelle il y avait prescription : Céline, qui aimerait se savoir aimée pour de bon, est agacée par ce jeu, lequel est pourtant un formidable moyen pour chacun de mettre à distance la personne qu'il a été au moment où il a souffert ou fait souffrir l'autre. Le jeu est à la fois la dérobade exaspérante d'un éternel adolescent et la sagesse d'un homme qui sait que l'on n'est jamais fidèle à soi-même ; le sérieux, le rêve puéril de qui exige des preuves quand l'amour relève de la foi et la reconnaissance de l'autre, la volonté d'avoir avec lui un rapport libre et franc.

Le jeu : le libertin joueur qui folâtre avec une muse courtement vêtue derrière un tronc d'arbre et revient, tout sourire, ne pensant pas à mal, vers celle qui lui plaît et qu'il n'a pas encore séduite ; le sérieux : le visage grave de celle qui se tient debout, face à celui dont elle ne sait s'il va ou non se tenir près d'elle encore longtemps – le nouveau visage d'Aurélie Dupont, impassible, presque dur. Il faut attendre les saluts pour voir l'étoile sourire : aucun amusement, aucun jeu durant tout le spectacle, elle campe sur son statut comme la princesse de Clèves sur sa morale. Plus défiante encore que son personnage, l'artiste ne s'abandonne plus, tandis que Nicolas Leriche embrasse tous les rôles qui se présentent à lui, joue tant et si bien qu'il semble rajeunir à chaque fois que je le vois.

À eux deux, ils illustrent bien les deux voies opposées que peut prendre la fin d'une étoile, naine blanche ou supernova. Alors que nombre de balletomanes ont trouvé Aurélie Dupont froide (comme crispée à l'idée que la fin de son parcours à l'Opéra puisse signifier la fin de sa carrière), Nicolas Leriche rayonne comme jamais (comme si la perspective d'une fin d'étape le libérait – un enfant à l'approche des grandes vacances – et qu'il ne se souciait que d'en profiter). On rencontre rarement la joie à l'état pur : différente de l'enthousiasme et la bonne humeur, la joie a quelque chose du divin. Avec Bach et Que ma joie demeure, chorégraphie de Béatrice Massin sur la musique de Bach, encore, Nicolas Leriche est, je crois, le seul interprète qui me l'ait jamais fait ressentir. Je sais qu'à sa soirée d'adieu, je n'aurai pas envie de crier bravo mais merci (le plus proche équivalent d'un je t'aime que l'on puisse adresser à quelqu'un que l'on ne connaît pas).

 

Les jardiniers, gardiens de mes fantasmes

Les jardiniers sont au Parc ce que les dieux grecs sont à la tragédie : le destin en marche, à coups de pistons et de roues dentées. C'est la mécanique des corps, du désir, les rouages qui font fonctionner la mythologie de l'amour. C'est une danse autre, moins lyrique, plus excitante – un contraste saisissant, l'altérité que l'on rencontre de plein fouet. C'est ce qui nous permet de rêver à une relation fusionnelle sans nous y perdre et de faire naître l'infinie tendresse à l'œuvre dans le pas de deux final. Les jardiniers sont, littéralement, ceux qui font l'amour.

 

Les jardiniers, gardiens du ballet

En même temps qu'il cultivent une certaine idée romanesque de l'amour, où le je(u) mène nécessairement à l'autre, les jardiniers se font aussi les gardiens de l'histoire du ballet. Comme un jardin, de saison en saison, d'année en année, le ballet n'est jamais exactement ce qu'il a été et reste pourtant semblable à l'idée de celui qui l'a dessiné. Les jardiniers observent ce tracé et circonscrivent ce qui est susceptible de prendre comme bouture dans le ballet classique, pour le renouveler sans l'altérer. Les expérimentations d'un Funambule ne prendraient pas, par exemple ; Preljocaj ne les fait pas entrer à l'Opéra, où la danse des jardiniers est la plus contemporaine qui puisse être donnée à l'Opéra sans aucun risque de rejet (il y a évidemment eu des pièces plus radicales mais pas à ma connaissance de plus radicales qui aient connu un tel succès). Avec ces jardiniers pousse tout un tas de productions néoclassiques : le décor étoilé ne vous fait-il pas penser à In the night ? Les manipulations aériennes de l'héroïne par les jardiniers à O Złożony / O Composite ? N'entendez-vous pas dans le parc des jeunes filles qui s'évanouissent les ombres furtives des moines de Signes ? De Carolyn Carlson, je retrouve aussi l'égyptien dans les mouvements mécaniques des jardiniers, comme si le ballet était une grande horlogerie, qui revient toujours en arrière pour indiquer l'avancée du temps.

Mit Palpatine

15 décembre 2013

Proko, Chosta, y'a qu'à

À l'orchestre de Paris, les premiers violons sont polyvalents. Lorsque ce n'est pas Roland Dugareil qui s'improvise luthier en plein concert (je n'y étais pas mais on m'en a fait le récit), c'est Philippe Aïche qui remplace au pied levé le chef-d'orchestre souffrant. Ses collègues sont un poil plus concentrés que d'habitude, prêts à faire tout leur possible pour alléger la peine de leur camarade. Le second violon, promu premier par la force des choses, donne le la au piano et tout le monde se tient bien droit sur sa chaise.

On sent un peu ce flottement de quand la prof de danse, absente, a exceptionnellement demandé à une élève avancée de la remplacer : la fille panique un brin (je le sais, c'était moi), tout le monde fait les exercices demandés mais l'ambiance n'est pas la même, le cours manque d'assurance. Il se passe la même chose avec le troisième concerto de Prokofiev, malgré la volonté du chef-violoniste, qui ne ménage pas ses efforts (plus dans le style amortisseur que ressort, caractéristique de Paavo Järvi, le toon à baguette). Il en met plein les mirettes, un peu moins plein les oreilles. Les lignes musicales tremblotent (où est-ce qu'on va ?) puis s'affermissent (on ne sait pas mais on y va), sans toutefois trouver l'allant nécessaire pour rythmer l'ensemble (quand est-ce qu'on arrive ?).

Laurent trouve au chef un « physique de sommeil » et ce n'est pas Palpatine qui le contredirait, ayant manqué de se casser la figure en s'endormant après une longue journée de salon. Il n'empêche : chapeau bas et martèlements de pieds pour avoir relevé le défi. Le chef-violoniste et le pianiste se battent presque pour faire saluer l'autre, celui-ci se servant de l'appui qu'il prend sur le bras de celui-là pour l'envoyer saluer à l'avant. Match nul : ils saluent épaule contre épaule, après un changement de main de baguette – c'est que c'est encombrant, cette chose-là.

 

Après l'entracte (où l'on a élaboré les catégories de « chefs qui se regardent de dos » et « chefs qui se regardent de face »), Philippe Aïche retrouve sa place, au soulagement du second violon, qui ne savait manifestement pas à quel moment donner le signal de départ à la fin du concerto. Le nouveau chef intérimaire est un assistant de Paavo Järvi (aurais-je trouvé qu'il en reprenait un peu les attitudes si je ne l'avais pas su ?) et démontre une qualité essentielle du chef d'orchestre : c'est un tiers, qui dirige d'autant mieux l'orchestre qu'il n'en fait pas partie. Les musiciens ne s'inquiètent pas pour lui et ne s'en soucient que dans la mesure où c'est lui qui la donne (la mesure).

Ajoutons à cela les 9 cors et 9 contrebasses de la septième symphonie de Chostakovitch, dite « Leningrad » : tout de suite, ça envoie beaucoup plus. Surtout que tambours et trompettes nous signalent au loin une bataille à venir. De la même manière que les danses folkloriques ou les danses de salons renvoient à une pratique sociologique dans le ballet, tambours et trompettes ont ceci de particulier qu'ils peuvent symboliser une musique extérieure à la symphonie en son sein même, pourvu qu'on les en distingue – ici, par le volume sonore initial. Une citation comme une autre, me direz-vous si, comme moi, vous avez pensé à Ravel en entendant le crépitement du tambour dans le lointain. Lorsqu'il se rapproche et que la musique enfle, on croit être reparti pour de ces vagues dont Chostakovitch a le secret mais elle se brise très vite et avec elle, l'élan du combat – le tambour essaye bien de relancer le mouvement mais c'est une reprise avortée, qui ne réussit pas à secouer le silence depuis lequel elle s'élance.

À partir de là, j'ai du mal à imaginer la grandeur du peuple russe, qu'a voulu convoquer le compositeur, autrement que comme le souvenir d'un passé tsariste perdu. Curieuse manière d'encourager les troupes que cette symphonie à faire pleurer les pierres de la forteresse Pierre et Paul – à moins de penser qu'émouvoir fasse vraiment se mouvoir. Je dois avouer ne pas avoir trop creusé la question, distraite par la découverte d'un nouveau contrebassiste canon puis par une multitude de pensées prosaïques1, que j'ai essayé de noyer dans le flux de la musique – en vain : la Neva devait déjà être gelée. Le reste du concert a glissé sur moi, un brin éternel, un brin interminable. Lorsque le premier violon donne le signal du retour en coulisse, c'est d'un grand rond de bras : allez, hop, let's call it a (challenging) day, on remballe.
 

1 Au prochain #JeudiConfession, je vous avouerai que je me suis soudain rappelée avoir oublié de recontacter la banque – là, je ne peux pas, c'est un peu honteux comme pensée de concert.