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25 octobre 2011

My Blueberry Nights

Dans ce film de Wong Kar-Wai, les nuits sont pleines de néons oscillant entre le bleu et le rose, entre blues et bluette. Nuits d'un bleu de myrtille écrasée où les sentiments tremblottent comme de la gelée. Blueberry : je pensais muffin, c'est en réalité de tarte dont il s'agit. Mais pomme, fraise ou chocolat, la myrtille vient toujours en second choix, celui qu'on ne fait pas. C'est ce sur quoi on se rabat, en se disant pourquoi pas. C'est ce qu'Elizabeth engouffre sans manières, mastiquant sous le regard de Jeremy, jeune patron d'un bar paumé qui a voulu lui remonter le moral ou peut-être le coeur, à grand renfort de chantilly. C'est ce que Jeremy continuera à préparer, et à jeter, chaque jour qu'Elizabeth (mais Norah Jones lui va beaucoup mieux) passera à errer dans sa propre vie. Jusqu'à ce que toutes les ruptures soient consommées, que le client alcoolique dont elle est la serveuse favorite soit quitté par sa femme et quitte la vie, que la joueuse de poker qu'elle a rencontré n'ait pas pris le temps de voir son père la quitter. Alors, alors seulement, elle peut renouer avec sa propre rupture ; alors, Jeremy a jeté le bocal de clés que des clients, qu'Elizabeth, lui avaient laissées. Des portes se sont fermées et l'on peut enfin en ouvrir d'autres sans être pris dans des courants de faux airs. La tarte aux myrtilles, dont personne ne voulait, trouve finalement une bouche de premier choix. Jeremy la préparait par habitude : il s'est habitué à Elizabeth. Pourquoi pas : pour toi.

17 octobre 2011

Souvenirs de la maison close

L'Apollonide voile d'esthétisme un film à l'intrigue entièrement résumée dans son sous-titre : Souvenirs de la maison close. Seulement, voilà, il ne suffit pas de mettre des souvenirs bout à bout pour faire une histoire. Ce que je retiendrai surtout de ce film, ce sera donc une évocation qui louvoie intelligemment entre une esthétisation de fantasme et l'apitoiement du misérabilisme, sans jamais céder ni à l'un ni à l'autre.

Bertrand Bonello met en scène le plus vieux métier du monde : pas de dégoût pour les clients, pas de folles parties de jambes en l'air non plus, mais des soucis d'hygiène, de la tenue (ou comment convertir l'épuisement en alanguissement), des égards pour les petites habitudes des clients, des espoirs et de vaines toquades, des dettes et surtout, surtout, de la fatigue. Car la déchéance de ces femmes, qu'on s'obstine à appeler des filles, n'est pas morale, comme voudraient le faire croire les relents d'anthropométrie et d'antijudaïsme qui suintent jusque dans cette maison close, mais physique, la cigarette, l'alcool et finalement la maladie ne faisant que porter à son comble l'épuisement qui les travaille au corps. L'une en vient même à souhaiter d'attraper la chtouille, qui lui ferait des vacances, sans retour. Une autre l'attrape vraiment et en meurt. Et la même vie les démène, jusqu'à ce que la fin d'une époque vienne annoncer celle du film : les maisons closes ferment, la patronne organise une dernière fête, triste bacchanale qui ne masque que le visage des filles - leur désemparement à vif, de se retrouver dehors, libres et abandonnées.

Toute l'ambivalence de L'Apollonide est contenue dans le rêve cauchemardé par la Juive, rebaptisée la Femme qui rit et exhibée comme une monstrueuse curiosité après qu'un client (qui ne demandait plus un service mais une esclave) lui ait balafré la bouche d'une oreille à l'autre (scène d'autant plus traumatisante qu'elle revient à plusieurs reprises, comme autant de points de suture) : des larmes de sperme coulent de ses yeux. Peine et plaisir, le spectateur ne jouira pas de leur distinction. C'est ce qui fait la force mais aussi la grande faiblesse de L'Apollonide. Que dire aussi d'un film qui se refuse à prendre parti et se contente d'enregistrer que "cela a été", sinon : "je l'ai vu" ?

12 octobre 2011

Le goût du jour pour le XVIIIe : la mode corsée

 

Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X (dit le Hutin)
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVII
Louis XVIII

et plus personne plus rien...
qu'est-ce que c'est que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu'à vingt ?

 

Ce poème de Prévert m'a trotté dans la tête pendant toute l'exposition du XVIIIe au goût du jour. 1, 7, 4, les habits sont présentés dans le plus grand désordre par rapport à leur légende. Le scénographe n'est pas matheux, pour sûr, et ne peut se targuer d'un grand sens artistique pour compenser : franchement, la robe rose dans la seule pièce à dominante rouge du Trianon, il faut le vouloir.

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Quant au sens pratique, n'en parlons pas. Disposer une demi-douzaine de robes dans une pièce inaccessible, visibles seulement par l'espace d'une porte à double battant, est d'une crétinerie sans nom lorsque le seul défilé qui tienne est celui des touristes.

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 [photos cliquables]

Récriminations mises à part (auxquelles Palpatine, + de 26 ans, rajoutera le prix du billet), je suis ravie de cette exposition à domicile. Mon oeil a tendance à passer rapidement sur les modèles d'époque pour se fixer sur la haute-couture - ne serait-ce que par la taille des mannequins, qui ne vise plus vraiment le mètre cinquante de la comtesse de douze ans. Ce sont surtout les corsets et leurs lacets, ce me semble, que les créateurs ont mis dans leur (robe à) panier. Mais on ne va pas s'en plaindre, surtout lorsque les robes à la française (à gauche) laissent la place aux robes à l'anglaise (à droite), qui devaient permettre de filer plus vite le grand amour.

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 [autres photos ici]

Première accroche : chemise froufroutante cintrée par une veste en cuir jaune pâle, au-dessus d'un jupon bleu, pour une Chanel des Lumières. Robe richement brodée façon rinceau d'où s'échappent des roses : Balmain m'évoque sans miévrerie la danse de cour et le baisemain.

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[Balmain à gauche, Yamomoto à droite]

Je reconnais presque Yamamoto à sa robe de Cendrillon princière : qui peut aussi bien parler chiffons sur la structure d'une robe noble ? Réminiscence plus forte cependant devant les formes déstructurées et boursouflées d'une robe-manteau noir, je me croirais à Londres - Palpatine et la légende en choeur : Comme des garçons. Robe violette satinée de Viviane Westwood, je comprends l'émoi d'A. Deux coups de coeur enfin, confirmés ensuite aux galeries Lafayette (Palpatine a raison, les boutiques sont encore le meilleur endroit où voir des expos de mode gratuitement et au plus près des modèles) : piano, si je puis dire, la robe à panier gothique de Thierry Mugler, avec son collier de chien à collerette ; forte, Azzedine Alaïa, pour ses petites robes blanches et champêtres qui donnent envie de folâtrer dans le parc du châeau. D'ailleurs, si les couturiers d'aujourd'hui aiment à prendre des libertés avec cette mode d'hier, n'est-ce pas justement pour sa connotation libertine ? En tous cas, j'y prends goût... 

 

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04 septembre 2011

Dark city

[À moins que vous n'habitiez cette dark city, ne lisez pas avant d'avoir vu le film - soit dit en passant, merci à ma DVDthèque privée de m'avoir conseillé ce que je n'aurais pas spontanément choisi de visionner.]

Dark city débute par une sombre histoire d'assassinat, embrouillée au possible. L'obscurité n'est éclaircie que pour apercevoir le demi-visage d'une femme fatale, l'autre moitié retranchée derrière le rideau de tôle ondulée de ses cheveux de jais, ou l'ellipse d'un feutre incliné de manière à laisser le regard dans l'ombre. On avance à tâtons et, n'étant pas dans une salle obscure, j'ai la tentation d'éteindre la télévision. C'est alors que le film noir annonce la couleur comme une conséquence de la science-fiction : un groupe d'extraterrestres cherchant à comprendre l'âme humaine maintient la ville dans une nuit indéfiniment répétée. À chaque minuit, ils ouvrent un abîme entre hier et demain et y précipitent toute continuité spatio-temporelle. Les immeubles poussent comme des champignons et les existences des habitants sont manipulées. Tel couple de classe ouvrière est bombardé aristocrate, tandis que tel individu honnête se voit injecter en une seringue les souvenirs d'un meurtrier (John Murdoch – like the gothic novelist – as an occasional murderer). La permutation des existences permet au film de réaliser une belle expérience de pensée : un passif criminel fait-il de l'homme un meurtrier ? Plus largement : l'individu est-il déterminé par son passé ? Est-il possible de distinguer une vie de celui qui la mène ? Ou l'homme n'est-il que la somme de ses souvenirs ? Le film répond à sa manière lorsque Murdoch indique son front : ce n'est pas (uniquement) là, dans la raison et la mémoire, que loge l'âme humaine. Et de suivre son cœur pour organiser une nouvelle rencontre avec celle qui a perdu la mémoire après l'avoir aimé quand lui-même avait perdu le souvenir de leur histoire – la sensation contre l'illusion.