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06 janvier 2007

Sylvie Guillem et Russell Maliphant

... duo de choc de douceur et d'osmose

Push

 

        Arriver rue Montaigne ne gâche rien : les couturiers ont gardés leurs sapins tout de rouge vêtus et les vitrines offrent au regard (le porte monnaie ne permet pas de lécher, tout juste de baver d’envie) de somptueuses robes de soirée.
        Dernier coup de baguette de la féerie de Noël que de voir ce spectacle au théâtre des Champs Elysées : trois chorégraphies de Russell Maliphant, dont le style m’avait déjà enthousiasmée auparavant, interprétées par lui-même et Sylvie Guillem, dont le nom suffit à faire rêver. En général, même ceux qui ne s’intéressent pas à la danse l’ont déjà entend, avec celui de Pietragalla ou d’Aurélie Dupont. Danseuse au caractère bien trempé qui n’a pas hésité à partir de l’Opéra pour mener sa carrière à sa guise, elle était jusqu’il y a peu assimilée à la danseuse étoile par excellence, au coup de pied à faire pâlir d’envie et à la souplesse abracadabrante. Les chorégraphies de Russell Maliphant, s’il est évident qu’elles exploitent ses capacités hors du commun, la montrent sous un jour totalement différent, en véritable interprète. La soirée se composait de trois soli (c'est comme ça qu'on dit, non ?) puis d’un duo.

        Solo était interprété par Sylvie Guillem, en tenue blanche et fluide, sur une musique à consonance espagnole. C’était absolument génial. D’accord, ça ne vous avance pas beaucoup mais je trouve que ces chorégraphies sont avant tout hypnotisantes. Les éclairages y sont certainement pour beaucoup ; ils créent un espace intime et par les ombres qu’ils projettent sur les corps, les dévoilent sous un nouveau jour. Fluidité me semble le maître mot. A ce titre, le travail des bras (qui paraissent être libérés de l’articulation du coude) est plus impressionnant encore que ses levés de jambe, pourtant phénoménaux. La maîtrise est extraordinaire, et même les accents espagnolisants que sont ces arabesques coups de pieds se fondent dans le moelleux de la danse. C’est fluide, le mouvement coule, danse, s’accélère, s’éternise, se suspend… on voudrait qu’il continue ainsi indéfiniment ; se laisser porter sur cette dynamique apaisante. 

         Shift est interprété par le chorégraphe lui-même. La danse est plutôt lente, enroulée sur elle-même en un tournoiement aussi hypnotisant que les derviches tourneurs, mais sans jamais être monotone. Les motifs gestuels qui reviennent - un double battement de la main sur la poitrine développé ensuite vers le ciel ou encore d’une position accroupie un redressement par la tête qui entraîne tout le corps, cambré (un peu comme dans le Lac des Cygnes de Mattew Bourne). Mais la beauté de ce solo réside dans la scénographie et un usage fantastique des lumières (le régisseur de la lumière mériterait de figurer lui aussi sur l’affiche…) : le cyclo de fond de scène est divisé en cinq panneaux et recueille l’ombre du danseur, éclairé par des projecteurs en avant-scène. Un homme géant double toutes les postures du danseur, puis un autre apparaît avec une nouvelle lumière. Ces doubles rétrécissent à mesure que Russel Maliphant se rapproche de la toile de fond et l’ont en vient à se demander s’il n’y aurait pas derrière la toile deux danseurs qui doubleraient ses mouvements. Puis une troisième ombre, l’une disparaît, reparaît, elles sont cinq, non, quatre, puis trois, le bras de l’une reparaît, le pied de celle-ci disparaît, on shift d’un panneau à un autre ; ballet majestueux tout en étant un solo imposant, ayant un je ne sais quoi qui le rattache aux figures noires des poteries grecques et aux silhouettes noires se détachant sur le ciel flamboyant de la savane.

 

Two

    Two, incontestablement mon solo préféré, monte en crescendo. Une danseuse mais deux espaces de lumière. L’éclairage dédouble Sylvie Guillem qui se trouve dans un carré de faible lumière, entouré d’un contour lumineux plus dense. Pieds aux sols, tête en bas, justaucorps foncé et pantalon noir, la lumière fait ressortir ses bras, son dos et sa coupe de cheveux au carré teints en roux. Son dos est un terrain de jeux pour le lumière qui fait saillir chaque muscle, cache telle zone, déforme telle articulation. Au bout de quelques instants, la concentration de lumière fait qu’on ne sait plus très bien ce que l’on voit. Dans sa position de départ, elle me fait songer à un scorpion. Ondulations puissantes des bras, dissociation de muscle… elle ne semble plus avoir un corps humain pour la simple et bonne raison que le corps est ici véritablement sculpture vivante. Même impression de force et de sensualité que dans le dos des danseurs de la Valse de Camille Claudel, même si la danse de salon est à mille lieues de ce solo. Vingt mille lieues sous les mers pourrait-on plutôt dire. Des bruits de sonar rythment son redressement et inscrivent chaque mouvement dans son écho. Le silence est résonnement. L’attention devient palpable dans le public et les victimes tousseuses de l’hiver sont à deux doigts de se faire lyncher par leurs voisins de siège. « Mais il n’y a que des tuberculeux ici !» déplore-t-on devant moi. Nonobstant ces bruits gênants, chacun replonge son regard dans la scène. Plus encore que d’habitude, l’au-delà de la rampe est un monde à part. La danseuse de redresse  par des mouvements anguleux (si en fait, elle a vraiment des coudes), dont un qui revient à plusieurs reprises et qui me plaît bien : en quatrième croisée sur demi-pointes, tête penchée en avant, mains aux épaules et coudes vers le sol. Reprise, comme si le sonar avait fait son tour. Puis le corps entre en contact avec le contour lumineux du carré central où évolue la danseuse. Un pied, une main, une épaule entre en lumière et se détache de la danseuse. Lent, lent, accéléré, rapide, rapide, accéléré… les bras traversent la lumière comme une matière, à une telle vitesse que l’on ne voit plus des bras mais des traînées de lumière, comme les jongleurs qui la nuit enflamment leurs bolas (ou comme les épées fluos de la guerre des étoiles, mais là, ça manque franchement de charme et n’a pas du tout le côté envoûtant et mystérieux de la chorégraphie.) Accélération, le crescendo monte inexorablement alors qu’on s’attend à tout instant au final, puis c’est enfin (pour le suspens) et déjà (pour le plaisir) la fin. Quand les lumières crues se rallument sur scène, on est presque surpris de voir apparaître une danseuse en simple pantalon noir et justaucorps vert foncé, dont le soulèvement et l’abaissement rapide de la poitrine traduit l’essoufflement et qui malgré l’air à reprendre sourit à son public. Je n’ajouterais pas de fan en délire, mais c’est bien parce que le délire s’était mué en admiration extasiée. [Petit remerciement ici à ma maman qui avait emporté une charmante paire de petites jumelles roses grâce auxquelles je peux ici faire mention de ce magnifique et sincère sourire].

Two

Entracte

         Push réunissait les artistes dans un sublime duo (duo sublimé ?). Sylvie Guillem est portée par Russel Maliphant dans des poses qui ne sont pas sans évoquer les figures de proue des navires grecs (pourquoi grecs, je ne sais pas, c’est peut-être la musique qui me pousse à cette comparaison). La construction humaine se défait, et chacun se retrouve recroquevillé. Noir. Lorsque la lumière se rallume, la danseuse est à nouveau dans les airs. La lumière les éclaire sur le côté en rasante. Le procédé se répète quelques fois puis le duo devient pas de deux. Les deux danseurs se rapprochent au point d’être imbriqués ; difficile de démêler les deux corps, le mouvement lent et continu brouille la vision classique que l‘on a du corps. Tout semble glisser, la danseuse s’abandonner sur le dos de son partenaire puis devenir elle-même point d’appui. Jeux de moulinets de bras et de déséquilibres rééquilibrés par le partenaire (le titre de la pièce est éloquent) me rappellent une autre danse du même chorégraphe que j’avais vue interprétée par deux danseurs de l’Opéra de Lyon lors de sa venue au CND à Pantin. C’est athlétique sans jamais cependant verser dans le côté exhibition. Un certain porté à ras du sol en écart rappelle une figure de patinage artistique, et certains écarts renversés proches de la souplesse rappellent le passé de gymnaste de la danseuse, mais le parallèle s’arrête là. (Pourtant je ne peux pas m’empêcher de penser aux coups que chacun a du se prendre en répétition… -Sylvie Guillem portait d’ailleurs des genouillères…) L’acrobatie s’est métamorphosée en art. Brillante alchimie du chorégraphe. Doux et hypnotisant, on aurait voulu que ce duo ne s’arrête pas. Au fond le seul défaut de cette soirée sera qu’on reste sur sa faim. D’où l’intensité des applaudissements et les innombrables manœuvres du rideau de scène.

Push

 

"C'est un grand voyage que nous faisons ensemble, raconte Maliphant au Monde. Nous appartenons à deux mondes différents. Elle bosse énormément et peut tout faire avec une facilité apparente incroyable. Je chorégraphie en fonction de la singularité de chaque danseur. Avec Sylvie, j'ai donc pu aller beaucoup plus loin dans l'écriture."

 

24 juillet 2006

Le manuel du parfait chasseur de petits rats - vol. 2

Ou comment l’approcher

       Le moyen le plus sur de l’observer est sur scène, là où il est apprivoisé. Le phénomène est alors magique, se garder de toute analyse et de tout esprit critique.

 

Dans la rue
        Le repérer est très difficile, hormis le cas exceptionnel de l’opéra. Les autres peuvent cependant être soupçonnés lorsqu’ils sortent d’un cours, à leur démarche sénile qui cherche à éviter de bouger leurs articulations douloureuses. L’affalement est ensuite notoire dans les moyens de transport. Vous pouvez en apercevoir un dans l’attente d’un feu vert pour piétons, s’il balance sa jambe en attitude à la seconde (en remontant le genou vers l’épaule) ou s’il se balance sur le côté, mains sur les hanches avec une jambe décollée du sol : il se fait craquer la hanche. Moment ô combien délectable. Passons. Il peut également faire le héron, ce qui se traduit ici par l’étirement de la cuisse.
Si vous avez beaucoup de chance, le petit rat se trouvera sur le chemin de son cours et sera donc muni d’un chignon. Il sera alors très facilement reconnaissable (surtout s’il court, le petite rat est souvent un peu juste).

 

Aux abords d’une audition
         Cet endroit constitue un terrain de repérage rêvé pour tout amateur de rat. On y trouve la raideur manche à balai due au stress et surtout la fameuse marche des canards. Eh oui ! De même que les paons font la roue, le rat laisse cette curieuse esbroufe au gymnaste et parade ridiculement en-dehors (du propos) pour impressionner ses petits concurrents. Mais le rat n’est pas toujours aussi impitoyable qu’on le dit. Il sait être solidaire et se sauver de concert lorsque le navire prend l’eau ; c’est-à-dire quand il échoue plus ou moins lamentablement, ce qui ne manque pas d’arriver en raison du nombre restreint de places disponibles – quand des rats rapaces ne les ont pas déjà accaparées par audition privée, hem. Sales bestioles.
          Avant l’audition, en bus ou à l’hôtel, le petit rat donne des petits coups de tête pour repérer ses congénères. Il fera alors montre de petits yeux inquiets. S’il s’agit d’un pestiféré il aura l’air d’une fouine. (Le rat ne montre pas souvent les dents, mais il n’est pas non plus tendre).
          Après l’audition, il est très probable de le voir pleurer à chaudes larmes de crocodile, escorté par ses géniteurs ou plus sûrement sa mère poule. A votre avis, pourquoi le haut du théâtre s’appelle-t-il un poulailler, hein ?

 

En stage
          Du concentré de rats à observer. Dès l’extérieur, il se repère grâce à son gros sac. Comme l’escargot, le rat trimballe son capharnaüm avec lui. Dans une énumération à la Prévert : tickets de bus, horaires de cours de l’année dernière, paquets de mouchoirs ; des tuniques à gogo parce qu’on ne sait jamais laquelle choisir mais surtout parce qu’il est impératif d’en changer souvent (et d’essorer la précédente- j’exagère à peine) ; des demis pointes trouées dans lesquelles on se sent comme dans des chaussons (pas étonnant, c’en sont) ; une paire de pointe en cours qui a connu quatre cours et dans un temps égal sera dans un état de décomposition avancé, une encore toute bonne à finir mais qui en réalité en est déjà au stade avancé de décomposition (stade beurre mou par canicule) et des toutes nouvelles qu’il va falloir briser ( et fait de quoi ce sont plutôt les pieds qui sont brisés au premier essayage).  A quoi s’ajoute une serviette pour les gouttes qui roulent dans le dos comme des petites perles de rocaille, ou au coin de l’œil –hum… ; du dédorant ; de la laque les jours de grandes occasions, des filets, des pinces qui disparaissent mystérieusement de leur boîtes et dont on retrouve quelques survivants en farfouillant au fin fonds du sac (alors que l’on est pressé, il va sans dire) non sans se piquer à l’aiguille qui dépasse du nécessaire à couture -en cas d’extrême urgence ; un peu de maquillage beaucoup pour certaines ; téléphone ; bouteille d’eau ; pansements ; argent ; brosse à cheveux… Le tout sans dessus dessous.
          Avec sa maison, le rat va donc au stage. Une aubaine pour le chasseur puisque le terrier est parfois prêt à excepter les visiteurs et  épater la galerie. Les cours sont bondés, ça bat, frappe, brosse, fouette, saute et tourne de toutes parts. Le rat fait ici la rencontre de ses pairs. Il en connaît toujours plus ou moins quelques-uns et chuchote sur les autres. Tout se sait. Il n’y a que la désignation qui ne soit pas toujours facile : « Tu vois, elle, là-bas, avec le chignon (vachement identifiant), celle qui se place, là, mais siiiii, celle avec la tunique, le short et le collant noir, non pas la brune, la blonde, là, oui elle… bah elle rentre en deuxième division ». Suit généralement un petit juron d’admiration, un soupir de langueur –« mais pourquoi je ne suis pas comme ça ??? »- et un « hm » conclusif.

En stage, le rat enchaîne les cours et rentre totalement exténué. Là, il est facile à attraper… mais il n’a alors plus rien de tout ce qui fait sa légende.

23 juillet 2006

Le manuel du parfait chasseur de petits rats - vol. 1

Ou comment apprendre à le connaître

Description du petit rat
       Il convient d’emblée de procéder à l’identification de cette espèce qui se décline en plusieurs races. Vous avez le vrai petit rat qui occupe l’école de danse de l’opéra national de Paris. Celui-ci est reconnaissable à son coup de pied à pâlir d’envie, ses jambes interminables, sa ligne filiforme à tendance vraiment maigre mais surtout à un port de tête made in Opéra de Paris, reconnaissable entre mille. En étudier quelques-uns vous fournira un modèle parfait pour l’ensemble – qui par ailleurs est assez réduit, puisque l’exceptionnel est par définition rare. Vous avez ensuite à l’opposé de l’échelle, le petit bout qui rêve au petit rat. Il se reconnaît à sa panoplie rose bonbon et affectionne particulièrement les portes-clefs souris en tutu, les tuniques à froufrou et tout ce qui ressemble de près mais aussi et surtout de loin à un nœud (rose, est-il besoin de le repréciser ?). Au milieu se trouve la danseuse (le cas de l’opéra étant mis à part). En cours de danse, il se remarque par sa tenue, ses jambes musclées, sa grâce et autres clichés connus de tous. Mais il est beaucoup plus difficile à repérer hors de son environnement naturel. Car contrairement à la légende – je vais détruire un mythe- le rat ne marche pas comme un canard h24. Et quand bien même il marcherait ainsi, la comparaison avec ce vilain petit volatile serait fort éloignée du noble cygne qu’il s’efforce d’imiter. [Bien qu’à mon humble avis, une danseuse accomplie soit plus gracieuse qu’un cygne, m’enfin…]

La tenue
        Traditionnel et presque incontournable : le chignon.
Attention, le tutu est réservé à la scène –sauf dans Billy Eliot. Les cours se prennent en collant et justaucorps, plus souvent désigné par le générique tunique. Les couleurs pastel –à forte tendance transparente une fois trempées de sueur- sont le plus souvent réservées aux auditions, aux petits et aux filles de l’Opéra. Les couleurs foncées sont affectionnées, de même que tout ce qui dissimule –parfois de manière purement psychologique- les formes de vacances : collant noir, mini short de la même couleur, chauffe (-muscle) , aussi connus sous le nom de pingouins, pyjama (précisons que le cache-cœur, ce n’est plus ça côté cœur, il n’a plus cours pour des raisons thermiques). Les superpositions sont les bienvenues, ainsi que les T-shirt customisés : non pas pailletés de toutes le couleurs, bande de fashion victims, mais découpé en décolleté (danseuse) à l’arrache, avec une paire de ciseaux (empruntés à machine dans le but premier de se couper une bande de pansement ou le fil qui a recousu vite fait mal fait l’élastique ou le ruban qui vient de se désolidariser à la dernière minute du chausson). 

Langage et mode de pensée
           Certaines paroles peuvent étonner le novice. L’exemple le plus flagrant est sans conteste l’oxymore de type « Ouille, aïe, aïe, ça fait du bien » alors que le sujet est dans une position abracadabrante et semble totalement désarticulé – ce qui n’est pas sans arracher une petite grimace de douleur au spectateur – qui elle-même n’est pas sans faire sourire le petit rat. Car le petit rat vu de l’extérieur a un léger penchant masochiste. Non qu’il aime délibérément la douleur, mais qu’il l’approuve puisqu’elle est la marque indubitable de l’approche d’un dépassement de soi-même et par là d’un progrès. Ce qui fait plaisir n’est donc pas la douleur, mais le contrôle que l’on reprend sur son corps. Oui, le petit rat est subtil.
            Un " Ouille, aïe, aïe, ça fait maaaal "  pourra également être entendu mais dans les vestiaires ou loges. Il s’agit alors de l’étape cruciale du dénouement de chausson (de pointe bien sûr). Quand on est maso, on l’est jusqu’au bout (des orteils). La surprise est rarement en reste suite à la variété du résultat : le pied peut-être rouge, blanc livide, écorché, ampoulé, cors(s)é, saignant ou à point (pour les tongs). La plus grande surprise consistant à la retrouver exactement comme avant. Les désagréments sont cependant nettement diminués par l’usage de protège pointe (protège pied ce devrait être, m’enfin…) en silicone.
            D’autres paroles peuvent surprendre, d’autant plus que le rat est réputé être un animal fuyant l’eau : « Hier, on a fait le poisson du lac ». Non que le petit rat se soit payé une excursion de pêche au gros, mais qu’il ait effectué le porté appelé poisson dans un extrait du ballet le lac des cygnes. Le décodage n’est pas immédiat mais on peut y  parvenir à force d’entraînement.  
             Le petit rat pratique également le langage des cygnes signes, puisqu’il marque. C’est-à-dire que pour marquer dans sa caboche les pas qu’il doit rapidement retenir, le petit rat ménage ses pattes de derrière et bidouille avec celles de devant. Il apprend ainsi l’enchaînement de pas sans trop se fatiguer. Les mains reproduisent les mouvements des jambes, dans un langage compréhensible par tous ses pairs et pourtant non codifié. Les mains qui se croisent devant derrière pourront ainsi marquer un changement de pieds. Quand le poing fermé index en l’air tourne sur lui-même, il indique le tour ou pirouette. S’il est associé à une élévation de l’avant-bras, il peut s’agir d’un tour en l’air pour ces messieurs –parce qu’ils existent bel et bien, nous y reviendrons peut-être plus tard. S’il dure longtemps, la gorge du petit rat se serre, l’exercice s’annonce périlleux en raison d’un nombre anormalement élevé de rotations. Et un mouvement de la main vers ou par-dessus l’épaule de signifie pas « je m’en balance » mais grand battement devant. Ainsi de suite. Ce langage se double parfois d’onomatopées difficilement retranscriptibles : tadam padam paaada tatidda dattida. Gare aux quiproquos.

Nota bene : ceci n'est pas exhaustif ni exempt d'exception. A commencer par ma Vivie (ou Jiji) adorée.
Prochain volume : comment approcher le petit rat.

11 avril 2006

Que ma joie demeure

         Un spectacle baroque ? A priori, je dis bien à priori, cela n’a pas l’air de devoir soulever une joie intense. Oui, mais les à prioris sont faits pour êtres défaits par l’expérience. Je me suis laissée entraîner… le spectacle était proposé à petit prix par l’Adiam dans le cadre d’une sensibilisation du public (le premier qui dit les publics, je l’étripe virtuellement), précédé d’une conférence. L’idéal pour rentrer dans l’univers de la chorégraphe Béatrice Massin. Elle nous a expliqué les différents systèmes de notions de la danse baroque et comment elle a pu redécouvrir et remonter des danses tombées dans l’oubli. Mais là où ça devient intéressant, c’est que cette redécouverte est avant tout une base, un vocabulaire chorégraphique (comme l’on dit quand on est critique de danse.). Un matériau qui est outil pour créer. Ainsi elle nous explique qu’elle a gardé tel ou tel pas, abandonné l’idée de symétrie qui fait trop figé de nos jours et correspondait bien pour les bals de cour mais moins pour une scène. La théorie paraît alléchante. Mais la dégustation surpasse toutes les attentes. Sur des musiques de Bach, il me semble, la chorégraphie montre un groupe qui se fait se défait, on avance, on sort et nous invite à entrer dans la danse. Les passages de groupes alternent avec des duos ou trios, les envolées d’entrain avec des moments plus intimes, la musique égrenée avec un silence qui est tout sauf pesant. Silence propice pour se laisser développer un duo déclaration d’amour et découverte de l’autre. Silence… dans lequel résonne les frottements des pieds sertis dans de petites chaussures à talon. Silence rythmé avec des frappés qui créent un véritable rythme, qui créent la musique et la danse. On pourrait croire à des claquettes. Ce n’est ni de l’ancien adapté pour faire moderne, ni du moderne à partir du désuet. C’est une création, une danse vivante qui donne à voir la vie. Le groupe s’amuse, joue, hésite, virevolte. Les bras jaillissent, esquissent, surprennent : c’est que la notation n’en a pas fixé les mouvements, chaque interprète les inventait selon sa personnalité, son style. La touche finale de l’artiste accompli. Rien n’est figé. La danse respire. La danse souffle sans jamais s’essouffler. Elle halète. Elle s’adoucit et elle monte en enthousiasme. Le début était déjà captivant, la suite est époustouflante. Monte en vivacité, en vigueur, en grandeur, en mouvement. Le geste se fait plus grand, plus libre même si toujours parfaitement contrôlé. Les couleurs apportent chaleur, intimité et surtout dynamisme. Le tapis de sol est rouge, presque aveuglant quand il est à peine éclairé et que les danseurs s’en détachent dans un jeu de clair-obscur, statues vivantes, sculptures de chair et de souffle. Les costumes sont composés de pantalons oranges –vous comprenez pourquoi je suis emballée- de hauts de couleurs différentes et des vestes qui tiennent le milieu entre la chemise d’homme d’époque, la tunique et le queue-de-pie et qui virevoltent littéralement autour des danseurs. Parfaitement étudiés, d’autant plus que les tours sont nombreux. Sans parler des manèges dont les sauts finissent par rivaliser avec les ballets classiques. Festival de rouge, d’orange, de jaune et tache de douceur rose. Bonbons que l’on sent acidulés mais jamais acide. Les danseurs bondissent, le rythme s’intensifie, les vestes s’ouvrent. Les chaussures sont laissées sur le côté et les pieds nus se mêlent aux talons. Bientôt les vestes sont négligemment laissées sur le côté, les pieds nus se réunissent, les mouvements empruntent plus au contemporain –La chorégraphe l’es de formation-. L’allégresse n’est plus seulement sensible, elle se transmet. Une danseuse pousse un cri, pas obscène, pas animal, pas stupide, cri de bonheur. On bougerait bien si les sièges n’étaient pas reliés les uns aux autres. Encore, plus, toujours, hypnotisés non soulevés, entrain, joie pure, gratuitement, joie totale, joie de vivre. Vie. Tout simplement. Alors quand ça finit, on reste sous le choc, et oui, on veut « Que ma joie demeure ».

        Je ne me suis pas relue, juste laissée entraînée par la bribe de joie qui me restait, et correction orthographique de Word. Il se peut donc que tout ne soit pas totalment compréhensible...