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13 décembre 2014

Sortir de sa réserve

Organisé un peu précipitamment1 pour rendre hommage à un conservateur récemment décédé, l'Éloge de la rareté présenté par la BNF offre un assortiment d'ouvrages extraits de la réserve des livres rares, qui s'apprécie comme une boîte de chocolat (sans jamais savoir sur quoi on va tomber). Vouloir trouver une cohérence globale à cette exposition, c'est s'exposer à faire une mauvaise dissertation de philo. Plutôt que de définir les termes du sujet, on préférera le décliner dans un éventaire à la Prévert. Il y a...

  • des livres très anciens mais pas forcément érudits : le conférencier nous présente ainsi l'ancêtre du rayon bien-être, avec un ouvrage sur comment se soigner avec les plantes, et un jeu de l'oie astrologique qui faisait pester Rabelais ;

  • des reliures ouvragées, parfois commandées à des artistes ;

  • des livres d'artistes, qui n'entretiennent parfois qu'un lointain rapport avec la lecture ; la plupart m'attirent autant que l'art conceptuel, c'est-à-dire pas du tout, mais j'ai trouvé stimulant le tome encyclopédique sur le temps, reliant des pages de quotidiens de tous pays, et j'aurais aimé tourner les pages de ce livre sans mot, feuilles translucide s'étant opacifiées à l'impression et qui comportent les coordonnées d'un mystérieux monstre marin (qui d'autre que des Japonais pour faire cela ?) ;

  • des exemplaires qui ont seuls survécu ;

  • des rescapés des Enfers : sulfureux (ce sonnet sur le membre roidissant entre les doigts, délectable...) ou éthiquement contestables (pour ne pas dire franchement raciste, par exemple) – on imagine aisément pire et meilleur en réserve ;

  • des livres étonnamment bien conservés, comme cette grammaire pour aveugle qui date d'avant l'invention du braille, avec des pleins et des déliés imprimés sur papier gaufré ;

  • des envois griffonnés, que je n'avais jusqu'alors jamais vraiment distingués des dédicaces (la dédicace est imprimée, elles fait partie du livre, tandis que l'envoi y est ajouté à la main) ;

  • des invitations de Christian Lacroix pour un défilé ;

  • des lettres de Proust, d'abord admiratif puis ulcéré, à la femme qui a inspiré la duchesse de Guermantes (continuez à me dire, après cela, qu'elle n'est pas tournée en ridicule dans Du Côté des Guermantes...). « J'habite à quelques rues de vous […] j'habite en vous » : quel genre d'homme faut-il être pour écrire cela à une femme dont on n'est pas l'amant ?

  • des épreuves – et ça a dû en être une pour l'imprimeur, de lire toutes les indications laissées par Baudelaire sur le BAT des Fleurs du Mal, avec le S trop près du R et les titres à grossir mais pas trop mais plus gros quand même (vu la quantité de hiéroglyphes, c'est franchement optimiste de donner son bon à tirer – j'aurais demandé un autre tour d'épreuves...) ;

  • des planches originales de Babar (!) et d'Astérix (ancré non pas à la plume mais au pinceau !!) ;

  • un grand placard (A2 ? Demi-raisin ?) couvert de descriptions de bijoux appartenant à la comtesse du Barry qui, victime d'un cambriolage, promet récompense juste et proportionnée aux bijoux que l'on rapporterait. Outre le goût douteux de ces objets (un pendentif avec une fontaine et un petit chien ?), on se demande ce qui a bien pu lui passer par la tête pour penser que c'était une bonne idée. Peut-être avait-elle déjà perdu la tête avant que les révolutionnaires ne la lui coupent.

La très agréable voix du conférencier navigue d'une table à l'autre, picore de quoi nous instruire, nous amuser, aiguiser notre curiosité, et ce sont tout plein de facettes inattendues de l'être humain qui surgissent entre ces pages et ces couvertures, qui ont bon dos d'être les objets et les témoins de tant de siècles, d'inventions, d'aberrations et de créations !

Belle initiative que ces journées portes ouvertes avec visite guidée. J'ai rarement été aussi contente d'un prospectus trouvé dans ma boîte aux lettres.

 

Pour jeter un oeil et vous faire une idée : le dossier de presse 

1 La scénographie, un peu tristounette, a été repiquée à une exposition sur la grande guerre, nous apprend le conférencier.

05 septembre 2014

Les hanches glorieuses

La mode des années 1950, c'est un peu mon fantasme : je la connais très mal et m'y projette très bien. La taille cintrée, les hanches tantôt négligemment masquées, tantôt ostensiblement marquées... voilà la femme sablier, que ma morphologie rejoue en mettant la barre un peu plus haut, de la poitrine aux épaules. Qu'importe le décolleté... la coupe des vêtements sculpte la silhouette ; le regard n'a pas le temps de s'arrêter, il glisse le long du tissu qui l'éloigne du corps passé la taille et le fait si vite arriver à la cheville qu'il n'a qu'une hâte, remonter.

Qu'elles soient moulantes ou forment de larges cloches (mes préférées), les robes des années 1950 donnent une allure d'enfer. Moi qui ne jure que par la minijupe, je me prends à rêver de ces longueurs affolantes, et les robes que Chanel a raccourcies pour libérer le corps de la femme me paraissent bien tristes à côté des somptueuses prisons de tissus créées par Christian Dior ou Jacques Fath, mon nouveau héros. Ils ne lésinent pas sur le métrage, la débauche de tissu célébrant la fin de la guerre et de ses austères jupes droites au genoux, qui sont nées du rationnement et qu'on ne trouve plus guère que dans les écoles privées anglo-saxonnes.

L'exposition du palais Galliera me fait prendre conscience que l'histoire des robes n'a pas été tracée aux ciseaux, du long au court, qu'on les a retroussées et rabattues à loisir. La grande marche féministe étant grimpée, on pourrait relâcher les poings et laisser le tissu retomber avec l'élégance du New look passé et le confort des tissus modernes1, qui permettent de retrouver un peu de tenue.

 

1 Je le crie avec ma jupe Alexander Wang : vive le néoprène.

30 mars 2014

Un illustrateur en or

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Violet et plein de gravures qui passent très bien à la reproduction, il me faut le catalogue de l'expo.

 

Gustave Doré, je l'associais rapidement au conte : un chat botté, une barbe bleue et vas-y que je t'oublie. L'artiste hyperactif et touche-à-tout s'est pourtant illustré dans des genres très différents, que le musée d'Orsay s'attache à nous faire découvrir dans une exposition mal fagotée mais réjouissante. Mal fagotée : les thématiques se marchent sur les pieds, les panneaux mentionnent des tableaux vus deux cents mètres auparavant et les débuts de l'artiste apparaissent en seconde partie, après les salles thématiques du rez-de-chaussée, plus ou moins bien taillées pour faire entrer en vrac tout ce qui nécessite une grande hauteur sous plafond. Mais exposition réjouissante : par les œuvres exposées, bien sûr, mais aussi l'enthousiasme des organisateurs de l'exposition, qui se sont amusés à chercher une police imitant la texture des gravures et à trouver des parallèles avec le cinéma – que Slate a eu la bonne idée de reprendre (Melendili et moi attendons toujours la gravure qui attestera des origines dorées de Chewbacca – Barbe-bleue ? Slate penche pour le Chat botté mais je ne suis pas convaincue).

 

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Barbe-Bleue, l'ancêtre de Chewbacca ? Il est assez poilu pour.

 

La Bible, un conte comme les autres ?

J'ai un petit instant de surprise en découvrant que Gustave Doré a illustré la Bible. Est-ce un livre que l'on peut illustrer ? Je me reprends en me rappelant que ce n'est pas l'iconographie religieuse qui manque dans l'histoire de l'art mais vu les remous suscités à l'époque, façon caricatures de Mahomet, je me dis que je ne suis pas la seule pour qui le même sujet ne fait pas le même effet en peinture et en gravure. Il y a dans la gravure et le dessin quelque chose de plus familier que dans la peinture, quelque chose de plus prosaïque, qui ne semble pas particulièrement fait pour l'hagiographie. Mais peu importe ces préjugés, les anges de Gustave Doré tuent tout – the best angel ever, j'ai nommé Gabriel dans L'Annonciation.

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Cette apparition-disparition à la gouache blanche... Devant le tableau, l'œil aperçoit des traits blancs, qu'il distingue comme les plis d'une robe, avant de remarquer les ailes et de finalement voir l'ange. Un ange-fantôme. Il fallait y penser.

Il y en a aussi un paquet dans ses illustrations de Dante mais j'anticipe un brin.

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Grand tour littéraire

Le tour de l'Europe que faisaient jeunes gens de bonne famille pour parfaire leur éducation toute imprégnée d'humanités grecques et latines, Gustave Doré le fait à sa manière, en illustrant les classiques de la littérature européenne. Autant les effets de manche de Don Quichotte et les hyperboles gargantuesques me laissent assez indifférente, autant l'univers de Dante me fascine – La Divine Comédie risque de se retrouver très bientôt sur ma PAL (si vous avez une traduction à me recommander, n'hésitez pas).

Tournée dantesque...

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(Je verrais très bien cette gravure dans la photothèque d'Incitatus.)

Gustave-Dore-Dante-15

Si on va du côté parallèles ciné, je dois dire que cette gravure me fait penser à Harry Potter and the Half-Bood Prince, quand le héros est avec Dumbledore au milieu du lac verdâtre où se trouve caché un horcruxe.

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 How scary is that, Ron?

La palme de cette littérature « excentrique » revient aux Anglo-saxons, Poe en tête. Son corbeau a inspiré Gustave Doré bien après qu'il a dessiné la couverture du recueil de nouvelles ; on en retrouve la silhouette dans un ange noir. Petite pensée pour From the Bridge en découvrant une référence à Paradise Lost et surprise devant une vue des docks dickensiens : mais c'est Canary Wharf ! (Même si, d'après le GPS palpatinien, il s'agirait plutôt de Canada waters.)

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Dickens, es-tu là ?

Le Londres d'Oliver Twist n'est pas le seul endroit de l'œuvre de Gustave Doré où règne l'esprit de Dickens : une semblable verve satirique anime des caricatures très piquantes sur le communisme, les codes estudiantins ou encore l'histoire de la Russie (la réédition risque elle aussi de se retrouver sur ma PAL) et la peinture sociale transfère un peu de la misère des faubourgs londoniens à Paris, à l'époque de la Commune.

 

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Suite du règne d'Ivan-le-Terrible. Devant tant de crimes, clignons de l'œil pour n'en voir que l'aspect général. L'humour à la Tristam Shandy.

 

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Les embrasements de la Commune, au fond, et devant, cette silhouette qui fait ressortir toute la froideur...


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L'Enigme ou la Commune façon Khnopff. Oui, mon ange, la mort (de l'idéal) fait partie du mystère de la vie.

 

Au final, l'exposition est pleine de surprises et de déjà-vu : l'œuvre de Gustave Doré fait si bien partie de l'imaginaire commun qu'on méconnaît son influence originale – le paradoxe de l'illustrateur.

 

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N'auriez-vous pas dit vous aussi que La Ronde des prisonniers était un tableau de Van Gogh ?

 

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Bonus hors-sujet : un tableau dont le commissaire d'exposition ne savait visiblement que faire, accroché au début de l'exposition comme amuse-bouche. Il me fait penser à ce conte où deux oiseaux font voyager une grenouille en portant dans leur bec la branche qu'elle a mise dans sa gueule - et que, bien sûr, elle ne peut s'empêcher d'ouvrir.

17 mars 2014

Le surréalisme et l'objet

Le surréalisme et... objection, votre horreur

Quand j'entends surréalisme, je pense Dali, Magritte, Man Ray. Chirico ? Je l'oublie volontiers. Giacometti ? J'ignorais totalement qu'il avait eu une phase surréaliste et je pense que je continuerai à l'ignorer, même si sa Boule suspendue (fendue comme une pêche, en amazone sur une pirogue-banane) a mis du monde en émoi. Duchamp ? Un peu surréaliste, comme classement. Le surréalisme n'était manifestement pas à entendre au strict sens du mouvement artistique (pour autant qu'un mouvement artistique puisse être strictement défini – ça ne marche généralement que dans les manifestes, ce genre de choses). Le centre Pompidou en a profité pour nous sortir tout un tas d'artistes contemporains, qui ont pour certains pris le désir, l'inconscient, le mystère et l'humour des artistes surréalistes au premier degré : bites, couilles, n'en jetez plus, je mouille. S'il y a à boire et à manger, cela n'a pas la même classe qu'à l'exposition internationale du surréalisme de 1960 où des figurants banquetaient autour d'un corps fort appétissant.

 

Le surréalisme, cet obscur objet du désir

Il y a quelques années, je me serais lancée sur l'objectivation du sujet (souvent morcelé, parfois entier sous forme de poupée), le sujet de l'œuvre et l'objet de l'art mais, mes tics khâgneux s'estompant, je me suis bornée à observer que les objets qui m'ont plus dans cette exposition se situent quelque part entre la sculpture et les ready-made de Duchamp : ce ne sont pas des produits traditionnels de l'art mais ce ne sont pas non plus des objets du quotidien introduits au forceps dans le monde de l'art – l'intérêt desquels s'évanouit sitôt qu'on a admis leur présence. Ce ne sont pas davantage des échantillons de brocante, ficelés à la va-vite par un discours qui détourne l'attention au lieu de détourner l'objet. Aucun déballage, ni marchand ni un anatomique : ces objets n'ont aucune théorie à nous vendre et ne cherchent pas à choquer car ils sont là pour surprendre (ce qu'ont justement manqué quelques artistes contemporains). Le surréalisme surprend le réel – dans ce qu'il a de moins réaliste. C'est une des plus belles manières qu'a l'art de désirer la réalité, l'éloignant constamment pour pouvoir à nouveau la prendre de plein fouet (parce que bon, un porte-bouteille, même étiqueté art par Duchamp, ça redevient rapidement un bout de ferraille sans intérêt).

 

Sur les étagères de mon musée imaginaire

 

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Man Ray, Ce qui nous manque à tous : inspirer une dose quotidienne de poésie (ou juste faire des bulles de savon).

 

 

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Qui de Picasso ou de Marcel Duchamp a eu l'idée ? Le premier l'inscrit dans la lignée de ses épures de taureau, le second (vu en premier) m'a davantage fait rire : dans les petits carrés, on voit bien le futur maillot jaune prendre le taureau par les cornes et enlever la dernière montée.

 

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Comment se fait-il que je n'ai jamais cette magnifique lavallière sur une couverture de Maupassant ? (Un collier en perles de cheveux confirme la tendance des cheveux autour du cou.) Photo empruntée ici.

 

 photo Oscar-Dominguez-Peregrinations

Oscar Dominguez, Pérégrinations de Georges Hugnet. J'aime bien cette concaténation d'hier et d'aujourd'hui d'avant-hier.

 

Tableau de fromage, sous cloche

Ceci est un fromage. De l'humour de souris.

 

 photo Meret-Oppenhaim-Ma-gouvernante

Meret Oppenhaim, Ma gouvernante (est une dinde). C'est bon, très bon. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si le choix de cette œuvre pour l'affiche a un quelconque rapport avec le fait que le parvis du musée nique les talons comme peu d'endroits à Paris. Mais je dois être trop bourgeoise : le bobo, lui, n'a pas ce problème, il vient en Converse. Quant au touriste, sauf bobo, il ne vient pas du tout (c'est le seul musée, je crois, où je ne vois jamais de groupes de Japonais).

 

 photo Venus-au-tiroir-Dali

Dali, La Vénus aux tiroirs. Ça, c'est de l'épithète homérique.

 

Venus-restauree-Man-Ray

Man Ray, La Vénus restaurée ou la restauration comme prétexte au bondage.

 

Un visiteur qui a fait plein de photos.
Le dossier (pédagogique) de l'exposition