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04 décembre 2013

Partita 2 en 3

Partita 2, comme son nom ne l'indique pas, est en trois parties : la musique de Bach jouée dans l'obscurité par Amandine Beyer, le duo de Boris Charmatz et Anne Teresa De Keersmaeker dansé dans le silence et les deux, enfin, réunis. Sur le moment, cela paraît moins schématique que ça. En l'absence de lumière qui s'allume, on met un certain temps à comprendre que ce qu'on a pris pour le prologue est en réalité une partie entière du spectacle. La présence de quelques ninjas de Pleyel ou de l'Opéra aperçus par Palpatine prend alors son sens ; pour les spectateurs du théâtre de la Ville, venus voir de la danse, en revanche, c'est un peu comme si le spectacle n'avait pas encore commencé : ça s'agite dans tous les sens, ajuste son manteau, finit de ranger son sac et tousse à qui mieux mieux miasmes... Petit à petit, ça se calme, l'œil s'habitue à l'obscurité et la musique rigole sur une cascade de têtes faiblement éclairées par la signalétique des issues de secours, créant pour chacun une auréole de quelques cheveux fous. Alors qu'à Pleyel, la musique de Bach fait apparaître les espaces vides de la salle et y circule comme la lumière des vitraux à l'intérieur d'une cathédrale, nous rapprochant ainsi un peu du passé, elle résonance moins au théâtre de la Ville, se heurte à la masse des corps, confinée dans la chaleur. J'attrape quand même le bras de Palpatine au cas où Bach m'entrainerait dans ses montagnes russes émotionnelles mais en réalité c'est surtout parce que ses fringues sont douces et qu'il n'y a rien à voir que je risquerais de louper en posant ma tête sur son épaule. On est bien, on s'endormirait presque quand la violoniste arrête soudain de jouer et sort de scène. Ah bah, au revoir.

Les deux danseurs rentrent alors dans la pénombre : les cônes et bâtonnets de votre rétine se font des politesses, c'est un peu usant. Heureusement, le jour se lève plus vite que dans Cesena ; malheureusement, la poésie de l'aurore est oubliée. Les deux danseurs marchent, courent, sautent et dansent sur une espèce de rosace dessinée au sol, qui promet un joli bouquet de trajectoires et ne tient qu'à moitié ses promesses – dans le terme de rosace, que tout le monde a tout de suite adopté sans s'en rendre compte, affleure le parfum un peu fané de Rosas danst Rosas. Il y a bien des gestes qui me font sourire mais dans l'ensemble, je regrette Bach.

On s'ennuie tranquillement jusqu'à ce que les danseurs partent, à la suite d'une dizaine de spectateurs lassés, et reviennent avec la violoniste. Comme la superposition des calques sur Photoshop, celle de la danse et la musique fait apparaître les formes ; on ouvre l'œil. Les mouvements trouvent enfin leur raison d'être, ne serait-ce que par la répétition : lorsqu'on s'aperçoit qu'on les a déjà vus, qu'on reconnaît les premiers, on se met à attendre les suivants, à l'identique. Il ne peut en être autrement puisque tout a déjà eu lieu. La musique ne fait que mettre en relief les pics de jubilation, où l'envie de sauter l'emporte sur le bruit que feront les baskets à la réception. Mais en dehors de ces moments qui me faisaient déjà sourire, j'ai du mal à suivre Keersmaeker qui semble volontairement laisser de côté des accents par lesquels je me serais laissée emporter avec joie. J'essaye d'entendre la musique comme elle la danse et finit non sans mal par deviner une espèce de ligne sous le flot des notes, presque inexistante à force de constance – le silence de la musique, comme il y a le silence de la mer (en termes musicaux : la basse). En suivant cette ligne musicale, tracée à la craie, la danse très mesurée de Keersmaeker installe un rythme qui laisse la place à l'écoute, comme celui de la marche laisse place à la réflexion. Il y a quelques années, j'aurais peut-être apprécié qu'on m'entraîne vers la musique par le corps. Mais depuis, j'ai appris à l'écouter (assise, avec mon imagination propre) et Partita 2 est trop humble (ou trop mathématique1 ?) pour me la faire entendre autrement et renouveler l'image que je m'en suis faite. Elle ne fait qu'en proclamer la suprématie par une danse toujours à la limite de la redondance.

 

1 « Ce qui m'intéresse, c'est que […] la danse permette de visualiser la structure de la partition, ses fondations. » A. T. D. K., citée dans le programme.

29 novembre 2013

Ce que le balletomane occidental ne voit pas de lui-même

À propos du Ballet national de Chine, il y a deux mois au théâtre du Châtelet.

 

À chaque fois qu'il est question de relation entre danse et politique surgit Le Détachement féminin rouge, qui dispute également à Épouses et concubines le titre de grand ballet classique chinois, au sens occidental du terme. Autant dire que j'étais très curieuse de voir et que je n'étais pas la seule. Pour autant, ce ballet ne saurait se résumer à une curiosité que l'on bazarderait dans un coin de son blog comme dans un de ces cabinets du xviiisiècle : si l'on veut bien s'y frotter un peu, on remarque que cet objet insolite a tout d'un miroir, qui reflète notre tradition occidentale du ballet, et d'un miroir sans tain, qui plus est, qui laisse apercevoir la manière dont la Chine s'approprie des traditions qui ne sont pas les siennes, adoptant les codes de l'Occident sans en adopter les valeurs.

Comme à peu près tout ballet du répertoire, l'intrigue du Détachement féminin rouge peut se résumer en une phrase : une servante se libère du joug des propriétaires terriens qui l'asservissent et rejoint la phalange féminine de l'Armée rouge, qui fera bien évidemment triompher le communisme, non sans quelque sacrifice héroïque. Sur cette trame somme toute maigre vient se greffer l'attirail du ballet classique, avec variations des solistes, ensembles tirés au cordeau et avancée narrative à coups de pantomime. On y trouve beaucoup de petits pas mesurés, à la manière des pas glissés que l'on peut voir dans l'opéra chinois, et de têtes inclinées, peu compatibles avec la technique classique qui utilise la projection du regard pour tenir le mouvement (mais quand on danse Le Lac des cygnes sur les épaules et la tête de son partenaire, on ne s'arrêtent pas à de tels détails) mais qui donnent à sentir la prégnance de l'humilité dans les cultures asiatiques. La stylisation n'est jamais loin de la simplification : on nous donne à voir une culture folklorisée, beaucoup plus simple à assimiler puisqu'elle assume déjà notre point de vue d'Occidentaux. Le Détachement féminin rouge est ainsi à la Chine ce que La Bayadère est à l'Inde : on a simplement remplacé les jarres par des sacs de riz.

Les tableaux créés sont redoutablement efficaces ; la salle entière éclate en applaudissement lors d'une traversée des danseuses en grands jetés, l'une après l'autre, comme les balles des fusils qu'elles mettent en joue (Diane et Actéon s'est bien modernisée). Ce passage m'est resté en mémoire comme emblématique du ballet : d'une part, le défilement ininterrompu des danseuses ressemble au déroulé d'un zootrope, rappelant ainsi que le ballet est l'adaptation d'un film ; d'autre part, le défilé militaire met en lumière l'un des fondements de la danse classique : la discipline. S'il est rare que le corps de ballet incarne sur scène un corps d'armée, il n'en partage pas moins un certain nombre de caractéristiques communes comme les alignements ou la synchronisation, raffinées à l'extrême (que l'on pense par exemple aux barèmes de taille et de poids pour rentrer à l'école de danse de l'Opéra de Paris) – un véritable bataillon de ballet. Armée de l'air ou de sylphides, l'envol est toujours strictement encadré, limité1 : la vitesse à laquelle les danseuses se succèdent les oblige à faire des grands jetés beaucoup plus longs que hauts. Sur ce plan-là, Opéra de Paris ou Ballet national de Chine, même combat.

La différence fondamentale par rapport au ballet occidental est que la transgression d'Icare ne constitue même plus une tentation : alors que, sous nos latitudes, le corps de ballet sert d'écrin à une soliste que son partenaire aide à défier la pesanteur en la portant, il est le sujet même du ballet. Le Détachement féminin rouge exalte la force du groupe ; l'individu ne s'en distingue pas, sinon comme figure exemplaire, qui tient plus du mythe que du héros. La suprématie du groupe sur l'individu se traduit par l'absence de pas de deux, pourtant un élément essentiel de tout ballet classique (occidental), au point que de nombreuses pièces néoclassiques ne sont plus constituées aujourd'hui que d'une succession de pas de deux. Ce n'est pas un hasard si le chorégraphe, qui maîtrise parfaitement les codes du ballet classique, les a remplacés par des pas de trois (entre l'héroïne et les deux soldats qui la trouvent ; entre l'héroïne, le chef et la cheftaine du bataillon... seule exception : un duo de deux femmes, deux camarades, donc). L'amour, auquel est majoritairement associé le pas de deux dans les ballets du répertoire, est potentiellement source de troubles pour l'ordre social : le prince Albrecht séduit une simple paysanne ; la fille mal gardée agit en cachette de sa mère ; ne parlons même pas de Roméo et Juliette... La tendance des amoureux à se soustraire à la société fait de l'amour une valeur délicate à reprendre au compte de l'idéologie communiste, où chaque relation devrait dans l'idéal inclure un tiers (l'État communiste). En même temps, l'abstraction se communique bien moins aux foules que le sentiment : les pas de trois laissent ainsi affleurer le pas de deux sous surveillance, et l'on prend bien soin de tuer la passion dans l'œuf, en sacrifiant le héros (le prince, dans le schéma des contes) sur l'autel de l'héroïsme (l'exemplum idéologique) – il n'était héros qu'au sens dramaturgique du terme : un personnage principal. Au bout de la formation en V, le drapeau communiste a remplacé le prince.

Cette capacité à reprendre les structures du ballet classique sans en reprendre les valeurs (ou plus simplement, les histoires, l'imaginaire) est fort surprenante, car il ne s'agit pas seulement d'un vocabulaire chorégraphique (dans lequel néoclassiques et contemporains ont pioché à loisir) mais de la structure même du ballet, en actes, variations, ensembles et pantomime. Or cette structure, on ne l'a pour ainsi dire jamais vue à nue ; lorsque des chorégraphes classiques occidentaux la reprennent aujourd'hui, ils reprennent en même temps les thèmes qui lui sont habituellement associés (La Source, Le Petite Danseuse de Degas...). À la surprise de voir ainsi notre ballet décortiqué s'ajoute celle de voir avec quelle habileté la récupération est opérée : dans la structure vidée de ses valeurs, d'autres valeurs sont placées, comme interchangeables – exactement comme la Chine a repris la structure capitaliste de l'économie en remplaçant le libéralisme que nous lui avions associé par l'idéologie communiste. La facilité avec laquelle ce pays adopte les codes de notre société sans être affecté par les valeurs qu'ils véhiculent suggère que nous n'aurons aucun mal à nous laisser berner par leur occidentalisation très superficielle. Il n'y a qu'à voir la manière dont nous nous sommes rendus au spectacle, la manière dont nous avons capitulé devant l'énergie qui y était déployée, après avoir souligné que, quand même, c'est affreusement kitsch.

L'utilisation massive de ce terme par la critique et les blogueurs m'a fait tiquer : hors Europe de l'Est, le kitsch est habituellement perçu comme une notion esthétique ; or, il prend ici le sens que lui donne Kundera, « un paravent qui dissimule la mort2 » qu'on utilise pour exclure « de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable3 ». Le kitsch politique du communisme4 réside dans la négation de toute résistance de la réalité à sa doctrine et le camouflage de l'inacceptable parole des dissidents derrière un paravent de propagande. Mais les spectateurs ont-ils seulement conscience de la pertinence du terme qu'ils emploient ? La qualification, souvent étayée par la mention des costumes ou du passage où le héros meurt sous le feu de petites flammèches ridicules, vise bien dans les esprits le sens premier du terme : l'esthétique. Les spectateurs condamnent tour à tour l'esthétique kitsch du ballet et la visée propagandiste du ballet sans s'apercevoir de la contradiction qu'il y a alors à apprécier le spectacle : si, dans le cadre d'une œuvre de propagande, dont on ne peut démocratiquement pas prétendre aimer le fond, on n'aime pas non plus la forme, que reste-t-il ? La découverte d'une curiosité, s'empresse-t-on de répondre. Mais alors, pourquoi s'amuse-t-on, au point d'applaudir au milieu de la traversée en grands jetés ?

À ce stade de la réflexion, soit on est obligé de réhabiliter l'esthétique et d'avouer que les tableaux dansés trouvent grâce à nos yeux, soit on doit envisager le kitsch dans son aspect politique – ce qui revient finalement au même : à reconnaître la force d'attraction du kitsch, qui lie esthétique (le beau) et morale (le bon) dans un semblant de platonisme. On a beau le condamner, il ne cesse de nous fasciner :

« À l'instant où le kitsch est reconnu comme mensonge, il se situe dans le contexte du non-kitsch. Ayant perdu son pouvoir autoritaire, il est émouvant comme n'importe quelle faiblesse humaine. Car nul d'entre nous n'est un surhomme et ne peut échapper entièrement au kitsch. Quel que soit le mépris qu'il nous inspire, le kitsch fait partie de la condition humaine5. »

On a beau jeu de s'amuser de la réception premier degré du parterre de dignitaires chinois, qui arborent tous un brassard comme signe d'appartenance au parti ; l'insistance avec laquelle on condamne le message politique de l'œuvre et l'on tourne en dérision la propagande qui, évidemment, n'a aucun effet sur nous, démocrates que nous sommes, indique que nous n'échappons pas plus au kitsch droits-de-l'hommiste :

« Le besoin du kitsch de l'homme-kitsch (Kitchmensch) : c'est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s'y reconnaître avec une satisfaction émue6. »

Un bon spectacle et une bonne conscience pour le même prix, ce n'est pas beau, ça ? Le kitsch des autres est reposant, il nous empêche de voir le nôtre (ou alors, c'est juste parce que je n'ai pas encore de place pour La Belle au Bois dormant) et instaure un semblant d'entente en s'adressant à lui : « La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch7. » Sûr qu'on s'entendra plus facilement sur un ballet de propagande que sur la peine de mort !

À lire aussi, la critique de Rue89.

  

1 L'idée est développée dans La Fabrique de l'homme occidental, un documentaire réalisé à partir du livre éponyme de Pierre Legendre. Du coup, je ne devrais pas tarder à me mettre à la lecture de La Passion d’être un autre. Étude pour la danse, du même auteur – auquel j'ai également piqué l'idée du titre à partir de Ce que l'Occident ne voit pas de l'Occident

2 Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être, édition Folio, p. 367.

3 Idem, p. 357.

4 « Ce qui lui répugnait, c'était beaucoup moins la laideur du monde communiste […] que le masque de beauté dont il se couvrait, autrement dit, le kitsch communiste. » Idem, p. 358.

5 Idem, p. 372.

6 Kundera, L'Art du roman, p. 160.

L'Insoutenable Légèreté de l'être, p. 363.

24 novembre 2013

J'ai dé-testé pour vous : la vocation

Cheminement intérieur et discipline de vie

L'idée de vocation est une idée noble, qui représente une voie d'autant plus admirable qu'elle est difficile. Appelé par Dieu, il faut encore de tourner vers lui et vivre selon ses principes. La vocation implique un travail sur soi quotidien, qu'on l'envisage dans une perspective religieuse (se défaire de l'emprise des passions pour atteindre un amour chrétien) ou laïque (entraîner sa main à manier le scalpel et l'aiguille pour sauver des vies, sculpter son corps pour la danse, etc.). Dans les deux cas, il s'agit d'une discipline, qui donne une assise certaine dans la vie.

Le pragmatisme d'une camarade de khâgne qui se destinait à entrer dans les ordres m'avait surprise : pressée de questions (ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre une future bonne sœur), elle nous expliquait que la religion donne assez de joie dans cette vie-ci en l'ordonnant pour que le pari en vaille la chandelle, qu'il y ait ou non un au-delà (cerise sur le gâteau). Si vous imaginez que cette sagesse pascalienne émanait d'une personne sévère et austère, détrompez-vous : c'était la description même de la jeune fille telle qu'on la trouve dans les romans, jolie, joyeuse, spirituelle, aux joues bien rouges. Et pas coincée pour un sou : les sous-entendus graveleux de certaines explications de texte étaient relevés avec une verve toute rabelaisienne. Elle avait en toutes choses le même aplomb qu'elle avait devant la religion et, à la voir, on en venait presque à regretter de ne pas avoir la foi.

Cet aplomb, je l'ai connu durant les années que j'ai passées à danser dix heures par semaine. La danse était devenue le centre de gravité de ma vie, autour duquel j'organisais le reste : les devoirs, dans les heures de creux et dans le car ; le choix du lycée, dans la même ville que le conservatoire ; les vacances, avec un stage pour ne pas se rouiller. Cela m'avait donné un tel goût de l'effort que je n'avais pas l'impression d'en faire (c'est une autre histoire à présent : sortie de la spirale vertueuse, j'ai l'impression d'être devenue fainéante). Un jour que j'étais allée chez un fabriquant de chausson sur mesure, qui rafistolait aussi les vieilles paires de pointes pour leur donner une seconde vie, il avait dit à ma mère qu'il avait toujours vu les mordus de danse réussir, que cela soit dans la danse ou non. C'est le genre de discours qui rassure les parents, inquiets d'une très probable déception, et offusque celui qui est plongé dans ce qu'il fait : lorsqu'on passe une audition ou les oraux de l'ENS, c'est pour intégrer ! Et c'est tant mieux : il faut vouloir réussir pour tirer pleinement parti de ce que la discipline a à nous offrir. Ce n'est qu'après l'échec que l'on se rend compte que le succès n'était pas le but en soi, que le plaisir d'apprendre était là depuis le début et qu'il nous a construit, presque à notre insu. Je ne cesse de découvrir à quel point la danse a influencé mon rapport au monde, mon rapport au corps, à la sexualité, au féminisme, à l'effort, à la douleur, aux idées de succès, de mérite, d'égalité et que sais-je encore. Que je ne sois plus foutue de passer en dehors un rond de jambe à grande hauteur n'y change rien. C'est moi, c'est là, comme ça.

 

Sans foi ni loi

Vous devez vous dire que, pour quelqu'un qui dit détester la vocation, j'en dresse un portrait plutôt élogieux. C'est la rencontre (et la confusion) entre foi et loi du marché qui fait surgir l'exaspération, au moment où l'appel à un cheminement intérieur est repris depuis l'extérieur et où, sous prétexte que vous êtes mu par votre passion, on refuse de considérer comme un métier à part entière celui auquel vos efforts vous ont fait parvenir. Le pire est que les passionnés eux-mêmes renchérissent par leur engagement.

J'ai détesté ce devoir de vocation dans l'édition. Ne vous y méprenez pas : j'adore corriger les manuscrits, les mettre en forme, proposer au besoin des reformulations à l'auteur, veiller pour lui à ce que coquilles et ponctuation hasardeuse n'entravent pas la lecture tandis qu'il se consacre à l'essentiel de son travail. Imaginez des petites mains qui, dans l'ombre, travaillent à mettre en lumière une histoire, une vision, une pensée, aident leur auteur à la transmettre à ses lecteurs dans les meilleures conditions : il y a là quelque chose de très gratifiant – et ingrat en même temps (tous les auteurs ne citent pas dans les remerciements la stagiaire qui a reformulé ses tournures alambiquées), qui invite à l'humilité. Une humilité qui semble manquer à certains : ils oublient peu à peu que leurs corrections relèvent davantage de la retouche que de la notation d'examen. Ils deviennent ceux qui savent et défendent leurs vues (quand il faudrait défendre le savoir-faire), puis leur position et tout ce qui leur permet de la conserver. Il faut tenir à l'œil les avancées de l'édition numérique et défendre le papier, éditer des eBooks mais défendre le droit à la propriété intellectuelle et commerciale par des DRM, se méfier du diabolique Amazon et défendre les librairies, surtout de proximité (mais face à Amazon, il devient de bon ton de défendre la Fnac, gros méchant avant Internet, à présent colosse aux pieds d'argile), récupérer les auteurs montants de l'auto-édition et défendre la chaîne du livre dans sa configuration actuelle, essayer de faire des bénéfices et défendre une certaine idée de la littérature française.

On a l'impression d'être en croisade perpétuelle – une drôle de croisade où les chevaux ne cessent de se cabrer au lieu de galoper et d'aller de l'avant. Défendre, défendre, défendre... J'en deviendrais l'avocat du diable, à lui envoyer les libraires-qui-conseillent et que j'adore éviter dans les grandes surfaces culturelles où je peux consulter les quatrièmes de couv' de tout un rayon si cela me chante, les éditeurs-qui-savent se fourrer le doigt dans l'œil jusqu'au coude, les pure-players valeureux qui ne peuvent toujours pas se payer et les lecteurs camés à l'encre, qu'ils sniffent en se faisant un rail de Blanche (alors que je demande parfois conseil pour faire un cadeau à une personne que je ne connais qu'à moitié et que j'ai sniffé les programmes de l'Opéra de Paris jusqu'à ce qu'ils changent de papier et que l'encre se mette à puer – bon côté de la chose : j'éviterai de m'empoisonner).

Le top du top, dans tout cela, c'est que vous pouvez ultra-geek ou réactionnaire, cela n'y change rien : vous êtes avant tout un passionné. Moi, ça me gave d'être passionnée, de devoir avoir un avis sur tout, de devoir démontrer des convictions. Je voudrais pouvoir travailler tranquillement, écouter ce que l'auteur a à me dire sans que sa voix soit couverte par le brouhaha des débats, faire des essais, des erreurs, tâtonner. Je voudrais pouvoir travailler et être payée en conséquence, sans qu'on s'imagine me faire une fleur en m'embauchant. On ne va tout de même pas tant vous payer pour quelque chose que vous aimez faire : la vocation ou la preuve a contrario que le travail ne peut être que fidèle à son étymologie, déplaisant à défaut d'être douloureux. Aimer son travail n'empêche pas que c'en soit un, qui exige efforts et compétences ; je ne vais pas passer mes journées à bouquiner derrière mon bureau. « Si vous avez des livres en trop, n'hésitez pas : je suis une grande lectrice », me confie la nana de Pôle Emploi – et les gus qui t'engagent, même combat. Fuck le romantisme. Si j'ai envie de faire ce job, c'est parce que je pense que je suis douée pour et que je peux être efficace (j'allais dire utile mais bon, je ne fais pas médecine non plus), pas parce que j'ai ruiné mes parents en livres quand j'étais gamine.

Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que cela a été d'intégrer ce second master professionnel d'initiation à la programmation. Sur le site de l'université, le master est dans la rubrique des sciences humaines – pas franchement l'endroit que vous allez explorer quand vous cherchez une formation en informatique : tout le monde s'est donc retrouvé là un peu par hasard, par le bouche-à-oreille, par curiosité, pour avoir un job autre que l'enseignement de la matière que l'on étudie, une double-compétence ou l'explication des blagues de xkcd. Je ne sais moi-même pas trop ce qui m'a poussée à faire ce troisième master : la curiosité éveillée par les discussions avec Palpatine, la frustration de ne pas capter ce qu'il racontait dans son bouquin, que j'ai relu tant bien que mal parce que son éditeur était bon publisher mais mauvais editor, l'envie de rire aux blagues geek, d'approcher un autre type de pensée (le langage informatique, comme les langues que l'on apprend à parler, étend notre capacité à concevoir le monde) ou tout simplement d'aller voir ailleurs, de m'en sortir ? Comme la plupart des décisions que l'on prend, celle-ci a été rationalisée a posteriori : une double-compétence édition-informatique me placerait en pole position pour l'édition numérique, n'est-ce pas ? La lettre de motivation est justement faite pour ça, rendre cohérent votre parcours, au point qu'il ne pouvait mener qu'au poste auquel vous postulez – quand bien même la décision initiale a été dictée par l'envie et le hasard.

Heureusement, comme chacun sait, le hasard fait parfois bien les choses : je me suis sentie plus à ma place dans ce master dont je ne connaissais pourtant rien que dans celui d'édition, pour lequel j'avais et j'ai toujours des compétences autrement plus développées. Plus de vocation : plus d'obligation autre que faire son travail et le faire bien. Dé-tester la vocation, c'est reposant. Valorisant aussi : on mesure vos efforts, vos progrès, reconnus et appréciés. On n'a plus pour vous l'admiration irrationnelle que l'on a pour les gens passionnés mais on prend en compte ce que vous faites (et l'on vous paye pour ça).

 

Méprise et mépris

Il y a du mépris dans la vocation, du mépris pour le travail fourni dont on considère qu'il va de soi puisque passion il y a. Ce mépris entraîne parfois celui, involontaire, du passionné envers celui qui l'admire : il a été choisi, lui ! Non seulement il en est intimement persuadé, comme le religieux, mais contrairement à celui-ci, il en a également eu la confirmation extérieure. Alors qu'il est impossible au religieux de tirer gloire de sa foi (qui lui donne éventuellement des doutes mais en aucun cas l'approbation de Dieu, qui n'enverra pas un Jésus-Christ bis pour lui dire s'il correspond ou non au profil recherché), le passionné qui a réussi en vient à croire qu'il ne pouvait en être autrement.

Beaucoup d'appelés mais peu d'élus. L'élu perd de vue cet adage que l'on ne permet pas aux perdants d'oublier, leur assénant sous couvert de consolation. Il en vient à penser : J'avais la vocation, je n'aurais pas pu faire autre chose. D'entendre Isabelle Ciaravola dire quelque chose dans ce goût-là m'a agacée. Je trouve cette remarque de diva quelque peu méprisante pour les gens qui l'entourent à ce moment-là sur le plateau télé, qui font leur job aussi, et d'une manière plus générale pour les spectateurs, qui exercent tout un tas de métiers différents, dont aucun, donc, n'aurait été jugé assez digne d'intérêt pour trouver grâce à ses yeux. Ce n'est certainement pas voulu et pour être certain qu'aucune frustration inconsciente ne parle, il faudrait laisser la parole à quelqu'un qui n'a jamais passé aucune audition.

Il n'en demeure pas moins que j'observe une corrélation entre ce refus d'envisager une autre vie (je n'aurais pas pu faire autre chose, je ne l'aurai pas voulu) et le peu d'effet que produit sur moi l'artiste (je n'aurais pas pu faire autre chose, peut-être n'en aurais-je pas eu les capacités ?). Isabelle Ciaravola est une très belle danseuse (très beau corps, très belle technique, grand lyrisme) mais ne m'émeut absolument pas. À l'inverse, il s'avère bien souvent que les artistes que j'apprécie vraiment ont, sinon hésité sur le choix de leur carrière, du moins une curiosité qu'ils imagineraient pouvoir développer dans d'autres domaines. Sans même parler de Clairemarie Osta qui a envisagé de rentrer dans les ordres (la vocation, la vraie, étymologique), on remarque qu'un certain nombre s'intéresse à d'autres artistes, d'autres arts – la photo, notamment, peut-être parce qu'elle peut partir de la danse en la prenant pour sujet1. La vocation ne les a pas détournés du reste, elle les a conduits à préférer ce chemin-là, qui n'était pourtant pas facile. Et ce faisant, ils n'oublient pas que d'autres, restés en chemin, ont bifurqué et, qu'appelés ou non, ils ont répondu présent aux défis et opportunités qui se sont présentés à eux.

Qu'on nous lâche les baskets avec la vocation, qui nie les efforts de ceux qui ont réussi (il ne pouvait en être autrement) comme de ceux qui ont échoué (ils n'ont pas essayé assez fort), et empêche de voir que, non, les efforts ne payent pas toujours, oui, il y a toujours une part de (mal)chance, et que non, ce n'est pas forcément un mal : je suis bien heureuse de voir sur scène des artistes autrement plus doués que l'amatrice que je suis ! Fuck la vocation, les bons sentiments, make the most of what you have et vivent le plaisir, le goût de l'effort et de l'art !

 

 

1 Si ce n'est pas encore fait, allez donc jeter un œil aux travaux de Sébastien Galtier, Andrej Uspenski ou Kylli Sparre.

14 novembre 2013

Concours du corps de ballet de l'Opéra, rideau

Concours et bonne marche de la maison

Chance pour les jeunes, risque d'injustice pour les plus expérimentés, le concours est une institution contestable, à l'image de cette note sur 10, « donnée par la Régie de la Danse et basée sur l'assiduité et la conscience professionnelle au cours de l'année écoulée », qui accompagne celle sur 20 du concours proprement dit et peut autant être un moyen de rattraper un danseur qui s'est manqué ce jour-là que de discriminer à la (trop grande) gueule du client.

Cependant, on oublie souvent, en critiquant cette formule, qu'une nomination discrétionnaire, comme c'est le cas pour les étoiles, n'est pas plus garante de justice et de légitimité. À ce niveau, le concours a au moins le mérite d'une relative exposition – sinon au public, du moins à la presse. Quelle autre solution pourrait-on imaginer ? Un vote du public, qui ne tiendrait pas compte de ce que l'on a besoin d'un premier danseur qui soit assez grand pour être le partenaire de telle étoile, que cette danseuse-ci se blesse régulièrement et n'est pas le choix le plus solide pour occuper une place centrale dans le corps de ballet, etc., etc. ? Tout choix est nécessairement excluant et parfois, lorsqu'on est face à un groupe d'artistes tous plus talentueux les uns que les autres, la seule bonne décision possible est d'en prendre une (c'est pour ça qu'une seule coryphée a été nommée *cough, cough*). Les injustices qui ont (eu) pour nom Emmanuel Thibault, Mathilde Froustey ou Sarah Kora Dayanova sont mises en avant par le concours mais prennent probablement leur origine ailleurs, dans leurs relations avec la direction et la perception qu'en ont leur hiérarchie. Attendons de voir ce que donnera le changement de règne côté management et ressources humaines.

(Remuant tout ça, je me prends à rêver d'une journée de gala ouverte au public, où chaque danseur, quel que soit son grade, pourrait présenter la variation de son choix, sans être sanctionné par la décision d'un jury.)

 

Le who's who des balletomanes anonymes


  Impressions danse

  

  

  Danses avec la plume

  

  

  Le Petit Rat

  

  

  À petits pas

  

  

  Danse-Opéra

  

  

  Une saison à l'Opéra

  

  

  Palpatine

 

  


Lire aussi le déroulé d'un concours type, minute par minute, comme si vous y étiez d'Amélie, ainsi que son palmarès personnel.