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22 mars 2015

Un cygne noir haut en couleurs

Il y a six ans (!), une fille du corps de ballet a aimanté mon regard dans les Joyaux de Balanchine. Un diamant – à tailler, évidemment, mais un diamant quand même. Cette fille, c'était Héloïse Bourdon, qui a depuis été repérée de tous les balletomanes, a reçu le prix Arop et tenu des rôles de plus en plus visibles – avec plus ou moins de succès, le stress ayant tendance à faire clignoter son rayonnement naturel comme un néon donnant des signes de faiblesse. Persuadée de tenir là une Elisabeth Platel en puissance, je n'avais plus qu'à attendre. Quand le tout-Twitter balletomane n'a plus tari d'éloges après sa prise de rôle dans le Lac des cygnes, je me suis dit que, ça y est, la puissance s'actualisait. Il me fallait une place pour voir ça de plus près. Sauf que le Lac des cygnes, c'est par excellence le ballet blindé. J'ai essayé en vain d'obtenir un Pass, réveillé ma tendinite à cliquer comme une folle sur la bourse d'échange de l'Opéra pour voir les places me passer sous le nez et n'ai dû mon salut qu'à Joëlle, la bonne fée des balletomanes (on ne sait pas comment elle fait).

Qu'ai-je vu, de ma place miraculeuse au second balcon ? Tout d'abord, l'art des symétries asymétriques de Noureev. D'en haut, c'est saisissant : tout en respectant scrupuleusement les enseignements de la géométrie, le chorégraphe introduit des asymétries. Trois fois rien : un nombre impair de groupes ou une colonne qui vient compléter la diagonale des danseurs ; mais un trois fois rien qui, sans entamer l'harmonie, la sauve de l'ennui. Le déséquilibre, déjà, met les formations en mouvement.

Je lâche équerre et compas dans l'oeil lorsqu'entre Héloïse Bourdon : alors ? Alors ? Son cygne blanc ne me cause pas de grandes émotions. Je la crois capable d'encore mieux1 et, pour tout dire, ses sourcils constamment haussés me font penser à Natalie Portman dans Black Swan, mono-expressive. Ne serait-elle pas encore, comme l'héroïne du film, trop préoccupée de pureté (ce que Palpatine traduirait par : coincée) ? Je repose mes jumelles et attend de voir.

Je n'ai pas été déçue du voyage : au troisième acte, son cygne noir est une bitch. Une fucking bitch. Qui regarde le prince en coin, l'air narquois ; lui tend la main pour mieux la retirer au moment où il voudrait la prendre ; l'attire juste ce qu'il lui faut pour lui voler dans les plumes. C'est tellement réaliste que je me mets à soupçonner Héloïse Bourdon de s'être fait larguer, genre méchamment larguer : son cygne noir semble nourri de cette colère digérée, refroidie, qui le rend glaçant. La vengeance est un plat qui se mange froid et le cygne noir d'Héloïse Bourdon est prêt à bouffer du prince, à le bouffer tout cru. Crûment et cruellement. Son piqué arabesque, le buste lancé vers le prince, est clairement une attaque à son encontre ; on voit le bec prêt à pincer lorsque sa bouche s'ouvre en un rire démoniaque totalement inattendu, complètement jouissif. Vas-y, bouffe-le ! Non, vraiment, c'est trop bon de bitcher. Les regards et les épaulements du pas de trois sont tels que la variation peut bien être un peu moins réussie qu'au concours. De toutes façons, le cygne noir ne faillira pas – je ne vous ferai pas ce plaisir, semblent exulter ses fouettés. Tout sourire, Héloïse Bourdon joue d'une toute-puissance qui la rend rayonnante ; j'espère qu'elle conservera l'assurance qu'elle a trouvé dans ce rôle.

On se dit que c'est plutôt bien parti lorsqu'elle retrouve le cygne blanc, beaucoup plus subtil qu'au premier acte : la crainte, qui monopolisait la palette expressive, laisse place à un désespoir résigné où l'amour du prince se trouve esquissé entre tendresse et regrets. Rétrospectivement, le cygne blanc du deuxième acte, de jeune vierge effarouchée, devient cette jeune femme au cœur déjà brisé par le passé, qui savait à quoi cette union risquait à nouveau de la mener. Au dernier acte, l'issue fatale est acceptée, embrassée ; lorsqu'elle se trouve dans les bras du prince, ses yeux sont presque fermés d'un bonheur déjà enfui (par opposition aux yeux grand ouverts, rayonnants de plaisir, du cygne noir), et lorsqu'elle le prend sous son aile, la tête qu'elle pose sur la sienne se fait caresse de consolation. Soudain plus mature que le prince, elle en devient presque maternelle.

Il faut dire que le prince de Josua Hoffalt (trop humble pour le rôle ?) est sacrément puéril : loin de faire des caprices princiers, il est incapable de s'affirmer et de prendre son autonomie entre l'autorité royale exercée par sa mère et les manœuvres de son précepteur. Devant sa danse élégante mais un peu molle, je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase entendue au théâtre quelques jours auparavant, prononcée par une Adèle Haenel en costume d'homme : « Je suis homosexuel, ma mère est dominatrice. » Dans les portés finaux, Siegfried s'accroche à Rothbart comme un enfant aux basques de sa mère. Pourtant, le Rothbart campé par Florimond Lorieux est moins une figure paternelle de substitution qu'un frère d'armes particulièrement sournois, sorte de Néron bien décidé à évincer Britannicus. Sur le moment, l'adresse avec laquelle il use de sa jeunesse apparente et de ses traits fins pour compenser un certain manque de carrure (le rôle est souvent confié à des hommes plus âgés et plus baraqués) m'a plutôt évoqué le monde des régents : c'est un Mazarin intriguant à son aise tant que le roi est encore enfant. Fin et rusé, il s'immisce parfaitement entre le prince et le cygne, ne contribuant pas peu à faire du pas de trois du troisième acte l'acmé du ballet.

Ajoutez à cela la musique de Tchaïkovsky, un Allister Madin que vous repérez à son sourire, sans même avoir besoin des jumelles, et un corps de ballet aux petits oignons (doute : les oignons se marient-ils bien à la volaille ?) : voilà une très bonne soirée, que vous ne voyez pas passer. Dire qu'avant, le Lac des cygnes me paraissait long... Mais ça, c'était avant de me mettre à l'opéra, quand je n'avais pas découvert le plaisir d'entendre Tchaïkovsky en concert et que tous les cygnes que j'avais vus étaient désespérément russes.

 

1 Au niveau des bras, notamment, qui pourraient être plus déliés (même si je reconnais, depuis que j'ai vu un cygne blanc que ses bras anguleux rendaient plus impressionnants que les ondulations sans coude auxquelles excellent les Russes).

28 septembre 2013

Cygne black : gare à la noyade

La parodie était une bonne idée mais elle ne tient pas la distance : à mi-chemin, Dada Masilo secoue le carcan qu'elle a elle-même mis en place et bascule vers le lyrisme, juste quand on commençait à s'habituer aux cygnes caquetant comme les poules du Moulin Rouge, à leurs pieds en fer à repasser et aux tutus bon marché. J'ai un peu grincé des dents au début : la balletomane n'accepte la parodie que tant que les pointes sont tendues et le sacro-saint en-dehors respecté – en somme, tant que la critique vient du sérail et présuppose une adhésion incontestée à ce dont elle se moque avec la bienveillance de l’auto-dérision.

La justesse de la parodie détend l'atmosphère : le chassé-croisé des solistes, qui se manquent parce qu'ils ne regardent jamais dans la bonne direction, est assimilé au Guignol, tandis que le premier pas des défilés royaux, toujours sur le même accord, est renommé le « Let's get married! step ». Le commentaire est toujours un instrument efficace de mise à distance (cf. Jérôme Bel) mais la parole éloigne de la danse et, en l'absence de recherche théâtrale, la danse risque de ne plus être qu'illustration redondante.


Défilé en diagonale des danseurs

Le Let's get married! step 
Curieusement (ou pas), les photos que l'on trouve sont celles, plus structurées, de la partie parodie.
 

Heureusement, les corps reprennent rapidement leur droit de cité et la parodie laisse place à la relecture : les cygnes se déchaînent sur fond de danses africaines, baignés par les cris d'encouragement du groupe, à l'enthousiasme communicatif. L'humour est toujours là mais ne fait plus obstacle à la beauté du mouvement et des corps : on s'aperçoit soudain que les tutu froufroutants délicieusement décalés sur les bustes lisses et noirs des danseurs les mettent sacrément en valeur (contrairement aux tuniques cheap des danseuses). Le frémissement des cygnes est génialement rendu par les tremblements incessants de la danse africaine – ici, les piétinés ne sont pas un pas académique mais bien le martèlement du sol.


Cygnes masculins

Photo de John Hogg
Un V pas à pas, martelé avec le pied-béquille de derrière. Je n'avais jamais fait gaffe qu'il y avait une sorte de descente des ombres dans le Lac

 

Mais alors qu'on commençait franchement à s'amuser, le cygne black apparaît et c'est le début de la fin. La Mort du cygne de Saint-Saëns retentit soudain, comme un cheveu sur la soupe. Si encore elle était interprétée par la jeune fille (l'oie blanche) qui n'a plus qu'à s'effacer devant le beau jeune homme (le cygne black)... mais non, c'est lui qui en hérite, alors qu'il aurait suffi de lui confier la variation d'Odette pour créer une belle ode lyrique à l'homosexualité – laquelle variation se transforme en un interminable appel du pied de la jeune fille, qui n'arrive évidemment pas à capter l'attention de Siegfried. En l'absence d'inversion du genre, le décalage musical continue et connaît son apogée avec un extrait de Tchaïkovski remixé à la flûte de pan – vous avez bien lu, l'équivalent du Lac des cygnes joué par un groupe de Péruviens dans le métro. Ce n'est même pas moche – plutôt planant – mais ça commence à faire beaucoup. Le coup de grâce : Arvo Pärt. Les premières notes de Tabula rasa se détachent dans l'obscurité. Le mouvement affleure sous de longues jupes longues unisexes, buste nu pour tous, et s'amplifie jusqu'à ce que les danseurs s'effondrent un par un. Si l'on n'estampille pas ce final de critique du sida, c'est beau. Un peu dans l'esprit du Sang des étoiles. J'aurais voulu que le spectacle commence à ce moment-là, pour nous dérouler une œuvre contemporaine personnelle et poétique. Ou que la parodie ne se soit jamais arrêtée.

Il y a beaucoup de bonnes choses. Il y en a en réalité beaucoup trop, surtout si l'on considère que parodie et lyrisme sont antinomiques et que l'on passe de l'un à l'autre en une petite heure de temps. J'en ressors avec l'impression que l'on a agité le spectre du Lac, le ballet par excellence, pour attirer le public parisien. Soit, c'est de bonne guerre. J'espère simplement avoir un jour l'occasion de voir l'énergie de la troupe et le talent de la chorégraphe dans une synthèse plus aboutie.