29 février 2012
Janáček, notes intimes dans les brumes
J'ai voulu garder ce concert pour moi. Comme un secret : les musiciens n'ont joué que pour moi et la poussière qui flottait dans le chapiteau vide des Bouffes du Nord. Peut-être aussi mon arrière-grand-mère, qui flottait par là à travers le parfum que portait ma voisine. Habanita de Molinar. Grincements de chaises dépliantes, éboulis de métal et sonnerie de téléphone matée par le violoncelliste sont seulement le signe qu'une foule de fantômes habite l'endroit. De chaque côté de la béance centrale, les murs montent en rouge brique et tombent en ocre décrépi, envoient leur poussière d'or veilli sous le dôme de la piste. Un fragment d'autrefois, comme une église désertée par son dieu, soulagée de la dévotion. Un mystère de cirque antique. Un lieu que Janáček peut visiter. Le quatuor de David Grimal, Hans-Peter Hofman (violons), David Gaillard (alto), Xavier Philips (violoncelle), rejoints par Alain Planès (piano), l'y a invité et ils jouent, en petit comité. Parfois la conversation cavalcade, les violons se coupent la parole. Parfois aussi, comme si l'ivresse et l'obscurité les berçaient, ils partagent leur solitude de tabouret.
J'entends ce qui se dit car, plusieurs fois pendant le concert, j'ai pris le grand fil de funambule qui pendait deux micros au milieu du théâtre et je suis descendue du balcon en tirolienne. C'est-à-dire quand ils ne s'en servaient pas comme filet pour faire passer par-dessus des bouffées de passé. Si vous n'en avez jamais imaginé, des bouffées de passé, cela ressemble à des morceaux de sucre. Un morceau de sucre projeté au-dessus d'un fil comme une cannette derrière un mur est une image incongrue, mais pas si loufoque après tout : les tigres ne se vaporisent pas aussi bien à travers les cerceaux. Puis s'il fallait s'arrêter à ça... On n'entendrait pas violon et alto se transformer en grillons. Ni le violoncelliste racler les cordes de son archet comme de la mousse au chocolat, à coups délicats de petite cuillère. J'adore entendre bruire la mousse au chocolat. Peut-être plus encore que le croquant de la bouchée qui se détache du mini Caprice des dieux sous la dent. Ce sont des petites notes prosaïques qui introduisent juste ce qu'il faut de couacs burlesques pour faire entendre la poésie. La métaphysique s'élance du corps et le compositeur tchèque y revient, sa pensée fait du trampoline du sol jusqu'au songe. Le présent disparaît et laisse place à la beauté qui émane du passé. On le revit dans la musique, absorbé. Lorsqu'elle se retire, on est débarqué sur la grève, à sec, expulsé de cette faille temporelle qui s'est refermée sur nos souvenirs. Le théâtre reparaît autour de nous comme une ruine dont on a déjà tout oublié. Le passé et sa musique se sont évanouis, on ne s'en rappelle plus que comme on l'a vécu : comme un souvenir.
Pour s'immiscer dans le passé, voici ceux de Klari, Palpatine et Joël.
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04 février 2012
Ramène ton pom, Ravel !
[Orchestre de Paris, le 2 février]
Ma Mère l'Oye est introduite et, à sa suite orchestrale, Aurore, qui pavane sitôt levée, le Petit Poucet, la Belle et la Bête ainsi qu'une Laideronnette que je ne connais pas. J'aurais juré avoir entendu la harpe semer les cailloux mais comme j'étais persuadée que le frisson final du Jardin féerique était un rugissement de la Bête, peut-être faisait-elle déjà des plocs dans l'eau entre deux pagodes (Laideronnette est impératrice des pagodes).
Deuxième morceau et voilà que Philippe Aïche nous révèle un scoop : Droopy est tzigane ! Paparazzi, pas de flash, seules les castagnettes sont autorisées. Le premier violon promu soliste est si fougueux qu'il semble inaugurer une nouvelle manière de jouer : plutôt que de faire glisser l'archet sur les cordes, ce qui est d'un classicisme..., il fait coulisser le violon sous l'archet. Le lumbago, ça change de la tendinite, non ?
Paul Dukas se décarcasse mais l'apprenti sorcier fait toujours des ravages. D'abord, il renâcle. On tire un coup sur le fil. Pom. Pom. Pom pom. Pom pom pom pom pom... Le moteur a démarré, il est désormais trop tard pour l'arrêter ; dandinez-vous d'une fesse sur l'autre jusqu'à virer hors bord.
Vous avez valsé ? J'en suis fort aise. Eh bien, dansez maintenant, les altos sont là. Le reste de l'orchestre ? Il gronde à la cave, comme s'il voulait que les petits pieds qui s'agitent au-dessus de lui trépident et s'effraient qu'on les envoie valser. Mais le chef s'en défend et finit par le réduire au silence d'un coup de tapette à mouche. Les contrebasses auraient peut-être pu donner un coup de main avec leurs carquois que j'ai seulement découvert (« Oh, regarde Palpatine, les contrebasses ont des sacs à flèches, comme Robin des bois ! ») mais elles sont trop bonhommes pour être des archets et se satisfont pleinement d'y glisser les leurs.
Je ne sais pas si c'est par esprit de contradiction à Süskind mais les contrebasses me sont franchement sympathiques : alors que les violonistes regardent leur instrument du coup de l'œil, un peu méfiants, les contrebassistes s'y accoudent avec la confiance qu'ils accorderaient à un ami de comptoir, et les contrebasses le leur rendent bien, qui viennent swinguer sur leur épaule. Le violon est accessoire mode ; la contrebasse habille. La preuve : entre deux morceaux, elle repose sur un mini-portant. Et puis surtout, en faveur de la contrebasse, il y a ces ploum où l'archet râpe les cordes et en tire des copeaux de chocolats entre la baguette et les crins.
C'étaient peut-être des copeaux de parmesan, en y repensant.
21:45 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : musique, concert, pleyel
22 décembre 2011
Scandaleusement bon
Ne pas ouvrir le programme avant le concert a parfois du bon. On mesure à quel point on calque notre écoute sur ce qu'on a lu ou, au contraire, à quel point un titre est emblématique d'un morceau et qualifie au plus juste les images que la musique a suggéré à l'auditeur en l'absence de tout indice.
Le premier morceau de Barber est praliné, exactement comme la bûchette de Noël dégustée chez Dalloyau juste avant le concert. C'est mousseux mais jamais écoeurant car le tout n'a pas le temps de devenir crémeux que des pizzicati de noisette craquent sous la dent. C'est croustillant, ainsi que doivent l'être les cancans de The School for Scandal.
Gil Shaham s'en lèche les babines dans le Concerto pour violon qui suit. Je reste mi-amusée mi-agacée par ses mouvements de lèvres. J'en parle à l'entracte, mimique à l'appui : "C'est vrai que tu es fascinée par la cinétique des musiciens..." Avouez que c'est tout de même la classe : maintenant, grâce à Laurent, au lieu de passer pour la balletomane de service qui écoute comme un pied, je peux dire que je m'intéresse à la cinétique chez les musiciens. C'est beau comme un sujet de mémoire.
Je suis un peu déboussolée par Poulenc, que je n'imaginais pas du tout comme ça... et pour cause, il s'agit d'un triptyque de Debussy. Plus de pâtisserie croustillante mais de douces bonbonnières en train de se faire. La musique enfle et devient transparente comme aux mains d'un souffleur de verre. Elle s'imagine cristalline, qui s'orne de petits motifs blancs, rinceaux miniatures comme j'en ai vu la veille au Conservatoire des arts et métier. Puis la forme fluide se déforme et la bonbonnière devient légère comme une flûte de champagne. Le pétillant s'assombrit, s'assourdit. Nocturnes. A présent, ce sont des silhouettes bleutées qui se balancent comme un choeur d'algues. Elles dérivent vers la surface, fantomatiques, avec des trajectoires de fusées de feu d'artifice dans les dessins animés mais la nonchalance de bulles de champagne. Nuages, Fêtes et Sirènes, dit le programme ; guimauves cotonneuses, fêtes étincelantes, revenantes des profondeurs.
Avec l'étymologie imaginaire que je lui prête, Poulenc se cabre devant la solennité religieuse. Gloria est retroussé comme le nez de Patricia Petibon. L'exaltation culmine court en exultation, sur un hoquet de la foi. Dooo-miii-neee Deee 'us ! Si la joie divine était toujours ainsi, à l'image de son interprète rousse sagement délurée en robe asymétrique noire, la tête ceinte d'un ruban d'étoiles noires et pailletées, je me convertirais de ce faux pas pour aller caracoler au paradis.
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16 novembre 2011
So gern, so Goerne
Sans les Lieder de Schubert, je ne me serais jamais aperçue que Die schöne Müllerin est un curieux poème. D'habitude, quand je vois débarquer les pierres, les fleurs et le petit ruisseau, je pars en courant. Selon Valéry, le mot nature "évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l’histoire d’un individu. Le plus souvent, il suscite la vision d’une éruption verte, vague et continue, d’un grand travail élémentaire s’opposant à l’humain, d’une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque chose plus forte que nous, s’enchevêtrant, se déchirant, dormant, brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions." Je ne sais pas ce que cela dit de mon histoire mais je me suis arrêtée à "une éruption verte, vague et continue" -- que ma mémoire avait synthétisée en étendue verdâtre avant que je ne retrouve le passage précis de l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci.
Mardi dernier, j'ai entrevu la partie cruauté & bonté : la nature non pas comme personnification mais comme amplification du ressenti humain. Là où le poète peut hurler Mein ! en imaginant posséder celle qu'il convoite, comme s'il gravait son coeur sur tous les troncs des environs. Sur le coup, j'ai cru que c'était l'exultation de la possession mais j'aurais dû me douter qu'il n'y a que le désir inassouvi pour faire hurler ainsi ; le bonheur serein serait davantage l'affaire des pierres qui dansent dans l'eau, mêlant légèreté et gravité.
Die Steine selbst, so schwer sie sind,
Die Steine!
Sie tanzen mit den muntern Reihn
Mais cela, paradoxalement, c'est avant, avant de rencontrer la schöne Müllerin. Oui, schöne Müllerin et non belle meunière, à cause de Wilhelm Müller qui fait de la jeune fille un miroir bien plus efficace que le cours d'eau : pas de narcissime ici, le ruisseau n'est pas l'alter ego mais le confident, le murmure qui accompagne la traversée jamais accomplie vers l'autre rive. Bien qu'elle ne soit absolument pas décrite et qu'on ne sache d'elle rien d'autre que sa préférence pour le chasseur, la schöne Müllerin est bien plus qu'un prétexte à poésie. Ce n'est pas une toile blanche qui autorise le poète énamouré à se faire son film ; la surface est dure, elle blesse le poète lorsqu'il s'y heurte, et elle est réfléchissante, elle renvoie à soi -- sans qu'il y ait pour autant repli sur soi, car humaine ou pas, c'est encore de la nature dont il est question.
On en parcourt donc toutes les nuances, depuis le dégradé subtil jusqu'au revirement aux tons tranchants. Die liebe Farbe devient die böse Farbe lorsque le vert du ruban qu'elle attache à ses cheveux se révèle être la couleur du chasseur et que l'amour verdoyant n'a de réalité que le vert de la jalousie. Le grand abattage pour impressionner la meunière et lui montrer l'enthousiasme qu'elle déclenche chez lui a laissé la place à un grand abattement. Les fleurs fanent en pleurs ; abandonné, le poète abandonne la vie et se fond dans la nature, jusqu'à y être enfoui. Dans un dernier lied où la parole est confisquée, le ruisseau efface enfin la douleur d'avoir été rejetté -- mais aussi l'élan initial, la joie qui menait à la simplicité...
Ich frage keine Blume,
Ich frage keinen Stern,
Sie können [mir] nicht sagen,
Was ich erführ so gern.
Ich bin ja auch kein Gärtner,
Die Sterne stehn zu hoch;
Mein Bächlein will ich fragen,
Ob mich mein Herz belog.
... une joie tue où ne se posait aucune question, où ne courrait qu'un murmure, pareil à un frisson. Mais le silence de la certitude s'est mué en silence de l'oubli. La mort est passée inaperçue, emportant avec elle l'utopie d'un monde sans parole.
Dans ce ruisseau de ravissement, de rancoeur, de fierté et de fragilité, Goerne est comme un poisson dans l'eau, yeux esbaudis de merlan frit (il confère un air vif et intelligent à une poiscaille -- les merlans non encore frits peuvent l'en remercier). Il se met même rapidement à ruisseler, comme pour être mieux en accord avec son sujet. Il a la bonté de nous faire oublier son talent ; j'en oublie même qu'il chante. Avec sa bonhommie, tout paraît naturel.
[Et Dieu créa la nature, aurait conclu Palpatine]
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