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05 mars 2016

Vivre le temps (de quoi ?)


Au-delà de l'eschatologie

Pendant toute l'enfance, toute la jeunesse, le temps est eschatologique : on vise l'après – après les études, loin, loin, quand on aura fini l'école, le collège, le lycée, l'université et que l'on sera devenu (vraiment ? c'est improbable, mais il faut bien le croire) adulte. Chaque année est rythmée par une classe, chaque année par des trimestres, chaque trimestre par des devoirs, des contrôles, des révisions, labeurs quotidiens qui préparent à l'entrée dans la classe supérieure. On avance et mieux : on monte. Le chemin est escarpé mais tout tracé, il suffit de grimper. Alors on empile les connaissance, les centimètres, les âges et demie et on grimpe. Et puis un jour, après un temps qui nous paraissait interminable vu du CP mais qui n'est que notre âge aujourd'hui, on y est. Un peu essoufflé, les mains sur les genoux, on se redresse en s'attendant à ce que la vue soit magnifique. Et elle l'est : quand on se retourne sur le passé, sur une vallée peuplée de souvenirs que l'on regarde avec attendrissement – et une certaine fierté, celle d'avoir atteint le belvédère où l'on se trouve. Puis on se tourne, là où nos pas vont désormais se diriger et : rien.

Sans savoir exactement à quoi m'attendre (d'autres collines à gravir, peut-être, comme concluait Nelson Mandela dans son autobiographie), je ne m'attendais pas à ça : une plaine ou plutôt un plateau, nu, à perte de vue, jusqu'à ce que l'horizon se confonde avec la mort. Si je veux perdre cette terrible certitude de vue, si je ne veux pas avoir l'impression d'y courir, il va falloir que j'invente des obstacles pour m'en divertir et que je (me) creuse pour créer des montagnes à gravir, pour découvrir de nouveaux panoramas – des perspectives d'avenir comme on dit. En attendant, c'est plat, et je ne vois plus le temps passer : il s'enfuit, il revient, il piétine.

Avec des diplômes, le permis, un appartement, un CDI, me voilà dans l'après, cet après qui, lorsqu'il advient, ruine toute eschatologie. Le temps n'est plus une fonction affine qui grimpe lentement mais sûrement, faisant retomber derrière lui des jours qui ne reviendront pas mais dont on se défait sans regret car leur perte nous achemine vers une version grandie, plus mature, plus affermie de nous-même. Le temps n'est plus linéaire, il est devenu cyclique : hiver, printemps, été, les maillots de bain en vitrine, automne, rentrée des classes, rentrée littéraire, Noël, le jour de l'an, les dizaines qui s'incrémentent, les bougies qui s'ajoutent, le 14 juillet, 1789, non 1791, 2015 déjà, commémorations et anniversaires épinglent le temps qui tourbillonne si vite que nous ne nous voyons pas avancer. Enfilées comme des perles de rocaille sur un fil, les occurrences d'un même événement ne donnent pas de repère dans le temps : elles l'annulent. Le temps s'entortille comme sur un tricotin et rien n'en sort que toujours le même fil, qui s'allonge, s'allonge sans qu'on comprenne pourquoi, sachant seulement qu'un jour, la Pârque le coupera.


Cycle à durée indéterminée

Les jours se suivent et les semaines se ressemblent, depuis la lose du lundi au Thank God it's Friday. Travaillant aux 35h, mes journées ont à peu près la même durée qu'elles ont eu pendant ma scolarité – même plus courte qu'au lycée et qu'en prépa, où il y avait encore des leçons à apprendre et des dissertations à écrire. Pourtant, j'ai une impression que je n'ai jamais eu enfant : celle d'être enfermée. Alors que je n'ai jamais eu aucun mal à rester assise des heures durant lorsqu'il s'agissait d'apprendre (même si je suivais minutieusement la progression de la grande aiguille, fort paresseuse dans la demi-heure précédent le goûter), être rivée à mon bureau m'est aujourd'hui une contrainte pesante. Chaque aller et retour à la bouilloire devient une escapade, et la météo, une donnée essentielle qui détermine si ma pause déjeuner va vraiment constituer une pause à l'extérieur ou se résumer à un repas à l'intérieur, à respirer le même air (j'essaye dans ce cas de me forcer à lire plutôt qu'à traîner sur Internet, histoire de me plonger dans une autre durée et, plus prosaïquement, de reposer mes yeux).

J'ai de la chance, pourtant : je travaille dans des bureaux très agréables, dans un quartier où je n'aurais jamais osé espérer atterrir, avec des collègues adorables qui ne voient pas de problème à ce que chacun infléchisse ses horaires au besoin. Contrairement à eux, je n'ai pas d'enfant, donc pas de contrainte extérieure forte ; j'ai pu infléchir mes horaires, 9h15 devenu 9h40, et j'ai glissé un cours de danse par semaine, impliquant une pause de 2h20 le midi. Je rêverais d'y aller une seconde fois dans la semaine, mais ma mauvaise conscience de salariée m'en empêche : même si les réunions sont rarissimes chez nous (dieu soit loué), on a besoin d'être un minimum synchronisé et plus de 2h d'absence à midi, même rattrapées le soir, me donnent l'impression de faire l'école buissonnière. Quand, retenues dans notre course par la lenteur de l'ascenseur, on en discute entre danseuses amatrices, sauf pour les héritières et les étudiantes, c'est un sentiment commun – nouveau pour moi qui ne l'ai jamais expérimenté à l'école. Cette parenthèse s'arc-boute pour repousser la journée chronométrée de part et d'autre, mais celle-ci toujours reprend ses droits.

Peu à peu, les journées me constituent prisonnière d'un temps que je ne maîtrise pas et qui m'impose son rythme, en dépit de mon propre rythme biologique ou même simplement de mes cycles d'attention. J'ai remarqué cette chose curieuse : lorsque personne ne voit mon écran, je fais des pauses beaucoup plus longues que je ne me l'autoriserais avec quelqu'un à mes côtés et... je réalise une quantité de travail supérieure. Simplement, ma concentration est rétablie et je m'engage dans ma tâche comme dans un tunnel : quand je relève le nez, le temps a passé sans que je m'en rende compte et le travail est fait. Lorsque je ne m'autorise pas ces plus longues pauses, la lassitude me fait faire d'innombrables micro-pauses, où j'actualise un fil Twitter qui a à peine eu le temps de se remplir – des micro-pauses qui fragmentent d'autant plus ma capacité de concentration. Au lieu de m'ancrer dans des rituels, ce temps répétitif me disperse ; je deviens à son image, informe, sans objectif unique vers quoi me diriger.


Bis repetita placent... et au-delà ?

C'est ce que j'ai dit en entretien annuel à ma collègue qui « a toujours peur que les autres s'ennuient, surtout [moi] » : la nouveauté, c'est qu'il n'y en a plus. Les années scolaires, mon stage, mes apprentissages... l'unité a toujours été l'année, et voilà que 12 mois n'entraînent plus de rupture. C'en est une, de rupture, majeure : la répétition à durée indéterminée. Depuis que j'en ai pris conscience, à chaque métier que je rencontre, je m'essaye mentalement à la répétition : qu'est-ce que cela fait d'être tous les jours un serveur de salon de thé, de bistrot, un danseur, un libraire ? Est-ce que j'aimerais, tous les jours, faire des gâteaux, mélanger des œufs, de la farine qu'il a fallu aller acheter, débarrasser les assiettes, me courber pour les mettre dans le lave-vaisselle, crisper ma main autour de la spatule, du fouet, mélanger des œufs, de la farine, une fois, deux fois, cent fois, sans foi ? Bien sûr, la répétition ne s'imagine pas, elle se vit, elle s'incorpore, jusqu'à la tendinite – alors qu'on l'imagine cantonnée à l'usine, j'en ai fait l'expérience à mon poste pourtant tout ce qu'il y a de plus confortable. En tapant cela, un souvenir de douleur diffus remonte encore le long de mon bras, sans commune mesure cependant avec la douleur que j'avais avant qu'on ne me commande une souris spéciale (une souris Playmobil, avec les boutons sur le côté) – le genre de douleur qui motive pour apprendre les principaux raccourcis sur Photoshop.


Du temps à soi

Je ne me plains pas : ma semaine de travail fait 35 heures et j'ai 5 semaines de congés payés. Je remarque simplement, suite à Corbin, que le temps subi déteint sur le temps à soi. Dans la société des loisirs, l'individu a si bien intériorisé la logique de rentabilité qu'il l'applique à son temps libre. Il faut en profiter : profiter des vacances qui n'ont plus de vacance que le nom, profiter des pauses déjeuners pour aller faire une course ou pour déjeuner avec les amis qui travaillent dans le quartier, profiter de chaque moment. Ces dernières années, pour profiter de mes soirées, pour avoir l'impression d'avoir fait quelque chose pour moi dans la journée, je me suis offert quantité de spectacles. J'ai rempli frénétiquement mon agenda de concerts, de ballets, d'opéras, jusqu'à me faire du plaisir une obligation, prévue à l'avance comme une visite chez le médecin – pire même, parce qu'on ne prend pas rendez-vous chez l'ophtalmo un an en avance (pas encore, du moins). C'est boulimique. La saison passée encore, j'ai compulsivement réservé mes abonnements pour cette année, même si je me suis forcée à en prendre moins, à laisser davantage de temps à la spontanéité et aux amis que je tends à négliger. Car où est le plaisir de sortir si l'on ne fait jamais que rentrer chez soi ? Dans cette surenchère de sorties, il faut un gala pour que l'on envisage de perdre, de prendre du temps à repasser chez soi – du temps qui ne sert à rien, si ce n'est qu'à hésiter, choisir et passer une tenue du soir, on laisse le temps à l'excitation de nous gagner par anticipation et l'on se prépare au spectacle davantage encore que l'on se prépare pour le spectacle. Sans cela, l'introduction musicale ne suffit pas toujours à faire le sas entre la vie active et la vie rêvée – et dans le cas d'un Wagner, par exemple, il serait tout de même dommage de la sacrifier.

Dans cette économie temporelle, il faut accepter de perdre du temps pour cesser d'en profiter et commencer à le savourer. La rêverie, la paresse, la flemme doivent être réintroduites en contrebande, sous le nez et à la barbe de notre mauvaise conscience hyperactive. À ce jeu, les séries télévisées font parfaite diversion : comme pour un film, l'activité est identifiée, mais elle est aussi assez diluée dans le temps pour s'y enfoncer, à l'instar de notre position dans notre canapé. Mais la plupart du temps, il me semble ne pas en avoir assez pour le gâcher. J'ai plus de temps à moi que je n'en consacre au bureau, pourtant, mais la tripartition idéale 8 heures de boulot / 8 heures de sommeil / 8 heures à soi ne prend pas en compte les temps de transport (encore que j'ai eu le chance d'habiter un studio à 20-25 minutes de métro de mon boulot) et de tâches ingrates comme le rangement, la paperasse administrative, les lessives, les courses et le ménage. Le temps d'entretien, de soi comme de chez soi, entre en tension avec le temps de jouissance. Je néglige de passer 5 minutes supplémentaire par jour à me tartiner de crèmes pour hydrater ou contre les boutons, repousse autant que possible les séances d'épilation, mini-supplice de Sisyphe féminin, et vis beaucoup plus souvent qu'il n'est avouable de le faire parmi les miettes et les moutons (du moins ai-je la satisfaction d'une différence flagrante dans l'avant-après lorsque je m'y mets) – fuite en avant, résistance vaine au temps qu'on dirait volé s'il n'était rémunéré.

 

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Comment, dès lors, avoir une prise sur le temps ? Comment l'habiter ? J'ai observé deux attitudes opposées : la première, tournée vers le micro, consiste à collectionner les instants, même furtifs, de bonheur ; la seconde, macro, évacue le quotidien dans des projets au long cours.


Les miettes de bonheur

Je ne connais pas collectionneuses plus emblématiques des instants de bonheur que les blogueuses – certaines blogueuses du moins. Comme des citations dans un carnet ou des feuilles dans un herbier, phrases et photos consignent un repas aussi bon que beau, une conversation fleuve, un rayon de lumière... Il y a Marie, par exemple, qui griffonne ses notes sur un coin de table ou MelieMeliie, qui paraît incroyablement douée pour le bonheur (et l'écriture). Cette dernière est l'une des rares à ne pas tomber dans la litanie des litres des thé, des kilomètres de lecture et des heures de conversation auxquels ces blogs semblent parfois se résumer. Nulle ne prétend avoir une vie parfaite, mais nulle ne veut non plus conserver les négatifs des instantanés qui nous sont livrés1. L'instant heureux, tout instant heureux, rien que l'instant heureux, voilà la ligne éditoriale de ces blogs talisman, qui intègrent la nostalgie souriante de la relecture dans leur écriture même.

Les repas en sont souvent le point d'orgue. Chaque semaine, Mademoiselle A. chronique ainsi (le brunch de) son week-end dans un post invariablement intitulé : Breakfast for two, please ! Le brunch se fait le paradigme d'un idéal hédoniste : non seulement il symbolise à lui seul la rupture d'avec le rythme de la semaine, mais c'est aussi le repas qui demande le moins de cuisine – du moins le temps de la préparation n'excède-t-il pas celui de la dégustation. On est radicalement du côté du plaisir, de la dégustation, dut-elle s'évanouir sitôt la nourriture tombée dans notre gosier.

On touche là à la limite de cette appréhension fragmentaire et hédoniste de l'instant : il n'a pas de durée. Chaque instant devient un absolu : l'instant de plaisir, qui est chéri et magnifié sur le blog, mais aussi l'instant négatif, contrariétés ou coup de mou passées sous silence ou sous ellipse – comme l'essentiel de la semaine, le carpe diem ne s'appliquant plus qu'au samedi et dimanche.

S'appliquant à grignoter au soleil la « petite chose dure et simple2 » que, selon Créon, devient la vie quand on ferme les mains pour ne pas la laisser couler, on s'aperçoit que l'amertume s'est figée en même temps que la douceur ; d'une bouchée à l'autre, d'un instant à l'autre, ce sont les montagnes russes émotionnelles. Un instant de joie et c'est l'herbier du plaisir qui s'ouvre dans une bourrasque de bonheur ; un désagrément, et ce sont toutes les contrariétés qui ressurgissent et nous plongent ensemble dans une humeur morose. L'instant absolu nous éparpille, nous prive de la continuité dans laquelle on peut se retrouver. C'est faire de la madeleine qui relie Proust à son passé un gâteau sans saveur, coupé de la foule de souvenirs que son goût fait ressurgir – une madeleine de Proust ® prête à être consommée, the Proust experience sans vécu. Bref, ce n'est pas ça.

 
Se projeter dans le temps

L'attitude pour ainsi dire inverse consiste à s'inscrire dans la durée et à multiplier les projets, quitte à oublier-sacrifier le présent pour l'avenir sur lequel il est censé déboucher – c'est peu ou prou reconstituer la lancée eschatologique de la scolarité. Des projets : apprendre à jouer de la guitare (du violoncelle), à parler allemand (tchèque), faire une formation pour changer de métier (graphiste ?), tricoter un pull, repeindre sa chambre, se lancer dans un challenge photo, lecture ou écriture, préparer un road trip, multiplier les DIY (avant, on faisait des travaux manuels, maintenant ce sont des do it yourself – que je ne peux pas m'empêcher de lire die, va mourir). Si les projets sont trop courts, trop « faciles » ou simplement dilués dans le quotidien, ils perdent de leur efficacité dans la projection hors de nous-mêmes : entretenir une langue n'est pas aussi excitant qu'en démarrer une nouvelle (et pourtant, suivant cette logique, je pourrais reprendre l'allemand comme une langue inconnue…) ; un énième week-end à Londres, quoique toujours aussi plaisant, ne présente pas le même degré de dépaysement qu'un voyage à Hong Kong ; et tenir un blog, de projet, devient une habitude.

Les projets qui manquent d'ambition dévoilent leur nature de divertissement : ce ne sont plus des intentions qui nous meuvent, mais de simples activités qui nous occupent – au même titre que les concerts, par exemple, qui parviennent de moins en moins à me souffler, i.e. me projeter au loin par leur force artistique. Comme pour des médicaments qui perdent de leur force, on se retrouve à augmenter les doses, tout en sachant que cela contribue à diminuer encore leur efficacité. J'ai parfois peur de développer une résistance intellectuelle, blasée par les spectacles, lassée des mots, toujours les mots, pourquoi les mots, qui laissent exsangues après avoir exprimé ; peur de me laisser gagner par la misandrie, la haine de la raison dont on attend à tort le bonheur alors qu'elle ne peut que nous procurer la joie de l'exercice intellectuel – ce qui est déjà beaucoup pour qui l'a déjà éprouvée. Alors, dans un sursaut, je me rappelle que la réalisation de soi n'est pas un épanouissement languide et plaisant, mais une persévérance qui réclame endurance et concentration. Des projets au long court.

Comme dans un saut en longueur, il faut de bons appuis pour se projeter loin. Être solidement ancré dans le quotidien pour se propulser vers le futur. Un projet requière qu'on lui fasse de la place, que l'on prenne quotidiennement du temps pour lui – et prendre du temps, c'est le prendre sur autre chose : sinon sur une autre activité, sur le temps de sommeil, le temps de repos, le temps de rêverie. Je l'ai vu avec Palpatine, lorsque, encore salarié, il s'est lancé dans l'écriture d'un livre devenu sa carte de visite professionnelle, mais dont, sur le moment, il ne voyait pas le bout. J'en fais l'expérience avec mon projet de bouquin sur la danse : tant que l'on est resté dans la durée circonscrite du NanoWriMo, cela a été ; j'ai maintenant davantage de difficultés à avancer. Non seulement je doute régulièrement de la pertinence du projet, pertinence intrinsèque et pertinence dans ma vie, mais, même motivée, j'ai du mal à passer une soirée libre à regarder un ballet de deux heures quand j'ai déjà passé la journée sur un écran.

« Pour arriver à ces deux cents cinquante pages, il a fallu écrire dans les interstices du temps et sans cesse se rappeler le propos de Renan, que dans un sac rempli de pommes on peut encore verser du riz. » Cette citation de L'Éditeur et son double m'a marquée ; j'y pense souvent, dans le métro, notamment, qui est le sac de pommes de terre citadin par excellence. J'oscille entre accord inconditionnel – c'est le seul moyen de jamais faire quelque chose – et rejet instinctif, de survie – il faut laisser sa place au rêve, la place à la pensée de respirer et ne pas toujours être (pré-)occupée. On serait bien avancé avec un sac de pommes de terre aux interstices comblés de riz : a-t-on jamais préparé les deux ensemble ? Et pourtant, aussi immangeable cela soit-il, c'est probablement le seul moyen de jamais faire quelque chose. Et d'un coup, toutes les questions de motivation et de volonté se trouvent subsumées sous celle de l'énergie : a-t-on assez d'énergie pour faire cela que l'on se propose de faire ? Il y a la paresse, qui se traite avec un coup de pied au cul, et il y a la lassitude, l'à quoi bon ? né du manque d'énergie, de ce dilemme : achever le projet ou se faire achever de lui (qui, ironie, était censé nous porter plus loin)3.

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S'en sortir

S'il y a bien une personne dans mon entourage qui a fait de sa vie un projet et déploie une énergie incroyable pour maintenir le cap, c'est Palpatine. Le jour où j'ai compris que ses achats vestimentaires ne répondaient pas (ou pas seulement) à des coups de cœur mais à l'idée pré-établie d'une garde-robe, et que la garde-robe elle-même n'était qu'une étape de son « plan d'évasion sociale », après quoi viendraient les voyages, j'ai eu un léger vertige : mais qui est ce forcené avec lequel je sors ? Que l'on puisse, à même pas trente ans, planifier sa vie comme ça, étalonner les dépenses et leurs postes sur des dizaines d'années, modelant ainsi à l'avance ce qui occupera davantage sa vie et à quelle période, m'a un peu effrayée : rationaliser le temps qui nous est humainement imparti implique que l'on a affronté sa propre mortalité et que, non seulement, on l'a prise en compte mais on l'a constitué comme horizon de toute tâche. Or, je suis comme la plupart des gens, je crois : je refoule la certitude de ma mort, j'essaye de ne pas y penser. Il faut une force, un aplomb assez incroyable pour, athée, garder sa propre finitude à l'esprit – surtout si jeune. « À 20 ans, on se sait mortel ; à 40 ans, on se sent mortel » dixit Mum, avec un sens de la formule qui m'a marquée.

Un plan d'évasion sociale. Malgré l'humour évident, j'étais sceptique et pour tout dire, je ne comprenais pas ce désir ; prise dans la répétition des jours, j'ai à mon tour l'impression qu'il faut s'en sortir. Mais de quoi ? Il n'y a rien de terrible qu'il faille fuir, pas de pauvreté (je suis un peu effarée quand je constate qu'avec mon salaire, je me situe déjà dans les 35 %4 les mieux payés5 de la population), pas d'ambiance délétère au travail, pas de trou à rat (mon trou à souris est confortable, même si, comme je dis en plaisantant : quand je serai grande, j'aurai une chambre6). Et pourtant, « Je me sens prisonnier » me confiait récemment Palpatine. De la répétition, des jours englués, de la médiocrité, ou encore de l'administration, avec laquelle il faut bien composer.

Peut-on vraiment s'en sortir ? Si c'était la vie et qu'on ne pouvait pas (s')en sortir vivant ? Dans Papillon, le personnage éponyme, prisonnier, multiplie les tentatives d'évasion, allongeant à chaque fois la durée (et la dureté) de sa peine. C'est une idée fixe, une obsession qui perdure au-delà de la période d'emprisonnement proprement dit ; une fois sa peine purgée, il persiste à vouloir quitter l'île où il a été relâché. Et cette île a tout d'une métaphore vitale… S'en sortir risque de devenir une obsession de prisonnier en liberté, prisonnier de l'idée de liberté. On risque de s'épuiser dans des efforts sans effet.


Des équilibres

Se projeter, oui, mais à quelle distance ? Comment avancer sans finir, comme Papillon, par se jeter de la falaise ? J'ai des difficultés à évaluer les distances, à faire la mise au point : qu'est-ce qui relève de l'absolu ? Qu'est-ce qui est dérisoire ? Il y a là deux forces antagonistes à faire jouer et j'ai du mal à trouver l'équilibre. Non pas tant à le trouver, en réalité, qu'à le retrouver. Car l'équilibre n'est au fond qu'une régularité dans le déséquilibre : se tenir debout en marchant, par exemple, c'est se déséquilibrer d'une jambe sur l'autre. Et c'est ce déséquilibre qui nous fait avancer, pourvu qu'il soit compensé par un autre déséquilibre, qui nous empêche de nous étaler de tout notre long. La plupart du temps, ça va. On fait aller. Avec un petit projet qu'on interrompt pour picorer des miettes de bonheur et oublier qu'on n'est pas maître de son temps, qu'on ne sait toujours pas comment savourer l'instant tout en s'inscrivant dans la durée. Mais parfois, cette conscience devient aiguë, douloureuse. On se sent à nouveau enfermé ; le divertissement ne fonctionne plus assez fort, ne nous détourne plus de la mort, et on ne sait pas comment continuer à avancer en ayant abandonné l'idée de progrès. Le sens n'en a plus. L'absolu est inatteignable, le reste dérisoire.

Lorsque le sentiment d'enfermement me rend folle, parfois, brièvement, j'abdique : métro-boulot-dodo, j'assure le minimum, sans chercher à rien faire. Il n'y a rien à faire, de toutes façons. Alors le temps redevient long, un temps qu'il faut remplir, qu'il faut occuper et petit à petit, revient l'idée, l'envie de le transformer, de l'habiter. Bientôt, le temps libre devient trop étriqué pour tout ce que j'ai envie de faire, et à nouveau, le sentiment d'enfermement survient. Ou bien le corps intime de cesser l'hyperactivité, déjà fatigué. Et rebelote. J'alterne ainsi périodes de projection et de repli sur moi, d'exaltation papillonnante et d'abattement, avec l'impression de repartir à chaque fois un peu plus fatiguée. (Peut-être est-ce simplement vieillir.) Je ne sais si, chemin faisant, j'apprends la patience (des réalisations au long cours, que l'on ne voit pas avancer) ou la résignation (de perdre ma vie à la gagner, selon le paradoxe consacré).


Rosace émotionnelle

Un jour, Incitatus a posté comme illustration la roue des émotions, de Robert Plutchik. Je ne savais pas dans quel contexte ce schéma avait été réalisé, ni ce qu'il tentait de démontrer, mais ce que je me suis demandé, et que je me demande encore, c'est dans quel cercle il vaut mieux se situer : celui des couleurs pleines en entières, qui impliquent des montagnes russes émotionnelles, ou celui, pastel, des émotions nuancées, plus délicates mais moins intenses ? Les premières laissent imaginer un existence tout feu tout flamme, et pas de tout repos ; les secondes, quelque chose comme une sagesse, qui aurait distillé l'essence de chaque émotion. À moins que la sagesse soit de passer sans effort d'une émotion à l'autre, d'une cercle à l'autre.

Plus ça va, plus j'ai l'impression que la stabilité réside dans la capacité à se déprendre de ses émotions : non pas les contrôler (si vous essayez de les retenir, elles finissent par vous sauter au visage – parole de cocotte-minute), mais ne pas leur laisser de prise, ne pas les entretenir, ne pas ruminer. Évidemment, le fantasme stoïcien n'est pas bien loin, qui nous encourage, plutôt que de nous démener à changer ce qui ne dépend pas de nous (les jobs de rêve ne courent pas les rues, l'immobilier parisien coûte une blinde…), de nous occuper de ce qui dépend de nous, c'est-à-dire de notre attitude face à ce qui ne dépend pas de nous (mes cours sur Épictète étaient remplis de ces deux abréviations : CQDN, CQNDPN). Mais une fois encore : est-ce patience ou… résignation ? Et échouer, est-ce piaffer d'impatience ou se cabrer, dans un dernier sursaut pour se dresser contre l'obstacle ? Je crois alternativement l'un et l'autre, me renseigne sur une formation continue de graphiste, en parle avec enthousiasme pendant un temps, pour finalement m'avouer que c'est avant tout la perspective du changement que j'aime dans cette idée, qui me rend le travail plus léger, parce qu'il cesse d'être à durée indéterminée. Je ne suis pas certaine qu'il y ait plus de sens pour moi à faire une formation de graphiste que de passer le DE de professeur de danse ou de monter un salon de thé… Retour à la case départ : je ne sais pas ce que je dois changer, ni même si je dois le changer. Les phases d'enthousiasme papillonnant et d'abattement continuent de se succéder. Huit mois après avoir commencé cet article puis l'avoir volontairement ignoré (avec quelque succès), me voici en train de l'achever ; le malaise a ressurgit, il me taraude à nouveau.

Et vous, comment vous faites ? Comment vous allez ? Et ce faisant, comment allez-vous ?


1
Il me prend parfois l'envie d'ouvrir un compte anti-Instagram, où je ne posterais que des vues ratées, des assiettes raclées, des sols moutonneux, mes mains gercées…
2 « La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-là. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote assis au soleil. » Antigone, Anouilh.
3 Dans le fait même d'achever, la tristesse le dispute à l'accomplissement. Petite, j'avais été frappée par un épisode de Moomin où le personnage était triste parce qu'il venait de trouver le spécimen ultra-rare qui venait achever sa quête en complétant sa collection de fleurs. Je ne comprenais pas ; je ne voulais pas comprendre ; il était de son devoir de se réjouir ! Plus tard, en prépa, il y a eu le désœuvrement : celui des premiers jours des vacances, où l'on peinait à se souvenir ce que l'on faisait avant, et puis celui qui a succédé au concours, l'hébétement. C'est à cette période que le travail intellectuel m'est apparu comme divertissement – non tant parce qu'on l'a étudié avec Pascal que parce qu'on l'a ressenti comme tel. La prépa a été un formidable catalyseur à double tranchant.
4 Vous pouvez voir où vous vous situez grâce à cet outil de l'Insee.
5 Après, le salaire n'est pas l'unique indicateur des moyens dont on dispose : j'avais plus de pouvoir d'achat avec mon mini-salaire d'apprentie nourrie, logée, blanchie chez ma mère que maintenant que j'ai un CDI et un appartement. Gagner le SMIC n'est pas un problème quand on n'a que soi à entretenir et pas de loyer à payer…
6 Un 2 pièces, quoi.

04 mars 2016

Vautours, hipsters, explorateurs et joueurs guerriers

Épaules montées, cou rentré, mains pendantes comme des pattes ou des serres… l'attitude des danseurs fait un drôle d'effet. On est chez les freaks : le rouge à lèvres qui déborde des bouches fait surgir le fantôme de la femme-qui-rit de L'Apollonide, devenue phénomène de foire après qu'un client lui a entaillé le sourire, tandis que les moustaches asymétriques transforment les hommes en créatures mi-gymnastes mi-Monsieur loyal qu'on verrait bien moquées par Ponge ou d'autres à l'esprit plus torturé. La bizarrerie des mises est répliquée dans la chorégraphie, tableaux réimprimés en rouge, noir, marron - d'où le titre de la pièce, sûrement : Xylographie. Je n'irais pas jusqu'à dire, comme le programme que Tânia Carvalho invente un nouveau rapport au temps, mais les déploiements de danseurs, superposés-décalés comme les couches successives d'une estampe mal calée, gravent quelques images étonnantes en mémoire. Ces frises de freaks créent un malaise très esthétique, malgré/grâce à des costumes à franges franchement laids, parfaitement adaptés.

Précipité. Palpatine parle de pioupious. What ? Pioupious, cette bande de freaks tout sauf choupis ? Après quelques instants d'incompréhension la plus totale, l'évidence : ce sont des rapaces. Les costumes froufroutants. Les cous rentrés. Les mains pendantes et leur signification néfaste dans l'iconographie traditionnelle… des rapaces, mais c'est bien sûr. Des vautours, même. Vaguement morbides, c'était donc ça.

 

Sous le Sunshine électrique mais musicalement doux d'Emanuel Gat, des tenues dépareillées, chemises ouvertes sur T-shirt, chaussettes de couleur (comme par hasard, les chaussettes oranges sont portées par un beau gosse, #OrangePower, yo) et même *un bonnet* ; cette fois-ci, impossible de se tromper : après les vautours, les hipsters. C'est bon comme un brunch dominical : cela ne peut pas prétendre à de la gastronomie, c'est sûr, mais c'est assez varié et relevé pour laisser un souvenir agréable, sinon vivide. On sent la jupe à fleurs qui se fend sur la cuisse ; les doigts écartés autour de la taille en portée ; et les mains qui agrippent ce danseur qui se jette vers les coulisses, rattrapé, sans que l'on sache si c'est in extremis ou malgré lui, pour empêcher sa chute ou son échappée - le groupe entre sollicitude et sollicitation. Ni vraiment contrainte, ni vraiment soulagement. Des interactions, seulement, en chaussettes de couleurs et sur des bribes d'Haendel et de voix - j'adore les bribes de voix, j'ai toujours trouvé cela apaisant.

 

Black Box de Lucy Guérin. Une grosse boîte noire monte : du geste du serveur qui soulève la cloche en argent, elle découvre des pieds, un danseur, quelques danseurs, une foule de danseurs, on ne sait jamais ce que l'on aura, surprise, duo, trio… ; et descend, emprisonnant avec elle lumière et danseurs. La répétition nous assure qu'il y aura toujours quelque chose à voir, sans rassurer : on aurait envie de dire aux danseurs de se dépêcher, de regagner plus rapidement le carré lumineux qui ne cesse de diminuer - on sait d'instinct les ténèbres interdites. Mais comme un fait exprès, ils savent la chorégraphie bien rodée et ne se dépêchent pas, lambinent même parfois, indolents. Une main ose frôler les ténèbres juste avant la tombée de la lumière, on frémit. En short de toile, explorateurs, et col Claudine, colons, cela s'ennuie, cela s'amuse, cela piétine sans même en avoir l'air. Et puis, inévitablement, un danseur finit par franchir les limites et aller au-delà de la lumière. Il danse, et bizarrement, il ne se passe rien, la pièce ne s'arrête pas. La boîte noire descend. Elle  remonte à l'identique, et je le sais, j'en suis sûre, j'en étais sûre : elle est vide. Elle reste en l'air un temps, nous en suspends, et redescend tranquillement, comme si de rien n'était, je jurerais en sifflotant. Nonchalance de l'enrayement. Applaudissements.

 

En primaire et au collège, j'étais toujours partante pour déplacer tables et chaises dans les salles de classe  - mon côté déménageuse bretonne, sûrement (qui s'évanouit à la vue des livres). Cela m'amusait, cette parenthèse physique dans un lieu intellectuel où les corps passent leur temps assis. Du coup, forcément, la première fois que j'ai vu One flat thing reproduced, je me suis éclatée. Vous pensez, des danseurs qui crapahutent entre, sur, sous, devant, derrière les tables… une vraie leçon de prépositions de position, avec des tables à la place des cubes mal dessinées et des danseurs pour incarner les petites croix faites au stylo rouge. Sûre de m'amuser, je jubilais déjà lorsque les danseurs se sont avancés avec table et fracas - en lançant un cri de guerre. J'ai entendu le bruit métallique des tables. La violence des tables entrechoquées (une des danseuses, avec un pansement au front a dû en faire les frais en répétition). Les gestes se sont mis à mitrailler. Sans discontinuer. Pas d'accalmie dans cette "guérilla chorégraphique survoltée" (Jeanne Liger), tout au plus un moment d'intimité entre deux danseurs complices de s'être réfugiés sous une même table, pendant qu'au font, au front, ça continue de canarder.

Il y a toujours du jeu, évidemment, mais ce ne sont plus les taupes qu'on doit écraser, les fantômes que Pac-Man doit éviter, tous avatars de jeux vidéos et forains fort ludiques. On dirait un de ces jeux de rôles où il y a une taupe que l'on doit identifier avant qu'elle nous mette hors jeu ; sur le qui-vive, on observe les jeux de regards, on s'efforce de deviner, mais avec ces mouvements qui se calquent tantôt sur un danseur, tantôt sur un autre, le regard rebondit indéfiniment de l'un à l'autre : impossible de savoir qui est le meneur, d'où vient le danger. Tous s'en vont avant qu'il ait été possible de trancher.

À défaut de meneur, j'aurai repéré quelques danseurs et danseuses, et, ce qui est marrant, jamais les mêmes d'une pièce à l'autre, alors que les distributions se recoupent en partie : la fille avec la jupe (Kristina Bentz ?) dans Sunshine, Jacqueline Bâby (canadienne - cela expliquerait-il le prénom pas de sa génération ?) dans Black Box, Chiara Paperini (sourire à tout berzingue et fesses à ressort) et Roylan Ramos (immense et de ces épaules…) dans le Forsythe.

01 mars 2016

Sœurs de larmes

Les histoires de couvent me font fantasmer – un fantasme de sens, d'absolu, comme d'autres ont des fantasmes sexuels. La religieuse comme une Antigone de Dieu, son renoncement plus beau que notre résignation séculière. Fantasme de savoir où l'on va. Fantasme.

Vingt-quatre heures de doute et une minute d'espoir, confesse l'une d'elle dans Les Innocentes. Vingt-quatre heures et une minute. Vingt-quatre heures dont une minute, d'espoir dans le doute. Vingt-quatre heures de la vie d'une femme retirée du monde et que le monde n'a pas épargné.

Si on m'avait dit qu'un jour j'accoucherais des bonnes sœurs polonaises engrossées par des trouffions russes, s'exclame le médecin français en plein travail. La grossièreté met quelques instants le drame à distance. Des religieuses violées par des soldats russes. Des jeunes et des moins jeunes. Des vierges et des qui ont connu un homme dans leur ancienne vie. Toutes violées dans leur corps et leur vœu de chasteté. À trois reprises. On a du mal à imaginer. Trop aimable, le film nous sert une nouvelle tentative de viol bien fraîche, dans la neige.

Aucune n'a perdu la foi ? s'étonne la jeune médecin athée. C'est là qu'intervient : vingt-quatre heures de doute et une minute d'espoir. L'accent polonais de la sœur fait trembler sa voix en français : au début, c'est comme si on vous tenait le main ; mais un jour, toujours, le père vous lâche la main et vous devez continuer à avancer, seule, dans le noir. Dans le monde. Hors du monde.

Vivre au couvent : s'efforcer de vivre. Éplucher les pommes de terre, soigner leurs consoeurs, chanter tous les jours, chanter, invoquer la beauté et le courage de continuer à l'invoquer. Chanter encore et ne rien faire. Vivre en attendant de mourir. Survivre. Survivre à leur grossesse non désirée mais voulue, peut-être, de Dieu, aux voies plus impénétrables que la chaire de ses épouses divines, lâchement violées. Survivre à cette grossesse, à l'accouchement, à la syphilis. Survivre à cette grossesse et au reste.

(Sœurs et mères : la confusion des rangs a quelque chose d'incestueux. Le scandale vient aussi de là.)

Les Innocentes. Il ne s'agit pas d'un antonyme – les coupables. Le titre du film est un euphémisme laïque – les martyres.

Je veux vivre, s'exclame l'une des religieuses, qui a rendu l'habit en même temps que les eaux, et exhale une bouffée de sa première cigarette depuis longtemps. Mon fantasme est tenace ; il ressurgit : même une religieuse qui cesse de l'être sait comment vivre, a l’énergie de vivre plus résolument que les autres. C'est un fantasme tenace comme l'espoir, vers lequel ne peut s'empêcher de s'acheminer le film, vers le printemps qui succède à l'hiver, vers les enfants qui succèdent aux nouveaux-nés ensanglantés. C'est un fantasme sain, peut-être, qui contrebalance la sainteté du martyre, de la souffrance et de la beauté qu'on y attache involontairement.

Elles sont belles, pour certaines, très même. Davantage que la belle petite Française, séduisante avec ses lèvres pulpeuses et ses cernes de baroudeuse. Je commence à saturer de ces belles actrices qui finissent par nous empêcher de voir la beauté sous d'autres formes que des traits lisses, doux, réguliers, blancs comme une page vierge (même si son personnage, c'est rafraîchissant, la voit chez son collègue, plus forte que belle gueule). Comme si la beauté ne pouvait que se préserver – et donc se détériorer – une fois donnée, et non se déposer, se sédimenter au fil du temps, apparaître peu à peu à mesure que le temps de vie disparaît. La sœur qui se fait traductrice a cette beauté. Beauté du regret, triste et lumineuse. Beauté slave, aussi, peut-être. (Comme Ida.) Beauté-bonté qui contrebalance la beauté immaculée de la belle âme franco-universelle-droit-de-l'hommiste, toujours dans son bon droit même lorsqu'elle resquille, pardon, lorsqu'elle résiste. J'aime comment, in extremis, les médecins positivistes français se voient rappeler par les sœurs polonaises chrétiennes que l'aide dont on a besoin n'est pas uniquement médicale. Le progrès ne dispense pas d'humanité. Ni les soins de sourires comme soutien.

(Cependant le mystère reste entier : que foutaient là des médecins français – venus récupérer quels blessés ? – et comment diable se fait-il que certaines de ces religieuses polonaises parlaient français ?)