14 juin 2015
Beauté de l'apaisement
En ouverture, Laurence Equilbey prend le micro pour expliquer que Dvořák a composé son Stabat Mater après avoir perdu trois enfants coup sur coup, et souhaiter aux personnes qui auraient connu des tragédies que cette musique puisse leur apporter consolation et réconfort. Dans le confort de ma vie sans problème, l'apaisement est simple quiétude. Résistant à une douce somnolence, je remarque que le rythme de tout un passage épouse la respiration d'une poitrine qui a cessé de hoqueter et laisse désormais les larmes couler paisiblement, deux soupirs répondant à une lente inspiration1.
Baignée dans ces pleurs qui ne sont pas les miens puis dans la lumière dorée du final, cuivres et soleil couchant, je me rappelle que je suis heureuse d'être vivante et, plus encore, de l'être parmi ceux qui le sont avec moi. J'ignore si la beauté peut apaiser le chagrin d'un deuil, mais elle console d'être soi-même mortel : du moins cette beauté-là l'aura-t-on vécue, ensemble.
1 À moins que ce ne soient deux brèves inspirations répondant à un profond soupir. Le début et la fin reprenant le même rythme, on peut imaginer par le passage de cette respiration-ci à celle-là l'apaisement progressif de la douleur. Dans le programme, cela devient « un mètre ternaire, un rien dansant, qui produit un balancement cyclique, doux et enivrant comme l'écoulement des larmes » (Marianne Frippiat).
14:33 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, concert, philharmonie, dvořák, stabat mater
De Dusapin et Duruflé
Concert du lundi 8 juin avec le Münchener Kammerorchester et le Rias Kammerchor
Geistliches Lied op. 30 m'a tellement plu que je suis prête à réviser mon préjugé contre Brahms. Il faudra voir s'il n'a pas triché, car j'ai un faible pour les choeurs et il est facile par là de m'émouvoir. Les mains d'Alexander Liebreich y sont peut-être aussi pour quelque chose, précises comme celles des danseuses indiennes et fluides comme une danseuse classique en rêverait. J'adore la manière qu'elles ont, après avoir intimé aux instruments de la boucler (boucle dans l'air), de faire respirer les dernières vibrations dans le silence (lente ouverture, caresse prolongée).
Pascal Dusapin continue de me fasciner. Quelques mois après Penthesilae1, je découvre Disputatio, composition cristalline sur un texte d'Alcuin, savant du VIIe siècle. Le dialogue maître-élève rappelle la dialectique socratique, sans qu'il y ait jamais l'amorce d'un raisonnement : le monde se saisit par la définition de ce qui est, définition mi-tautologique mi-poétique appliquée à tout et à rien. On n'est pas loin des élucubrations grammaticales et pour ainsi dire surréalistes d'Aristote lorsqu'il s'attache à montrer qu'une chose ne peut pas à la fois être et ne pas être. Alcuin a bien retenu la subtilité (une chose ne peut pas être elle-même et son contraire en même temps et sous le même rapport) et la tourne sous forme de devinette : qu'est-ce qui à la fois est et n'est pas ? Rien, répond le disciple, car rien est par le mot et n'est pas par la chose. Le disciple est un choeur de trois jeunes femmes aux voix incroyablement pures et aiguës, qui vous tiennent des Quid est aux « i » infinis. Associées à l'harmonica de verre, ces voix, bien plus que les définitions qui sont données comme réponses à leurs questions, donnent le monde comme transparent. Le maître, incarné par un choeur mixte plus nombreux et plus grave, vient polir ce que cette curiosité aiguë peut avoir, dans sa fragilité, de blessant pour nos oreilles. Et le dialogue passe, dans un souffle.
À l'entracte, nous confions une banane au « gardien de la nourriture » et c'est l'estomac serein que nous abordons le Requiem de Duruflé. Contrairement à la première écoute, ce n'est pas tant le choeur qui me subjugue, même s'il est de toute beauté, mais la mezzo-soprano. Assise sur sa chaise, les pans d'une veste délirante tombant en froufrous de néoprène de part et d'autre, son allure déjà m'étonne en me rappelant le personnage dessiné de Robin Wright dans Le Congrès : même coupe de cheveux, même dos très droit, même port de tête, cou étiré. Sa voix se révèle tout aussi étonnante ; je ne l'aurais pas soupçonnée si forte, si belle, sortant d'un corps aussi mince. L'alliage germano-grecque ? Il faudra que je me souvienne du nom de Stella Doufexis pour l'écouter à nouveau.
1« Après plus de deux années consacrées à la composition de mon opéra Penthesilea, où tous les protagonistes se déchirent et se massacrent comme des fauves pour aboutir à un néant mortifère total, aborder les profondeurs sereines d'un jeu de questions-réponses ontologiques m'a fait beaucoup de bien... » Pascal Dusapin, note du programme.
12:50 Publié dans Souris de médiathèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, concert, dusapin, durufé, cité de la musique, philharmonie 2
10 juin 2015
Et la lumière fut – un ballet à elle seule
Pour écrire le mouvement, Russell Maliphant utilise les corps mais aussi, ce que peu de chorégraphes font, les lumières. Conçus par Michael Hulls, les éclairages deviennent un véritable art, à mi-chemin entre la sculpture et le dessin, qui tantôt sculpte tantôt gomme les corps – corps qui émergent et disparaissent, sans cesse renouvelés sous nos yeux. Il y a la lumière quasi-stroboscopique de Still, qui démultiplie les percussions et les effets de popping de Dickson Mbi ; la lente giration d'After light qui transforme Thomasin Gülgec en figurine de boîte à musique, comme entraîné par la rotation de la ronde d'images projetées au sol, lesquelles se dilatent et se contractent au gré des Gnossiennes ; et la douche carrée de Two, cage au sein de laquelle Carys Staton livre une espèce de combat de capoeira à la lumière (répétition ou interprète, c'était moins incisif que dansé par Sylvie Guillem).
Le travail des lumières était moins central dans la seconde partie, composée de Critical Mass (duo masculin que j'avais trouvé beaucoup plus excitant dansé par le Ballet de l'Opéra de Lyon, de passage au CND) et de Still Current, duo qui aurait mérité des lunettes vraiment à ma vue, un re-replacement au parterre1 (le premier balcon était parfait pour apprécier le ballet de lumières de la première partie) et un peu plus d'heures de sommeil au compteur (c'était deux jours après le retour de San Francisco). Fatigue ou distance, je n'ai pas été gagnée par le sentiment d'excitation qui me prend d'habitude lorsque force et sensualité animent avec une force égale des duos rythmés-étirés où les danseurs ne cessent de s'attirer et s'esquiver, suaves et musclés. Cela mériterait d'être revu. En attendant, la poésie planante d'Afterlight valait à elle seule le déplacement.
Pour un compte-rendu plus détaillé, rendez-vous chez le petit rat.
1 Il y avait si peu de monde que c'était pour ainsi dire placement libre : la programmation danse du théâtre des Champs-Elysées est aussi bonne que sa politique tarifaire est mauvaise.
21:52 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : danse, tce, maliphant
2001 en 2015
Ciné-concert du samedi 30 mai
Du ciné-concert proposé de l'Orchestre de Paris, j'attendais plus du concert que du ciné, 2001 : a Space Odyssey faisant partie de ces films qui m'agacent prodigieusement. Sous couvert de mystère métaphysique et après nous avoir fait mariner pendant un prologue simiesque interminable puis nous avoir pris dans l'intrigue, Kubrik nous laisse purement et simplement en plan. La frustration est moindre au deuxième visionnage : on sait qu'il n'y a rien à en attendre. Autant donc profiter de la musique sans arrière-pensée. J'en étais à déplorer les cris des singes sur la musique lorsque l'os propulsé par la bestiole est devenu navette spatiale. Un Strauss a chassé l'autre. Le Danuble bleu. Devant la planète bleue. Comme pour le singe et l'outil, le déclic. D'un coup j'entends l'humour : Ainsi parlait Zarathoustra et son sur-homme pour qualifier la découverte de son ancêtre, la valse de Strauss pour une promenade en goguette dans l'espace1... La dérision désamorce la grandiloquence : le bout d'os n'est rien par rapport au vaisseau spatial et celui-ci n'est que l'aboutissement ultra-perfectionné de ce que l'outil a permis à l'homme de construire. Des siècles de progrès techniques balayés par un montage parfait.
Venue pour la musique2, voilà que je commence à entendre quelque chose au film. Et à l'apprécier, donc. J'abandonne le sens de la vie pour le présent l'histoire pour les détails, m'amuse de la longueur des instructions pour utiliser les toilettes en apesanteur (que l'on n'a évidemment pas le temps de lire, problème réglé), du sigle IBM sur le tableau de bord dans la cabine de pilotage (HAL, l'ordinateur de bord, est IBM-1 dans l'alphabet, souligne à la sortie Palpatine, fort de sa science geek), des messages de dysfonctionnement lorsque l'ordinateur décide de tuer tous les membres de l'équipage (l'informatique, fidèle à elle-même) et des parfaits raccords dans la scène finale de l'hideuse chambre verte où l'on voit Dave se voir plus âgé, avant que l'effacement de la silhouette-point de vue n'acte le vieillissement express du personnage.
Comme on ne se refait pas, je relève tout ce qui a trait à la nourriture : les plateaux repas sous forme de liquides à boire à la paille (en quelque sorte l'orgue à liqueur de Des Esseintes en version cheap-utilitaire), des sandwich au poulet ou au jambon – identiques – pas-terribles-mais-qui-s'améliorent (la SNCF, quoi), d'autres plateaux repas sous forme de solides non identifiables (on dirait les parallélépipèdes des légumes en sachet portionnables de Picard) et, enfin, un vrai repas avec des légumes en trois dimensions et de la viande qui vient manifestement d'un animal. Comme par hasard, le vrai repas intervient dans la chambre verte. Du coup, je pense qu'on peut entièrement fonder une interprétation du film sur sa représentation de la nourriture et arguer qu'il faut arrêter de chercher le sens de la vie (quête qui vous conduit, par souci d'efficacité, à bouffer des trucs lyophilisés) et profiter de ce qu'elle a à nous offrir (des bons petits plats, à déguster avec des couverts en argent, parce qu'on n'est pas des astronautes, bordel).
Egayée par ces élucubrations toute murines, j'accepte beaucoup mieux le final-foetus straussien. Sans compter que la nature de ce putain de monolithe noir est enfin révélée : c'est une radio diffusant uniquement du Ligeti (il faut avouer qu'Atmosphères, Lux Aeterna et le Requiem sont parfaitement trouvés pour donner une réalité sonore à tous les champs magnétiques ou ondulatoires qu'on pourra imaginer). Autre mystère de taille à avoir été levé : la finalité de la Philharmonie, qui a été créée – mais c'est bien sûr ! – pour les séances de ciné-concert (certes, les sièges sont loin d'être aussi confortables que ceux des MK2 ; mes genoux n'auraient pas été contre un partenariat Jean Nouvel - Martin Szekely). En bonus, les loupiotes indiquant la présence des marches traîtresses donnent à la salle, plongée dans l'obscurité, un air d'aéroport de nuit, aux multiples pistes de décollage.
1 Pour éviter que l'humour ne tourne à la farce, Kubrick « a souhaité diffuser l'enregistrement du Beau Danube bleu réalisé par Herbert von Karajan et l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Une interprétation ample, plus solennelle que légère, à l'opposé de certaines versions sucrées. » Antoine Pecqueur, extrait du programme. Mais quoiqu'on fasse, le Beau Danube bleu restera pour moi associé à Tom & Jerry.
2 Casé entre Ligeti et les deux Strauss, il ne faudrait pas oublier Khatchatourian (à jamais confondu avec associé à Khatchatryan).
20:23 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, concert, cinéma, odyssée de l'espace, odp, philharmonie





















