04 juin 2015
Beauté du lied funeste
Je ne me souviens plus trop de cette Mer-là, déjà lointaine, sinon que mon voisin de derrière la trouvait un peu inférieure à d'autres écoutes. Si je laisse ma mémoire et mes trous de mémoire seuls juges, peut-être n'était-je pas totalement en désaccord1. Je me souviens aussi avoir été moins exaltée qu'Hugo par les Tableaux d'une exposition de Moussorgski : peut-être étais-je seulement un peu fatiguée2.
Entre les deux, il y a des lieder de Mahler chantés par Matthias Goerne, que je suis sur le livret emprunté à ma voisine sans chercher à savoir si elle est bilingue, si elle s'en fout ou si elle partage la fascination de Palpatine, qui pourrait écouter le baryton lui chanter le bottin et en être tout aussi ravi. Demeure tout de même une légère différence entre un truc pas gai et des yeux qui disent « Regarde-nous bien, car nous serons bientôt loin3 ! » (évidemment que les yeux parlent ; vous n'avez jamais entendu parler de l'éloquence du regard ?) ou un enfant qui meure de faim pendant que sa mère prépare le pain4. Heureusement qu'il y a dans le lot un soldat pour affronter cette thématique funeste à coups de trallali, trallaley, trallalera5. Trallalera et le public applaudira.
1 Mais nous sommes d'accord : voguer sur du Debussy en compagnie de l'Orchestre de Paris reste un plaisir.
2 Jet-laguée depuis San Francisco.
3 « Sieh uns nur an, denn bald sind wir dir ferne ! », en allemand dans le texte, extrait de « Nun seh ich wohl, warum so dunkle Flammen », Die Kindertotenlieder.
4 « Das irdische Leben », Des Knaben Wunderhorn.
5 « Revelge », Des Knaben Wunderhorn.
22:10 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, concert, philharmonie, odp, mahler, goerne
Où il est question de yaourt, de baseball, de grenouille et, ah oui, de musique
La voix dans la musique, c'est un peu comme les fruits dans le yaourt : il faut des années pour parvenir à apprécier. J'ai beau trouver ça bon, il y a certains moments où cela me paraît incongru, comme de trop. La musique de Wagner est telle qu'on se passerait presque de cette voix par-dessus. Toute la difficulté à appréhender l'opéra, pour moi, réside là, dans cette voix qui se superpose à la mélodie sans toujours l'épouser, cette voix qui possède sa propre ligne, comme un instrument au timbre très différent des autres, auquel on aurait donné la prééminence. La dynamique dramatique du livret me fait oublier cette bizarrerie ; elle réapparaît dans tout son éclat en récital. On peut y faire son marché : vous me mettrez trois extraits de Parsifal, trois extraits de Lohengrin, ah, et pendant que vous y êtes, un prélude aussi. Le City of Birmingham Symphony Orchestra est bon commerçant et nous offre un extrait de la Walkyrie en plus. On applaudit. Rien qu'à sa coupe de cheveux, qu'il faut un certain talent pour faire oublier, je soupçonnais Klaus Florian Vogt d'être un bon chanteur ; effectivement, le ténor envoie – mais c'est en « sous-régime » qu'il m'impressionne le plus, au début d' « In fernem Land », où la voix se lève comme une aube.
Avant de découvrir Wagner, j'imaginais sa musique monumentale, lourde, colossale. Après deux opéras et quelques concerts (c'est encore peu, je sais), il me semble que c'est surtout une question de densité : tout se tient d'un bloc qui, pour massif qu'il soit, peut être sculpté avec une incroyable finesse. Question de densité, donc, plus que de niveau sonore. À la limite, la Symphonie n° 7 de Dvorák dépote plus. Je suis totalement partiale en raison de mon tropisme tchèque, mais : encore une victoire du Czech power ! On y voit passer une armée, peut-être, un peuple en tous cas qui, dans sa multitude, se confond avec les champs de blé qu'il cultive sûrement le reste du temps, quand il n'est pas entraîné dans cette symphonie, fier de ses frontières et du peuple qu'elles abritent.
On ne dirait peut-être pas, comme ça, mais la direction d'orchestre, c'est sportif. Lorsque le chef lance un signal au percussionniste, on croirait le voir lancer une balle de base-ball et le coup de cymbale devient l'illustration sonore d'une vitre cassée. On dirait même qu'un point vient d'être marqué lorsqu'il sert les poings, secoué par l'intensité de la musique : autant dire que c'est gagné, je me suis bien amusée.
Il faut dire qu'Andris Nelsons n'arrête pas. Les genoux perpétuellement en flexion, pire qu'un moniteur de ski pour les flocons, il plie, plie, plie, baisse la tête, encore et encore : on pense à Obélix, craignant que le ciel lui tombe dessus, ou à un prof de film comique, caché derrière son bureau pour éviter une attaque de boulettes de papiers. Pour un peu, il dirigerait accroupi et les cuivres ne verraient dépasser du pupitre qu'un bras au bout d'une baguette. Et puis d'un coup, il saute, pas haut du tout, au ras du sol, mais le simple fait de s'être redressé – les genoux toujours pliés, même en l'air – le fait ressembler à un diable en boîte. Palpatine propose de lui décerner un prix ballerina. Façon Francis Ponge alors, parce que cette maladresse vaguement batracienne, pleine d'humour, est touchante : vu comme il se donne, il n'est pas étonnant que le chef trouve la salle warm... au sens propre comme au figuré. Danse slave en bis. Salve d'applaudissements.
20:36 Publié dans Souris d'Opéra | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, concert, tce, wagner, dvorák





















