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25 septembre 2013

Geeks ♥ GNU

La formation palpatinienne pour geekification murine continue et j’y mets du mien. Jugez plutôt : j’ai zappé le déjeuner pour seulement prendre une douche après le cours de danse et filer à la conférence de Richard Stallman à l’autre bout du monde. À 15h, je m’installe dans un amphithéâtre de Paris 8, un sandwich pavot-jambon cru-tomates séchées à la main – enfin ! Après quelques bouchées, alors que je peux enfin m’intéresser à autre chose qu’à mon estomac en détresse, je commence à observer la faune qui m’entoure.

Il y a quelques portables de sortis, couverts de stickers contre les DRM et pour les logiciels libres. Je soupçonne leurs propriétaires de les avoir choisis imposants uniquement pour disposer d’une plus grande surface à recouvrir. Les T-shirts ne sont pas en reste, avec les DRM assimilés à des produits toxiques, sigles à l’appui – la parfaite panoplie du militant gauchiste appliquée au logiciel libre. Tout le monde est sous Linux, pardon, pardon, GNU/Linux, et la conférence n’a pas encore commencé qu’on apprend via Twitter que ça bataille entre diverses distributions. Je m’enfonce dans mon siège et serre mon sac contre moi en priant pour qu’on ne découvre pas qu’il contient un Mac. J’aurais peur qu’on m’exorcise à coups de lignes de commandes Shell, la violence physique n’étant pas a priori le fort de cette assemblée à tendance baba-cool, où les cheveux longs ne sont pas réservés qu’aux filles, de toutes façons minoritaires. L’organisateur, qui a probablement pioché dans les élastiques de sa fille pour attacher sa queue de cheval, me fait penser à mon père. Papa poule annonce le programme des réjouissances et Richard Stallman commence, en chaussettes, cheveux et barbe au vent.

La conférence, sans slides ni notes, prend la forme d’un monologue à bâtons rompus par un verre de Pepsi ou une demande de confirmation sur le genre de tel ou tel mot. Cela cause surveillance, collecte des données personnelles, menottes numériques, logiciel malware et droit des utilisateurs avec un curieux de mélange de pessimisme réaliste (à partir du moment où les données personnelles sont à disposition, elles finiront par être utilisées de manière abusive) et d’engagement utopiste (il faut lutter, on doit changer les choses, on doit refuser d’utiliser les sites qui nous fliquent). Alors que l’on se dresse contre le spectre d’une surveillance généralisée – le rêve de Staline, rendu possible par la technologie –, la liberté revendiquée est paradoxalement, comme dans toutes les utopies volontaristes (communisme compris), très contraignante : il faut, on doit, les impératifs se multiplient. Ce qui préserve ces revendications éthiques (le mot revient sans arrêt) de devenir une morale, dangereuse lorsqu’on veut l’imposer à tous, c’est leur fond kantien. La notion de malware universel (Microsoft, évidemment) m’a mis la puce à l’oreille : tiens, tiens, on dirait fort un impératif catégorique. La filiation, quoique tirée par les cheveux, m’a parue évidente lorsqu’il a ensuite été question du critère de bonne volonté. De fait, la liberté des libristes ressemble beaucoup à l’autonomie : la communauté veut pouvoir se donner ses propres règles.

Là où l’on vire au schématisme, c’est lorsqu’on en déduit que liberté et pouvoir sont antinomiques. L’utopisme des geeks flirte alors avec l’anarchisme – à cet énorme détail près qu’ils ne font violence au capitalisme que sous l’égide du partage, en diffusant au maximum les biens culturels. Cela donne lieu à une excellente saillie : lorsqu’on lui demande ce qu’il pense des pirates, Richard Stallman répond qu’il a beaucoup aimé le premier épisode. Ma blague favorite de la conférence, à égalité avec le Kindle rebaptisé Swindle, c’est-à-dire escroquerie – de livres qui ne nous appartiennent plus. En effet, si le libriste a des velléités communistes, il n’est en aucun cas prêt à renoncer à la propriété privée. Ce n'est pas l'objet de la critique, on ne peut plus clair si l'on considère que le logiciel propriétaire a été renommé privateur – nous voilà en plein travail idéologique de la langue.

L'engagement de Richard Stallman va pourtant au-delà du militantisme ; il est presque vertueux. Il lui en faut, en effet, de la virtu, du courage, pour rester cohérent jusqu'au bout, même lorsque ses convictions le font paraître d’une autre époque : il n’a pas de téléphone portable, nécessairement truffé de logiciels espions, et ne commande pas en ligne sur les sites qui exigent des données personnelles (mais quel site ne le fait pas ?). À voir le nombre de téléphones portables dans la salle, où l’on twitte et surfe sur Google Chrome, on voit bien que c’est là que le bât blesse : peu de gens sont prêts à sacrifier un mode de vie ultra-connecté à des principes éthiques. Contrairement à ce que la popularisation du terme laisse penser, le véritable geek n’est pas l’amateur de gadgets technophile que l’on croit. Bien loin des tablettes, le geek libriste a des airs d’ermite : le PC sous GNU/Linux, rien que le PC sous GNU/Linux, tous les PC sous GNU/Linux. Amen. On vient en pèlerinage assister à la conférence de Richard Stallman, même si on n’écoute que d’une oreille le sermon qu’il prêche à des convaincus, parfois pécheurs (pardonnez-moi, seigneur, d’avoir téléphoné sous Androïd).

 

Au final, je n’ai pas l’impression d’avoir appris énormément de choses (des faits dont je n’étais pas au courant, oui, mais rien qui débouche sur des idées vraiment nouvelles pour moi, fréquentant depuis quelques années déjà un appartement peuplé de manchots). En revanche, la tambouille idéologique dans laquelle elles baignent est franchement fascinante. Je comprends mieux pourquoi, maintenant, les champions du logiciel libre peuvent paraître effrayants. Et j’ai l’impression de mieux comprendre aussi la conception qu’a Palpatine de la liberté, qui m’a beaucoup surprise au début et qui continue de m’étonner parfois encore. On est habitué à entendre que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Richard Stallman, lui, revendique une liberté d’expression qui va jusqu’à la liberté d’insulter – et je ne suis pas entièrement certaine qu’il s’agisse d’un problème de vocabulaire. Cette liberté radicale ne tient que dans la mesure où l’on ne cherche pas à imposer quoi que ce soit à l’autre. Même si on est convaincu que ce qu’il pense ou fait, c’est de la merde – et qu’on lui dit ! –, on ne cherche pas à le sauver malgré lui, à le libérer de ce que nous considérons comme une dépendance ou un esclavage. On laisse l’autre libre d’être enchaîné si c’est son choix, s’il a fait le choix du non-choix. C’est une conception de la liberté particulièrement dérangeante dans le pays des droits de l’homme et de son universalisme autoproclamé ; cela protège pourtant en politique d’une ingérence à outrance (par exemple, le colonialisme, moyen de propager la bonne parole – pour éviter les exemples à chaud).

Je peux relâcher mon sac : mon Mac et moi n’encourons que le mépris de ne pas adhérer totalement au plaidoyer libriste. Ouf ! La conférence se finit par la vente aux enchères d'une peluche gnou pour la défense du logiciel libre.

write(0, "Philosophie. Acounamatata !n", 28);

Mythologies : Μακρόπουλος

L'Affaire Makropoulos me rappelle Vente à la criée du lot 49 : embarqué dans une histoire complexe d'histoires intriquées, on se concentre pour essayer de ne pas perdre le fil mais lorsqu'on s'aperçoit qu'il y a en quantité et qu'on ne fait que resserrer un peu plus le mystère à chaque fois qu'on en tire un, on commence à lâcher prise. Dans cette histoire d'héritage qui traîne depuis un siècle, pleine de fils plus ou moins légitimes, de fils naturels, de maîtresses, d'amantes et d'épouses sur trois générations, je finis par me laisser porter par la musique et cette curieuse femme qui semble les connaître toutes, tout comme elle connaît les surnoms de chacun de ces hommes. Sans schéma pour identifier Bertik à Albert, Pepi à je ne sais qui et savoir qui est l'arrière-grand-père de qui, advienne que pourra. Dans l'opéra de Janáček comme dans le roman de Thomas Pynchon, il s'avère que l'on a fait exprès de nous embrouiller et que l'on a fort bien fait de ne pas s'en formaliser.

La vérité n'éclate pas, prononcée dans le silence après une explosion qu'on aurait pensé triomphante. Ελίνα Μακρόπουλος. La vérité, c'est qu'il n'y a pas d'explication, pas de verbe, seulement une évidence, un nom – étranger, comme la vérité, toujours étrange. Le prompteur l'écrit d'ailleurs en grec alors qu'il s'affichait jusque là dans l'alphabet occidental, comme pour redonner son étrangeté au trop bien connu. Elina Makropoulos est Emilia Marty, est Eugenia Montez, est Ellian MacGregor. Elle est née en Grèce en 1575. Fille d'une longue tradition mythologique et d'un père jeté en prison pour charlatanisme, elle a reçu de ce dernier une immortalité de trois cents ans1 après que l'empereur, à laquelle elle était destinée, a demandé la preuve de cette formule de jouvence – malheureux qui demande des preuves au lieu d'accorder sa foi ! Tout comme l'avocat de McGregor, c'était manifestement « un esprit pratique, qui ne prend pas en compte les miracles ».

Le miracle ne semble pourtant pas se considérer comme tel. Après avoir passé trois cents ans à en paraître seize, Elina s'est mise à vieillir et, la mort approchant, essaye de remettre la main sur la formule mais il semblerait que ce soit plus par instinct de survie plus que par réel désir de vivre. À fréquenter des générations d'hommes, elle a accumulé une expérience qui ferait paraître candide le plus libertin des hommes, les a attirés, manipulés, en a aimé un, aussi, mais de son propre aveu, on se lasse d'être bonne comme d'être mauvaise.

Les mues successives de toutes les femmes qu'elle a été, mortes les unes après les autres, en ont fait la femme par excellence et le mythe a pris le pas sur sa personne. Elle n'est pas encore morte qu'elle est déjà un souvenir, un peu comme Marilyn Monroe, à laquelle l'identifie le metteur en scène. Aux images d'archive projetées pendant l'ouverture, répondent les rôles et les perruques par lesquelles Emilia-Elina convoque l'image de la star – le King Kong géant assurant le spectaculaire. Au milieu de tous ces rôles, tous ces personnages, toutes ces femmes, on a perdu Elina – qui ne revient à elle que pour mourir enfin. Se noyer dans les lumières nocturnes d'une piscine tandis que les hommes restent au bord de la rambarde, comme des mafieux sur le pont d'un bateau. Fin de la projection.

 

Vers la fin de l'opéra, Elina dans la piscine

 

Qui veut vivre pour l'éternité ? C'est poignant, cette énergie que l'on met à en faire une question rhétorique, à se prouver que l'immortalité n'est pas souhaitable. À accepter d'être mortel, malgré les mythes et les stars, grâce aux mythes et aux stars. On y met beaucoup d'énergie parce que l'on sait que l'on ne s'y résignera jamais vraiment2 : pourquoi, sinon, l'affaire Prus-MacGregor serait-elle devenue l'affaire Makropoulos ?

 

 

1 Même l'immortalité est à durée limitée, maintenant – je ne sais pas si vous voyez la précarisation de l'emploi divin. La modernité, je vous jure...

2 Čapek, à l'origine du livret, « l'envisageait sous l'angle de la comédie », tandis que Janáček, qui continue d'instruire l'affaire Prus-MacGregor jusqu'à épuisement, connaît les ressorts de cet optimisme désespéré et donne à l'oeuvre « la profondeur d'une tragédie personnelle ».