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20 janvier 2013

Le monde d'Emma Watson

Avec un ado engoncé dans sa vie et dans son corps, qui aimerait être aussi invisible que le correspondant imaginaire auquel il adresse son journal,

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une héroïne en blouson de baseball,

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un groupe de gentils freaks comprenant entre autres une gothique bouddhiste et un gay canon (Ezra Miller, je note - même son prénom est canon) dont le boyfriend ne s'assume pas,

MONDE DE CHARLIE

 

et un instant Titanic-like à l'arrière d'un pick-up au passage d'un tunnel

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... on aurait pu avoir un teen movie mièvre.

 

À l'inverse, avec un anti-héros qui sort de l'hôpital psychiatrique et des squelettes particulièrement osseux dans les placards du trio central, on aurait pu virer dans le glauque ou, à tout le moins, dans le mélo.

 

Sam et Charlie assis à l'écart pendant une fête


Le Monde de Charlie n'est ni l'un ni l'autre parce qu'il est l'un et l'autre : gravité du passé et légèreté des fêtes présentes font une toile de fond à la vie, irréfléchie, quotidienne, qui pour être irréfléchie et quotidienne n'en forme pas moins peu à peu une histoire, à partir de laquelle se construisent ces adultes en devenir. Il n'est pas tant question de choix que d'estime de soi, de ce qu'on a été et de ce qu'on pourrait (quand même) être.

Comprendre qu'on a l'amour que l'on pense mériter (et nos deux paumés ne pensent pas valoir grand-chose), c'est aussi comprendre qu'on ne peut pas aider les autres envers et contre eux-mêmes. On peut essayer de les amener à s'estimer en les soutenant, en les encourageant, comme Charlie qui fait travailler Sam pour qu'elle obtienne une bonne fac, mais le dernier pas, décisif, qui est d'une certaine façon le premier, ne peut être franchi que par la personne elle-même. Et cette personne, c'est peut-être aussi soi. L'avantage de faire tapisserie est qu'à force de les observant, on apprend vraiment à connaître les autres, parfois mieux qu'eux-mêmes ; l'inconvénient est que l'on risque de demeurer le spectateur de sa propre vie : ce sera alors au tour de Sam de faire comprendre à Charlie qu'il ne peut pas toujours s'effacer au profit des autres et qu'en l'occurrence, elle ne peut pas être aimée s'il n'ose pas, lui, l'aimer.
 

affiche

L'affiche ne rend pas justice au film, en faisant croire à un triangle amoureux là on il n'y a qu'un formidable trio : le demi-frère de Sam, redoublant, a déjà tout compris au film ; dandy et déjanté, il insuffle une certaine légèreté quand les deux autres risqueraient de se laisser entraîner par leur trop lourd passé.

Le titre français n'aide pas non plus : Le Monde de Charlie aplanit le propos, alors que The Perks of Being a Wallflower que l'on pourrait traduire par « De l'avantage de faire tapisserie » ou « De l'avantages de se fondre dans le décor » pose d'emblée le personnage au pied du mur. Et dans wallflower, il y a flower, une promesse d'épanouissement au milieu d'affreux motifs muraux.

 

Sam et Charlie collés au mur lors du prom

Dans la renaissance de Sam, il y a aussi la naissance de l'actrice : Emma Watson n'a pas fait ressurgir Hermione un seul instant.  
 

Apparemment, l'annulation de la miévrerie par le mélo et du mélo par la miévrerie fait fonctionner à fond l'identification : je soupçonne Palpatine d'avoir déjà envoyé ou reçu une compilation-déclaration maison.

19 janvier 2013

Desh à mains nues

Il y a cette main qui n'a de cesse de passer sous le bras et de s'échapper à l'arrière du corps, forçant Akram Khan à se retourner. Vers les coulisses de son histoire, vers le passé qu'il n'a pas vécu mais qui est quand même le sien car celui de son père. Il regarde la paume de cette main avec étonnement – à la fois sienne et étrangère.

 

Il y a ces mains qui sont le prolongement de l'outil, cette masse dont il frappe de plus en plus fort, de plus en plus vite, un monticule de béton qu'on imaginerait encercler un platane et qui n'entoure qu'un peu de terre. Juste assez cependant pour qu'affleurent des racines : un homme qui a choisi le mouvement ne peut pas être déraciné. L'absence de l'origine est jouée et déjouée à chaque fois que le danseur se met en mouvement et qu'il écrit avec son corps son histoire, une histoire, qu'il construit ou qui l'invente.

 

Il y a ces mains qu'il ne cesse d'essuyer contre sa tunique mais qui ne sont pas sales : elles sont seulement pleines de terre, de sa terre, desh, Bangladesh, qu'il ne connaît pas et qui est là, imprimée au creux de sa main, au milieu des lignes de vie, de chance et d'amour. Et de douleur mais on ne le sait pas encore, pas vraiment.

 

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Il y a cette main sceptique qui se frotte la barbiche, celle du père, dont le visage est dessiné sur son crâne. La tête penchée comme un enfant pénitent, il fait revivre ce personnage et sa sagesse d'ancien, qu'il n'a pas voulu connaître ni comprendre lorsque sa génération l'incitait plutôt à imiter Mickaël Jackson et à parler anglais comme un Américain black. De cette métamorphose surgit l'histoire du père, cuisinier du village, malmené par la guerre, jusqu'à ce que son visage s'efface et que le danseur relève la tête.

 

Il y a cette main, invisible mais ô combien réelle, qu'il prend dans la sienne. Courbé, mais pas sous le poids des ans – ou alors seulement de ceux à venir – il raconte des histoires à sa nièce, je crois, qui ne s'en laisse pas conter.

 

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Photo Richard Haughton
 

Il y a ces mains qui grimpent aux branches d'un arbre gigantesque, fabuleux, à l'écorce de crayon de couleur : le danseur, narrateur, petit homme, enfin, traverse ce récit fabuleux, projeté sur une toile tendue en avant-scène et peuplé de toutes sortes d'animaux sauvages. La canopée de cette jungle ressemble à un nuage, dont le petit homme aura tôt fait de descendre.

 

Il y a ces mains refermées et brandies, comme pour le but qui marque la victoire d'un match de football. La fête est pleine de cris et de pancartes mais les seuls points que l'on marque sont les coups qu'on donne en l'air et des coups de feu répondent aux poings levés.

 

Il y a cette main qui ne tient pas son iPhone, en panne, mais qui se raccroche à cette voix d'enfant au service après-vente, à l'autre bout du monde. On ne sait plus très bien qui veut réparer quoi ; la communication est toujours difficile à maintenir.

 

Il y a cette main qui effleure et ébranle une forêt de bandes de tissu tombées des cintres, pales adoucies par rapport à celles, d'hélicoptères, qui ont servi à meurtrir les voûtes plantaires de cet enfant qui ne savait pas sur quel pied danser pendant la guerre. 

Il y a cette main thaumaturge qui effleure et ébranle les pâles de tissus, et les fait danser  se substitue aux pieds. 

 

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 Photo Richard Haughton
 

Il y a ces mains, incroyablement expressives, qui dansent comme ailleurs, comme en kathak, et font débouler sur scène le danseur comme un derviche tourneur.

 

Il y a ces mains, bavardes, et il y a cette main par laquelle Akram Khan m'a pris pour me raconter ce qu'en tout autre occasion je n'aurais pas écouté – ou si mal entendu.

 

Il y a des spectacles en Il y a, comme ça, et Desh en fait partie.

 

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