07 mai 2009
Déchiffrer Kundera
Pas de décorticage ni de signification hiéroglyphique – il s’agit pour ainsi dire d’un déchiffrage musical, d’une première lecture, tâtonnante, mais où déjà se devine une petite musique.
Il me semble ne vous avoir encore jamais saoulé (je cherche vraiment à vous enivrer avec n’importe quoi) avec mon irrationnel engouement pour les noms commençant par K. La généralisation est un peu cavalière étant donné qu’il n’y en a pas pléthore – je n’en vois même que deux, pour l’instant : Kafka et Kundera. J’ai beau détester les romans du premier (là aussi, hâtive généralisation, mais on ne devrait jamais justifier une mésentente cordiale), et supporter la Lettre au père, j’adore ce nom qui claque en allitération. C’est comme si l’overdose de Procès en terminale, en lettres et en allemand (avec un petit extrait d’America, pour diversifier dans le même), puis en hypokhâgne en allemand, un extrait du Château, n’était pas rattachée au nom de l’auteur. K particulier donc, et qui remonte bien avant la khâgne et ses tics orthographiques.
Ajoutez à cette fantaisie que j’étais déjà tombée sur un ou deux extraits de l’Insoutenable légèreté de l’être ; qu’en l’effeuillant à Gibert, j’avais été intriguée par ses courts chapitres sans titre, mais avec de grands chiffres bien alignés sur la marge de gauche ; que je l’avais aperçu ici ou là, et que j’étais en période de révisions : vous verrez par là dans quelles dispositions favorables j’étais envers Kundera.
Alors quand j’ai eu fini l’Insoutenable légèreté de l’être, je me suis dit qu’il fallait vérifier l’origine de mon enthousiasme, peut-être par trop circonstanciel : je suis retournée à Gibert, et guidée par le hasard des étiquettes jaunes (louées soient-elles), je n’ai pas voulu être dupe de La Plaisanterie. Elle était pourtant bien bonne. Moins violente que la salutaire claque de ma découverte, mais quand même déconcertante. Et l’autre K de rappliquer « si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon lire… un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ».
A force de s’étiqueter littéraire, et de décortiquer toute œuvre de caractères, on finit par ne plus lire, mais seulement relire. Le fourmillement est infini dans l’approfondissement, mais l’on en vient tout de même à tourner les pages comme un lion en cage – et un lion n’est pas trop à son aise dans une fourmilière. La richesse de l’échantillon de bibliothèque dans lequel on évolue demeure constante mais devient trop bien connue, elle se racornit à vue d’œil critique. Un peu comme cela avait été le cas avec L’écume des jours, et VIan ! prend ça en pleine poire, -la liqueur était forte-, la lecture de Kundera m’a fait l’effet d’un coup de canon dans l’enceinte de ma petite cité littéraire ; brusquement un pan de mur est tombé, et tout un univers est apparu, étranger. Je ne doute pas qu'il finisse par être intégré à mon Panthéon romanesque ; ni qu’il secoue un peu en retour mes lectures poussiéreuses. Il n’en reste pas moins que voilà, un pan de mur est tombé.
Peut-être ai-je d’abord eu la vision de cet autre univers par la partition en feu d’artifice, et les autres romans ne m’en sembleront que les gammes. C’est possible, La plaisanterie m’a parue plus uniforme que l’Insoutenable légèreté de l’être. Mais il est fascinant de voir comment se constitue cet univers, quels en sont les motifs, les récurrences, relever les obsessions et les mythes personnels de l’auteur. Il faudra quand même que je me modère, que je ne baffre pas toute sa bibliographie d’un coup, que je savoure. Tout au long de ma lecture, j’ai tâché d’adapter mon rythme, et toujours mon esprit agitait le fragment de Pascal comme une menace, Quand on lit trop vite ou trop doucement, on n’entend rien, ne pas gâcher, surtout, l’irréversibilité de cette première lecture (dernière fois première). Tout était à souligner, à remarquer, à retenir, à relier, à goûter - un buffet de saveurs inhabituellement mariées. Et puis comme c’est se gâcher la lecture que de s’appliquer à ne la pas gâcher, j’ai envoyé promener les deux infinis et leur in(sou)tenable juste milieu, et ai mis tout mon zèle à gâcher allégrement ma lecture en me baffrant à toute vitesse, avec l’assurance que je pourrai toujours y revenir, comme on se rassurerait d’avoir de l’aspirine à portée de sac avant de se mettre à boire. Et déjà j’ai envie de relire.
20:08 Publié dans Souris de médiathèque | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : lecture, livre
Tokyo Sonata
Attirée par l’affiche et le titre, je suis allée seule hier au cinéma – salle peuplée de dames en phase d’être grand-mères. Je n’arrive pas bien à comprendre pourquoi l’on fait preuve d’un tel engouement pour ces personnages ballotés par un hasard destructeur.
On est pris dans le tourbillon (mais vitesse feuille morte qui tombe) d’une descente aux enfers inversement proportionnelle à la montée du père à l’ANPE (immense file d’attente en colimaçon, genre parc d’attraction est beaucoup moins fun). Il s’est fait mettre à la porte de son entreprise – extrême rapidité, déjà la scène du renvoi est filmée depuis l’embrasure- et refuse d’avouer à sa famille qu’il est au chômage. Le costume de businessman prend alors un tout autre sens, celui qu’on enfile pour jouer un rôle pas ludique du tout. Un ami embarqué dans la même pièce, qui a programmé son portable pour qu’il sonne cinq fois par heure, se fait si bien schizophrène qu’il finit par se suicider. Il faudra parallèlement un suicide du côté de la mère (celui du cambrioleur qui l’a prise en otage – oui, oui, cette partie de pétage de câble est assez délire) pour que la famille revienne s’abriter sous le toit commun, port après la tempête.
Et la sonate dans tout cela ? C’est le jeu –musical cette fois-ci- du fils cadet, l’aîné ayant débarrassé le plancher en s’engageant dans l’armée américaine. Celui-là prend des cours de piano en cachette de ses parents, et sa partition est bien silencieuse : on ne l’entend jamais jouer, les scènes de cours de piano commencent à l’instant où il referme le clavier, et il répète chez lui sur un synthé cassé trouvé dans les encombrants. En un mois, il est promu au rang de petit génie, et c’est bien commode pour finir le film. Car on a l’impression que l’individu n’est rien tant qu’il n’a pas un talent particulier, ainsi qu’on réclame au père à chaque entretien d’embauche : le hasard que l’on autorise à porter chance n’est pas l’enveloppe de billets trouvés en faisant le ménage dans un centre commercial (nouveau job du père), mais bien la passion assortie de talent que s’est découverte le cadet pour le piano.
Cela donne lieu à une belle scène finale – celle de l’affiche- où le fils passe son audition dans une atmosphère apaisée. Le vent qui soulève lentement le rideau au fonds de la salle ensoleillée contraste avec la scène initiale de la maison ouverte à tous vents et qui prend l’eau. Il faut dire aussi que les personnages n’ont cessé d’écoper pendant tout le film.

Mais l’on a du mal à voir comment le naufrage est évité, comment ils parviennent à composer la famille sur laquelle tout le monde se retourne à la fin de l’audition –miroir du spectateur qui s’interroge ?- alors qu’ils ne faisaient que cohabiter jusque là. Chacun a sa ligne mélodique*, et cela semble pur hasard si de leur juxtaposition finit par naître une harmonie – mon oreille non-musicale enregistre plutôt les dissonances initiales et finit par les percevoir comme des discordances.
Des portées, il en reste surtout les lignes. A l’instant où j’ai vu la maison lacérée de fils électriques, m’est revenu en mémoire cette formule lue sur un blog (qu'il faut aller voir), comme quoi c’est un « film de lignes ». Je n’ai pu que souscrire à cette remarque, et m’amuser de voir le dîner d’abord filmé derrière la rambarde de l’escalier (zébrure en diagonale qui est reprise par le salut militaire que l’aîné en partance dédie à sa mère – et à nouveau, la diagonale est au premier-plan, ligne floue qui déchire la mère – comme une photo) puis, à la fin du film, filmé sous l’angle opposée, la famille étant réunie sous les étagères de vaisselles bien rangée.

Mais au final, j’ai du mal à trouver une ligne directrice, et plutôt l’impression de m’être fait balader. Certes, le grand air fait du bien – salle climatisée, veste en polaire utilisée comme couverture et foulard passé du cou à la tête, comme une petite tata (qui a dit que le cinéma était glamour ?) – mais. J’ai l’impression de rester en plan, et d’avoir suivi une famille qui disparaît, hors esprit, comme hors champ dans la dernière scène. Restée sur ma faim (d’accord, c’était l’heure du goûter) en étant pourtant vaguement gavée. Quelques rires, quelques visions bien trouvées, mais quelque chose m’échappe. Certains diront peut-être la critique ou du moins la peinture sociale. Mais le père n’agit pas pour donner le change à la société (il se retrouve à la soupe populaire avec d’autres imposteurs comme lui en costard-cravate), mais pour garder son autorité dans une famille qui n’existe plus (impossible d’être crédible en reprochant à son fils d’avoir menti pour le piano quand lui-même déguise son refus d’échec). Question d’apparence peut-être, apparence de courage à feindre de travailler, de professionnalisme (même pour le technicien du surface, comme on fit) à utiliser des produits spécifiques quand un seul pourrait faire l’affaire et de dignité à nier l’échec - et quelque chose qui, contrairement à son ami suicidé, transparaît en-dessous et va permettre au père de garder la tête hors de l’eau, alors même qu’il voudrait se noyer dans le flot – hésitation sur la rive avant de prendre son souffle et de plonger dans le cortège humain en direction du train (quotidien).
Métaphore de la musique et du naufrage : les sirènes tirent la sonnette d’alarme mais silence de l’amer repos. Conclusion sceptique. Hum.
* Cela est sensible dans cette critique, par exemple, qui prend les personnages les uns après les autres (mais qui parvient ainsi à une plus grande cohérence de vision que moi - quoiqu'en l'occurrence, ce ne soit pas très dur).
10:48 Publié dans Souris de médiathèque | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : film, cinéma, décortiquage






















