02 septembre 2007
La Modification, de Michel Butor
[Attention, prise de tête nombriliste (oui, je suis souple) en vue.]
Vous êtes le personnage central de la Modification de Michel Butor. Ou ce qui s’en rapproche le plus. Pas d’identification. Pas un personnage à proprement parler, même si le nom de Léon se découvre au détour d’une page : vous, en tant que lecteur, vous insérez dans le roman, par cette seconde personne du pluriel qui vous happe plus qu’elle ne vous invite. Rien de plus justifié cependant, puisque l’infinie complexité d’une personne ne se reproduit qu’au prix de grossiers artifices – il est tellement moins mensonger de vous imbriquer vous, lecteur vivant et attentif (du moins au début) dans une histoire. Qui n’en est peut-être pas une.
Léon ou vous, peu importe, est dans le train Paris Gare de Lyon-Rome. Il ne se rend pas en Italie comme à son habitude, pour son travail de commercial chez Scabelli, fabriquant de machine à écrire, mais pour annoncer à Cécile, sa maîtresse, qu’il lui a trouvé une situation à Paris, qu’elle va pouvoir le rejoindre et qu’ils vivront ensemble à Paris. Il ne doute pas ; vous non plus, puisque vous êtes il. Mais ce voyage en fait revivre d’autres qui se superposent et tracent sur le rail de cette voie de chemin de fer l’histoire de cet homme : son voyage à Rome avec sa femme, son échec, son voyage à Paris avec Cécile, son échec, son retour à Rome avec Cécile, son mensonge et d’autres trajets en cul-de-sac.
Ces mêmes lieux (communs ) qui défilent rendent tout décor instable ; les voyageurs sont des identités de papier interchangeables que l’on appelle Agnès ou Paul à sa convenance, par commodité d’écriture. Les différents voyages réitèrent le même trajet, mais la ligne droite est brisée en des centaines de segments. La flèche chronologique ne va pas du passé à l’avenir ; le présent est truffé de renvois des deux côtés, au point que passé, présent et futurs s’entremêlent dans le seul temps du roman. Inutile donc de chercher à cartographier son chemin au milieu des prolepses et des analepses. Le temps, aussi bien que le personnage est une convention admise, mais que l’on peut faire éclater – dans ces éclats de voie avance le nouveau roman.
Michel Butor efface le roman : c’est ce livre blanc, que Léon a acheté gare de Lyon, qu’il ne cesse de manipuler, de prendre et de ranger, de feuilleter, mais qu’il ne lit pas et dont il ne sait même pas le titre, dont vous ne savez même pas le titre, c’est le livre que vous tenez dans vos mains –puisqu’encore une fois, vous êtes Léon, les "on" que l’on trouve partout et nulle part. Ce livre, c’est à vous de l’écrire, c’est-à-dire à vous de le lire comme vous l’’entendez, de le reconstruire en en composant les éclats. Brillant(s). On ne vous livre pas un miroir dans lequel vous identifier. C’est le matériau que l’on vous fournit ; car le nouveau roman est tout de même roman : la Modification est écrite, elle n’est pas tout à fait ce livre passe-partout blanc de Léon. Elle contourne ou plutôt cerne la difficulté en laissant apparaître les artifices du roman comme tels – l’écriture, bien loin de la verve de l’artiste inspiré, est présente sous sa forme concrète la plus triviale : Léon est marchand de machines à écrire. L’histoire est soumise à la mécanique de l’écriture comme Léon à celle du train, et si celui-ci est physiquement épuisé de son voyage, celle-là s’épuise dans ses tensions – jusqu’à la fin du roman, au double sens du terme.
Les personnages sont aplatis dans deux dimensions, désuètes, comme le nom d’Henriette, la femme de Léon avec qui il ne parvient plus à communiquer. Les décors sont mobiles, représentés derrière la vitre du wagon. Les traditions romanesques sont un peu dépassées, mais on continue tout de même à les suivre, comme la famille qui loue sa chambre à Cécile et à qui les apparences suffisent – Léon est son « cousin ». Les vestiges du roman sont tenaces ; ils exercent une forte fascination, une attraction, même puisqu’on ne peut s’empêcher d’y revenir, de hanter ses ruines comme Léon et Cécile qui partent à la découverte des vieilles pierres romaines, parcourent les musées et sillonnent les églises. Le mythe de Rome – comme sa sonorité est proche de « roman », ne trouvez-vous pas ?- est plaisant, envoutant, même, mais il ne peut pas s’exporter. Le charme de Cécile est lié à celui de Rome, celui de l’histoire, au roman. Vous ne pouvez pas les arracher l’un à l’autre, il est pour ainsi dire impossible de débarrasser le roman de ses archétypes et stéréotypes, il n’y survivrait pas.
Les voies ont beau être multiples, le train est obligé de suivre les rails de l’écriture, l’histoire court sur les lignes de la feuille. Impossible de dérailler sans que l’histoire patine. Elle avance toujours, se reprenant, se corrigeant, et se gonflant sur sa lancée. Léon ne doute pas, c’est bien plutôt sa certitude qui se modifie, s’émousse, qui s’altère en une certitude inverse à sa volonté de départ : il ne peut pas recommencer sa vie avec Cécile à Paris, sous peine de faire disparaître la Cécile qu’il aime et de la transformer en une seconde Henriette. De même, le nouveau romancier ne peut pas faire éclater le cadre du récit, seulement la nature morte qu’il renferme ; il est inexorablement ramené vers la logique romanesque – à lui de dessiner de nouvelles lignes de fuite. Bien loin de se libérer de son carcan routinier parisien, Léon comprend lors de son escapade extraordinaire à Rome combien il est dépendant de Paris. Les lois de la perspective ont parlé : l’horizon est plombé. Le train arrive à Rome mais l’arrivée n’est pas vraiment sa destination.
Cependant, c’est terminus, tout le monde descend.
D'où la question existentielle : la voie du nouveau roman n’est-elle pas un cul-de-sac où il y a certes d’intéressants monuments qui valent le détour, mais où l’on est vite obligé de rebrousser chemin ? [Butor destructor ? -pardon, je n'ai pas pu rester sérieuse jusqu'au bout].
20:15 Publié dans Souris de médiathèque | Lien permanent | Commentaires (7)
L'espoir est au bout de la corbeille
Je ne sais pas s’il existe de bons préjugés, mais il existe de bons virus. Comme celui du rangement qui s’abat sur les futur proche khâgneux et autres. Je redécouvre que mon bureau est transparent ; plus aucune feuille ne flotte au-dessus, aucun classeur n’est échoué en-dessous – de la moquette bleue à perte de vue. Mère Mer paisible.
Pourtant la tempête a soulevé beaucoup de poussière et d’antiquités. Le tri de la corbeille de papier relevait de l’exploration de couches archéologiques. La spéléologue débutante que je suis a tout de même mis à jour certains trésors non cartographiés : trésor matériel en l’objet d’un billet de dix euros, qui, passé au rayon X de ma mémoire, doit provenir de Noël dernier voire de mes dix-huit bougies ; et trésors spirituels aussi en pagaille que mes neurones. Jugez plutôt de ces traces fossilisées : un fond de carte de la Russie , un bout de script du Procès, des brouillons de traductions latines et de squelettes de plans non identifiés ; une explication de texte sur un discours du général de Gaulle ; les sujets d’entraînement pour le concours général d’anglais ; une feuille de brouillon de bac, rose et vierge, je vous prie ; des restes de cours remontant jusqu’à l’ère secondaire [je passe en khâgne, pourquoi ?] mêlés à des coupures de journaux sur des spectacles de danse que je n’ai pas vus, des tickets de cinéma presque effacés… et mille autres objets dont je n’ai pour certains pas la moindre idée de ce qu’ils ont été et comment ils se sont sédimentés là. Les deux corbeilles (de papier et à papier) jouaient les vases communiquant ; avec une légère fuite en direction du tas de brouillon – sûrement suffisant jusqu’à Noël !
Sortie des profondeurs de papiers, j’ai dirigé mes efforts vers le sommet de mon armoire. Reclassé mes cours de seconde et récupéré les précieuses pochettes plastiques. Etiqueté les pochettes et les classeurs de la seconde à l’HK. Aligné les dictionnaires. Mis les magazines dans leur boîte. Descendu un classeur pour y glisser telle feuille qui traînait, remonté sur l’étagère, redescendu son collègue rouge, cette fois-ci pour un sujet de khôlle de latin retrouvé dans le porte-courrier, remonté, redescendu, remonté… Belle séance de step sur l’escabeau.
Et ce pendant, Mika s’est égosillé cinq fois durant.
16:12 Publié dans La souris-verte orange | Lien permanent | Commentaires (4)





















