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09 février 2014

Feel-bad movie

De même qu'il y a les feel-good movies, il existe des feel-bad movies, qui vous mettent devant ce que l'homme a de moins bon. Twelve years a slave, qui suit Solomon Northup, new-yorkais libre enlevé et vendu comme esclave dans le Sud des États-Unis, appartient à cette seconde catégorie. Le film a beau dresser des portraits contrastés, depuis le maître condescendant-bienveillant (résultat d'un curieux mélange de christianisme et de racisme) jusqu'au sadique qui se détruit à force de fouetter ses esclaves, en passant par l'épouse du second, qui ne manque pas une occasion de pourrir la « reine des champs de coton » que son mari viole à longueur de temps, c'est partout le même cloaque abject. Steve McQueen ne nous laisse pas détourner les yeux : les plans-séquences, dont la mention en interview me semblait une coquetterie de journaliste cinéphile, restituent l'insoutenable dans sa durée, ne s'arrêtant pas aux premiers coups de fouet. La scène la plus interminable et peut-être la plus dérangeante est celle où Solomon se maintient sur la pointe des pieds au bout d'une corde : l'intendant qui s'est opposé à ce qu'il soit pendu n'a pas pour autant jugé bon de le détacher et le malheureux attend ainsi toute la journée le retour de son maître, tandis qu'autour de lui les autres esclaves vaquent à leurs tâches et que leurs enfants jouent à quelques mètres de lui sans lui prêter la moindre attention. Cette scène est peut-être encore plus terrible que celles de pure violence car on entrevoit comment l'habitude de l'intolérable fait poindre l'indifférence – indifférence qui, chez les esclaves, relève du mécanisme de défense pour ne pas souffrir davantage mais qui, chez les maîtres, rend tout cela normal, l'absence d'empathie permettant de considérer les esclaves comme des possessions. Et le spectateur, qui voudrait que cela s'arrête, fusse en détournant les yeux, s'aperçoit – non sans horreur – qu'il a en lui les germes de cette même indifférence : il sait que le Sud est resté esclavagiste plus longtemps que le Nord, il sait que la vie dans les champs de coton était invivable mais il ne veut pas savoir. Pas plus que ça, pas plus que quelques lignes dans un manuel d'histoire. On ne veut pas savoir que c'est aussi ça, la nature humaine. Steve McQueen, qui l'a bien compris, pose d'emblée une limite : douze ans, au-delà desquels le calvaire prendra fin pour le personnage principal. Mais ni la bouffée de bons sentiments finale ni l'horizon du progrès, incarné par un charpentier canadien de passage, ne suffisent à soulager l'atmosphère plombée. Prévoyez un truc sympa à faire après le film avant de reprendre le travail, parce qu'il y a fort à parier que celui-ci vous apparaîtra teinté de son étymologie – le reste à l'avenant, sur l'air de on-ne-s'en-sortira-pas ou pas vivant. Twelve years a slave est un bon film mais pas pour le moral – a good feel-bad movie.

The fucking wolf of fucking Wall Street

Dans une scène énorme où McConaughey importe un peu de Mud en se frappant la poitrine façon haka, le jeune Jordan Belfort se fait initier au monde des traders : toujours faire en sorte que le client réinvestisse ses gains dans une autre affaire pour que jamais, au grand jamais, il ne sorte son argent, qui deviendrait alors réel ; les seuls chiffres qui doivent devenir des billets sont les commissions des traders. Me voilà en train de visualiser une tour Kapla qu'il faut continuer à édifier avec les pièces qui lui servent de fondations, sans que cela s'effondre au moment où l'on joue : la folie de la bourse expliquée en deux minutes ébouriffantes, à l'image de la vie de ces escrocs en col blanc – car Jordan a l'idée géniale et illégale d'appliquer les techniques des traders de haut vol (acquises lors d'un premier job écourté par le lundi noir) aux actions à la petite semaine (magouillées dans l'agence miteuse où il retrouve du boulot). Ce qui fait passer le flot de fêtes, putes, drogues et bad trip qui s'ensuit n'est pas le grand cœur qui se cacherait sous la débauche, comme c'était le cas du précédent rôle de Leonardo DiCaprio, dans le personnage de Gatsby : c'est tout simplement qu'il est putain de bon dans ce qu'il fait. Fucking good. Dans une infographie sur le nombre de fuck par minute dans les films, Le Loup de Wall Street figurerait certainement en première place. Il faut dire que, coureur de jupons et baratineur hors-pair, baiser les gens, ça le connaît : Jordan Belfort ment comme il improvise et ne respire qu'avec de la poudre blanche dans le nez. Drogué, il l'est pourtant moins au sexe, à la came ou même aux billets verts (la seule véritable drogue du trader selon son initiateur) qu'à la vente sauvage et au sentiment de toute-puissance qu'elle lui procure – et quand on voit l'état dans lequel il se met avec un cocktail de médoc, ce n'est pas peu dire. Même lorsque la déchéance a commencé, l'euphorie ne cesse pas, les plans et les répliques se suivent à toute vitesse devant le spectateur, la pupille dilatée. On comprend au final que Jordan qui parle à la caméra n'est pas un coup de méta : c'est encore le personnage en train de faire sa promo, pour des séminaires cette fois, sur l'air de Sell me this pen. – No need, man, I bought it. The whole movie.