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28 janvier 2014

Lulu femme nue


Lulu au téléphone, l'air perdu

Karin Viard en Lulu

 

Alors que la mamie du film déclare qu'elle en a marre d'être vieille, je me demande si j'ai bien fait d'aller voir Lulu femme nue avec ma grand-mère. À la sortie, elle exprime la crainte inverse : ce n'est pas vraiment un film pour les jeunes, si ? Pour qui, alors ? Lulu est une femme entre deux âges, partie passer un entretien d'embauche après des années au foyer. Cela ne donne rien sinon l'occasion, acte manqué sur acte manqué, de ne pas rentrer : elle échoue en beauté à Saint-Gilles, un bled aussi paumé que ses habitants. Il y a l'homme sur la plage, comme tombé des rochers, dont elle tombe amoureuse ; ses deux frères qui vivent au camping et le suivent à la trace, ne sachant pas quoi faire de leurs journées et encore moins de leur vie depuis qu'ils ne lui rendent plus visite au parloir ; la gamine qui se fait rabrouer par la patronne du café, dont on ne sait si elle est plus bête ou méchante ; la grand-mère qui héberge Lulu après qu'elle a tenté de lui voler son sac, et finit avec une nouvelle couleur de cheveux vaguement mauve ; la fille de Lulu, qui trouve moche l'amant de sa mère mais espère que ça fera les pieds au mari qu'elle a vachement mal choisi, et la tante qui hallucine en voyant sa sœur sortir toute nue de la mer, toutes formes dehors. C'est la seule scène de nudité de tout le film si bien que Lulu, toute nue, est surtout dans le dénuement : brièvement matériel, lorsque son mari, croyant mettre fin à son escapade, déclare sa carte bleue volée mais surtout affectif, redécouvrant tardivement le bonheur de deux bras qui attendent pour la réchauffer. Dans ce monde de cartes postales tristounettes qui font drôlement plaisir à recevoir, où les illusions s'usent plutôt qu'elles ne se perdent, il n'est pas question de repartir à zéro mais simplement de retrouver le sens de la sympathie au gré des rencontres. Le film est un peu lent mais c'est la vie. Surtout, Solveig Anspach réussit à ne porter aucun jugement sur ces vies de bric et de broc : on est mal fagoté, mal dégrossi et pas forcément très dégourdi mais on sait rire et partager. Pour peu qu'on apprenne à la voir avec tendresse, une Lucie se cache en chaque Lulu.

Clavecin

J'avais déjà entendu du clavecin en CD et vu l'instrument exposé à la Cité de la musique, mais je n'en avais jamais entendu en concert – du moins pas seul, en récital. C'est désormais chose faite grâce au concert de Céline Frisch proposé par le théâtre de la Ville. Et chose à refaire car, si Ligeti au programme excitait Palpatine et ma curiosité, les pièces de William Byrd, qui constituaient l'essentiel du récital, m'ont également beaucoup plues. Un morceau entamé et c'est le robinet de notes qui est ouvert, nous éclaboussant de ses sonorités métalliques comme crépite le feu. Il ne manque d'ailleurs plus que ça : un feu de cheminée. La douche de lumière qui entoure la claveciniste est bien trop statique ; on s'attendrait à ce qu'elle vacille et grimpe, pleine de vie, jusqu'au double clavier. Je ne sais si c'est le motif de la veste de Céline Frisch ou le pull et la cordelette des lunettes de l'accordeur, mais j'ai l'impression d'écouter un lointain parent jouer dans une maison de campagne, un tapis moelleux sous les pieds. Point de torpeur cependant : à ces images se mêlent celles, anachroniques d'au moins deux siècles, des danses de Pride and Prejudice. De part et d'autre de cette Angleterre fantasmée surgissent les curieuses explorations de Ligeti : Continuum donne une idée de ce qu'aurait donné Einstein on the Beach au clavecin, qui à ce moment-là se rapproche étonnamment de l'orgue et du téléphone (imaginer ici une machine rétro-furturiste avec un clavier de synthétiseur et plein de LED rouges qui clignotent à qui mieux mieux) ; Passacaglia ungherese invente le clavecin mécanique, qu'on imagine jouer avec des cartes perforées ; quant à Hungarian rock, cet oxymore folklo, on le verrait bien dans la bande originale d'un Tim Burton avec des squelettes dansant le quadrille, accompagnés par un orchestre à l'harmonica et au banjo – parce que, s'il y a bien un truc étrange avec le clavecin, c'est que sa sonorité ressemble bien moins au piano qu'à n'importe quel instrument à corde. Pour le coup, l'anglais est moins fourbe : le clavecin est bien une harpsichord.