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01 novembre 2013

Khatchaturian, Khachatryan

Si l'on pouvait prendre une photographie longue pose des mouvements de baguette du chef d'orchestre, on obtiendrait les traces de patin sur Le Lac enchanté de Liadov (avec les tintements que l'on entend, il ne peut s'agir que d'un lac gelé). Tugan Sokhiev a une curieuse manière de tenir sa baguette, comme une tasse de thé, et de la manier, comme un peintre à l'oeil sûr qui ajoute les touches essentielles au tableau – le tout avec une fermeté certaine : à n'en point douter, le chef russe a été un diplomate britannique dans une autre vie.

Dans le Concerto pour violon de Khatchaturian, la baguette devient une grande aiguille à broder, telle qu'en tiennent les souris dans le monde de Béatrix Potter. Mais le couturier, c'est Sergey Khachatryan, qui complote évidemment pour que je ne sache jamais orthographier Khatchaturian, en lui associant toujours son nom. Déjà vu en concert (et quel concert !), le violoniste bat des records de choupitude caliméresque. Lorsqu'il attend que ce soit à nouveau son tour de jouer, il tient son instrument contre sa bouche ; avec sa chemise par-dessus le pantalon, il me fait penser à un enfant en pyjama qui enfouit son visage dans son doudou. Et lorsqu'il joue, sa bouche s'arrondit comme pour retenir une ronde, ne pas la souffler comme une bulle de savon, son front se ride de surprise et de joie face aux émotions transmises par les vibrations du violon, ses yeux se ferment : il devient son violon. J'en veux pour preuve ses sourcils qui prennent la forme des ouïes, en arabesque, lorsqu'ils se froncent. Et ses jambes, qui se referment systématiquement l'une contre l'autre lorsqu'un long coup d'archet est tiré, comme s'il tirait sur un fil de marionnette en même temps que sur les cordes. Il entraîne avec lui la carte de l'Orient, aussi souple qu'une nappe sur laquelle collines, dunes et désert pèsent le poids des assiettes et couverts. Par-dessus, éclosent des fleurs d'encre, qui se déploient à la façon des fleurs en papier japonaises à chaque ploum de contrebasse. Bientôt, il vaudra mieux substituer des montages à mes chroniquettes de concert...

De qui, le bis ? Première et certainement dernière fois de ma vie que je battrai Serendipity à cette devinette. C'est simple : si cela ressemble par moments à du Bach (1) mais que ce n'est pas du Bach (2) et que je connais indéniablement ce morceau (3), il n'y a aucune doute, c'est Ysaÿe1. La sonate n° 3 après vérification. Khachatryan le joue exactement comme il faut le jouer, en se retenant d'accélérer, assez lentement pour que l'on doive retenir un gémissement. Les cordes contre lesquelles frottent l'archer se font aussi rugueuses que l'écorce d'un arbre et, juste au moment où ça devient intenable, l'archer se remet à glisser à toute allure. Ysaÿe, c'est vraiment le compositeur qui t'écorche les tripes (jamais les oreilles). Ce concert était vraiment pour moi. Khachatryan repart comme il est arrivé, une main sur le cœur (comment ça, mes connaissances anatomiques laissent à désirer ? Oui, bon, le cœur, le sternum...).

« Le thème de ces Variations op. 36 est bien une énigme, car la proposition qui est présentée au début de l'ouvrage n'est que le contrepoint d'une mélodie fantôme. Elgar n'a jamais voulu révéler l'identité de ce thème, malgré les nombreuses hypothèses qui n'ont pas manqué d'être soulevées2 […]. » Avec leurs numéros suivis d'initiales, les Variations Enigma d'Elgar me font étrangement penser à The Figure in the Carpet, une nouvelle d'Henry James publiée en1896, deux ans avant la composition des variations, dans laquelle un auteur rend complètement fou l'un de ses critiques en lui disant qu'il a manqué son secret, caché dans l'œuvre « like a complex figure in a Persian carpet ». Le critique s'ingéniera toute sa vie durant à fouiller l'œuvre à la recherche d'un secret qui n'est pas dans l'œuvre mais pour ainsi dire l'œuvre elle-même, sa structure, le simple fait qu'elle s'apprécie dans son ensemble – confortablement installé dans son fauteuil, peu importe que l'on devine ou non les amis du compositeur désignés par les initiales accolées à chaque variation ou bien encore les influences qui président à « cet harmonieux assortiment de pastiches ». Ils sont fort, ces Anglais, quand même. Ils ont une manière extraordinairement élégante de se foutre de vous et de faire en sorte que vous en soyez en plus absolument ravis.

Tant pis pour tous ceux qui auront préféré fêter Halloween ou assister à la première de la triple bill à Garnier : le second balcon fermé par manque d'affluence m'aura permis de me replacer tranquillement au parterre et de passer avec l'Orchestre du Capitole une excellente soirée, en compagnie d'Isabelle, Ken, Serendipity et Hugo, digressions chocolatées incluses.
  

1 Sergey Khachatryan joue de surcroît « le violon « Ysaÿe » de Guarni del Gesù ».
2 Note du programme, par Isabelle Werck.

Wang et Ramirez : Borderline

Il ne faut pas nous faire peur comme ça, cher théâtre de la Ville. En lisant le programme avant la représentation, Palpatine et moi nous demandons si nous avons bien fait de faire le déplacement jusqu'aux Abbesses. Il y est question de pièce politique, qui questionne la ligne de partage entre inclusion et exclusion, en mêlant à la danse les témoignages de personnes en marge de la société. Typiquement le genre de sombres et bons sentiments qui me fait fuir. À le voir comme un simple rappel de la distribution, on finit par oublier pourquoi le bout de papier qui présente le spectacle s'appelle un programme. Heureusement, la danse est souvent à la fois en deçà et au-delà du programme affiché, censé donner une grille de lecture à ceux qui ne sauraient pas comment l'aborder autrement : le mouvement réintroduit la polysémie et offre au spectateur la possibilité d'interpréter ce qu'il voit comme il l'entend. Le premier tableau me rassure : j'ai eu raison de faire confiance à YouTube.

Attachées à un filin, deux filles se livrent bataille pour atteindre une structure métallique en avant-scène mais les efforts de l'une entravent toujours celle de l'autre, qui se trouve alors éjectée en arrière de manière assez spectaculaire, un peu comme dans un film de kung-fu (ou alors c'est le chignon dressé sur la tête de la danseuse coréenne qui m'y fait penser). La compétition est violente, quasi animale par moments, mais laisse aussi deviner l'humour qui traversera de part en part le spectacle, notamment grâce à des positions improbables qui défient les lois de la gravité. Bien que Borderline soit constitué d'une suite de tableaux aux tons assez variés, le premier introduit un certain nombre d'éléments récurrents qui donnent au spectacle sa cohérence.

 

Poids et contrepoids

L'avancée des deux danseuses sur le mode des vases communiquant introduit l'usage brillant qui est fait des poids et contrepoids. Le plus frappant est la diagonale traversée par deux danseurs épaule contre épaule ; leur corps est aussi incliné que celui des filles mais ils ne ne sont retenus par aucun baudrier. Leur seul appui est leur partenaire, ce qui donne à cette traversée une allure lunaire, les corps comme en apesanteur. Par la suite, poids et contrepoids sont utilisés de manière beaucoup plus dynamique, plus athlétique. Le poids des corps se décale, offrant une liberté de mouvement aussi brève qu'extraordinaire : pour se compenser, les déséquilibres doivent être rattrapés très rapidement, à la volée ; les muscles se contractent pour rapprocher de soi le poids de l'autre et se relâchent avec une grande vivacité pour changer d'appui. Dans ces conditions, exit le pas de deux mixte : le duo de base est unisexe, pour un poids, une taille et une musculature équivalent. Pour le plus grand plaisir de la balletomane : par la tension qu'ils mettent en jeu, ces duos d'homme sont proprement électrisants – sans même parler des abdominaux en béton indispensables pour sans cesse rétablir son équilibre, dont on a la délicieuse confirmation visuelle à la fin.

 

Home sweet cage

Deux structures métalliques cubiques, dont une face comporte des barreaux : simple mais efficace. La case dans laquelle les deux filles essayaient de rentrer sert tour à tour d'abri, de cage, de prison et de chez soi. Lorsque la danseuse coréenne parvient à s'y introduire, elle y trouve de quoi se confectionner une tenue moins occidentale et sa danse, mi-break mi-contemporaine, se métisse de gestes traditionnels.

Lorsque l'autre danseuse s'y heurte, en revanche, alors que les quatre autres danseurs la traversent sans problème, loin d'y trouver sa place, elle s'y retrouve enfermée. Le solo qui s'ensuit est assez ahurissant – et un peu dérangeant, il faut bien le dire : dans le silence, où l'on n'entend que son souffle apeuré, agitée de spasmes, la danseuse semble se battre contre elle-même. Son bras ou ses jambes, jamais loin de déclarer leur autonomie, l'ébranlent sans cesse dans de nouvelles secousses et la lutte l'entraîne à la limite de la folie – apaisée seulement par le bercement de l'autre danseuse.

Plus tard, dans une synthèse qui dépasse la dichotomie intérieur/extérieur (déclinée sur le thème inclus/exclu avec la première danseuse, enfermé/libre avec la seconde), un danseur-funambule marche au-dessus de la structure, affranchi de cette roue cubique de souris, et la fait bouger de l'intérieur comme un partenaire de pas de deux, sur lequel il prend appui pour mieux le repousser.

On voit aisément à partir de là comment se construit l'interprétation sociétale qui m'avait un peu effrayée dans le programme, parce qu'on n'y devinait pas la relation concrète à autrui, qui fait de l'individu autre chose qu'un simple représentant de la société.

 

Plaisanterie à la marge

Ce que le programme ne laissait pas non plus deviner, c'est que l'humour viendrait faire contrepoids à une thématique engagée, de ce fait jamais moralisante. Présent par touches discrètes tout du long, il ouvre une parenthèse comique au milieu de la pièce : ce sont d'abord les deux filles qui débarquent en talons aiguilles et plateformes, hanches hyper en avant, bras très en arrière, dans une attitude qui tient à la fois du mannequin et du sumo, pour un duel endiablé. Deux filles qui font du breakdance en talons, je suis sûre que sur YouTube, ça ferait des millions de vues ! commente un des mecs, perché sur le bord de la structure comme un glandeur sur un banc, avant de se mettre à raconter une histoire à base de bol de riz qui se conserve plus ou moins longtemps selon que tu lui as déclaré ton amour ou ton indifférence. L'indifférence tue ! finit-il par hurler, alors que son pote enchaîne négligemment des figures à couper le souffle, pour passer le temps. Okay.

 

La sylphide en breakdance

Câbles et baudriers permettent plus que jamais de flirter avec l'interdit de voler. Peut-être est-ce là l'impression que La Sylphide avait fait sur les spectateurs de l'époque. Seulement, débarrassés de la maladresse des danseuses, crispées de se faire trimballer, immobiles, à une dizaine de mètres du sol dans une chorégraphie qui nie l'artifice pourtant visible, les danseurs harnachés de baudrier usent de toute la technique au sol du breakdance pour rebondir et repartir de plus belle. Pas plus que la poussée au sol, le manipulateur des cordes (gréeur dans le programme, assureur en escalade) n'est caché ; il passe de temps à autre sur scène pour détacher un danseur. Dans le dernier tableau, il est y carrément installé, grimpant sur les structures métalliques lorsque la longueur de la corde l'exige.

Le programme parle de manipulation, passant de la marionnette aux dieux grecs. Il y a quelque chose de cet ordre-là dans l'interaction des danseurs, notamment dans un combat deux contre un, lequel se fait rou(l)er de coups à distance (on pense toujours aux pas de deux amoureux mais il y aurait une anthologie des duels à faire dans la danse classique et moins classique, pour rendre compte pleinement du rapport à l'autre et à son corps). Le reste du temps, je préfère y penser comme maniement plutôt que comme manipulation : c'est la main de la danseuse sur l'épaule de l'autre, pour faire plier son anxiété ; c'est la main du danseur qui parcourt ses corps pour réveiller et ordonner ses muscles un par un ; c'est la main du gréeur, ganté comme s'il manigançait quelque chose, main de maître qui œuvre à la beauté du dernier pas de deux, dans lequel l'homme à terre et la femme dans les airs composent avec les aléas de la lévitation bien plus qu'ils ne les subissent. Wang devient une sylphide de chair et de sang, qui se retient au torse qu'elle enlace, s'en éloigne et s'y rattrape dans un mouvement de balancier propre au désir. On croirait voir incarnées les boules de feu du spectacle de marionnettes chinoises !

 

Saluts sous forme de mini-battle. Surprise et plaisir : c'est bon de se rappeler pourquoi on va voir des spectacles de danse ! Le meilleur de la saison pour le moment...