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21 octobre 2013

Concert en larsen majeur

Il jouerait une chanson douce que j'aurais quand même pris une place. C'est ainsi que Palpatine me vend – enfin, me donne – sa place pour le concert de Kissin. Je remercie, empoche le billet, note la date sur mon agenda. Le dimanche en question, je me fais un peu violence pour sortir du canapé, faire une croix sur la perspective d'un five o'clock teapuis, une heure plus tard, grimper jusqu'au second balcon (le verbe est choisi à dessein : Pleyel veille à entretenir votre souffle). J'ai rarement été aussi haut et, en montant les escaliers pour rejoindre ma place, j'éprouve un instant de vertige – qui n'est pas, rappelons-le, la peur de tomber mais celle de se jeter dans le vide. Votre souris s'agrippe à la rambarde pour ne pas oublier qu'elle n'est pas une chauve-souris, range son fourbi, consulte le programme et, d'assez mauvaise grâce, se joint aux applaudissements déjà fournis alors que le pianiste n'a pas encore joué une note. Schubert sans Goerne ni truite, cela ne me dit a priori pas plus que ça. Mais bon, une chanson douce, quoi.

Au moment où je commence à entendre autre chose qu'une star-qui-joue-du-piano-en-concert, un violent effet larsen me fait tourner la tête en grimaçant. Et c'est le début de la fin. À chaque fois que je parviens à récupérer une attention flottante, un sifflement vient m'en sortir. Autour de moi, personne ne semble rien remarquer. Je me souviens alors de cette histoire d'âge et de fréquences : certaines ne seraient plus audibles passée la vingtaine. Mes vingt-cinq ans sont manifestement encore trop peu. Évidemment, vu la moyenne d'âge, il n'y a pas grand-monde susceptible de tilter. Mais même parmi les plus jeunes, je ne décèle pas de réaction apparente et j'en viens à croire que mon cerveau créé l'écho d'un effet larsen esseulé, un peu comme on croit entendre un moustique lorsqu'on n'a pas réussi à l'écrabouiller du premier coup. Du coup, je ne descends pas à l'entracte. La sonnerie de fin d'entracte retentit déjà lorsque Philippe de l'escalier confirme via Twitter qu'il l'entend aussi. Je n'ai plus qu'à me rasseoir et à espérer que le problème ait été réglé. Malheureusement, cela recommence rapidement et je passe la sonate de Scriabine à essayer d'en faire abstraction. Cette petite gymnastique mentale est aussi épuisante qu'inefficace ; mes tympans endoloris relèvent à présent le moindre son strident ou dissonant. Arrivée aux études, l'énervement mélangé à la fatigue et l'impuissance produit ce qu'il produit presque toujours chez moi : je me mets à pleurer. Et cet abruti de nez se met de la parti, rajoutant la difficulté tactique de devoir attendre la transition entre deux études pour se moucher. Bref, c'est un fiasco.

Jusqu'à ce que j'entende un accord que je connais bien, pour avoir fait des dizaines et des dizaines de fois un assemblé dessus. La douzième étude était la musique de la variation d'examen du conservatoire l'année de ma médaille d'argent. J'avais tout de suite adoré ses accords dramatiques plein de grands battements. Je me souviens encore des longues pattes d'Aurore Cordellier sur la vidéo et des bribes chorégraphiques me reviennent même tandis que Kissin joue cette étude comme je ne l'ai jamais entendue. Et je l'ai entendue pourtant ! Tellement entendue qu'à la fin de l'année, elle tapait sur les nerfs de la prof. Certes, notre pianiste accompagnateur la torturait un peu parfois, pour attendre la fin d'un manège un peu lent ou ralentir une diagonale qui, sur la scène en pente de Montansier, nous aurait envoyé droit dans le piano. Mais on la connaissait par cœur, cette musique qui innervait le mouvement, on connaissait son rythme, son tempérament. Seulement, là, jouée par Kissin, je la retrouve sans être certaine de la reconnaître : plus fougueuse, plus dramatique – je serais bien incapable de la dompter par la chorégraphie, même si j'en réapprenais les pas. Voilà que pleure encore, de frustration à présent : ce pianiste est un génie, j'étais là et j'ai tout loupé.

Après cette étude, la dernière, il n'y a parmi les bis que celui de Chopin que j'ai pu écouter de même, parce que je le connaissais déjà : lorsqu'il sait ce qu'il attend, mon cerveau a beaucoup moins de mal à filtrer ce qui y est étranger – au lieu que, pour synthétiser une mélodie nouvelle, il lui faut accepter d'analyser tout ce qui lui parvient, sans distinction. Alors j'applaudis, oui, je comprends le pourquoi des quatre bouquets qui lui sont remis, sans distinction par des hommes ou des femmes qui s'avancent jusqu'au bord de la scène, mais je n'arrive pas totalement à partager la joie des autres spectateurs. La frustration est trop grande. Tout ça à cause d'un appareil auditif, apparemment – c'est la conclusion à laquelle le community manager de Pleyel est parvenu. Et là, j'ai beau soupirer quand Palpatine râle contre les vieux qui mettent trois plombes à descendre en occupant toute la largeur de l'escalier, je me prends à rêver d'une politique jeune qui réserverait des concerts qui leur soient interdits, un peu comme les wagons ID zen sont interdits aux enfants. Pour une gamine, une fois, dont les pieds tapaient contre son rehausseur, combien de « chuchotements » de sourdingues a-t-on entendu ? Les pires étant souvent les plus riches, qui se croient tout permis. Quand je pense de surcroît aux gens qui viennent quand même au concert alors qu'ils sont malades, j'en viens à douter que la musique apaise les mœurs. Je crois beaucoup plus dans le pouvoir réconfortant du gâteau aux noisettes qui a suivi.

La vie d'Adèle est tout à fait fascinante

Ce film n'est pas crédible : les lycéennes y sont davantage maquillées à l'eye-liner qu'au crayon ; les cours de littérature sont menés comme des leçons de vie sans figure de style par un prof à la voix rocailleuse de baroudeur ; une grande adolescente fait des spaghettis bolognaise avec des tomates achetées au marché.

Ce film est affreusement crédible : le mec mignon et gentil à qui plaît Adèle n'a lu qu'un livre dans sa vie et confond madame de Merteuil et la présidente de Tourvel ; le mec mignon et gentil à qui plaît Adèle ressemble étrangement à mon premier crush ; sa bande de copines veulent savoir si elle a couché avec et Adèle n'arrête pas de tirer sur ce qui n'attend que la validation de Kétamine pour être appelé un bun de pétasse ; Adèle fait une fixette sur Emma, qui est en histoire de l'art et a les cheveux bleus ; Emma s'y connaît en philo : y'a Sartre et sa philosophie de l'engagement, qui plaît toujours aux lycéens, toujours partants pour participer à une manifestation (plus tard, ils sauveront le monde tous les dimanches mais en attendant, c'est plus fun de louper les cours) ; une camarade d'Emma, qui trouver Klimt « fleuri » prépare une thèse sur la morbidité chez Egon Schiele. C'est fou ce qu'on est arrogant quand on a dix-sept ans – et pousse. Je ne dis pas forcément que c'est passé à vingt-cinq ans, hein, seulement qu'on est déjà en mesure de se rendre compte que c'était bien pire avant. Marivaux, Laclos, Sartre, Klimt... le réalisateur ne nous en épargne pas un, tous assénés avec le plus grand discernement – celui de l'ignorance pédante et enthousiaste de la découverte.

D'une manière générale, La Vie d'Adèle ne fait pas dans la dentelle. Et vas-y que je te serve des huîtres. L'huître, le sexe féminin, l'homosexualité lesbienne : vous y êtes ou vous voulez qu'on vous resserve ? Abdellatif Kechiche filme comme pensent les ados : en gros. Gros plans. Les visages grossis des centaines de fois par la projection donnent au film un aspect un peu surréaliste, qui seul l'empêche de sombrer dans la romance mièvre. De fait, tout le film repose sur le jeu des actrices (n'allez donc surtout pas voir ce film si vous ne pouvez pas voir peinture Léa Seydoux ni, à plus forte raison, Adèle Exarchopoulos). Gros plans sur le visage d'Emma, gros plan sur le visage d'Adèle, gros plan sur les larmes d'Adèle, gros plan sur la morve d'Adèle, gros plan sur la bouche d'Adèle (qu'elle soit en train de sourire ou de manger), gros plans, gros plans, gros plans, jusqu'à l'écoeurement – surtout quand la salle comble ne vous a pas laissé d'autre choix que le deuxième rang. On se demande comment Adèle peut encore avoir du désir pour Emma quand on est en tant que spectateur à ce point gavé de morceaux de chair, de joue, de bave, de cuisses, de fesses, de seins. Le désir est un regret, le constat d'une absence : il faudrait, pour lui laisser une place, mettre un peu de distance entre la caméra et les corps car on ne voit plus rien dans ce monceau de morceaux, et les scènes de sexe, quoique peu nombreuses, en paraissent un brin interminables.

On voudrait nous faire croire à la passion mais la fringale des sens n'est pas franchement suivie par celle de l'esprit, entre Emma, trop sûre de ses connaissances pour vouloir apprendre quoi que ce soit, et Adèle qui ne se consacre plus qu'à Emma, laquelle lui donne des cours de philosophie à la Pangloss. À force de tout voir en gros plans, ils agissent comme des oeillères et il devient difficile d'élargir son horizon. L'obsession tranquille d'Adèle pour Emma ne laisse que peu de place à leurs univers respectifs. On a d'un côté celui d'Adèle, où les cheveux bleus, comme l'homosexualité, passeraient mieux avec une boîte de Quality Street et où l'on s'inquiète d'avoir une situation stable – pour faire des spaghettis bolognaise –, et de l'autre celui d'Emma, où la passion pour la créativité engendre le mépris de ceux qui manquent d'ambition (artistique) et où la liberté des mœurs est une dénonciation du puritanisme – gaussons-nous et avalons donc quelques huîtres pour fêter ça. On dirait un exposé sur la réception de l'homosexualité selon le milieu social et familial. Au final, le tableau est un peu terne : les deux univers qu'il peint ne sont assez opposés – ni pour aller à la confrontation ni pour susciter une préférence. La relative sagesse d'Adèle, qui choisit de construire son bonheur avec ce qu'elle a (Emma et les enfants dont elle devient l'institutrice), est rapidement mise à mal par son manque d'estime de soi, qui l'empêche de passer à autre chose le moment venu. On a beau savoir que l'on peut être aussi pathétique (et merde, encore une boîte de mouchoirs de flinguée), on n'a pas franchement envie qu'on nous le rappelle on commence à trouver le temps long : la maturité tarde à venir dans la vie de cette fille dont le film couvre pourtant sept ou huit années. Alors on vous dira mieux que moi la soif, l'avidité de savoir, de sexe et de vie de la bouche perpétuellement ouverte d'Adèle. Il n'empêche, l'air empoté d'Adèle finit par ne plus me faire penser qu'à une chose : 

Adèle, mouche-toi et ferme la bouche, tu vas gober les mouches.
 

 Adèle, bouche ouverte


Pendant ce temps, Palpatine joue à l'apprenti sociologue.