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14 mai 2011

Atys

Une tragédie à l'Opéra comique, si, c'est possible : c'est Atys. La saison se finit ainsi pour moi comme elle avait commencé – par du Lully (mais dans une prononciation moderne où les syllabes muettes le restent). Je crois bien que la salle a voulu faire concurrence en terme de bravos à celle de Garnier avec le Bochoï. Pour un opéra qui satisfasse le nouveau roi qu'est le client, il vous faudra donc :

  • de riches costumes et des perruques poudrées (Palpatine hésitait visiblement à les mettre sur la liste de ses objets fétiches, avec les chapeaux et les grandes chaussettes rayées, tant il est vrai qu'on y devinait de charmants visages dessous).

  • la première intrigue de comédie romantique : deux jeunes gens s'aiment sans se l'être jamais avoué, Sangaride parce qu'elle doit se marier à un banquier roi ; Atys, son ami d'enfance (of course), parce que, comme Hippolyte, il est trop fier.

  • des rebondissements sur place : alors qu'une déesse accorde ses faveurs à Atys qui obtient ainsi que Sangaride soit délivrée de son mariage (j'allais dire "de son hymen", mais ce pourrait être d'un goût douteux), c'est lui qui à son tour n'est plus libre, puisque Cybèle n'a pas œuvré pour ses beaux yeux – ou plutôt si, précisément : c'est pour Atys qu'elle souhaite descendre par sur terre domine-moi.

  • une fin à la Roméo et Juliette : Cybèle-Merteuil ensorcèle Atys pour qu'il tue « ce » qu'il aime et, immanquablement, devant l'objet de son amour, il se donne ensuite la mort, non sans avoir palabré le poignard dans le cœur, comme tout mourant qui se respecte. Ensuite, il ne reste plus qu'à pleurer pour une Cybèle. Je fais côtoyer Faudel avec Lully, je sais, c'est consternant, mais il fallait que je la fasse, celle-là (ma cervelle fait pire : Atys, les opticiens).

  • de la danse pour meubler baroque, et non pour traduire les penchants du héros malgré le petit air penché, des piqués à la seconde qui se laissent partir en déséquilibre au-dessus de la jambe de terre. Il est agréable de voir de vrais danseurs dans un opéra, aussi désuète que paraisse cette danse lorsqu'elle n'a pas la touche contemporaine de Béatrice Massin. Vu les amplitudes, je pourrais éventuellement songer à m'y reconvertir en cas d'élongation.

  • des voix claires et puissantes, dans des corps très peu « chanteuse d'opéra ». Il y avait de jolis minois et Atys était presque beau gosse ; je n'ai presque pas pensé aux vers de terre qu'on met au bout de l'hameçon pour attraper un gros poisson quand il s'est agi d' « appâts ».

  • trois moments favoris pour la souris : face à la porte ouverte sur le départ d'Atys, Sangaride de dos, qui recule, la main suspendue devant elle (elle ne retient que son nom) ; le solo d'un danseur baroque dans les songes d'Atys ; le chant presque parlé d'Atys puis le chant hocqueté de Cybèle à la mort de leurs aimés respectifs.

  • des branches de sapin de Noël pour les prêtresses de Cybèle. On comprend enfin pourquoi à la fin : à défaut de le ressusciter, la déesse métamorphose Atys en pin.

  • des entractes pour slamer à la Lully qu'on prendrait bien une gorgée d'eau (même si ce n'est pas de la rosée ; je ne suis pas regardante sur l'origine poétique de l'eau minérale), parce que l'histoire a beau être sur un air connu, elle dure quatre heures.

 

Tous les ingrédients y sont. Bien mélanger et servir à des spectateurs frais (dans le cas contraire, ils risquent d'être gavés plus que repus).

12 mai 2011

Mozart vaut bien une messe

Descendue à pieds de Montparnasse aux Halles, j'en ai profité pour errer un peu dans le marais à la recherche de la boulangerie qui m'avait laissé un souvenir ému avec son sandwich poulet, roquefort, crème de chèvre, noix, raisins secs. J'ai fini par la retrouver, rue Sainte Croix de la Bretonnerie, et dédaignant les Tours Eiffel en chocolat, n'ayant pas encore aperçu les gâteaux aux formes encore plus phalliques, j'ai pris un Poivrier : poulet, salade, petits légumes marinés (sic) et sauce au poivre. Est-il vraiment nécessaire que je vous raconte cela par le menu pour en venir à Mozart ? Henri comprendrait pourtant très bien, Henri, mon nouvel ami en polo turquoise, ancien libraire, actuel flâneur spécialisé en rencontres éphémères, qui s'est mis à me parler (bonne) bouffe en me voyant racler consciencieusement le sachet papier de mon flan au chocolat (nécessaire pour apaiser le palais après le poivre). Et pour que vous sachiez en quelles dispositions je suis entrée dans l'église Saint-Eustache (non, pas avec une moustache de chocolat), vous devez encore savoir que je venais d'essayer une robe de soirée de princesse, violette, moirée, avec un lacet dans le dos, assurance d'être venue accompagnée à la soirée.

Maintenant que tout est en ordre, que j'ai récupéré mon billet avec deux camarades khâgneuses (dont l'une est en stage à Pleyel !), le concert peut commencer. Comme je suis trop loin pour voir des instruments autre chose que la hampe des contrebasses et le pavillon du tuba, pendant le Roméo et Juliette de Tchaïkovski (loi des séries oblige), je regarde là-haut une statue qui fait le paon avec son vitrail, et le collier de perles formé par les plus petits tubes de l'orgue. C'était la première fois que j'assistais à un concert dans une église : l'acoustique y est étrange et, quand le chef d'orchestre ferme le robinet d'un geste sec du poignet, les sons continuent à couler, ascendant, pendant un instant. Le lieu s'accommode mieux du chœur – et d'une messe sacrée. Quoique, comme nous l'ait fait remarquer le présentateur après l'injonction rituelle d'éteindre les portables, les limites soient un peu brouillées entre le profane et le sacré : Roméo et Juliette commence par une invocation de frère Laurent tandis que la messe en ut mineur de Mozart a été composée pour une femme (certes, pour célébrer la guérison de sa femme, Constance – que je ne puis voir autrement que sous les traits d'Elizabeth Berridge). Effectivement, alors que je me pensais, loin des musiciens, loin de toute pensée impie, c'est peut-être là que mon esprit s'est le plus égaré dans des fantasmagories de chair vêtues. Il y a des passages si intenses, de ceux où l'imminence de la perte fait ressentir d'un coup l'affection infinie que l'autre nous inspire, en une espèce de plénitude à peine soutenable, que je ne peux m'empêcher d'imaginer la musique caressante.

 

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Un instant, je suis tirée de mes rêveries par les néons qu'on allume dans les cieux, alors que les vitraux se sont peu à peu éteints. J'en profite pour revenir aux petites têtes qui, dans leur ferveur, vacillent comme les bougies serrées sur leur présentoir que l'on trouve habituellement dans les églises. J'ai une amie parmi elles, que je vois comme sur une photo de classe, troisième en partant de la gauche. Je ne peux pas l'entendre alors j'écoute la musique, par-delà les messes basses que font mes voisins. Parfois aussi, j'oublie, j'ai l'attention qui vagabonde ; la musique qui s'enroulait en spirales autour des colonnes façon lierre supersonique, rebondissait sur les voûtes et se laissait ensuite glisser le long des colonnes opposées, d'un coup a quitté les lieux. J'en fais autant.