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09 décembre 2010

Sacrée soirée composite

Jeudi dernier, Garnier, par l'entrée des artistes, puis des loges à la salle : séance de travail pour le programme Balanchine/ Brown/ Bausch. Cela me rappelle les répétitions à Montansier, sauf qu'à Garnier, tout est plus : plus impressionnant, plus grand, évidemment, avec plus de techniciens plateau et plus de monde à la régie. Le maître de ballet n'a pas à corriger les éclairages, il y a pour cela du monde en loge : on entend derrière nous des « à jardin, plus de lumière ; faut se concentrer sur les voiles des deux femmes qui viennent de s'écarter, là » - cela me fait bizarre d'entendre parler de femmes plutôt que de danseuses, on a tendance à l'oublier quand elles sont en scène. Lorsqu'elles prennent une pause pour entendre les corrections de Laurent Hilaire à la fin du ballet de Balanchine, là seulement on se rend compte que la tunique blanche avec jupette à trente ans, c'est un peu violent. Apollon musagète n'est pas le Balanchine que je préfère, et je ne dis pas cela seulement parce que Mathieu Ganio frise la caricature de lui-même en Apollon ou qu'Emilie Cozette rame un peu avec ses grandes jambes (quelle idée en même temps de la mettre avec deux petites, surtout quand l'une d'elle se trouve être Myriam Ould-braham qui malgré sa taille, sera toujours plus balanchinienne que l'étoile) : c'est un joli divertissement qui ne me touche guère.

La suite, en revanche... quand on pense que ce n'est qu'une répétition... Je me souviens de réaction mitigées à la création de O Zlozony/O composite et ne comprends absolument pas pourquoi ce ballet n'a pas suscité l'émerveillement le plus pur. Pourtant, rien que le titre... écoutez... oh !...des voix qui chuchotent des confidences, une langue étrangère dont je ne soupçonne pas même la nationalité, pure incantation, d'avant la signification ; une danseuse en apesanteur et des hommes sensuels ; un fond étoilé ... Melendili n'hésiterait pas : c'est cosmique ! Si les balletomanes du dimanche étaient des lectrices du magazine Elle, je leur ferai l'équation de la semaine : fond étoilé d'In the night + l'intermède du Parc où Aurélie Dupont est portée en apesanteur par les jardiniers = O Zlozony/O composite. C'est au point que si la correction adressée à « Jérémie » n'était pas un lapsus du répétiteur, je vais devoir revoir mes positions concernant Jérémie Bélingard ; j'ai eu une petite pensée pour Amélie et son engouement pour la « sexitude » de cette étoile, parce que si c'était bien lui (et j'ai toujours du mal à croire que Jérémie Bélingard puisse avoir une danse plus latino qu'Alessio Carbone qui, s'il n'y a pas confusion, montrait plus une raideur romaine que l'onctuosité latine)... je dois reconnaître qu'il y avait de la sensualité dans l'air – après, Palpatine vous dirait que c'était à cause de Muriel Zusperreguy dont la présence n'était évidemment pas pour gâcher le trio.

La répétition allait son train avec tout le sérieux des danseurs et l'enthousiasme des musiciens ; tous prennent une longue pause pendant que des techniciens apportent de grandes bennes sur scène. Je me demande, vaguement inquiète, si les danseurs vont se cacher dedans, mais le contenu de ces immenses poubelles a tôt fait d'être déversé sur scène : de la terre ! Pendant une vingtaine de minutes, elle est répandue à coup de pelles, étalée, aplatie, tassée, et enfin... arrosée ! J'imagine bien sur le CV : terrassier ? mais vous n'étiez pas technicien à l'opéra ? - si, si, justement. C'est assez hallucinant. Avec le tuyau d'arrosage qui ressemble à un lance-flammes, l'état de guerre est déclaré ; le spectateur va s'en prendre plein la tête. Après cette installation et quelques faux-départs dus aux éclairages (sans lumière, l'orchestre peut difficilement suivre la partition), les danseurs qui s'échauffaient jusqu'alors autour du praticable terreux se lancent dans la chorégraphie de Bausch. La puissance des ensembles et la violence de la musique me terrasse dans mon siège, j'en ai oublié jusqu'aux palabres un peu bruyants pour régler les lumières. C'est à couper le souffle et l’Élue, musique achevée, reste effectivement au sol jusqu'à ce qu'un danseur vienne la relever ; on a le sentiment qu'elle va tomber à chaque fois qu'on lui presse l'épaule ou le dos pour la féliciter, comme si la violence des hommes se perpétuait, amoindrie, chez les danseurs. Ce n'est pas un ballet émotionnellement anodin, il semble falloir du temps pour sortir de son rôle.

De les voir là, épuisés, la pièce achevée, on en est presque désolé, on mesure la solitude de ces répétitions tardives, lorsqu'ils dansent pour personne sinon pour rien. Et je me demande si elle est allégée par la présence du public les soirs de représentation, si cette présence les galvanise, ou si la solitude demeure en dépit du public, invisible derrière les feux de la rampe. Je n'arrive pas à savoir si je crains le mécanisme d'une danse devenue répétitive au-delà des répétitions ou si je suis rassérénée par le geste toujours fait pour soi. Quoiqu'il en soit, le Sacre du printemps secoue. C'est à répéter – non tant pour les danseurs que pour les spectateurs.

 

Double vision, Carolyn Carlson

Si c'était par la fin que tout commençait, il faudrait faire faire l'introduction à Miss Red : difficile de dire si l'on a aimé ou pas, et c'est peut-être mieux comme cela. Ce qui est certain, c'est que le spectacle ne laisse pas indifférent : on hésite entre fascinant et dérangeant, s'il est vrai que le choc est avant tout esthétique. On ne sait pas trop où l'on va, jusqu'à ce que la chorégraphe elle-même nous indique en bilingue les lieux par où l'on est passé :

 

the world I see

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La taille enserrée dans une jupe qui s'étale sur toute la scène, Carolyn Carlson s'étend, se consume ou flotte au milieu des remous de tissu, soulevé par de l'air pulsé, selon que les images projetées sont celles d'un arbre (les plis du tissu donnent alors du relief aux racines, les petits gestes nerveux de Carolyn Carlson deviennent ceux d'un écureuil), d'un feu (flammes du tissu crépitant) ou de la glace qui peu à peu, depuis les bords jusqu'à la danseuse, se cristallise en banquise.

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En fond de scène, incliné, un miroir reconstitue comme il le ferait d'une anamorphose les images projetées sur le tissu depuis les cintres. L’œil aux aguets est sans cesse dérouté par cette double vision qui oblige le spectateur à synthétiser ce qu'il perçoit ou à choisir ce qui lui donne à l'instant l'image la plus poétique, soit la scène, soit le miroir, selon que celui-ci donne un sens à celle-là en perdant la danseuse dans son espace plan ou qu'il le déforme en l'aplanissant.

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On en ressort vidé mais c'est la partie que j'ai préférée, avec toutes ses variations qui sont autant de surprises. La plus étonnante résulte peut-être de la projection de fourmis rouges qui traversent d'abord l'image de l'arbre puis grossissent au point de devenir indépendantes, de grosses globules rouges (image suscitée par le « blood » de la bande-son) qui vous donnent des démangeaisons.

 

the world I make


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Des bandes verticales descendent des cintres, sur lesquelles sont projetées des images elles-aussi verticales, bandes d'autoroute vues du ciel, chiffres qui défilent, gratte-ciels ou lumières accélérées de la ville. Carolyn Carlson revient en ombre, habillée et cagoulée de noir au point de se confondre avec l'ombre réelle (si je puis dire) qui est projetée juste derrière elle sur les bandes.

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Cette fois-ci, l'écureuil a fait un détour par la banque et est devenu agent comptable ; les doigts ne s'agitent plus pour faire provision de noisettes mais pour taper sur des machines à écrire imaginaires ; l'agitation saccadée serait celle d'un homme d'affaire passée en accélérée. Signe du temps, j'ai parfois l'impression d'apercevoir les silhouettes i-pod, qui, dans le clip publicitaire, se trémoussent façon hip-hop sur fond coloré. Une ou deux fois, Carolyn Carlson relève un bout de tissu derrière sa tête et sa silhouette apparaît voilée, suscitant une curieuse association avec les connotations précédentes.

 

the world I imagine

 

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Après les courbes du premier volet et les verticales du deuxième, le troisième manque de traits distinctifs. On y projette des morceaux d'écriture et la danseuse, entre autre, tenant retournée la doublure de son manteau-tunique (couleur Miss Red, qui a bien pensé aller le chiper pendant les saluts) pour un effet très graphique, tourbillonne lentement comme un derviche tourneur. En dépit de la tripartition, j'ai trouvé la première partie beaucoup plus imaginative – peut-être parce que le monde que je vois se présente déjà avec la vision que j'en ai et que la nature est une entité imaginaire. Du coup, le monde de la création artistique qui est pourtant présente dans toute sa vigueur dès le début, se présente comme un monde appauvri à force d'auto-référentialité ; comme sa danseuse, il tourne en rond, et le tout a tôt fait de virer au conceptuel. Certes, la tripartition annoncée après un bla-bla pseudo-métaphysique permet d'organiser ce que l'on vient de voir, mais elle lui fait aussi perdre de son onirisme si l'on écoute les paroles plutôt que d'entendre la voix encore musicale qui les prononce. Lorsque le noir ou plutôt l'obscurité se fait, on reste sinon sceptique, du moins méditatif, et les applaudissements mettent longtemps à prendre, comme un feu qui tarderait à se propager.

 

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Pour que la vision soit vraiment double, j'invite Miss Red à commenter maintenant que cela a eu le temps de décanter.

08 décembre 2010

Petrouchka ébachi

[Pleyel, jeudi 2 décembre avec Palpatine]

Comme des patins à glace, la baguette de Dima Slobodeniouk trace des arabesques sur le Lac enchanté d'Anatole Liadov, qui porte bien son nom (le lac tout droit sorti d'une « scène de conte de fée », pas Anatole, voyons). On peut glisser.

Gil Shaham porte son regard béat sur le Concerto n°2 pour violon, histoire de nous ébahir avec les surprenantes figures de Prokofiev. Il joue de son instrument et avec le public : l'archet suspendu, il vous regarde par en-dessous comme s'il préparait un bon coup- de fait, la comparaison est inutile, le coup est toujours juste lorsqu'il entreprend d'agacer son Stradivarius. Et c'est comme s'il portait en notre compagnie un toast à la musique qu'il prend la peine d'annoncer son bis, qui devient rapidement un ter puis un quater ; pour une fois on sait ce qu'on entend— même si j'ai déjà oublié de quels morceaux de Bach il s'agissait au juste. Ce que je n'ai pas oublié, en revanche, c'est la beauté de ces morceaux, où l'on entendait simultanément la musique et le silence— un silence plus hypnotique encore qu'attentif, qui ne disparaissait pas recouvert par la musique. Pour un peu, on aurait aimé que le concert se transforme en récital...

...quoiqu'en musique de ballet, ce n'était pas mal non plus. Pour moi qui ai peu d'oreille, écouter un ballet en concert me donne l'occasion de voir autrement la musique ; par exemple, ce moment où, à la musique de foire tenue par les vents, Stravinski superpose les cordes : elles déforment ce qui n'a donc été qu'une citation et devient tout autre chose. Puis, pour le coup, l'orchestre est vraiment en scène : « En composant cette musique, raconte Stravinski, j'avais nettement la vision d'un pantin subitement déchaîné qui, par ses cascades d'arpèges diaboliques, exaspère la patience de l'orchestre, lequel, à son tour, lui réplique par des fanfares menaçantes. Il s'ensuit une terrible bagarre qui, arrivée à son paroxysme, se termine par l'affaissement douloureux et plaintif du pauvre pantin. » J'ai quant à moi suivi la marionnette qui dansait dans mon souvenir, jusqu'au moment où j'ai perdu de vue Petrouchka, égaré quelque part entre le Maure et la ballerine. Du coup, je me suis fait surprendre par la fin, non sans m'être auparavant ravigotée à cette musique aussi brillante que bigarrée.