17 mars 2010
Le détour du plaisir
« Aujourd'hui, je l'ai fait », sous des mines extatiques et rien d'autre, pas une marque (sauf peut-être à l'état de trace, l'empreinte de la couleur orange) : la technique marketing m'a rappelé la stratégie d'une campagne anti-tabac il y a quelques années, lorsqu'un message aveugle, « un ingrédient toxique a été découvert dans un produit de consommation courante », avait semé la panique – dans le monde de la communication, à tout le moins. « Je l'ai fait » : associé à un verbe d'action si vague, le pronom anaphorique sans référent est bien défini – le sexe est brandi comme la Revanche de l'individu sur la société, pensons-y toujours, n'en parlons jamais (encore qu'on pourrait se demander si, au contraire, on n'en parlerait pas tout le temps pour n'y penser jamais).
On a un moment de doute quand est ajouté (indice ? fausse piste ?) « avec un ami »en bas d'un visage masculin, mais après tout, l'homosexualité est tendance. Quelques jours plus tard, les affiches ont été remplacées dans le métro et, les nouvelles dûment complétées, on a pu découvrir le commanditaire, ING. De pas terrible, la campagne publicitaire est devenue ridicule : à qui l'ouverture d'un livret-épargne provoquerait-il un orgasme ? (peut-être à Picsou s'il n'est pas déjà impuissant, et encore, je doute qu'un compte vide le comble ; il faudrait au moins attendre le versement des intérêts).
Alors que l'allusion sexuelle est purement gratuite et ne s'avère donc pas vraiment payante, elle prend en revanche tout son sens dans la campagne Suchard : sexe et gourmandise ont en commun le plaisir. Comme ces choses-là se font de préférence à deux, les affiches vont la plupart du temps en couple (même si quelques solitaires ne boudent pas leur plaisir), ce qui assure du régime de la métaphore (et ruine par la même occasion celui que vous aviez peut-être commencé, à base de légumes).

Montrer un rocher nu ? What's the point ? me suis-je demandé, pas très réveillée, la première fois que j'ai vu la publicité. La lecture de celle qui la jouxtait m'a rappelé qu'il ne fallait pas déconner, « pas avant le mariage !», la chose est entendue.

La troisième affiche, je l'ai entraperçue alors que le train passait dans une gare où il ne marquait pas l'arrêt et n'ai eu le temps de saisir que les derniers mots « ou plutôt chocolat ? ». Parfait pour attiser l'envie la curiosité, parce qu'une alternative au sujet d'un rocher Suchard ne me semblait pouvoir être qu'entre chocolat noir et chocolat au lait (dilemme auquel 'ai été confrontée il y a peu et que je n'ai résolu que par le recours au hasard – le choix d'indifférence est le pire et ne peut se résoudre que par une apparente indifférence).

Passer et repasser devant ces affiches donne envie de mettre un gros truc dans sa bouche : ce bloc de chocolat, c'est vraiment énorme. Pas du tout nu, puisqu'enrobé de chocolat par-dessus les noisettes, mais brut, ce rocher écrase l'érotisme de pacotille de la publicité et se déguste avec humour. Le dégradé lumineux ne voile aucune peau, faussement pudique ; il permet juste de rendre le relief des noisettes sans l'écraser au flash (nouvel écueil trash évité). Sauf lorsque les vitres du métro projettent sur le rocher le visage lascif du mannequin de la pub pour le Bon marché... pas de regards langoureux, de lèvres entrouvertes, ou de cuisses écartées, rien que le chocolat. C'est précisément grâce à cette simplicité que les commentaires, a priori pas spécialement indiqués pour vanter une friandise, sont à sa (dé)mesure : énormes. Le registre sexuel est explicite sans rien avoir à montrer, si bien que le sous-entendu se déplace vers le décalage entre le produit et sa mise en bouche, c'est-à-dire du côté des codes publicitaires. L'auto-dérision a déjà donné de bons résultats, comme le spot télévisé Herbal essence, ou il y a un peu plus longtemps cette affiche :

venue à point nommé après la controverse sur Babette :

(d'autant plus drôle que c'est une femme qui porte le tablier et que c'est elle qui tient le fouet)
A force de taper sur leurs propres créations, on se dit que les publicitaires seraient plus cuir que chocolat, mais que leur importe s'ils jouissent des faveurs des consommateurs ? Le « retour du plaisir », c'est avant tout une stratégie marketing qui jette un rocher dans la mare des 0%. Puisqu'il est ringard de dire qu'une chose est bonne (à moins d'ajouter « pour la santé »), que ce détail ne peut être qu'un avantage optionnel, et que le Suchard est trop calorique pour avancer ces arguments de poids (plume), il ne reste plus qu'à se coucher, le plaisir semblant aller davantage de soi au lit qu'à table (pas pour tout le monde non plus. Je ne sais pas ce qui m'étonne le plus, de la pseudo-analyse catho ou du commentaire sur le carême). Un peu d'humour, voilà pourtant ce qu'on réclame en grandes lettres. Le slogan, lui, peu humoristique de nature, est relégué en bas de l'affiche, écrit minuscule. Le plaisir se fait tout petit, face à l'humour et au sexe : on va le manger. Retour ? Le détour du plaisir, plutôt... Le retour n'est autre que celui qu'on peut escompter sur l'évolution des chiffres de vente. Au plaisir de vous revoir. On l'a toujours SUchard et on ne va pas en faire un rocher.
23:13 Publié dans D'autres chats à fouetter | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : pub, décorticage
15 mars 2010
Le bon plan Marshall : preuve par Nine
Penélope Cruz, Nicole Kidman, Marion Cotillard... le début d'une belle brochette d'actrices qui met le spectateur sur le grill. Et il déguste (encore plus si le pronom masculin n'est pas uniquement employé comme générique, je suppose).
Raconter des histoires
Il y a celles que le grand réalisateur Guido Contini est censé mettre en scène, et qu'il ne parvient même plus à inventer, comme s'il avait tout dit dans ses premiers films.
Ils y a celles qu'il raconte à son producteur, à son équipe technique et à la presse, donc à tout le monde, pour que personne ne le soupçonne de ne pas avoir la moindre idée de ce sur quoi portera le nouveau film annoncé, Italia, et dont le tournage est sur le point de commencer. Mentir. Ou baratiner. Il a ça dans le sang, comme le lui échauffe Saraghina : be Italian, be a signer, be a liar.
Il y a celles que Guido se raconte sur le mode du fantasme, histoires amoureuses plus que d'amour.
Celle de Nine y est.

Fantastiques fantasmes
Guido Contini manque d'inspiration mais certainement pas de femmes : lors de la première scène, elles rugissent surgissent de son imagination et du Colisée de carton qui occupe le plateau de tournage, sans que l'on sache encore les relations qu'elles ont entretenues avec cet homme. La mère de Guido est présente et cette première scène sur fond d'Antiquité se révèle scène des origines, reconstituée, comme toute origine, mise en scène, comme se doit de l'être le fantasme d'un réalisateur, et fondatrice (ou destructrice) de celui qui la rêve. Le film s'ouvre ainsi sur un final grandiose, abîme d'où il naît et où il s'achèvera après l'apparition de chacune des femmes qu'il rassemble.

La môme n'est pas la seule à pousser la chansonnette : Penélope Cruz fait entendre une voix déjà entendue dans Volver (ou était-elle doublée?) et Fergie s'en/se donne évidemment à cœur/fille de joie. N'ayant lu aucune critique, je ne savais pas que Nine était l'adaptation d'une comédie musicale de Broadway et ne m'attendais pas à les entendre chanter, mais j'ai à peine été surprise tant les séquences musicales sont bien amenées. Pas intégrées pour autant, et c'est peut-être là le point fort de cette comédie musicale où les personnages n'ont pas l'air de messieurs Jourdan qui se mettraient subitement à parler en vers et à chanter contre tous : l'échafaudage du plateau sur lequel les actrices font leur numéro est là pour nous rappeler qu'il s'agit d'un décor et que la scène dont il est question est davantage celle du cabaret que la séquence filmée. Ce qui n'empêche pas celle-ci de très bien rendre celle-là,et dieu sait que c'est rarement le cas.
A l'occasion d'une vision, de l'évocation d'un souvenir ou d'un coup de téléphone coquin, les femmes fantasmées par Guido s'exhibent du film et s'exhibent tout court. Penélope Cruz, parfaite maîtresse -de boudoir-, joue d'un fessier à faire pâlir les pin-ups les plus pulpeuses. Alanguie sur un miroir, elle nous fait voir double – ou trouble. Langoureux développé à la seconde, quasi-écart, la chorégraphie est dans ses cordes, elle s'y entortille avec le spectateur.

Stacy Ferguson, qui reprend la jeune femme en qui le tout jeune Guido a entrevu la sensualité (jeune fille qui se donne en spectacle, déjà, encore, sur la plage, devant une bande de garnements curieux), offre un show musclé. Nul doute qu'elle est plutôt cuir que chocolat. Ce sont elle et sa troupe, les vrais fauves du Colysée en carton, que dompte l'imaginaire de Guido. On tape et on frappe, au tambourin, il est vrai, qui mâtine la violence d'une certaine sensualité bohémienne, et fait voler le sabl(i)e(r). On évite le fouet, le cliché et le mauvais goût. Ça dépote !

A côté, les Folies Bergères évoquées par la costumière (Judi Dench) sont bien sages.
Le numérode Kate Hudson est cohérent avec son personnage qui travaille à Vogue : son défilé sur le podium se mue en un clip à la Shakira.
Last but not least, Marion Cotillard renoue avec les petites salles parisiennes pour un strip-tease plus agressif qu'aguicheur. Il faut dire que Guido vient de se faire jeter lorsqu'il imagine ainsi sa femme qui se jette aux (mains des) hommes bien plus qu'elle ne s'offre (à leurs regards), dédaigneuse de son corps même : Guido a pu la posséder physiquement, mais cela même ne représente plus rien dès lors que son esprit n'est plus possédé par l'image d'un homme aimé. Take it all : prends tout, je laisse, tu n'as aucune prise.
Bien sage en petite robe noire, effacée, et bluffante à la fin
Réaliser
A vivre sa vie comme un chef d'œuvre, Guido ne risque plus d'en produire aucun : le fantasme remplace la création qui devient alors fantasmagorique. Son œuvre n'est pas toute sa vie (qui se serait alors arrêté quelques temps auparavant avec ses bons films – noyé par des « flops ») ; au contraire, sa vie est toute son œuvre, en tout et pour tout. Pour réaliser à nouveau, il va lui falloir arrêter de rêver. Non que ses visions se substituent à la réalité : elles la doublent sans la représenter. Pour réaliser à nouveau, he'll have to realize que ce ne sont pas ses films qui sont en cause, mais lui, qui rêve sans construire. C'est pourtant par la création artistique qu 'il pourrait trouver un autre lui-même, « another me to travel with myself », et finalement se retrouver, renouer avec Guido Contini, le grand réalisateur qui a cessé d'exister autrement que sous un nom et des lunettes noires.

Mais pour se découvrir autre (aussi soi), il faut découvrir l'autre en soi, et d'abord considérer l'autre comme un soi. Sans aide de sa mama, comme un grand garçon italien, il lui faut reconnaître les femmes qu'il fréquente à leur juste valeur. Écarter sa maîtresse pour revenir vers sa femme ne suffit pas s'il est vrai que le reproche de celle-là se répète chez celle-ci : pendant que le réalisateur fait l'acteur (c'est-à-dire l'enfant), sa maîtresse est « là », cachée dans une pension alors que tout le monde est courant au palace ; pendant qu'il tourne, sa femme tourne en rond, se heurte à un mari dont elle n'est plus guère que l'épouse, l'ombre du réalisateur et d'elle-même, aussi rayonnante soit-elle.

En refusant de la filmer, il l'a enfermée dans ses anciens rôles, après avoir pris d'elle ce qu'il jugeait nécessaire, exactement de la même façon qu'il capturera les beautés de l'actrice à qui il vient de faire faire un bout d'essai (mêmes paroles, « merci pour ce que je vois », mêmes gestes pour défaire le chignon - la similitude est inconsciente tout comme il l'est des dissemblances qu'il y a entre les deux femmes).
C'est aussi ce que lui reproche son actrice fétiche (Nicole Kidman, l'actrice par excellence, que je reconnais toujours à ce que je ne l'identifie jamais – et pourtant gage de bons films, la plupart du temps- sorte d'idéal qui lui permet d'être toutes les femmes en caméléon – un rêve de réalisateur, j'imagine!) : il l'a prise de face, de profil, de l'autre profil, sait sa manière de tourner sa tête ou de sourire (langage d'un amoureux) mais ne l'a jamais aimé que derrière sa caméra. Ce n'est donc pas qu'il aime trop les femmes, comme la bande-annonce nous le serine, mais plutôt pas assez, n'en aimant aucune dans son individualité, toujours seulement comme la femme.
Il s'amuse d'elle, de sa muse, comme des autres femmes. Il s' a-muse : s'éloigne de l'inspiration. Pour retrouver le jeu de l'acteur, il lui faut prendre les autres au sérieux (mais pas lui-même), reconnaître qu'il a été un petit rigolo pour faire à nouveau rire par ses films.
En se décidant à faire un film à partir de sa vie (le sujet de l'homme qui cherche à reconquérir sa femme est très autobiographique), Guido organise la mise en abyme : Nine est bien d'un film sur la vie d'un réalisateur qui finit par faire un film à partir de son vécu. Nous avons vu le film que son personnage s'apprête à réaliser. Le mot de la fin « Action » nous renvoie au début... à l'origine du film, au final initial que rappelle une dernière scène pour être certain que la boucle a été bouclée : dos à Guido qui s'apprête à tourner, apparaissent sur un échafaudage tous les personnages qui ont peuplé les fantasmes qu'il avait échafaudés – avec la mère et le gamin qu'il était pour elle, retour à l'origine.

Le générique rend évidente cette mise en abyme en la redoublant par des images non pas des coulisses du film mais des répétitions du spectacle (fripes d'échauffement, baskets...). Car c'est ce que ce film sur le monde du cinéma nous offre : du spectacle ! De quoi s'en mettre plein les yeux sans se vider la tête. La seule chose que je ne trouve guère convaincante est le titre : âge de Guido lorsqu'il s'éveille aux sens ? Clin d'œil à 8½ ? Un peu léger...
23:51 Publié dans Souris de médiathèque | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : film, cinéma






























