22 novembre 2007
Le Dernier Jour d'un Khâgneux XII
Je suis revenu m'asseoir précipitamment à ma table, le nez dans mes notes. Puis mon effroi de lycéen s'est dissipé, et une étrange curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon grimoire.
À côté du volume des Admis, j'ai écarté le petit profil rouge sur Le Dernier Jour d’un Condamné, tout amaigri par la synthèse avide d’un professeur soucieux d’arrondir ses fins de mois, et renversé au bord de l’étagère métallique. Dans le volume des Grands Admis, il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles, parmi d'autres dont il ne reste rien que la calligraphie indéchiffrable de leur thèse. - DAUTUN, 1975. -- POULAIN, 1998. -- JEAN MARTIN, 2001. -- CASTAING, 2003. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus. Dautun, celui qui a coupé son oral en plein milieu pour s’excuser d’avoir dit « un pont de bois » au lieu d’un « pont en bois », et qui alla jusqu’à la connaissance d’ébeniste ; Jean Martin, celui qui a tiré le gros lot grâce à Cicéron ; Castaing, ce génie qui a empoisonné son jury en décortiquant l’effigie du grêlé moustachu dans la révolution culturelle ; et auprès de ceux-là, Papavoine, l'horrible fou qui tuait Aristote étant et non-étant philosophe !
Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me montait dans les reins, voilà quels ont été avant moi les hôtes de cette vénérable institution. C'est ici, sur le même lino où je suis, qu'ils ont pensé leurs dernières pensées se pensant comme pensées pensées et non révisées, ces admis panthéonisés ! C'est autour de ce rayonnage, dans ce cdi à peine chauffé, que leurs derniers pas ont tourné comme ceux d'une bête fauve. Ils se sont succédés à de courts intervalles ; il paraît que la khâgne ne désemplit pas. Ils ont laissé la place vacante, et c'est à moi qu'ils l'ont laissée. J'irai à mon tour les rejoindre rue d’Ulm, où l'herbe est toujours plus verte !
Je ne suis ni visionnaire, ni devin, malheureusement, il est probable que ces idées me donnaient un accès de fièvre ; mais, pendant que je rêvais ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals étaient écrits avec du feu sur le grimoire sacré ; un tintement de plus en plus précipité a éclaté dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et puis il m'a paru que la khâgne était pleine d'admissibles, d' étranges khâgneux qui portaient leur couronne de laurier sur la tête, parce qu'ils n’avaient plus de poignet encore vigoureux. Tous me montraient la porte, excepté le philosophe fou qui ne m’en montrait que l’idée.
J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.
Rêve, vision ou réalité, je serais devenu fou, si une impression brusque ne m'eût réveillé à temps.
J'étais près de tomber à la renverse lorsque j'ai senti atterrir sur mon pied une arme tranchante, feuilles d’automne ; c'était le profil que j'avais mal rangé et qui s'était suicidé.
Cela m'a dépossédé. - Ô les épouvantables spectres ! - Non, c'était une fumée, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimère à la Marx ! Les admis sont admis, normaliens surtout. Ils sont bien divinisés dans le panthéon. Ce n'est pas là un temple auquel on atteint. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ?
La porte du temple ne s'ouvre pas sur le chemin de traverse.
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Le Dernier Jour d'un Khâgneux I
Sur une idée d'un khâgneux qu'Hugo avait traumatisé, voici la torture de son célèbre texte.
Khâgne Ulm
Le concours !
Voilà huit mois que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années lumières que des mois, j'étais un lycéen comme un autre lycéen. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des filles, de splendides minijupes, des batailles gagnées à la cantine, des salles pleines de bruit et de lumière, et puis encore des filles et de sombres palabres le matin sous les larges bras des marronniers de l’avenue de Paris. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est courbé sur une table, mon esprit est mis à la torture par une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : le concours!
Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à tous les corrigés qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses des carreaux Seyes ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un note cruelle.
Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : -Ah ! ce n'est qu'un rêve ! -Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle sale et suante de ma salle de cours, dans les rayons de Gaffiots martyrisés, dans le grésillement du néon, sur la sombre figure du khâgneux désigné pour passer au tableau dont l’intelligence et la terreur reluisent à travers l’incertitude de ma lassitude, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : -Le concours !
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